SUR LA MORALE ET LA PÉDAGOGIE DE MAURICE BARRÉS
Il n'est pas trop tard pour parler du discours que Barrés a prononcé sur l'enseignement primaire en janvier dernier à la Chambre, d'abord parce qu'il traite d'un sujet toujours vivant, et en second lieu parce qu'une récente brochure d'un Bénédictin, Dom Pastourel (qui, à le juger sur la culture dont son opuscule témoigne, mène au couvent de Erbalunga en Corse une belle vie méditative) l donne un prétexte pour essayer de définir et d'examiner l'éthique de Maurice Barrés.
Si Barrés n'était qu'un écrivain il y aurait quelque pédanterie à insister sur son système et à discuter vivement ses idées. Un écrivain à proprement parler n'a pas de système et si Gcethe luimême, quelque incliné qu'il fût vers la philosophie, n'en eut point, rien de plus indécent, à plus
1 Egotisme et acceptation; à quelle philosophie rattacher Maurice 'Barrés, par Dom Pastourel.
forte raison, que de juger en théologien ou en spéculatif la première partie du Génie du Christianisme. Mais Barrés a trop le souci du style, de l'unité dans la vie et dans la pensée, de la continuité dans l'attitude, pour ne pas rester, à la tribune, un écrivain et, dans ses livres, un nationaliste. C'est Maurice Barrés, député, qui écrit le Jardin de Bérénice^ et c'est Maurice Barrés, écrivain, qui intervient dans la discussion sur la valeur et les destinées de l'enseignement primaire français. C'est réellement une éthique que son œuvre nous propose ; si bien que c'est à Pascal lui-même que Dom Pastourel compare Maurice Barrés. Et ce rapprochement, dont il est intéressant de discuter l'exactitude, est au moins d'abord justifié en ceci, que l'œuvre tout entière de Barrés, comme celle de Pascal, ne vise à nous toucher que pour mieux nous instruire. Mais que nous apprend-elle, et quel est le contenu positif de cette doctrine, qui exerce sur la vie morale des jeunes écrivains français une si forte et si noble influence ?
Commençons par la pédagogie avant de toucher à la morale. C'est en montrant comment Barrés
IHI
résoud le problème de l'éducation que nous avons chance de définir ce à quoi il tient dans la vie ; presque toujours on enseigne aux enfants ce qui favorise les intérêts ou les sentiments des grandes personnes. Dans son discours sur l'enseignement primaire, Barres a montré qu'un tel enseignement ne peut ni ne doit être neutre : Un digne instituteur est celui qui se préoccupe de communiquer une flamme a V enfant^ de former une âme. Jusqu'à nos jours, le cœur traditionnel des petits Français a été formé par la religion catholique. De cette religion, l'instituteur entend bien se passer ; est-il donc capable, sans son secours, de former une âme ? Barres n'a pas de peine à montrer l'inanité des doctrines sur lesquelles l'instituteur appuie son enseignement moral. C'est très bien de remplacer dans les livres de grammaire le " temps pascal " par le " canal latéral " et la " croix des tombeaux " parle "feu des fourneaux" l ; mais c'est insuffisant. Sur quoi fonder la morale ? — A l'éclectisme de Jules Simon succède le solidarisme de Léon Bourgeois, puis voici la sociologie. De tous ces systèmes l'instituteur ne peut tirer des paroles vivantes à l'usage des petits garçons.
C'est un spectacle pathétique que celui de cet
1 Grammaire de M. Auge.
instituteur isolé dans sa maison d'école et assailli par tous les systèmes comme saint Antoine au désert \ Mais ce qu'il entend dans sa solitude, ce n'est plus la voix des philosophes d'Alexandrie, c'est la voix de Léon Bourgeois, et c'est la voix d'Albert Bayet.
