L.\ U.\.\.SL .1 //MI/.A'N y./- "> .l'j
( v}'^iiJjni b l'utkj, jpri-% avoir mis Ij cjpiulc en branle, gognaic les barricrvti et
icni U province.
On \"arJ, i l'exception de Rouen et de N'crdun, sY-tait tenu
xvMT/ calme, nuui, a (taiiir di)rléans et dans tout le Midi, c'éuit une véritable fureur;
toute» 1(3 villes étaient atteintes de la polkanianie : Lyon, Marseille et Toulon étaient
les plus passionnées; i Bordeaux, on dansait la Polka au théâtre, sur les places publiques,
dans les rues et carrefours, et jusque dans les magasins.
Mais Markowski gagnait du terrain ; il avait créé ou introduit de nouvelles danses polonaises : la Folka de Cellarius se prit ù pâlir. Elle brilla encore d'un furtif éclat comme les feu.\ prés de s'éteindre, et disparut.
L'origine de .Markowski était entourée de mystère; elle eut même sa légende :
tandis qu'il venait au monde, son père voyait en rêve des troupes de gnomes dansant autour d'un berceau. On savait seulement, lorsqu'il ouvrit un cours de danse, rue Saint-Lazare, qu'il était arrivé de Pologne à dix-huit ans, tris pauvre, et que, la pochette sous le bras, du matin au soir il courait le cachet. En 1848, après bien des vicissitudes, il ouvrit un cours de danse à l'hôtel de Normandie, et son succès fut grand. L'aristocratie et le monde se pressèrent dans ses salons. En fort peu de temps il avait gagné une fortune, qui d'ailleurs fondit vite dans ses mains. Vers ce temps, chargé de la direction des bals d'Enghien, il organisa dans l'établissement qui lui ét.iit confié une fête très brillante dont on s.Mrd.i loni:tcmps le v)uvenir.
Il donna ce soir-là une pantomime sur Robert le Diable, dont l'action se déroulait à
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l);ipril> une lilhi>;;r;iphii; ilii temps.
travers des flaniiin.s ilc Bcnijalc. L'clRt fut pnnlij^icux, une foule se pressait lians l'enccinto du bal, au point que plusieurs journalistes, n'ayant jui entrer, montèrent au haut d'un peuplier pour en taire le compte rendu! La recette atteiL;nit .Vood francs!...
On voit ensuite Markowski créer l'Hldorado splendide de la rue Dujihot et faire étalajîc d'un ijrand luxe. Il avait équipage et domestiques en livrée. Ou le remarquait partout, aux premières loijes des théâtres, au Bois, dans les concerts. Mais sa vie fut toute de hauts et de bas, d'ombres et de lumières. Peu après il était saisi, ses meubles et .ses équipages étaient adjui;és aux enchères.
De lfi5l à if{57, il fut en proie à la misère noire, et, lui qui venait de connaître l'opulence, qu'on avait vu tous les jours au Bois avec son équipaj^e et sa livrée, était seul maintenant et abandonné. Il
avait repris sa pochette des premiers jours et, bravement, cherchait de nouveau ;\ donner des leçons pour gagner sa vie. II logeait dans une mansarde sordide et froide, couchait sur un tas de copeaux ; "aucun propriétaire ne con.sentait à lui louer un appartement, car il n'avait rien pour répondre du loyer, et il était tout à tait insolvable. Chaque fois qu'il se montrait surla scène, c'était dans la presse des bordées d'injures. Un soir, il dan.sa au Ranelagh dans un bal de chanté, lui plus pauvre que ceux pour lesquels on donnait la fête, car il n'avait pas mangé
ri
LA LEÇON rilEZ LABORDE D'après une lithnirraphie de Vcrnicr.
