Ces six premiers vers sont de Ménesclou lui-même
Madame Membre, proxénète à passions :
— Marchand' d'chair fraîche, avez-vous des p'tit's filles à
vendre ?
Votr'choix, Messieurs, voulez-vous des jolis garçons ?
Un éphèbe fardé, à la démarche infâme :
— Deux étions et n'ayant qu'un cœur, Deux étions et n'ayant qu'une âme :
Il était l'époux, moi la femme :
Deux étions et n'ayant qu'un cœur.
Sa caresse, quelle douceur, Quelle volupté, ses rudesses !
Com»me il savourait ma faiblesse, Je m'enivrais de ses rigueurs.
Il a fui, emportant mon cœur Et me voilà tout désâmé ; Si je retrouve mon aimé, Je veux lui dévorer le cœur...
Ou peut-être, lui pardonner.
Deux Lesbiennes à l'écart, Passent, goulûment enlacées :
— Si tu me trompais pour une autre amante, J'en mourrais, vois -tu, et mourrais contente. Car tout mon bonheur du tien seul est fait ; Mais si tu devais préférer aux miennes
Des caresses d'homme, ainsi qu'une chienne, Chérie adorée, je t'éventrerais !
— Méchante, crois-tu qu'à tel point j'en vienne : Et puis, songe donc, un homme est si laid !
Un rustre traque une chèvre récalcitrante :
— Que me criblent les boucs d'œillades ennemies. Je prends mon plaisir où je le trouve et m en vante J'évite les querelles des femmes puantes.
Et je fais des économies.
Or, forniquer et m'engraisser parmi les bêtes Me rend tel qu'une bête et ce m'amuse fort, Et je serai ravi tout à fait de mon sort Quand j'aurai pour cervelle un caillou dans la tête Hihan, grouin, bêê !
Un vieil adolescent, fripé, sournois et grêle : — Ma vie s'écoule à flots brûlants.
Et ma frénésie criminelle Fait sans fin jailHr ma cervelle Et la dissoudre en jus gluant ;
La dégoûtante fantaisie Dont je ne puis me corriger Me fait lentement submerger Par l'idiotisme et l'étisie.
Une mondaine, amas de bijoux et de fleurs : — J'ai un grand trou à la place du ventre, Un trou plus grand à la place du cœur ; De tant d'amour qui dans mes œuvres entre, Rien ne ressort que la honte et l'horreur ;
J'ai disloqué mes portes de la vie Je suis vouée à la stérilité, Mais procréer ne me fait point envie, J'ai le dégoût de la maternité ;
Dégoût de tout et de moi malheureuse ; Mon égoïsme est trop cher acheté :
Je deviens laide et malade et hargneuse, Morte à l'amour et morte a la beauté ;
Sans vrai mari, sans foyer, sans famille. Sans autre fruit que mes remords cuisants, Si jeune encore et déjà vieille fille.
Avec terreur je songe à mes vieux ans !
LA DANSE MACABRE Un tremblotant dandie au triomphal sourire r
— Les venins de Vénus à loisir me dévorent, Obstmé moribond qui ne veut pas mourir.
Mon mal avec lenteur se promène en mon corps r Tout vivant je me vois sournoisement pourrir.
Un peu pâlot, sympathique tel un phtisique, Les femmes se retournent après que j'ai passé, Car mon port reste fier, ma moustache héroïque,. Ceux qui ne savent pas jalousent mes succès (Rincez ce verre, là, où j'ai bu !)
Pourtant ma peau s'écaille et mon sinciput pèle^ Mes dents titubent, ma mémoire s obscurcit, j'entends dans mes vertèbres se friper ma moelle Et lacérer mes nerfs l'effroyable ataxie.
Et je poitrine encor quand mes reins y consentent. Quand mes os vermoulus ne grincent pas trop haut, Et cuirassant ma pourriture complaisante, Je ne me liquéfie que morceau par morceau. (Rincez ce verre, là, où j ai bu !)
Quand je l'aurai flairée se faire la plus forte. Je brusquerai l'instant de me désagréger : D'un coup de revolver je m'ouvrirai la porte,
— Bonsoir ! — ou sucerai la discrète dragée.