Pour toutes ces voix dont il est assailli, l'instituteur désorienté éprouve le plus grand respect. Et quelque chose de ce respect qu'il a pour ses maîtres, il exige que les enfants de son école le reportent sur lui. " Partout où j'irai (répètent en chœur les petits garçons en tablier noir), j'emporterai le souvenir de mon instituteur. Aimons celui qui nous a libérés, affranchis de l'ignorance comme un prisonnier aime celui qui le fait évader. Il nous aide à nous affranchir de nos revenants, à sortir de la grotte du Chien. " Accents religieux et soupirs mystiques. L'instinct religieux chez l'instituteur survit à l'abandon de toute religion. Ils se détournent du catholicisme, ou ils trouveraient une expression religieuse épurée et appropriée a leurs besoins, mais leur penchant religieux survit. — Penchant foncier et invétéré qui les porte vers un fana-
1 Si chétwe, si incomplète que soit sa demi-culture, dit Barrés, elle lui crée V isolement d'un penseur.
tisme tout neuf d'une virulence invraisemblable. Ce sont des prêtres manques.
Quel remède à une si inquiétante situation ? Cet instituteur à la fois désorienté et vaniteux, qu'il passe un concordat, je ne dis pas avec l'Eglise, mais avec les familles des enfants dont il a la charge. Il est en train de dégrader " une civilisation, un ensemble de délicatesses morales que vingt siècles ont créées ". Ces délicatesses il peut les retrouver dans les familles de ses élèves. " Les mœurs d'une famille bien réglée... sont des maîtres de mesure et de tact bien utiles pour un jeune homme aux affirmations tranchantes. Les spectacles de la famille viendront éveiller dans le coeur du jeune maître les sentiments qu'il se proposait d'anéantir dans l'âme des enfants. "
Prenons pour vrai le portrait du jeune instituteur que Barrés nous propose. Il y a donc une crise de l'éducation morale dans l'instruction primaire. Mais quel remède Barrés indique-t-il ? Il s'agit surtout pour lui de sauver la civilisation française, c'est-à-dire qu'il ne faut pas que les enfants soient dépouillés de leurs vénérations essentielles et ab-
i84 LA DANSE DEVANT L'ARCHE
diquent, par exemple, le sentiment de l'honneur, les grandes vertus militaires de leur pays, et cette charité belliqueuse des Français, si active chez la Jeanne d'Arc que Péguy a fait revivre. Comment sauver ces précieuses valeurs ? — En faisant collaborer l'instituteur avec les familles. — Mais c'est là le point difficile. Est-ce que les familles françaises ne sont pas divisées ? Est-ce avec les familles terriennes de l'Anjou ou les familles ouvrières de Paris que l'instituteur doit collaborer ? Car il faut bien qu'il choisisse. Il est inconcevable que l'enseignement national, pour respectueux qu'il soit des diversités régionales, ne tâche pas dans une certaine mesure à accorder les esprits. Si l'instituteur de Paris se borne à pousser les enfants qu'on lui confie dans le sens où leur famille déjà les incline, et si, pour ses élèves, l'instituteur de Maine-et-Loire en fait autant, on ne voit pas bien à quoi sert l'enseignement primaire (étant admis qu'il doit avoir une efficacité morale et qu'il ne peut pas et ne doit pas rester neutre) ni surtout comment, à la faveur de cette discorde sans cesse et comme à dessein aggravée par l'éducation (puisque les écoles dans ce système ne seront que le prolongement des familles en querelle) vivra la civilisation française que Barrés tient à conserver. Il faut donc que
l'instituteur choisisse entre ces familles qu'anime une inspiration si différente. Barrés l'aide-t-il dans ce choix ?
Assurément ; et quant à lui son opinion est bien nette. Jaurès, attristé, lui aussi, par ce qu'il y a de verbal et d'arrogant dans l'esprit du jeune instituteur, voulait, comme Barrés, mettre ce sectaire au contact des réalités. Il proposait qu'on lui permît d'entrer dans les syndicats ouvriers. Barres repousse cette solution. L'éducation doit être faiseuse de calme et les syndicats ouvriers sont révolutionnaires. C'est au contact des familles françaises bien réglées que l'instituteur, peu à peu, fera son éducation morale ; et par familles bien réglées Barres entend celles qui observent la tradition catholique française. — Ce concordat avec les familles, c'est donc bien, au bout du compte, un concordat avec l'Eglise. Mais c'est vraiment un concordat à la manière de Napoléon ; c'est-àdire que Barrés exige des instituteurs qu'ils s'inclinent devant l'Eglise, non pas qu'ils adhèrent à ses dogmes. C'est extérieurement, et non pas dans leur coeur même, qu'ils doivent prendre parti pour l'Eglise. Barrés se place à un point de vue social et non à un point de vue religieux. Ce qui est important pour lui, c'est de sauver notre civilisation.