/ I /. ivv/' i rntvf^ns LES .iOr\
LA rONTREOANSE — ES AVANT KEfX U'aprè» la lUboitraphlc d'Ilcnh Monnicr.
ilqiuU h ^ciilc. Li n-prcNcnutiuii tcrminic, il prit le chemin de son t.iii(lis, dont il était éloigné de quatre kilomètres, par la nuit noire, grelottant sous un vent glacial. Et, tandis qu'il pataugeait dans la boue, ses semelles l'abandonnaient! Ix pauvre Markowski s'estimait encore heureux Je n'avoir pas subi cet accident devant le public du Ranelagh, tandis
qu'il exécutait une danse brillante
C'est dans cet abandon et dans cette profonde détresse qu'il comjiosa ses danses les plus belles. Sur son grabat, frissonnant de fièvre, car la toux ne le quittait plus, depuis la nuit glacée où il avait dansé pour les pauvres, il créa la Scoltish, la SiciUaine, la l-riska, la Lisl>onieimf , bien d'autres danses encore, et notamment la Muinrlca, dont la jHjpuIarité égala celle qu'avait obtenue la Polka.
Vers cette époque, il rencontra la célèbre Rigolbochc, et voici comment il raconta lui-même cette première entrevue :
« Un soir, dit-il, je revenais de danser au bal d'Asnières. C'était le premier du mois; toutes mes dettes acquittées, il me restait encore un franc ; je ri-solus d'aller souper, comme au temps de ma splendeur. Il y avait six mois que je n'avais pu me traiter avec tant de luxe. J'entrai chez un modeste marchand de vin du boulevard et je demand.ii une côtelette, me figurant que j'allais manger un filet mignon ou un perdreau truffé. Comme second plat, je pris un oignon cru au gros sel. C'est là un mets excellent
miKI.K (OMME rx I>OI.OXAIS pour un pauvre diable. A côté de D aprcs la lilhocraphie Je RafTet (ia33).
/. I 11 /..SE i:t I..\ l'dl.KA
i./cs fsM.s pini.icfi.
moi ninngcnit, J.ins un iroin, une jeune rtllc qui avait nom Mari^uoritc. r.llc nioriLiii i belles dents dans un morceau de pain et une moitié de sardine. J'eus pitié d'elle et lui partageai mon oignon. Depuis lors, cette lille, qui plus tard s'appela Rigollxiclie, a eu pour moi une profonde horreur. ■>
Et il ajoute philosophiquement : « On .se fait toujours des ennemis des gens avec lesquels on partage un oignon. Jadis M. Gustave Planche, critique de talent, ne refusait-il pas du génie .\ \'ictorHugo, parce que le poète lui avait offert .ses vieilles hottes ! »
lO
I.A <i.\V(JTli: sors I.A E(E;Sr.\l RATIOS D'aprcs une pravure du temps. (Ititlinlhù^ui: nation jk'.)
Markowski était une mauvaise tète, mais un e.scellent cœur. On cite de lui une foule d'anecdotes tout à son honneur. Un écrivain de ses amis, réduit à la plus profonde détre.s.se, était tombé malade et était mort à l'hôpital. Markowski, en apprenant cette nouvelle, courut chez ses camarades pour les prier d'accompagner l'écrivain iiitortuné à sa dernière demeure et, malgré sa pauvreté, se chargea des frais de l'enterrement.
Enfin Markowski trouva son capitaliste, M. Covary, qui mit trois mille francs, toute sa fortune, à .sa disposition pour organiser les .salons de la rue Buffault destinés au demi-monde et à la bohème, et où l'on vit parfois la fleur de l'aristocratie et des arts.
Cette création ne fut pas petite affaire : l'endroit qu'il avait choisi ne répondait
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l.\ n.WfSE À TR.WKliS LES AGES.
PRFNIKR Ql'ADRIM.E FR.\NÇAIS. — EN AVANT DEIX ■ D'aprc» une KTa^»''' an)(bise de l'tpoquc de la Restauration.
