‹ La danse devant l'archeChapitre 58 sur 61 · LES AFFRANCHIS · texte numérisé non relu

LES AFFRANCHIS

des âmes par la "tradition", par la "bonne vieille morale", mais de quelque chose de beaucoup plus douloureux, de plus significatif. Ces scrupules que jadis la religion nous donnait, l'intelligence les reprend à son compte, les aggrave. La vie intérieure des hommes " affranchis " de dogme est cent fois plus douloureuse, plus hésitante, plus tourmentée que la vie d'une âme religieuse.En "désenchaînant" l'intelligence, on ne déchaîne pas les "passions". Au contraire, on leur suscite un ennemi redoutable : car l'intelligence aussi est une passion, et qui consume tout ce qui n'est pas elle, et qui s'immole ce qu'on appelle le " bonheur ".

" Je viens de prêter le livre. Je ne peux donc pas te parler de tous les mérites de cette pièce, et d'abord de ce beau lyrisme intellectuel de la phrase. Des phrases incomplètes passent dans ma mémoire. D'abord la phrase sur la mort, si belle qu'elle ressemble à la musique de Dukas, puis la phrase sur la vie de l'abbesse, qui voyage, sans quitter la clôture, dans un véhicule dont on ne relève les stores que la nuit, puis une phrase divine, où Philippe explique que ce qu'il aime dans Hélène, c'est " son attention anxieuse ". — " Elle a le regard de nos meilleurs jeunes gens " ; il goûte auprès d'elle " l'orgueil du chef à prestige auprès

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d'un aide de camp de valeur ". — Je cite mal et de mémoire. Quelle beauté pure, quelle beauté neuve ! Vrai, je suis rudement emballé !

"La pièce de Claudel est d'un lyrisme magnifique et d'une grande simplicité : Mais je ne peux parler aujourd'hui que des Affranchis. Je vais très bien, quoique, à force de manger et de grossir (je n'ai plus figure humaine) je me sois collé une indigestion.

"Je continuerai bientôt cette lettre. Je voudrais maintenant écrire aux voyageurs. Mais je ne sais comment m'y prendre. J'ai trop de choses à dire : je vois bien que je n'écrirai jamais là-bas. Le mieux serait que tu leur envoies cette lettre, pour leur faire honte de voyager, et de s'intéresser au monde extérieur, quand seule la pensée existe, et la musique, et les passions de l'intelligence... J'espère que mon bavardage philosophique ne t'aura pas trop ennuyé. Si tu étais sage, tu viendrais me voir. Malheureusement, en ce moment, il fait très laid.

" Ton ami,

" Henri Franck.

" Cannes, décembre 1910. "

11 y a toute une catégorie d'historiens en France, dont le principal caractère est d'appartenir à l'Académie française. Au lendemain de la mort de Michelet, qui écrivit l'histoire de la France parce qu'il aimait ce pays, et de Taine qui construisit l'histoire de la Révolution française, parce qu'il avait horreur de la Commune, les historiens ont formé deux écoles. Il y a eu l'école universitaire, qui a prétendu fonder l'histoire scientifique ; c'est à savoir une histoire qui, dédaignant les formes humaines et singulières (Louis XIV, Napoléon) que revêtent le plus souvent les grands événements dans la vie d'une nation, s'efforce d'atteindre, sous ces éclatantes apparences, la réalité, qui est, selon les uns, une fatale évolution économique, selon les autres, l'évolution, également naturelle, des institutions religieuses et des institutions juridiques. Et, d'autre part, il y a l'école académique,

dont les tenants s'efforcent simplement d'écrire assez de récits de batailles, assez de " portraits " de monarques, de ministres et de généraux pour être un jour admis à l'Académie française. — J'avoue ma préférence pour la première école ; si ses prétentions sont déplaisantes, ses livres sont nourrissants pour l'esprit. Il y a la Cité antique de Fustel de Coulanges, que Montesquieu aurait aimée. Je ne connais rien de plus clair que Y Histoire politique de F Europe contemporaine, par M. Seignobos ; et c'est dommage que M. Emile Bourgeois écrive si mal, car c'est ce qui empêche son Manuel de politique étrangère, d'ailleurs excellent, d'être un chef-d'œuvre. Les jours où j'ai la faiblesse de me défier du grand Micheiet, je peux apprendre beaucoup de choses sur l'histoire de la France, dans le grand ouvrage qu'ont publié sur ce sujet M. Ernest Lavisse et ses collaborateurs. Par exemple, on lit avec beaucoup d'intérêt La Gaule romaine de M. Gustave Bloch, et U histoire du Moyen- Age de Ch. V. Langlois. Il n'est pas jusqu'à M. Aulard lui-même, si peu intelligent pourtant, qui sur l'Histoire de la Révolution française ne puisse donner de précieux renseignements. Si j'ouvre au contraire un livre d'Albert Vandal, qui a des dons évidents, de Frédéric Masson, du duc de Broglie,