Or ce qui nourrit cette civilisation, c'est la tradition religieuse. Pour sauver l'une, rallions-nous à l'autre.
Que telle soit bien la pensée de Barrés c'est ce qu'atteste cette phrase étonnante : " Nous avions " un système qui avait fait ses preuves ; il fournis- " sait un produit humain d'une valeur incontestée. " Qu'avez-vous à lui substituer ? La vieille maison " pouvait avoir ses lézardes mais elle gardait son " toit. Les réparations étaient faciles. "
La première réparation consiste donc à consolider le clocher. On demande aux instituteurs d'y consentir par amour de la civilisation française. — Cercle carré, comme dit souvent Maurras. Mais Maurras le dit, lui, chaque fois qu'on le met en présence de la réalité. Barrés, si l'on s'en tient à son discours, ne s'attache à la religion que parce qu'elle nourrit la civilisation qu'il aime. On comprend à la rigueur qu'il puisse, lui, par traditionalisme, faire les gestes de la prière. Mais il demande aux instituteurs, pour soutenir une civilisation que par hypothèse ils n'aiment plus, de se rallier à la religion sans d'ailleurs exiger qu'ils y croient. Etrange moyen, on l'avouera, d'allumer en eux la " flamme " et de susciter 1' " élan " qu'ils doivent communiquer à leurs élèves. — Aussi bien, il faut s'entendre. La
théorie de la race et la théorie de la religion se rejoignent mal chez Barrés lui-même. Est-ce vraiment la croyance catholique qui nourrit la civilisation française ? Est-ce au contraire l'esprit français qui a choisi le catholicisme comme étant la religion la moins " virulente " pour parler comme Barrés lui-même, la mieux adaptée à ses besoins, et qui l'a disposée à sa mesure ? Le bon sens indique que c'est, selon Barrés, la seconde réponse qui est la bonne. Il est évident d'ailleurs que le catholicisme ne produit pas dans tous les pays les mêmes effets. La civilisation française n'est pas celle de la catholique Espagne ni celle de l'empire du Brésil. Dans une théorie nationaliste, c'est la race qui explique les caractères de la religion. L'esprit français peut donc survivre à la ruine de l'église où il loge. — Si, au contraire, on admet, avec les gens vraiment pieux, que c'est la croyance catholique, vivante, sincère, agissante, qui a créé les vertus françaises, il y a contradiction à demander aux instituteurs de se rallier à cette croyance par amour pour ces vertus, puisqu'au contraire c'est la vie de la première qui a suscité les secondes. Ou bien donc c'est la croyance catholique qui est le support de l'édifice français : il s'agit donc tout simplement de rallumer en France, chez les institu-
teurs et chez Barrés lui-même, une réelle ferveur catholique — ou bien c'est l'esprit français qui a choisi comme la plus commode la religion catholique, et on ne voit pas pourquoi il n'aurait pas le droit quand il lui plaît, de déménager, ni comment en consolidant une maison lézardée, on guérit la maladie d'un homme désorienté 1.
Mais c'est mal prendre sans doute la pensée de Maurice Barrés. Parlant devant une Chambre athée, il s'est placé au point de vue social, et réserve pour ses livres sa véritable doctrine sur les rapports de la religion et de sa sensibilité. Il se peut que les contradictions où s'embarrasse Monsieur Barres, député, ne soient que superficielles et qu'au plus profond de sa pensée l'écrivain aisément les résolve. C'est ce que pense Dom Pastourel. " On voit, dit-on, des athées ravis de faire, par nationalisme, des gestes religieux traditionnels. Quel que soit l'intérêt de cette attitude au
1 Mais quelle solution donner au problème de l'éducation ? C'est un défaut normalien et français, dit Barrés quelque part, de 'vouloir que celui qui pose un problème (j'ajoute : qui critique la solution qu'un autre en a donnée) apporte en même temps la solution.
point de vue social, on ne peut pas dire qu'elle ait une valeur directement morale, et encore moins religieuse. La théorie qui accepte une tradition sans exiger la vie qui Va inspirée ne peut être quun traditionalisme mort. C'est d'une façon bien différente qu'il faut envisager l'œuvre de Maurice Barrés." Comment donc faut-il la prendre ?