Un chœur cjniquement amer de carabins :
— De l'Ecole vieille pratique, Ma maîtresse est une putain Dont le degré syphilitique
Fait perdre aux docteurs le latin :
Mais moi, vieux pilier de l'Ecole, Je l'aime à cause de son mal :
Tous deux unis par la vérole Comme par un lien conjugal.
Nous transformons en pharmacie La chambre où régnent nos amours :
Nous y fabriquons et charpie Et boul' de gomme tour à tour.
Pendant qu'avec le bichlorure Je lui passe l'injection, Avec l'axonge et le mercure Elle me fait des frictions.
Un chœur immense : — Par tes fleurs, perfide amie, 0 Vénus, je fus frappé Dans les sources de ma vie Et de ma virilité, Aphrodite, Aphrodite !
— Jeunes filles cueillez l'aubépine d'avril, Cueillez la fleur, époux, des blanches épousées !
— Le vin ne jaillit plus des grappes épuisées. Sauve qui peut, sombre le monde, ainsi soit-il,
Aphrodite, Aphrodite ! —
Une terrifiante voix se fait entendre :
— Je suis une marraine autrement redoutée Que tout l'obscur troupeau de vaines déités Qu'a supplié jamais la morne humanité ; Je courbe sous ma loi de reine incontestée Un milliards de sujets et n'ai pas un athée.
Qu'ils passent, les vainqueurs ! qu'ils croulent, les autels !
Que s'effacent les noms des tables et des stèles,
Que s'efïace l'amour enfin, je reste et telle,
Moi seule, et vois leur mort, à tous ces immortels !
Je règne par l'horreur ; les cheveux se hérissent : J'ai soufflé ; je me nomme et les faces blêmissent Et tremblent les humains ainsi qu'au vent des lys, A mon nom doux comme l'amour : La Syphilis !
Des voix tournent dans l'air : — Attis ! Attis ! Attis !
— Aphrodite ,Aphrodité !
0 Adonis, Adonis, où es-tu ?
0 Phallus, ô Phallus, hélas !
Le cul-de-jatte bondit, hurlant : — Me voici ! Et si vélocement sur son membre élastique Qu'il semble être ça même honteusement grossi : — Sur ton cœur danse, danse, danse, Toute espérance est en l'amour, Amour est mort et délivrance :
Que tout s'effondre tour à tour, Hourra !
f II tourne comme une toupie.
Et l'océan des morts un instant se balance, i Puis d'un seul mouvement s'élance,
r Et tourbillonne en gémissant : — Amour,
Amour délivre-nous de l'horreur de la vie : Bonheur, amour, folie.
Désir, transe, plaisir !
Un vertige est la vie.
Tournons jusqu'à mourir !
k Le Juif Errant galope en tête, et cabriole, Et tournant à son tour, fantastique toupie, L'archet noir sur son noir violon vole et vole, Et la vipère au cœur le larde sans répit :
— Eritis, tisj fis.
Eritis sicut Dii ! —
— Amour délivre-nous du tourment de la vie. Amour tyran des dieux et des hommes, amour,
Mène-nous tous dansants jusqu'à l'éternel goufïre
Où nous pourrons crier : Enfin ! — Les chats : — Miaoû ! miaoû, amour, oh que je souffre ! Les truies et les gorets : — Grouin, grouin, grouin ! La femme d'Aristote, à l'époux son jouet :
— A quatre pattes, homme sublime !
Aristote obéit : — Grouin, grouin, grouin ! Desdémone supplie un nègre armé d'un fouet : — Frappe, tue -moi, j'ai la faim d'être ta victime 1 Le nègre (il crache) : — A bas, catin ! Une harde de chiens met à mal une chienne ;
Corydon entraîne Alexis :
— Viens, beau berger, que je t'apprenne... Phèdre accourt comme une furie :
— Je t'égorge si tu l'emmènes !...
Lycaon pourchasse Daphnis :
— Viens, cher enfant, que je t'enseigne... Chloé la joint, elles s'étreignent, Disparaissent dans la mêlée.
Andromaque l'inconsolée Hurle à la mort comme une chienne :
— 0 mon époux, ô mon époux !...
Fumant de sang et de luxure, Pyrrhus l'atteint, lui tord le cou.
Puis, assouvissant sa nature :
— 0 veuve, le voici, l'époux !
