LES AFFRANCHIS
nous rejoignons Spinoza, nous comprenons ce qu'on on veut dire quand on l'appelle un héros.
"Vivre dans le tremblement", le plus souvent, et quelquefois dans la joie, mais dans le tremblement de devenir " bête ", et dans la joie de comprendre bien, voilà la bonne formule. Et c'est aussi le véritable idéalisme. Car l'idéalisme est incomplet et défiant de soi-même, qui demande aux idées de se réaliser^ qui prétend démontrer que les conflits matériels sont commandés par des conflits d'idées : le véritable idéalisme n'admet pas qu'une idée gagne quelque chose à être réalisée : elle est vivante par elle-même : le véritable idéalisme n'admet pas qu'une idée ne puisse être efficace que si elle entre en lutte ou en commerce avec une réalité extra-spirituelle : elle est par elle-même efficace. L'idéaliste dit plutôt : " iMon royaume n'est pas de ce monde " qu'il ne dit : " Ton règne advienne dans le ciel et sur la terre. " Il sait que l'idée ne pourrait que déchoir à se réaliser sur la terre, il se demande même en quoi pourrait consister cette réalisation. C'est ce qui le distingue de l'utopiste, qui, pour penser a besoin d'espérer : l'idéaliste se contente de la pensée toute nue, et ne croit pas ainsi mener une vie moins concrète,
2i 6 LA DANSE DEVANT L'ARCHE
moins riche, moins pleine que celle des autres hommes.
" Cette dissertation ne nous éloigne pas des Affranchis. Ce qui fait la beauté de cette pièce, c'est que Philippe et Hélène ne sont pas séparés à la fin par je ne sais quel scrupule héréditaire, quel retour de l'atavisme religieux. C'est bien plus impie, si l'on veut, à mon sens c'est bien plus religieux que cela : c'est plus près de Pascal, et moins près de Henri Bordeaux. S'ils se séparent à la fin, c'est qu'ils ne savent pas s'ils sont des lâches ou des héros ; s'ils le savaient^ ils agiraient comme ils pensent. Mais non : ils sentent un scrupule qu'ils ne peuvent pas s'expliquer à euxmêmes, qu'ils ne peuvent pas justifier, mais que non plus ils ne peuvent réfuter (j'emploie le mot à dessein). Et c'est cette constatation, c'est cette humiliation de ne pas savoir s'ils sont des lâches ou des héros, qui les sépare. Ce qui vient à l'appui de mon interprétation, c'est la magnifique phrase d'Hélène à l'Abbesse : " Tourmentez-moi encore, vous en avez le pouvoir, mais n essayez plus de me consoler. " Il s'agit là, non d'une hésitation morale, non d'une lâche pitié, non d'un sacrifice à l'ordre (" l'ordre règne à Varsovie "), non d'une reprise