gucrc A sts rêves. • Figurez-vous, contc-t-il, qu'on m'introduisit dans une grange mal fermée, au toit effondré, peuplé d'animaux de toute espèce. On aurait dit l'arche de Noé ou le Jardin des Plantes. \j:^ chiens, les chats, les pigeons et surtout un petit cochon de lait fraternisaient à qui mieux mieux. Les hôtes de la maison n'avaient sans doute jamais vu figure iiumaine, ou je ressemble bien peu .à un homme, car, à ma vue, ils s'enfuirent épouvantés. •
II continue des descriptions i n'en plus finir et prétend même avoir découvert des oubliettes en cet étrange lieu. « Évidemment, finit-il, c'était, au movui Àvc. un rcp.iire de brigands ou un cachot de l'Inquisition. ■
Seulement ce ne furent pas trois mille francs, mais soixante mille que Markowski dépensa. Les créanciers — et Dieu sait s'ils étaient nombreux — furent effrayés, et le traquèrent. Bientôt, un garde de commerce arrive pour l'emmener à la prison de Clichy. Markowski fuit à travers sa demeure, le garde sur ses talons, et, pour mieux lui échapper, se dirige vers l'office par un escalier noir à pic comme une échelle. Le garde trébuche et roule au fond de l'escalier. Au tribunal, il déclare avoir été entraîné dans un guet-apens, et une enquête a lieu qui prouve l'innocence du professeur.
Le public de .\Lirko\vski se composait en grande partie d'étrangers. Anglais, Valaques, etc., de quelques artistes et de littérateurs.
Al CENTUE I.E lK)KrUArr DE CELLARILS D'aprts une litho},'raphie anunymc publivc par Lcmcrcicr.
/..! r.lA.V/i ET LA l'o/.KA.
LES ISALS l'L ISLICS.
Au nombre des t-crivains qui se rendaient parfois dans ses salons, on signale de \ illemcssant, Gustave Claudin, Roger de Beauvoir, Miirger, Lambert Thiboust, etc.
Markowski était fort orignal; il a souvent diverti par ses excentricités. 11 fit, un jour, couvrir tout Paris d'allîches annonçant une {grande fête danslaquelleon verrait le spectacle inédit d'un ballet tic pitrrots. Lu salle fut comble et, la fête terminée, les spectateurs hésitaient à se retirer, attendant toujours le fameux ballet annoncé dans l'affiche. Markowski poussa un ressort, et une nuée de pierrots s'envola dans la salle, aux applaudissements de la foule. On rit beaucoup de cette facétie.
Markowski donna sa soirée d'adieu en |Mi>.i. Li salle de la rue ButVault était expropriée en vue du prolon i;ement de la rue Lafayette.
Après une période très brillante son étoile venait de s'éteindre.
On ouvrait vers cette même époque, près du Cours-la-Reine, un autre bal, le bal Mabille.
Catherine de Médicis avait créé le Cours-la-Reine, entre la route de Versailles qui suivait la Seine et des terrains vagues. En 1660, Louis XI\' transforma ces terrains vagues, en lit les Champs-Elysées et, sur les plans de Le Nôtre, forma un vaste quinconce qui traversait la grande route de Saint-Germain. Entre la route de
AL HANi;t.A(ill. — I. El.lTl; DE I.A S0( IliTi: Daprùs uni; lithnirr.nphic de iitSo.
.Versailles et cette route de Saint-Germain, on établit une ombreuse avenue qui tut baptisée 1' » allée des \'euves ». C'est l.'i que, par une singulière ironie, s'ouvrit vers 1^40 le bal Mabille, qui devint le rendez-vous des femmes élégantes et des dandys.
Ce n'était au début qu'un petit bastringue champêtre, fréquenté par les femmes de chambre et les domestiques du ftiubourg Saint-Honoré. La salle était éclairée ]iar de modestes quinquets, et l'on y dansait aux sons aigres de la clarinette.
Ce bal n'était ouvert que l'été, sous la direction du père Mabille. Mabille était un professeur de danse qui donnait, à l'hôtel d'Aligre, rue Saint-Honoré, des soirées dansantes jouissant d'une certaine vogue. Les fils de Mabille transformèrent l'établissement.
ii»
HAVHti.S t.H.s AtiKH.
ni In qiiinqucts fumeux par le yi is^tciU un joyeux orchestre, sup-
prituènnt les receveurs de cachets qui percc%'aient d'avance le prix de* quadrilles, et fermèrent le bal le lundi, jour populaire, pour l'ouvrir le samedi. Tout le public féminin du quartier des Martyrt et de la chauvséc d'Antin accourut, les valets et les femmes de chambre- disparurent. I.e lui Mabille était lancé.