— 0 mon époux, ô mon époux,
Crie une autre voix eiîarée :
Eurydice, par un reptile Monstrueux et divin forcée ; Orphée et sa plainte inutile Ameute l'assaut furibond Des Ménades énamourées, Dont ne laisse la déraison Qu'un amas de chairs mutilées.
Les humains crient : — Amour qui fais tourner les sphères ! Et les sphères à leur tour :
— Par les azurs, par les plaines Et les gouffres de l'éther,
Nous tournons, ivres d'amour ! — Et des toupies qui sont des cœurs à face humaine :
— Nous tournons, tournons toujours, Pauvres totons que nous sommes.
Sous les verges de l'amour,
Tyran des dieux et des hommes !
Les chiens : — Amour qui fais les dieux Pareils aux chiens ; amour, amour.
Qui fais les chiens pareils aux hommes, Amour qui rends les chiens heureux !...
— Amour, qui fais tourner les sphères...
— Amour qui fais tourner les mondes !
— Amour qui fais pisser en l'air !
— Amour qui rends saint ou immonde, Amour délivre-nous des tourments de la vie 1
Un sage : — J'ai maudit l'amour et je m'en ns : J'ai châtré ma nature et l'ai crachée au loin. — Une mégère affreuse en se troussant : — Tu dis ? Et le sage : — Grouin, grouin, grouin, grouin ! — Là-haut les anges dans 1 espace Chantent : — Ave Maris stella ! — En bas l'humaine populace Fornique et grogne et n'entend pas :
Le Juif Errant bondit comme un épileptique, Et hors de lui, sataniquement radieux, Rugit à la hurlante et délirante foule : — Vous voilà maintenant semblables tous à Dieu !
Et voici qu'à travers les fumées qui s'écroulent, Lentement se dessme un être monstrueux, Haut comme une montagne. Une tête camuse Dans les nuées s'enfonce, où l'on discerne moins Que ne rêve, effigie gigantesque et confuse, Une face de bouc avec des yeux humains.
Mais comment soutenir l'éclat des deux fournaises Que sont ces yeux à l'effroyable fixité. Et le fascinement de leurs deux lacs de braise. Astres d'enfer en sa vivante obscurité ?
De fétides vapeurs qu'on dirait animées.
Et l'âme tourmentée de tous les mauvais morts,
Tournent sans cesse autour de cet immense corps Qui paraît au travers fait lui-même en fumées ;
A l'entour du noir front que battent les ténèbres J'ai cru voir les zig-zags sinistres de l'éclair Qui plusieurs fois traçaient, auréole funèbre, Les lettres de ce mot sinistre : Lucifer.
L'être rêve accroupi, immobile, impassible ; De son bas-ventre un membre sort, démesuré, Braqué contre le ciel comme vers une cible. Par la main qui l'empoigne haineusement serré.
Cette main avec une fièvre machinale Fait sans arrêt jaillir du liquide à torrents. Qui retombe, gluante averse et glaciale. Sur l'océan hagard des spectres délirants.
Tous frénétiquement pour recevoir se ruent En criant : Cher Seigneur, ô cher Seigneur, merci ! Cependant l'autre main plonge dans la cohue Du même mouvement machinal elle aussi ;
Elle happe au hasard une poignée grouillante Et la porte à la bouche avec même lenteur : Sous le bruit d'os broyés, de mâchoires craquantes, Leurs voix continuent à clamer : Merci Seigneur !
Comble d'horreur ! le monstre accroupi se vidange Sans arrêt comme il mange et décharge l'amour, Laisse échapper sous lui le fruit de ce qu'il mange, Fleuve d'immonde fange, et, prodige en retour.
Le purulent amas aussitôt ressuscite, Engendre d'autres corps, d'où monte à l'unisson Le cri : Merci Seigneur ! et tous se précipitent Vers l'arrosage infâme et le croc du démon.
Et le plus effrayant est la tristesse affreuse De l'être gigantesque accroupi dans le noir. De la face de qui, morne et silencieuse, Ruisselle comme une sueur de désespoir.
Autour c'est un vertige tel qui tourbillonne Que rien ne se discerne des individus ; Un hourvan assourdissant et monotone Roule en son ouragan tous les cris confondus.