Selon Dom Pastourel, ce qui fait le prix du traditionalisme de Barrés, c'est qu'il émane d'une pensée vraiment religieuse. L'individualisme de Barrés, par sa propre pente, rejoint la religion et dans le traditionalisme catholique et français trouve à la fois son soutien solide et son naturel complément. Pour bien marquer que c'est une évolution spontanée et même nécessaire qui, de l'auteur d'un Homme libre, a fait sortir l'auteur des Amitiés françaises, c'est à la marche de la pensée de Pascal que Dom Pastourel compare le mouvement de la sensibilité de Maurice Barrés.
Mais il y a deux manières de rapprocher Pascal et Barrés. Ou bien on peut pousser Pascal dans le sens de Barrés ou bien c'est Barrés qu'on tirera dans le sens de Pascal. C'est le second parti que prend Dom Pastourel ; Barrés, au contraire, dans une conférence sur Pascal nous invite, semble-t-il, à nous arrêter au premier.
Pour Barres, Pascal est un savant qui est remonté jusqu'aux premiers principes de la science et en a reconnu la fragilité. Il s'est aperçu, de plus, qu'incapable de donner satisfaction à sa raison, elle n'est pas moins incapable de contenter son cœur. Et le cœur de Pascal a des exigences. Ce grand savant ne se borne pas à humilier la raison par sa doctrine de la science. Sensible, et sensible jusqu'à la neurasthénie, il ne trouve le contentement du cœur que dans la religion où l'a nourri son père, magistrat de Clermont-Ferrand. Pascal est donc bien, en un sens, un romantique, mais il l'est précisément de la même manière que Barrés. Cette satisfaction du cœur qu'il cherche, comme les romantiques, il ne la trouve pas comme eux dans les divagations de l'âme et l'anarchie de l'esprit, dans le libertinage intellectuel et sentimental. Il le trouve au contraire dans l'acceptation d'une contrainte. Il n'atteint la plénitude qu'il a tant désirée et qui lui arrache des pleurs de joie, qu'en se soumettant à la discipline même qui l'a formé. Ainsi Pascal est un grand savant, auvergnat et malade, qui, après avoir cherché dans toutes les sciences un aliment à son
inquiétude passionnée, finit par le trouver simplement dans le catéchisme de son curé : son Dieu, ce n'est pas " le Dieu des philosophes et des savants ", c'est " le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob " \ — C'est surtout le Dieu de l'Eglise catholique française, qui a versé " telle goutte de sang " pour lui, Pascal.
C'est ainsi que Pascal retrouve les sources d'eau vive qui ne l'avaient abandonné ÇDereliquerunt me fontes aquae vivae) 2 que parce que sa pensée s'était répandue à travers les sciences et à travers le monde. Il reprend le fil de la tradition religieuse. C'est seulement en consentant de se limiter par la règle de l'Eglise que Pascal assure l'épanouissement immortel de son cœur. "Eternellement en joie pour un jour d'exercice sur la terre."
Au fond, la pensée de Barrés c'est que la solution proposée par Pascal ne vaut que pour des esprits d'une formation analogue à la sienne. On ne peut comprendre Pascal que si on a été élevé dans les rites et les pompes de l'Eglise catholique. Comme Barres, Pascal s'est aperçu de la faiblesse de la raison. Il a réhabilité les droits de la
1 Ecrit trouvé dans l'habit de Pascal après sa mort. Petite édition Brunschvicg, p. 142.
2 Ibid.
sensibilité, comme les romantiques ; mais il a compris aussi que, seule, une discipline sévère assure l'équilibre de cette sensibilité. Et la discipline qui lui convient est précisément celle où il est prédestiné par l'éducation qui l'a nourri. De là vient l'importance que Pascal attache à la coutume. Les Pensées, au bout du compte, sont l'œuvre d'un savant qui accepte d'être de son Eglise et de son pays. On connaît des œuvres qui sont, contre les Barbares, les bastions de la littérature française. Les Pensées en sont le Massif Central. La solution que donne Pascal au problème des rapports de l'intelligence et du cœur, c'est au fond celle même que Barrés en a donnée.