Ttuit le monde connaît Mabille : le souvenir de ses bals joyeux, de ses rois et de ses
JIAUOIOISELLE UISC ET MO.NSIEIR CORSET O'apri-» une caricature cxlroilc du • Bon ^enre •. {lUtliolHèiue natinnite.)
reines éphémères n'est pas encore effacé. Nous pouvons nous risquer un peu dans ce bal aux danses audacieuses : Citon assistait bien, .1 Rome, aux fêtes de la déesse Flora!
Tous les pianos ont retenti jadis de la ronde de Mabille, et les poésies et les clianstms composées sur ce lieu de plaisir sont innombrables. Li vogue était telle, que Charles de Boigne lui consacra un article dans le grave Coustitiilionncl, faisant l'éloge des rois du bal : Ciiicard, Pritchard et Brididi.
« Dans les steppes de la Russie, disait un opuscule ùu tciujis, dans les prairies verdoyantes et inexplorées de l'Amérique, sur les sommets du Chimborazo et sur les bî>rds du fïeuve .\mour, au levant, au coucliant, à l'aurore et dans les pays inconnus.
LA iM/.v/: irr i. \ i>(>i.i<.\. - l/:s hm.s i>ri:/./ts.
qu'un être à face et .i voix Iuuii.uik- prononce Cf mot : M.ibillc! il vcrr.i peut-être un Lapon ou un Yankee, un Indien rouge ou un Cliinois, un Arabe ou un Caraclie se dresser à l'instant et élMuclier timidement un cavalier seul : le monde a passé par là.
« Ce coin de terre parisienne, où les fleurs empestées par les acres émanations du gaz ne peuvent naître et doivent mourir, où l'air fane tout ce qu'il effleure, où le gazon est jaune et les arbres bleus, offre aux hommes plus d'attraits mystérieux, plus de séductions puissantes que les jardins embaumés de l'Asie où les roses sont éternelles, que les sommets des monts neigeux où l'air pur rend la vie aux cœurs épuisés, que les champs fertiles, que les forêts impénétrables.... On vient
là de partout : un sourire aux lèvres si
AU liAI. I)i; LA tllAlMlliRE I) après une lilho^rraphic Je Wrnicr.
LK ylAIlKlI.LK SKNTI.MICNTAI.
D'après une lilhoffraphie de Vcrnier.
l'on est dédaigneux et riche, un regret au cœur si l'on est pauvre; mais qu'importe, on y vient....
« Un prince y coudoie un coiffeur; un ambassadeur, un chef de cuisine; \t)us et moi, tout le monde, pire que tout le monde.... Voilà pourquoi plus tard, lorsqu'on est avocat ou notaire en France, général en Bolivie, prince au Brésil, consul en Amérique, commerçant en Chine, aventurier au diable, on tressaille en lisant sur un journal qui enveloppe de vieilles bottes : Mabille; et l'on reconstitue par la pen.sée ces soirées [de bruit et de fièxre!... »
Pritchard, un des rois de Mabillc,
HA.S.SL .1 TK.\\1:RX les MihS.
fut l'excentricité même et l'énigme faite homme. C'était
un grand gailbrd de cinq pieds six pouces, taciturne et
sépulcral, toujours vêtu de noir, ce qui rendait en-
vure plus comique sa danse extravagante. Il parla
une fois, une seule, et pour toujours redevint
muet comme la tombe. C'était au bal
de rO|>éra d'où il était expulsé par les
municipaux, pour une danse hasardée :
^.i bouche .s'était ouverte toute grande
pour réclamer une indemnité!...
Ias uns dis.iient qu'il était médecin, d'autres apothicaire ou maitre d'écriture; d'autres affirmaient que c'était un cocher des pomjK*s funèbres. En somme, personne ne pouvait éclaircir le mystère qui planait sur le sombre Priti.!i.uii.