Je titube en l'infâme océan dont les lames. Oscillant enchevêtrement de voluptés, Grappes brûlantes de corps d'hommes et de femmes, Battent ma chair sous un roulis de nudités ;
Lèvres sans nombre, mains, muqueuses, épidermes, Seins brandis, sems tordus, vrilles de leurs tétins, Membres, limes, prisons qui s'ouvrent, se referment, Et ventres sur mon ventre écrasant leurs satins.
Des escadrons de doigts exaspérés me fouillent, Les ongles dans la chair m'entrent avec fureur, Tous les suintements, tous les baisers me souillent. Crinières et toisons me cardent jusqu'au cœur.
Et partout où mes yeux multipliés se plongent. Se multiplie l'invraisemblable emmêlement De corps et de vapeurs qui se tordent, s'allongent, Se pénètrent, se nouent, sanglants, suants, fumants ;
Et l'affreux hourvan de clameurs insensées, Rires où l'hystérie et ses sanglots fêlés Tintent, sanglots, jurons, voix chantant, voix brisées, Hurlem.ents, gloussements, cris d'êtres violés,
Pesant ondulement de senteurs amoureuses. Sueurs, pets et hoquets, écœurantes fadeurs, Relents de fauves, exhalaisons butyreuses. Tout ce que laisse aller l'être humain en chaleur.
Et ma raison hennit après la bacchanale, Je me débats contre moi-même en implorant
L'amour tyran des dieux et des hommes, je râle. Le désir m'écartèle et danse dans mon sang ;
Il me saisit vivant, m aveugle et me terrasse. Il me tord comme un ver lancé dans un bûcher ; Des touffeurs, des froideurs circulent sur ma face, Ma chair brame vers la torride chevauchée.
Moi, ô moi, est-ce moi qui me rêvais un ange ? S appelle-t-elle amour, cette fièvre sans nom ? Je me débats en vain contre ma propre fange : — Vierge Mère de Dieu, sauvez-moi du Démon !
Et le cauchemar noir magiquement s'afïaisse Dans un brouillard qui monte, espèce de linceul ; Mes yeux pleurent de froid, et mon cœur de détresse, Sous l'horreur d'être seul, effroyablement seul.
Un squelette attardé, tout nu, frileux, minable, Me dévisage avec ses deux absences d'yeux, Et s'esquive en grinçant d'une voix lamentable : — Je suis un être absolument semblable à Dieu.
Et le brouillard s'est résolu ; Des chaleurs montent, m'étouffant, Un carrefour immense et nu S 'illimite lugubrement.
Un astre qui n'est pas du ciel Déverse à flots silencieux Sa lumière torrentielle Calcinant sourdement les yeux ;
Seuil d'une usihe monstrueuse, Enfer au centre de l'enfer, Où la transe la plus affreuse Est un silence de désert ;
L'air rutile et l'ombre flamboie, Plus brûlante que la lumière ; La salive est comme la poix, La bouche ahane après les flasques bouffées d'air.
Un édifice colossal tel qu'une usine, Masse imprécise, roc, métal et ossem.ents, Montagne qui semble palpiter, se dessine A travers les fumées en spirales mentant :
Je crois revoir, agrandies encore, les formes De l'être monstrueux ici même accroupi ; Sur... est-ce ses genoux ? est-ce une plate-forme ? Un sphinx vivant, frileux et coquet, se tapit.
C'est un sphinx immobile et vivant, blanc et rose ; Le fumeux ouragan tourne et s'acharne en vain Sur son gracile corps de femme, qui n'oppose Que le double bouton frais de ses petits sems ;
Non plus n'éblouit-il l'azur des deux prunelles Dardant un regard clair et fixe étonnamment Ni ne gerce la nacre habillant ce corps frêle Qu'on dirait composé de minéraux charmants :
— Monstre joli, monstre insolemment impavide. Ton regard inerte et vide Qui sourit, scintille et dort, Vous aspire comme un goufîre...
Une voix quelque part ricane : — Amour et mort ! — Telle une flamme de soufre Quel feu luit sous ta prunelle Doucereusement placide,
Profonde comme le vide.
Pesante comme le monde Ou l'effroi qu'elle recèle ?
C'est un feu qui brûle et gèle.
Une flamme au fond d'une onde...
Amour et mort,
— L'explorateur téméraire De ton vertige est sa proie ; Goutte à goutte le vont traire Les ventouses de l'effroi ;
La soif morne le dévore :
Te boire, être bu par toi !