C'est Maurice Barrés au contraire que Dom Pastourel pousse dans le sens de Pascal. " Ce qui fait l'intérêt moral de l'œuvre de Barrés, c'est que nous lui donnons pour base la vie individuelle avec ses exigences. " — Ce moi, que Barrés défend contre les Barbares, il ne le concentre que pour mieux le donner. Il ne le défend contre le panthéisme romantique qui voudrait le dissoudre, que pour le mieux dépasser dans un mouvement de charité.
D'une part, en effet, Barres s'aperçoit que ce moi qu'il aime s'explique par l'histoire de son pays, et le labeur de ses ancêtres. La société, et non pas une vague société humaine sans consistance et sans limites, mais la réelle société lorraine, est donc le solide soutien de sa personne. — D'autre part, le moi qui s'analyse, dans le même moment qu'il découvre la nappe secrète où il s'alimente, constate en lui du même coup une tendance invincible à l'amour de ces réalités qui le constituent : une " tendance à la bonté ". — " J'allais avoir l'abondance, dit l'homme libre, et déjà, j'étais rempli de bonté l. " — Le moi trouve donc naturellement son complément dans le corps social. Le voilà qui s'humilie. Mais, dans cette humiliation, quelle douceur !
Or, selon Dom Pastourel, entre une telle conception et la pensée de Pascal, il y a bien des analogies. "Le membre séparé, dit Pascal (fr. 493)2 n'a plus qu'un être périssant et mourant." L'individu retranché de la communauté humaine languit et diminue. Il ne faut pas oublier que pour Pascal, comme pour Barres, c'est le salut de l'âme individuelle qui est la chose essentielle. C'est à l'indi-
1 Un homme libre, z* éd., p. 15.
2 Nous citons toujours la petite édition Brunschvicg.
i94 LA DANSE DEVANT L'ARCHE
vidu que Pascal attache toute dignité. Il l'exalte bien au-dessus de la nature (qui peut tuer l'homme, mais n'en sait rien) — et n'hésite pas à parier son immortalité. Mais la condition même du salut de l'âme individuelle, c'est qu'elle accepte d'être le membre d'un corps. Un membre, non pas une cellule. C'est que l'idée de membre implique, selon Dom Pastourel, " en même temps que la dépendance du moi, sa subsistance dans une forme individuelle". — - Le moi se subordonne au corps : il n'en est pas simplement un élément ou une partie. C'est bien le corps qui lui " influe la vie " (fragment 476), — mais il ne peut perdre son individualité. Et c'est ce que Pascal veut dire, dans ce fragment que la brochure de Dom Pastourel porte en épigraphe ; "Pour faire que les membres soient heureux, il faut qu'ils aient une volonté, et qu'ils la conforment au corps". Sans doute, depuis le péché, le moi n'aime naturellement que lui-même. Et il lui faut un effort pour s'attacher à ce corps dont il est membre. Pourtant, et en dépit du péché originel, c'est par une naturelle tendance que l'égotisme se transforme en charité. Plus le moi est puissant, plus il est concentré, plus il aspire à se donner. " Le propre de la puissance est de protéger, " dit Pascal (fragment 310) — "le propre de
la richesse est d'être donnée libéralement. " La générosité, chez Pascal, comme chez Barrés, est une fonction de la puissance : l'altruisme, un produit de l'égotisme.
Voilà donc deux manières de rapprocher Pascal et Barres. Il semble que, sous ces deux formes, ce rapprochement repose sur des confusions. On peut dire, en gros, que Barres n'a pas compris Pascal, et que Dom Pastourel n'a pas compris Barrés. — En premier lieu, rien de plus contraire à l'esprit de Pascal que de donner à son livre une signification étroite, et que de croire qu'une éducation particulière, ou telles manières déterminées de sentir soient nécessaires à l'intelligence de son Apologie. Pascal se fût récrié devant un pareil " blasphème ". C'est particulièrement aux libertins que son Apologie s'adresse. " 11 suppose un homme, dit la Préface de Port-Royal, qui, ayant toujours vécu dans une ignorance générale, et dans l'indifférence à V égard de toutes choses, et surtout à l'égard de lui-même, vient enfin à se considérer dans ce tableau, et à examiner ce qu'il est. " — C'est que Pascal pense avec Mon-
taigne (et tous les classiques), que chaque homme porte en lui la " forme de l'humaine condition ".