voire de Gabriel Hanotaux, du duc d'Audiffred- Pasquier, ou de M. Thureau-Dangin, c'est aussitôt l'ennui, le bâillement, le sentiment que toute histoire est vaine,que les mouvements et les paroles des pantins pompeux dont le candidat à l'Académie ou l'académicien tire les ficelles n'intéressent en rien le réel ni l'homme ; que tous ces " portraits " enfin, tous ces " récits ", toutes ces " vues d'ensemble " sont des exercices, d'abord fort peu récréatifs, mais surtout fort arbitraires. S'il s'agit de petits personnages et de petits événements, je nie qu'il soit utile d'en noter et ainsi d'en prolonger l'existence ; — s'il s'agit au contraire de grands hommes et de grands événements, je doute qu'un historien puisse parler des premiers, s'il n'est pas leur pair, et qu'il puisse faire revivre les seconds, s'il n'est pas un grand lyrique. Ce n'est pas Frédéric Masson, c'est Balzac, c'est Hugo, c'est Stendhal, c'est Tolstoï, c'est Henri Heine — le Heine du Tambour Legrand — que je consulte sur Napoléon. Et c'est à Hugo encore, ou à Stendhal, que je demande le récit de la bataille de Waterloo. Il est vrai que, aux qualités lyriques, à la puissance de faire revivre, certains hommes joignent le sérieux, l'impartialité, le goût de la vérité solide. Ce sont les grands, les vrais historiens, nés pour raconter

les grandes époques. Thucydide peut parler de Périclès ; tous deux ont contribué à former la raison de l'homme. Et le génie de Tacite égale et peut embrasser la complexe grandeur de l'Empire romain. Mais le portrait de Richelieu par Gabriel Hanotaux ! celui de Jeanne d'Arc par Henri Martin ! La plupart des livres d'histoire sont de mauvaises herbes qui poussent sur des tombeaux célèbres ; les autres ressemblent à ces prétentieux monuments qu'on édifie dans les cimetières de campagne, aux notables de l'endroit. Ils ne prolongent pas le souvenir du défunt dans la mémoire du village, mais ils l'empêchent de bénéficier de la tranquillité de la mort.

Parmi les historiens académiques, il faut en mettre pourtant deux à part : Albert Sorel (dont à vrai dire le principal titre, plutôt que son gros ouvrage sur l'Europe et la Révolution française^ est son petit livre sur Montesquieu) et aussi cet Henri Houssaye qui vient de mourir. Il est très embarrassant de dire ce qu'ont de remarquable les livres de Houssaye. Mais le fait est qu'ils intéressent. Peut-être cela tient-il à la simplicité du récit qui, sans les amplifier, cerne et met en bonne lumière d'admirables événements. Il ny a pas, dans ces livres sur 1 8 14, 1 8 1 5, de " portraits "

de Napoléon, ni de ses maréchaux. Dans une bonne langue, non pas très éclatante ni très individuelle, mais enûn solide et vivante, Houssaye nous raconte l'agonie militaire de Napoléon. Il n'est pas de plus grand sujet.

Ce sont les choses qui louent. Rien n'est plus vrai de Napoléon. On ne peut même se défendre de quelque faiblesse pour Frédéric Masson, parce qu'il a patiemment ramassé, collectionné mille petits détails sur l'Empereur. Ce n'est pas, bien entendu, qu'il soit capable de pénétrer dans cet esprit, de faire le portrait de cette intelligence (ce qu'on a écrit de meilleur sur l'intelligence napoléonienne se trouve, par aventure, dans un livre du physicien Pierre Duhem : la Théorie physique ; sa structure). Mais c'est le privilège des très grands hommes, qu'on s'intéresse aux plus menus détails de leur existence, et que nous soyons curieux de leurs maladies et de leur régime. M. Paul Frémaux a fait un livre qu'on lit avidement. Il s'appelle Dans la chambre de Napoléon mourant. " Il a suffi à M. Frémaux pour écrire ce livre, de colliger les bulletins de santé qu'ont écrits les médecins de Napoléon. Il a suffi de même à M. Frédéric Masson pour faire un livre agréable sur Napoléon, de transcrire le catalogue de sa

