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On désigne par ces mots, et quelquefois par ceux-ci : danse des morts, un vieux tableau peint à l'huile, sur bois^, qui se trouve dans Téglise de la commune du Bar, chef-lieu de canton, à 9 kilomètres au nord-est de la ville de Grasse.
Ce tableau, dont Tauteur est inconnu, mesure 1^,68 de haut et 1°*,27 de large ^ Il se divise en deux parties inégales : Tune, haute seulement de 0",63, forme la tête du tableau; l'autre a le reste de la hauteur totale, soit 1",05.
La première partie, bien que de moindre dimension, est sans contredit la plus importante. C'est dans cet espace restreint, d'environ 80 décimètres carrés, que le peintre a figuré les principales scènes du drame philosophico-mystique de la vie de Thomme sur la terre, et de sa condition éternellement heureuse ou malheureuse dans une nouvelle existence au-delà du tombeau, selon que la mort l'aura surpris «dans la voie de Dieu ou dans la fange du péché. »
Comment l'artiste a-t-il traité ce grave sujet?
Sa composition, expression naïve d'idées alors universellement admises comme articles de foi, a surtout le mérite d'être parfaitement claire. Un certain nombre d'hommes et de femmes, se tenant par la main, dansent une ronde au son
1. A l'huile et non à l'eau d'œuf, comme on l'a dit en 1850 dans le bulletin d'une Société académique de Toulon.
2. On lui a donné, dans quelques relations, des dimensions un peu plus grandes : c'eçt parce qu on avait tenu compte de la lai'geur du cadre.
du galoubet et d'une sorte de petit tambourin {pi. A); sur la tête de chaque danseur, on voit gambader un diablotin, dont la présence caractérise évidemment la possession anticipée de Tâme du pécheur.
A la droite du musicien est un groupe de gens attirés par la curiosité et le plaisir; la physionomie des deux personnes placées à leur tête exprime le désir qu'elles éprouvent de prendre part à la danse : elles céderont très probablement à la tentation. En avant dudit groupe, la Mort bande son arc et lance des flèches sur les danseurs. Un jeune homme, mortellement frappé, se renverse ; et le diablotin qui dansait sur sa tête est descendu sur sa poitrine, pour saisir 1 ame exhalée avec le dernier souffle du mourant.
Une femme, portant sur le sein le trait qui vient de l'atteindre, s'affaisse en pliant les genoux. Un robuste danseur gît par terre étendu sur son dos, et un grand diable lui retire de la bouche son âme sous la forme d'un petit enfant nu.
Au côté gauche du tableau (droite du spectateur), un autre diable tient par les pieds une âme condamnée et la plonge dans les feux de l'enfer, figuré par la gueule enflammée d'un énorme dragon. Au dessus se dresse l'archange Michel tenant une balance dont l'un des plateaux porte un âme et l'autre le Livre de vie. Plus haut encore, à l'angle du cadre, le Christ^ apparaît au milieu des nues : le fils de Dieu étend son bras droit et montre le Livre fatal où sont inscrites toutes les actions et toutes les pensées de l'âme soumise au redoutable pesage. Dans le bas, près de l'entrée de l'enfer, un démon essaye, au moyen d'une baguette, de faire pencher de son côté le plateau qui porte cette âme, proie qu'il convoite et qu'il croit déjà lui appartenir ; Taiw change Michel tourne vers le Sauveur des regards attristés et semble implorer sa clémence.... Qui l'emportera, de L'ange ou du démon?
1. On a figuré la Vierge au lieu du Christ sur le seul dessin dont jusqu'ici nous ayons eu connaissance. Pourtant il n'y avait pas à s'y méprendre : le personnage du tableau a soB menton garni d'une barbe rousse fort apparente.
Telle est, suivant nous, Tinterprétation vraie de cette dernière scène du drame que représente ce curieux tableau.-
Signalons une particularité assez intéressante comme procédé d'exécution. L'artiste a d'abord tracé le dessin entier de sa composition par des lignes gravées dans l'épaisseur du panneau, avant l'application de la peinture. Nous devons faire remarquer aussi qu'on n'aperçoit dans cette œuvre aucune trace des armoiries que quelques personnes ont cru y voir,
La seconde partie du tableau est remplie par une inscription composée de trente-trois vers provençaux monorimes, en superbes caractères gothiques de 35 millimètres de haut {pi. B). Cette belle inscription est sur deux colonnes : la première contient dix-sept vers, la seconde seize ; mais le mot Amen donne à celte seconde colonne un nombre égal de lignes. La lettre O, interjection par laquelle commence l'inscription, est en rouge ; toutes les autres lettres sont en noir et très-bien conservées, quoiqu'on ait dit le contraire.
Ce singulier spécimen de poésie religieuse est une sorte de commentaire ayant pour but d'appeler et d'arrêter l'attention sur l'émouvant spectacle offert par l'artiste, et d'en faire. ressortir la profonde et effrayante moralité.