— Nul écrivain moins " régionaliste " dans tous les sens du mot, que lui. Et on le comprend aisément. C'est justement sur le postulat, je ne dis pas de l'unité, mais de V universelle dualité de la nature humaine que repose son Apologie. Tous les hommes, depuis le péché, sont également grands tout ensemble et misérables, ont les mêmes " avantages ", et les mêmes " faiblesses ". — Son livre est réellement d'inspiration catholique, et s'adresse à la communauté des êtres raisonnables.
Ce n'est pas une moins grave erreur, et c'est une erreur précisément de même nature que commet Barrés, quand il parle comme si le " cœur " signifiait pour Pascal ce que lui-même appelle sensibilité. Pour Barres, disciple de Taine, la sensibilité varie d'individu à individu ; elle est le produit complexe de très diverses influences. Pour Pascal, le " cœur ", s'il n'est pas, comme le bon sens de Descartes, tout entier en un chacun l,
— (car enfin, il y a des " géomètres qui ne sont que géomètres, et des fins qui ne sont que
1 " L'expression en passe tous les hommes, et le sentiment n'en appartient qu'à peu d'hommes " {Pensées I. i., p. 319).
fins "), au moins est chez tous les hommes de même nature. Le cœur, pour Pascal, est " une sorte de raisonnement " \ Il est aussi indépendant de l'individu (au sens où Taine prend ce mot) que l'intuition, qui nous révèle selon M. Bergson les rapports du corps et de l'esprit, est indépendante de la complexion naturelle ou de l'humeur nationale de ce philosophe. Le cœur est une raison à sa manière, c'est-à-dire qu'il est ordre et liaison ; mais une raison " naturelle, tacite et sans art ", infiniment plus subtile que l'autre, et dont le vivant mouvement échappe à la raison géométrique, qui dans son exercice l'implique. Le cœur, c'est l'activité spontanée de l'intelligence, qui pose sans déduction les principes dont le géomètre déduit les conséquences, mais qui n'est pas du tout libre de les poser comme il lui plaît et qui surtout les pose toujours de la même manière. Si le cœur a ses raisons, il a aussi sa vérité. Et pour bien comprendre ce que Pascal entend par " cœur ", il n'est que de se reporter au fragment 282 des Pensées2 : Le cœur sent qu'il y a trois dimensions dans l'espace,
1 Pensées, p. 318. — Boutroux " Science et Religion " p. 28. Voir aussi Rauh : " La Philosophie de Pascal " {Annales de la Faculté des lettres de Bordeaux, 1892).
2 Pensées, p. 459.
et que les nombres sont infinis. Et la raison démontre ensuite quil ny a point deux nombres carrés dont Vun soit le double de Vautre. Ce que Barres entend par "cœur " Pascal l'eût appelé fantaisie. C'est la fantaisie qui varie d'individu à individu, et qui dépend de " l'hérédité et de la race ". Pascal expressément l'a distinguée du cœur, (ou sentiment) \ cc La fantaisie est semblable et contraire au sentiment, en sorte qu'on ne peut distinguer entre ces contraires... ", etc. — " Les hommes 2 prennent souvent leur imagination pour leur cœur." — Ce cœur qui sent qu'il y a trois dimensions dans l'espace, ce n'est pas du tout le cœur lorrain de Barres.
Si Barres n'a pas compris le caractère de l'individualisme et de l'"irrationalisme " de Pascal, Dom Pastourel a faussé le sens de l'individualisme de Barres. Le moi auquel tient Barres, ce n'est pas celui auquel Pascal attachait tant de prix. C'est au contraire celui qu'il jugeait haïssable (fr. 455) : c'est la " terre de malédiction " que les fleuves brûlants de la concupiscence " embrasent plutôt qu'ils n'arrosent" (fr. 458). — Le salut de la personne humaine, où Pascal s'intéresse, exige
