‹ La danse macabre du Bar: tableau du 15me siècle peint sur Bois et accompagnéChapitre 6 sur 6 · Moribond f qui va mourir. ( Dictionnaire de l'Académie · texte numérisé non relu

Moribond f qui va mourir. ( Dictionnaire de l'Académie

Cette idée d'une fin inévitable, cette idée, vieille comme le monde, cette idée banale^ se trouve exprimée aussi dans le tableau du Bar, et cela devait être ; mais ici elle n'est que secondaire. La pensée principale que l'artiste a essayé de rendre sensible et qu'il a voulu inspirer à tous est celleci : « Pensez à la mort. Qu'elle ne vous surprenne pas à l'improviste au sein de la joie et des plaisirs : il y va de votre damnation éternelle dans une autre vie ! »

Nous venons de dire que la dénomination danse des morts appliquée au tableau du Bar est une locution impropre; celle de danse macabre vaudrait-elle mieux? Et d'abord, que signifie le mot macabre ?

Les étymologistes sont loin d'être d'accord sur ce point. Les uns pensent que macabre est une corruption du nom propre Machabées; d'autres, que c'est tout simplement l'arabe maqabir (cimetière) ; d'autres, enfin, font venir ce mot de maceria ou macheriay terme de basse latinité signifiant murai î Je ^

Il est bien difficile d'admettre (peut-on répondre à ceuxci) : 1"* que la désinence eria de macheria soit devenue abre ; 2** que pour caractériser des scènes rappelant la mort de la manière la plus frappante, la plus propre à émouvoir les consciences timorées, on n'ait trouvé d'autre mot que celui qui désigne simplement le lieu, la place où ces terribles scènes avaient été peintes. Danse sur la muraille nous paraît absurde ; danse de la muraille, ridicule.

Littré s'est rangé parmi ceux qui font dériver macabre de Machabées. « Du Cange, dit-il, a Chorea Machabseorum (danse des Machabées) qu'il définit ainsi : « cérémonie plai- « santé pieusement instituée par les ecclésiastiques et dans « laquelle les dignitaires, tant de l'Eglise que du monde,

1. Pallida Mors œquo puisât pede pauperum tabernas^ Regumque turres (Horace, Odes, I, 4.).

Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,

Est sujet à ses lois ; Et la garde qui veille aux barrières du Louvre N'en défend point nos rois. {Malherbe.) •i. Larousse, Dictionnaire du XIX'^* siècle^ t. VI, p. 82. Du Cange donne, en effet, maceria et macheria comme équivalents de "paries.

« conduisant ensemble la danse, sortaient tour à tour de la « danse pour exprimer que chacun de nous doit subir la « mort ^ » On lit, en effet, dans un texte de 1453 : « Qua- « tuor simasias vini exhibitas illis qui choream MsLchabœ- <( orum fecerunt. » On ne peut douter que la danse macsL'' bre et la danse des Machabées ne soit une seule et même chose. On peut supposer que les sept frères Machabées, avec Eléazar et leur mère, souffrant successivement le martyre, donnèrent l'idée de cette danse où chacun des personnages s'éclipsait tour à tour, et qu'ensuite, pour rendre l'idée encore plus frappante, on chargea la Mort de conduire cette danse fantastique. Devant Chorea Mâcha- . bdBorum, on ne peut faire compte de l'arabe makbara, chambre funéraire. » {Dictionnaire de Littréy au mot macabre,)

Au Supplément de ce dictionnaire, on lit cette addition au précédent article : « Pour surcroît de preuve à l'étymologie de macabre par Machabseorumy voici un exemple de Macabre pour Machabée : XIP s. Dedens la cambre l'ont mené ; Très le tans Judas Macabre Ne fut vetie autresi faite. Perceval le Gallois.^ v. 34621. »

Dans son Dictionnaire étymologique des mots d^origine orientale, placé à la suite du Supplément au grand dictionnaire de Littré, M. Marcel Devic répond ainsi aux deux articles précédents :

(c Macabre. Quoi qu'en disent maints dictionnaires, la meilleure étymologie qu'on ait encore proposée pour la danse macabre est celle qui interprète macabre par cimetière y de l'arabe maqàbir (plur. de maqbara, tombe), mot qui est resté en portugais sous la forme almocauar, et dans certaines régions de l'Espagne sous celle de macabes,