<■ Prenez Pritchard par n'imjwrte quel bout, disait E. de Champeaux, parcoure/ depuis l'épaule jusqu'à ses ongles en deuil ses bras de Briarée, enlevez d'autour de son cou sa cravate dédaigneusement nouée, sondez si vous le pouvez la profondeur d'une bouche que défendent deux formidables râteliers, suivez les lignes irrégulières de son profil osseux, soulevez les ailes moqueuses de son nez colossal, glissez-vous sous les verres de ses lunettes et tâchez de saisir au passage l'un des éclairs sardoniqucs qui jaillissent de dessous ses épais sourcils, allez même chercher jusque sur la semelle de ses bottes, semelle qu'il a pour habitude de monter incessamment à la hauteur du visage de son vis-à-vis toutes les fois qu'il fait civalier seul, vous n'en saurez pas davant.igc. Champollion peut déchiffrer les hiéroglyphes, il ne nous dirait pas ce qu'est cet homme dont la tenue n'est celle de personne, dont la danse n'est qu'à lui, qui n'adresse la parole à àme qui vive, que tout le monde veut voir et qui semble se replier sur lui-même, se sourire à son à-part et savourer ses jouissances sans trahir la moindre émotion. Du reste, en dépit du nom qu'on s'est complu à lui donner, et dont il ne parait nullement mécontent, il faut croire que c'est un excellent garçon : son bon cœur .se décèle même à tout instant, car il est la providence des quelques laiderons qui se fourvoient de temps à autre et s'avisent de pénétrer chez
INE KÎOILl; 1>1" l'RAI>0. — HKi01.KTTE l>iiprc» la lîlhtiiiniphic J'.Mophc.
L\ VALSE ET LA POLKA. - LES BALS IHliLlCS.
2Xi
Mabillc, comme pour faire ombre au tableau. Personne ne sonj^e ;\ les inviter, mais Pritcliard est là : il tourne lonj;temps autour Je la plus laide, connue un vautour avant de saisir sa proie; puis entîn, quand entre les laides il a trouvé la plus petite et la plus laide, il s'avance d'un petit air conquérant et laisse écliapper, avec un ton qui n'est qu'à lui, son mot : « Foiili"-iviis danser? « l'adhésion ne se fait pas attendre, il accroclie sa partenaire à son bras, coiume la mère Michel juirte son cabas, et tout aussitôt il l'en-
WW-
lk'
LE BAI, DU RANEI.A<;il D'aprùs une lithoi^raphic di: i(l)o. {lUHiotlicqui: nationale.)
traîne au pas accéléré, et toujours sans lui parler, de quadrille en quadrille jusqu'à ce qu'il ait trouvé une place assez spacieuse pour pouvoir se livrer à tout le délire d'une improvisation pédestre, d'une gymnastique qui tient tout à la fois de la danse des Indiens et de la Bourrée de Saint-Flour. »
Ciiicard, célèbre danseur de Mabille, ne ressemblait en rien à Pritcliard, avec sa face rubiconde, épanouie, où voltigeait toujours un frais sourire. Il allait, sans façon, étalant une rondelette bedaine, le chapeau en arrière, le paletot flottant. C'était le type du bon garçon joyeux viveur, du milieu de la salle criant au chef d'orchestre Pilodo, d'une voix de stentor que suivaient les cascades sonores d'un éclat de rire : " Mais allons donc, l'amour! »
/.A n.iSSK A TUAVKKS LES AUES.
Al- BAL Ut l'RAWJ. — l-OLKA l'IglEE IVapre» Il lilhuurapbic <lc Vcmier.
(l'ctait un enfant du ronuniisme,
luiuchcs, k g,\\cis rouf^cs et à phra<>cs
iinantes. Il improvisait des pas invrai-
i niMables et des bonds fantastiques.