1 Fragment 274.
2 Fragment 275.
précisément le sacrifice de ce moi pour lequel, depuis le péché, elle ne peut s'empêcher d'avoir des complaisances. Le " moi " c'est l'ensemble de sentiments et de goûts particuliers qui résultent, en chacun de nous, du tempérament, de l'éducation, de l'hérédité. Le moi, au sens où Barrés le prend, est de l'ordre des corps : ce n'est pas devant cet ordre que Pascal humilie l'ordre de l'esprit, mais seulement devant l'ordre infiniment supérieur de la charité. Et si Pascal reconnaît comme Barrés les " fatalités " qui pèsent sur la raison humaine, il " n'accepte " ni " n'aime " comme lui, ces " fatalités qui le bornent ". Il n'admet pas plus la subordination de la raison au corps individuel qu'au corps social. C'est, au contraire, sur l'inquiétude spirituelle de l'homme qu'il compte pour l'amener à renoncer au moi, à mourir à son corps et à sa patrie terrestre. " Car toute la dignité de l'homme consiste en la pensée.
Pascal humilie notre raison imbécile et abaisse ceux qui s'élèvent. Mais cet abaissement n'est pas pour lui la solution du problème : et il élève ceux qui s'abaissent. Ce n'est pas une résignation amoureuse qui le saisit, mais l'indignation au contraire, quand il s'aperçoit que cette pensée qui fait l'orgueil de l'homme est enchaînée par les
" coutumes " traditionnelles et les misères organiques. C'est en se déracinant, en s'arrachant à la terre, à F amour-propre, que l'homme peut espérer de faire son salut. Seulement (et c'est ici qu'intervient la janséniste) cette rédemption de l'homme, cette mort humaine, l'homme n'est pas capable de l'effectuer par les seules forces de sa raison : il y faut l'opération de la grâce : " Qu'à moi en soit la gloire, et non à toi, ver de terre " (fr. 553). — C'est donc à Barres lui-même qu'on peut adresser cette pensée de Pascal (fr. 436) : " Quel dérèglement du jugement, par lequel il n'y a personne qui ne se mette au-dessus de tout le reste du monde, et qui n'aime mieux son propre bien et la durée de son bonbeur et de sa vie, que celle de tout le reste du monde.
Son propre bien, et la durée de son bonheur et de sa vie, voilà justement ce que Barrés recherche. Qu'après cela, pour assurer à son moi le bien, le bonheur et la durée, il lui impose une discipline et le réintègre dans sa race éternelle ; que, pour mieux jouir de soi-même, il se soumette à la terre et aux morts, voilà qui n'importe guère, puisque c'est toujours à son moi qu'en somme il demeure attaché.
Bref, Pascal cherche le salut de son âme et veut
lui éviter des péchés : Barrés cherche à sauvegarder sa sensibilité et veut lui épargner des heurts. Pour sauver sa personne et sa dignité d'homme raisonnable,Pascal meurt à la concupiscence et à l'amourpropre : par amour-propre et pour être plus assuré que sa concupiscence sera satisfaite. Barres accepte avec amour de mourir à la vie de la raison. Avec quelle volupté il enchaîne sa raison ! Derrière le char où le moi triomphe, qu'elle est belle, cette " reine enchaînée " !
Le secret de Barrés, je le lis dans une phrase du Jardin de Bérénice : " Les colombes roucoulent sur le bas toit de tuiles ; les écoliers énervés tapagent dans la ruelle. Et pourtant c'est la paix où mon cœur est à l'aise. " — La paix et le confort du cœur, c'est-à-dire de sa sensibilité individuelle, voilà ce que toujours Barrés a cherché. Et si pour traverser la vie il " s'enveloppe dans la part originelle de sa race ", c'est comme, pour traverser la mer, un lord spleenétique, sur la chaise longue d'un paquebot, s'enveloppe dans un châle écossais. C'est devant la cheminée de Charmes que Barrés a le moins froid. — Il ne faut pas confondre les grelottements de cette âme " glacée de morne " avec les transes de l'ardent Pascal, ni l'hygiène que l'égotiste s'impose, avec les mortifications que le janséniste
s'inflige, ni la joie spirituelle enfin que le 29 novembre 1654, Pascal a atteinte, avec la "magnifique douceur " dont le 2 novembre en Lorraine a comblé l'âme de Barrés.