1. Voir Du Gange, Supplément, aa mot Machabœorum chorea. Le texte dit: « Volgo « dance macabre, Ludicra qusedam ceremonia ab ecciesiasticis pie instituta, etc. » — Ludicra ceremonia me paraît tout à fait mal rendu par le français cérémonie plaisante : le premier sens de l'adjectif ludicrus est celui que lui donne sa racine ludiM, jeu ; ludi, jeux du cirque, du théâtre. Evidemment ludicra ceremonia doit signifier ici cérémonie scénique : c*est, en effet, d'un vrai spectacle qu'il s'ajit dans ïa définition donnée par Du Cange.

signifiant Tune et l'autre cimetière. Danse du cimetière ou des tombeaux est assurément une qualification des plus justes pour la danse macabre.

« Quant à la danse des Machabées^ chorea MachabseoruJYi, citée dans Du Cange, comme on n'y voit figurer ni Eléazar, ni ses six frères, ni leur mère, mais seulement une série de personnages qui disparaissent à tour de rôle « pour (( exprimer que chacun de nous doit subir la mort », je tiens pour assuré que Machabseorum n'est là qu'un représentant do maqàbir ou macabes, cimetière ; fantaisie interprétative dont il ne manque pas d'exemples en notre langue. »

« C'est ainsi, ajoute en note M. Devic, c'est ainsi que d'anciens actes en latin. interprètent par centum nuceSy cent noix, le nom du village de Sannois, près Paris. Les Portugais, trouvant dans le royaume d'Adel une montagne nommée Djebel-al-fil, montagne de l'éléphaiit, l'appelèrent Monte-Felice, Le voyageur Poncet nomme le monastère de Bisan, en Abyssinie, monastère de la Vision \ »

Comme M. Marcel Devic, je rejette l'étymologie de macabre venant de Machabseorum et j'adopte celle de l'arabe maqàbiVy cimetière. J'en conclus en outre que la qualification de danse macabre ou danse du cimetière, peut s'appliquer au tableau du Bar : en effet, le mot de cimetière n'éveille pas seulemeut en nous l'idée de la mort qui, à tout instant, peut nous atteindre, mais aussi celle d'une vie future, attestée par les inscriptions gravées sur les tombes : Requiescat in pace. — Spes illorum immortalitate plena est — Que Dieu reçoive mon âme reconnaissante. (Epitaphe de Michelet au Père-Lachaise, tirée de son testament).

Quelques mots encore pour finir.

1. On poUiTalt citer bien d'autres exemples de fantaisie interprétative par assimilation de sons ; nous nous contenterons d'en indiquer une assez cui'ieuse, qui date presque de nos jours. Un petit golfe situé entre Cannes et Antibes et qu'a rendu célèbre le débarquement de Napoléon I", revenant de l'île d'Elbe, s'était toujours appelé jusqu'alors Gourjan ou GourgeaUf ce qui signifie grande masse d'eau, mer profonde : du provençal gourg^ creux ou gouflEre dans lequel on entend le bruit de l'eau. (V. Annales de la Société^ t. V, p. 359). De Oourjan on a fait Oolfe Juan, dénomination que rien ne justiâe et qui, par conséquent, n'a pas de sens.

L'article de M. Devic, que je viens de citer, révèle un fait important qui peut nous éclairer sur le lieu d'origine de la représentation funèbre à laquelle on a donné le nom de danse macabre. Le mot arabe maqâbir est resté avec sa signification de cimetièrey en Espagne sous la forme ma* cabes, et en Portugal sous celle d'alm^ocavar ; ce mot a été apporté dans la péninsule ibérique par les Sarrasins en même temps que beaucoup d'autres, tels que alcade (arabe : aUqadiy juge, du verbe gâda, juger); alcarraza (ar. al'kourraZj cruche); Guadalquivir (ar. Oued-el-kébir y c'est-à-dire le grand fleuve) ; Gibraltar (ar. Djebel-Tariky ' mont de Tarik), etc. Le qualificatif macabre nous viendrait donc des Espagnols ; et ce fait seul suffirait pour donner le droit de penser que c'est probablement en Espagne que fut représenté pour la première fois le drame liturgique de la danse macabre, joué par des personnages vivants, et cela à une époque peu différente de celle où des gens d'église instituèrent en France deux divertissements du même genre; pieux, mais beaucoup plus gais : La fête de Vàne et La fête[ des fous. (Voy. page 10, note 1, ce qui a été déjà dit touchant les origines de la danse macabre.)

Niée, 1*^ septembre 1882.

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