Aux bals de l'Op^-ra, il donnait le signal
des Valses folles et dt-brid^es. C'est lui
qui inventa le Cancan. <> Il a fini, dit
Cliarles Fourcault, morne et déplumé,
bornant son génie i des tournoiements
sur place, devenu silencieux, parmi la
cohue élégante de Mnbille. •
Rrididi fut, avec Pritcliard, le roi Je .Mabillc. C'était le meilleur danseur de l'endroit, le plus élégant, le plus gracieux, le plus in(:itigable. On prétendit qu'Eugène Sue, qui avait tant de raisons d'aimer Mabille, songea ;\ Brididi en créant le personnage de Rodolphe.
Après les rois, les reines. Li plus célèbre de toutes fut celle qu'on nomma • la reine Pomaré », et qui s'appelait tout simplement Élise Sergent. Elle appartenait à une famille employée au thé.itre du Cirque Olympique, et fut d'abord écuyère, parait-il; mais là n'était point sa véritable voie.
n Un soir de mai iH44, raconte A. Delveau, apparut en plein quadrille du Kil .Mabille une jeune fenmie d'une beauté et d'un costume étranges : cheveux noirs opulents, teint bistré des créoles, avec des bracelets et des verroteries de bon goût. Elle se mit ;\ danser la Polka, alors dans toute sa nouveauté, avec une désinvolture, une grâce, un brio qui attirèrent immédiatement l'attention sur elle. II était clair qu'elle n'avait aucune instruction chorégraphique et qu'elle improvisait les attitudes et les temps de la Polka qu'elle était censée danser; mais c'était précisément cette ignorance qui faisait son originalité et qui, aidée de sa fulgurante beauté, fit sa réput.ition. Aussi fut-elle applaudie, ce soir-l.\, de la voix, des mains, des pieds, des chaises, de tout ce qui peut servir h prouver l'enthousiasme, et les gloires féminines du lieu pâlirent devant elle : une rivale leur était née.
« D'où venait-elle, cette inconnue qu'on .icclamaii ainsi? On ne sait, on ne savait! Sa mère était princesse, son père un prince romain, dis;ùt-on. Li nouvelle venue, entrée au
LA \Ai.si: i:r ai i'o/.ka
l.h'S ItAI.S fllil.lfS.
bal Mabillc ce soir-là, sous le nom modeste •X'iilisc Scr^^ittl, en sortit sous le nom île itiik-
Poiiittrc C'est ainsi que s'improvisent les royautés en notre plaisant pays de Irance. »
Ce nom fait fortune, sa réputation devient subitement européenne :
Mais toujours — chose ctrangc ! — au milieu de la joie, nile garde un sinistre aspect d'oiseau de proie ; Klle mêle au plaisir un funèbre (lambeau, Aux suaves parfums une odeur de tombeau.
Théodore de Banville, le cliarnumt poète, pris d'entliousiasme, lui dédiait ces vers :
lissier ! Taglioni, Cirlotta, scuurs divines.
O reines du ballet, toutes les trois si belles, Qu'un Homère ébloui fera nymphes un jour. Ce n'est plus vous la danse : allons, coupez vos ailes, Éteignez vos regards : ce n'est plus vous l'amour!
C'est notre Pomaré dont la danse fantasque. Avec ses tordions frissonnants et penchés ! Aiguillonne à présent comme un tambour de basque Les rapides lutteurs à sa robe attachés....
Connnent ces danses éclicvelées pouvaient-elles taire oublier un instant au poète Carlotta Grisi, diaphane et aérienne dans le ballet de la Pcii; Cerrito qui, dans /(• Violon dit diable, entourée d'écharpes létjères, semblait, comme une nuée, flotter dans les airs.
Il ne songeait pas à la Taglioni aux ailes de papillon, immatérielle presque dans les gazes d'oii émergeait sa silhouette gracieuse.... Il oubliait la gnke de miss Harton dans Arieh II ne se souvenait plus de Fanny Essler, l'adorable danseuse, l'expression la plus ravissante, la plus parfaite au dire des contemporains de la danse positive, des ballets, des comédies mimées. Celle-ci eut cependant des témérités chorégraphiques dans la Cachiicha, cette imitation
AU li.M. I)i;S .MLNILII'.VL.X
francisée des danses espagnoles. Aux Darrcsiaiitho-raphicdc Vcmicr
/..l /i.lA
xmt «l'une mukiquc cntnlnanti
U.\ I /i«.S LhS MiLH.