garde-robe, de nous révéler que l'Empereur se lavait à l'eau de Cologne et qu'à tous les crus de Bourgogne il préféra le Chambertin. — C'est intéressant parce qu'il s'agit d'un des plus grands hommes qu'il y ait eu ; et peut-être Napoléon est-il le seul dont il soit tolérable qu'on nous rapporte de si petites particularités. Mais, à plus forte raison, aurons-nous de la reconnaissance pour un historien qui, au lieu de se contenter de rassembler ces menus détails, applique son intelligence à raconter clairement, véridiquement, une période, la plus émouvante période de la vie militaire de Napoléon. Henri Houssaye avait choisi un beau sujet d'études. Il s'est appliqué modestement, et c'est ce dont il faut le louer, à en bien éclairer toutes les parties.

A quoi tient enfin ce prestige que Napoléon exerce encore sur nous ? Nos aînés, qui autant que nous lisaient Stendhal, s'appliquent à copier Bonaparte. Leur jeune ambition admirait cet heureux modèle, et de Napoléon, ce qui les enivrait le plus, c'est le beau succès. Ce bonapartisme à la Julien Sorel vit encore — moins tendre, peut-être, plus sec et plus exigeant — dans les Déracinés de Maurice Barres. Qu'on se rappelle la visite des jeunes Lorrains au tombeau des Invalides... Nous

n'avons pas les mêmes grands désirs que nos aînés. Nous avons, plus qu'eux, le sentiment des mille résistances qui aujourd'hui limitent chaque destinée. Et nous sommes plus curieux de ce qui nous arrête, qu'avides de ce qui nous sert. C'est seulement quand nous sentons qu'il nous résiste que nous avons conscience de toucher le réel. Et donc nous ne sommes plus jaloux de Napoléon ; mais nous avons encore pour lui un grand amour. C'est précisément sa défaite finale qui est admirable : on sent mieux la grandeur, la solidité de ce qu'il a fait quand on sait ce qu'il rêvait de faire encore, et que le sentiment du manque, le désir d'un empire en Orient, une constante inquiétude ont pendant toute sa vie, dès le début de sa gloire, comme au moment le plus impérial de sa maturité, empêché ce vainqueur de goûter la satisfaction dans sa plénitude. De plus, sa douloureuse agonie, dans notre esprit le réconcilie avec Beethoven ; mais ne le diminue pas, je veux dire ne le christianise en rien. Car sa mort est moins un enseignement qu'un scandale. Puis, nous admirons qu'en lui, à une sensibilité qu'on peut dire romantique (si cette épithète a un sens) se joigne une vision bien nette, bien claire des réalités, un très

juste sentiment du possible et de l'efficace. Et

enfin, toutes ces énergies qui chez nous s'éveillent, toutes ces jeunes forces qui se reconnaissent, et veulent se donner, servir, auraient besoin, pour prendre toute leur valeur, pour devenir aussi fécondes qu'il est en elles, d'être groupées, réglées, ordonnées, voire asservies par celui-là qui se vantait d'avoir fait rendre aux hommes tout ce qu'ils peuvent. Mais tout justement il est si grand que ceux qui tenteraient déjouer son rôle ou de se mettre dans sa place seraient ridicules et intolérables. Il nous manque et nous manquera éternellement. C'est pourquoi rien n'est plus triste que de voir un homme de la valeur de M. Octave Mirbeau déclarer à un rédacteur à'Excelsior qu'il va faire une pièce pour montrer que le principal ressort de Napoléon, c'était sa haine de la France, et que ses victoires, de son aveu même, ne tiennent qu'aux désobéissances de ses maréchaux. Comment un homme qui a pourtant le sens des choses, qui voit gros, mais qui voit clair, peut-il faire des erreurs pareilles ?

Il est certain qu'à propos de la mort d'Henri Houssaye, je n'ai pas beaucoup parlé du mort luimême. J'ai dit du moins qu'il était un excellent esprit, et qu'il écrivait dans une bonne langue, avec clarté, solidité, exactitude, sur de fort impor-

tants sujets. Puis, quand on fait l'éloge posthume d'un historien, membre de l'Académie française, il est bien difficile de ne pas donner dans les "idées générales " chères au comte Eugène Melchior de Vogué.

Novembre 191 1.

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