Il faut remarquer d'ailleurs que dans le culte de la terre et des morts, c'est moins le cœur que l'imagination de Barres qui est satisfaite. Il ne s'agit pas de contester sa sincérité, qui est profonde. Mais ces réalités où il s'appuie, on peut bien le soupçonner de les imaginer. Ce n'est pas la Lorraine qui a créé Maurice Barres ; c'est lui qui a créé la Lorraine. Elle n'est rien, au sens où il l'entend, que le beau nom qu'il a donné à son âme : c'est son âme qui est pleine de mirabelles tombées ; c'est elle que traversent les routes romanesques entre les peupliers décoratifs.
Barrés n'a pas comme Pascal subi sa destinée : il a construit sa carrière. Il a imaginé sa vie. Après beaucoup d'agitations, après avoir écouté tous les violons de tous les tziganes, c'est en Lorraine qu'il a choisi de faire son lit et de dresser son tombeau. Il n'y a pas, dans la vie de Barrés, les contradictions qu'on a voulu y voir. Mais justement, dans toute
vie humaine, il y a des contradictions. Barrés a moins mené une vie humaine qu'il n'a écrit une magnifique biographie. Il a prémédité jusqu'à sa tombe. Il dormira dans sa Lorraine natale. Du plateau de Sion-Vaudémont on domine toute la Lorraine, comme du Grand-Bé on domine la mer.
C'est Chateaubriand que Barres rappelle, et non pas Pascal (s'il faut nous livrer à notre tour à ce vain jeu des parallèles). Il le rappelle par un singulier mélange d'exaltation et d'ennui, d'orgueil et de fatigue, de générosité et de calcul. Les mêmes problèmes que les historiens de la littérature aiment à se poser à propos de Chateaubriand, on est tout naturellement amené à les poser à propos de Barrés.
On s'est trop souvent demandé si Chateaubriand était sincère, ce que valait son christianisme. Pourquoi ne serait-il pas sincère ? Le vrai, c'est que sa sincérité n'est pas la conviction d'un spéculatif, ni la foi d'un cœur passionné : c'est la sincérité des natures imaginatives — Barrés tout de même. Il est magnifiquement doué pour imaginer les plus nobles attitudes du cœur. Il a adopté en toute bonne foi celle qu'il a trouvée la plus noble. Mais parfois il se rappelle que c'est un beau jour qu'il l'a adoptée. Et il regrette
2o4 LA DANSE DEVANT L'ARCHE
alors le temps où il la cherchait. De là vient, en même temps que son ironie, la divine musique de ses phrases : elles semblent les mélodies d'un exilé. Avant de rentrer en Lorraine, il se sentait exilé de sa patrie. En Lorraine, il souffre d'une autre mélancolie. Le voyageur qui rentre dans la maison de son père souvent s'y sent un exilé. " Heureux ceux qui pleurent, dit Pascal, non pas de voir écouler toutes les choses périssables que les torrents entraînent, mais dans le souvenir de leur chère patrie, de le Hiérusalem céleste, dont ils se souviennent sans cesse dans la longueur de leur exil. " Ce n'est pas du ciel, mais de ses libres voyages, et des fleuves de Babylone que Barrés aujourd'hui se souvient.
En même temps que l'on aperçoit pourquoi est inexact le rapprochement entre Pascal et Barrés que Dom Pastourel nous propose, on comprend pourquoi Barrés n'est pas apte à constituer une morale ni une pédagogie cohérente. Son système ne vaut que pour lui. Il ne peut pas édicter de préceptes : il se dicte une ordonnance. Il est naturel qu'avec sa sensibilité il tienne au catholicisme. Il ne peut exiger des autres qu'ils se rallient au catholicisme par amour de la sensibilité de Barrés, et d'autre part, il est manifeste-
ment impuissant à poser d'une autre façon le problème.
Son œuvre ne peut pas avoir la portée philosophique et morale de l'œuvre d'un Pascal. Il est vrai du moins qu'elle apprend à ne pas sentir bassement ; plus véritable encore qu'elle ennoblit l'imagination. Si, refusant de mettre Barrés sur le même plan que Pascal, parce que Pascal " est d'un autre ordre et infiniment plus élevé ", on compare Barrés à Chateaubriand, ce n'est pas lui faire la part petite.
Mai 191 1.