)nnait fr£-niivunte aux jeux des prunelles, jv clie ctaii gracieuse toujours, vt loin de cette vulgarité
que (lunle ie puete de • Foiiuti-
Malgré les vers de Théodore de lljiuillc, en dcpii des charges de Henri Moniiier et de Djumier sur la • Haute i ^^ danseuses n'en restent pas moins des reines de la
danse; leurs attitudes et leurs .<>i;p!v.sses, le chamie immatériel de leur art représentent
toujours la danse française dans sa manifestation la plus noble, la plus élégante et In plus gracieuse.
Pour en revenir à la reine Fonuré, l'ambition qui la dévorait assombrissait son front. Elle causa sa j>erte. Elle débuta au Palais-Royal, où elle dansa la Polka; elle y fut outrageusement sifflée, puis végéta quelque temps, et cette reine d'un jour mourut dans une chambre de la rue d'Amsterdam, pauvre et abandonnée!...
Nous avons vu disparaître l'une apré-s l'autre, dans la seconde moitié du wiii' siècle, les danses nobles composées plutôt de pas décoratifs et d'attitudes plastiques que de mouvements. Mais, à la Révolution, la danse s'est complètement métamorphosée en devenant populaire. Le prétentieux Menuet, la Contredanse froide ont été abandonnés pour la Valse gracieuse et charmante; les danses excentriques, le Cancan échevelé ne tarderont pas d'ailleurs à apparaître. Jusque-là, en dehors des danses de la cour et du théâtre, on se trémoussait dans les guinguettes, sous les tonnelles, dans les bals chamj>étres, où, par occasion seulement, venaient se mêler des nobles ou des bourgeois. Certaines fêtes rustiques, telles les kermesses des Flandres, semblaient avoir gardé le souvenir des bacchanales antiques; elles furent immortalisées, comme chacun s,iit, par le pinceau de Téniers.
Vers I ~i)^, des spéculateurs, comprenant les tendances chorégraphiques nouvelles, s'avisèrent de créer ù Paris des jardins publics. On vit alors s'élever successivement le jardin Boutin ou ancien Tivoli, le bal des Champs-Elysées, l'Élysée-Bourbon.Marbœuf,
Al' RANELACill. — AIUST(KRAri(ilE I1>LKA L>'.iprc!> la lilh(>(rraphlc Je Vcrnicr.
LA \.\l.sl-: HT LA l'oLKA. - LES ISALS /'//(/./( .s'.
DANSI.S l)l: 1,.\ MAI TK liCOl.K : EM.KVK KT ARAI!l:s(Jl I.S. Daprcs une lillioiiraphic de Datimicr.
le parc (Je Monceaux, le liameaii île Chantilly, Trascaii, le jardin d'Lsis, le salon tle Mars,
le salon de Flore, et tant d'autres d'importance moindre qu'il serait oiseux d'énuniérer.
Leur nombre tut si ijrand, qu'à la tin on se lassait de bals. Un couplet le disait :
A Paplios on s'ennuie, On dcscrti; Monceaux, Le jardin J'Idalic Voit s'enfuir ses oiseaux ;
De la foule abusée J'ai vu les curieux Bailler dans l'Elysée Comme des bienheureux.
Le bal du jardin Boutin ou ancien Tivoli occupait un vaste espace au bas de la rue de Clichy, sur l'emplacement actuel de la rue de Londres et du passage Tivoli; c'était un bal-concert dans lequel on avait réuni toutes les distractions foraines qui, aujourd'hui encore, sont par leur variété la joie des amateurs de kermesses. « C'était le rendez-vous de la jeunesse à cadenettes sous le Directoire; .Mme Tallien y venait avec son cortège d'incroyables et de merveilleux. Qui de nous n'a pas entendu par ses vieux parents vanter les charmes de ce paradis terrestre et surtout les émotions que procurait à nos grand'mères le jeu alors nouveau des « montagnes Russes » ! (Paris qui danse).