Le texte de cette inscription a été publié plus d'une fois depuis le jour où, antérieurement à l'animée 1830, M. Sénequier, secrétaire de la sous-préfecture de Grasse, signala le premier, dans un numéro de l'Annuaire *du Far, l'existence de notre tableau et en donna une courte description.
Plus de vingt ans après (1846), M. Noyon reproduisit en partie l'article de l'Annuaire dans sa Statistique du dépaLiHement du Var.
En 1850, M. Henry, correspondant du ministère et membre de la Société des sciences, lettres et arts de Toulon, inséra dans le Bulletin trimestriel de cette Société une nouvelle description du tableau et une copie de l'inscription, qui, dit-il, lui avaient été communiquées par M. Sénequier, à cette époque conseiller général du Var.
L'année suivante, M. Henry fit paraître de nouveau dans le Bulletin des comités historiques (n° de février) Tinscription, accompagnée d'un dessin au simple trait et fort peu exact.
. Enfin le Journal de Grasse du 15 décembre 1873, la Revue de Nice du l**" février 1874 et la Revue des langues romanes du 15 octobre 1878, ont à leur tour rapporté cette inscription, à laquelle (on le voit) n'a pas manqué la publicité la plus large et qui, par cela même, est devenue presque célèbre.
Il semble donc que nous aurions pu nous dispenser de revenir sur un sujet en apparence si rebattu. Nous disons en apparence, car nous nous croyons en droit d'affirmer que jusqu'à présent le tableau du Bar n'est pas connu ou du moins qu'il l'est fort mal, chose plus fâcheuse peut-être. En effet, ce n'est pas le dessin publié en 1851 dans le Bulletin des comités historiques qui a pu donner une juste idée de lia peinture originale ; en second lieu (et c'est là notre grande raison) l'inscription, malgré les nombreuses reproductions qu'on a essayé d'en faire, est encore moins connue que l'œuvre du peintre, attendu que pas une de ces reproductions n'est exacte, que toutes renferment un grand nombre de fausses leçons, et que par conséquent toutes sont à rejeter. Exceptons cependant de cette proscription absolue le texte donné par la Revue des langues romanes, où nous avons remarqué plusieurs corrections importantes et parfaitement* justes, qui ont été dictées à M. Camille Chabaneau par sa profonde connaissance de la vieille langue provençale; mais M. Chabaneau n'a jamais vu l'original et n'a eu sous les yeux qu'une copie encore peu fidèle : il lui a donc été tout à fait impossible de restituer le texte dans toute sa pureté.
Ce que n'avait pu faire le savant romaniste de Montpellier est chose faite aujourd'hui.
Me trouvant au Bar dans ces dernières années, avec M. Paul Sénequier fils, juge de paix à Grasse, et M. Victor Lieutaud, alors bibliothécaire de la ville de Marseille, nous
(inaes descendre le tableau du lieu obscur où il était placé et nous pûmes ainsi, en pleine lumière, collationner sur l'original une copie que notre excellent collègue M. Edmond Blanc avait faite peu de temps avant dans de moins bonnes conditions, et qui paraissait contenir encore une ou deux leçons qu'on pouvait croire douteuses. Vérification faite , nous acquîmes la certitude que nous avions enfin une lecture tout à fait irréprochable.
Le 3 août dernier, M. Brun, secrétaire de notre Société des lettres, sciences et arts, M. Edmond Blanc et moi, nous nous sommes rendus au Bar, en compagnie de notre collègue M. Léon Terrin de Grasse. M. Brun a pris sur le tableau même le calque de la partie peinte, pour en faire à loisir une réduction au pantographe ; puis il a appliqué les couleurs de l'original sur un dessin fait d'après une esquisse au simple trait, que nous devions à l'obligeance de M. Paul Sénequier.
Grâce donc au talent de son habile et savant secrétaire, notre Société peut off"rir aujourd'hui aux amateurs de curiosités artistiques la copie vraie d'une œuvre unique en son genre peut-être, mais certainement de la plus grande rareté.
Avant que M. Brun se fût mis au travail important dont il avait bien voulu se charger, nous avons relu attentivement Tinscription en collationnant de nouveau sur l'original les meilleures lectures déjà faites . Voici le résultat de notre triple révision du texte.
N. B. — Nous donnons ce texte tel qu'il existe sur le tableau, sans signes de ponctuation, sans l'emploi de l'apoS'trophe : nous nous sommes permis seulement de ne pas reproduire les abréviations, afin de faciliter la lecture de cette composition en vieille langue d'oc aux personnes peu versées dans l'étude de la paléographie. La traduction qui suit immédiatement le texte provençal donnera au lecteur la signification des mots aujourd'hui hors d'usage, et aussi le sens général de chaque vers. Il va sans dire que les chiffres de numérotage de ces vers n'existent que sur notre transcription.