" Tous les boudoirs de Flore étaient ouverts, dit Delveau, et le vaste et beau Tivoli, qui possédait toute sa parure printaniére, appelait à l'ombre de ses bo.squets la foule de la grande capitale. Longtemps ce lieu de délices fut le séjour favori et le rendezvous des sociétés les plus aimables. Le bruit des boites et le son des trompettes annonçaient le prélude de la fête champêtre; on jouait déjà sous l'ombrage, sur le pré verdoyant, au bord d'un ruisseau, dans les allées du vaste parterre; on se reposait sous l'ombrage des tilleuls pour applaudir Olivier et ses tours nombreux, le magicien et ses oracles, l'énorme éléphant et son cornac, la petite perruche et son vieux maître;
I ru \ r/.As /./i.v .Hihs.
h jeunesse vulagc et toujours .iciive Linçait le volant et, sur 1.1 bascule et sur le cheval de lH)is, au jeu de bapies, elle iiubliait tous les autres plai- ■ II'.,
u Mais le siynal est donné.
L urcliestre se prépare, et bientôt l'air de la danse, cher aux klles, se fait entendre; on Jélaivse le site, le bocage et l'arbuste, les mains se joignent, les couples fortunés se balan- CL-nt, on part; le mouvement circulaire a lieu de tous côtés; les Grâces dictent les pas, les .ittitudes; la \'alse devient plus vive, plus intéressante....
• La jeune Saqui s'élance dans les airs, sur la corde raide, et Ruggieri, l'Iiabile artificier, ollre les men'eilles de la pyrotechnie. »
Le Ranelagh a été un des premiers bals publics de la fm du xvin' siècle. Un garde de la porte du bois de Ikiulogne, qui sans doute connaissait le succès de certaines fêtes champêtres très fréquentées à cette époque à Londres, eut l'idée d'ouvrir en i~~], au milieu de la pelouse de Pa.ssy, un bal champêtre qu'il baptisa du nom de Ranelagh. Étnoi en haut lieu ! Le grand-maitre des eaux et forêts s'oppose ;\ l'ouverture de l'établissement, le Parlement annule la concession que le prince de Soubise, gouverneur du château de la Muette, a faite au garde; mais la reine protège ce dernier, et la concession est maintenue. Ix Ranel.igh, fréquenté par l'aristocratie et la fashion, eut des jours d'inoubliable splendeur. Mme Récamier et Mme Tallien, « Notre Dame de Thermidor », s'y montrèrent vêtues ;\ l'athénienne, escortées d'une suite nombreuse.
Le Ranelagh, fermé pendant la Révolution, ne rouvrit ses portes qu'en \~<)(j. Il retrouva la faveur des premiers jours, fut délaissé en 1M14, et brilla de nouveau avec uné'clats.mség.ilsous la Restauration, sous Louis-Philippe, sous la seconde République et sous le second Empire. En 1849, pour célébrer le 71'' anniversaire de son ouverture.
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son directeur offrait une «grande fête de nuit à ses luiliitués. 11 donnait un bal annuel au profit des pauvres de Passv. Ce bal était précédé d'un concert où de grands artistes tels que M. et Mme Letebure-Vely se faisaient entendre.
Le Ranela^h, éloigné du centre de Paris, ne s'ouvrit cju'à une classe de dansein-s et de danseuses priviléijiés de la fortune qui s'y rendaient en équipat^e; la création du cliemin de ferd'Auteuil en facilita l'accès et amena un public nouveau , composé de bourgeois et dei;risettes,de commis et d'étudiants. Li haute société déserta aussitôt ; les beaux jours étaient dés lors finis.
Une plaquette, devenue rare aujourd'luii, raconte avec détails que, vers l'an 17''!'^ un Anglais du nom de Tinksoii fit élever, dans les environs de l'Observatoire, quelques baraques aux toits de chaume où il organisa des bais. L'originalité de cette création champêtre attira la foule. De toute part la jeunes.se s'y rendait, et ce n'était point les étudiants qui assurèrent le succès de ses débuts, mais bien toutes les classes so-