Volupté atroce, il voit
Se vider son flanc, son cœur...
— Amour et mort.
— Paresseusement il meurt, Sans qu'aient bougé tes prunelles, Et leur ombre avec douceur L'ensevelit en silence.
Et la grinçante voix ricane : — Amour et mort.
— J'ai voulu me voir le vamqueur De la diablerie apparue ;
Et tels les monstrueux lutteurs L'un autour de l'autre évoluent, Ruisselants d'huile et de sueur :
La place et la minute ils guettent Pour l'étreinte dont tout dépend ; Amsi rôdais-]e autour de l'être Amoureux, funèbre et charmant :
— Jette l'énigme si tu l'oses :
Je devme ou tu me dévores.
Les oreilles pomtues et roses N'ont pas vibré plus que le corps ;
Les lèvres obstinément closes Semblèrent plus closes encor.
J'ai répété : — Monstre stupide Qui tue sans savoir et sans voir, Déclos ta bouche rose, avide Comme un sexe d'épouse en fleur, Ouvre l'enfer de ta mâchoire !
.Mais nulle lèvre n'a frémi.
Et je plongeai comme en un rêve.
Hors de moi, tremblant, furieux.
Mes regards comme un double glaive Jusqu'au fond des prunelles bleues :
Dis l'énigme après quoi je meurs.
Puis dévore-moi si tu veux !
Les clairs yeux sont restés stupides, Et j'aperçus avec horreur Que c'était rien que deux trous vides, Les trous d'une tête de mort.
Et j'ai fui hagard et livide.
Blasphémant, pleurant tour à tour, Pour n'avoir pu comme mes frères Expirer d'angoisse et d'amour Et me laisser tristement traire Par le gouffre muet et sourd.
Et la grinçante voix me poursuit, si connue, Sortie, glaçant mon cœur, de l'ombre sépulcrale (Est-ce ricanem.ent d'un noir démon cornu. Ou bien piaulement funèbre d'un chacal ?) Et gîapit :
— Le mot de l'énigme est Désespoir !
— Qui ou quoi vient encor de pleurer dans le noir } Une paire d'yeux verts flambent comme un phosphore : A leur éclat je distingue un museau pomtu,
Deux oreilles dressées et la forme d'un corps ;
Sous la patte, ou la main, quelque chose remue (Cœur ? ou fœtus humain expulsé par le crime ?) Et la voix grinçante et monotone redit :
— Le mot est Désespoir !
Et soudain tout s'abîme, [nuit
Sphinx blanc, monstre aux yeux verts, et roc noir, dans la
Mais voici, comme pour démentir le blasphème. Qu'étoile d'espérance, en l'air une lueur Se montre voltigeant, tourne sur elle-même. Disperse des rayons aux changeantes couleurs ; Elle approche, grandit, a pris la ressemblance D'une vraie fleur vivante, et j'admire en tremblant Une femme légèrement vêtue, qui danse.
Buste cambré, bras en guirlande, en souriant.
Mère d'illusion que me veux-tu ?
— Je danse.
Quand se lèvent mes bras s'agite l'univers Et se figure un mort qui sort de son tombeau ; Les mondes à mon pas s'émeuvent en cadence, Je vais sans savoir où, et mes deux bras ouverts, Mon corps ingénument danse, et c'est toujours beau !
Je suis fille, folle fille Qui s'avance en sautillant Dans ses jupes qui frétillent Au tumulte provocant.
Ma chair blonde est ma cuirasse, Toute armée et toute nue.
Fleur et braise, neige et glace.
Je passe, flamme et statue.
Mes talons je les secoue Comme on lâche ses sabots ; Sur mes deux pointes debout, Je danse, et c'est toujours beau.
Plus de pieds et plus de ventre, Plus de cerveau ni de cœur.
Je tourne autour de mon centre, J'abroge la pesanteur.
Je SUIS une fleur qui danse, Et de sexe délestée, Tout ce qui émeut les sens.
Je le transpose en beauté ; Je ne touche plus la terre, Je suis étoile vraiment.
Je tourne comme les sphères Suspendues au firmament.
Mes jupes sont auréole, La pesanteur me soulève, Je tourne, vire et m'envole Comme un rêve entraîne un rêve :
Fleur sans odeur ni semence, Astre stérilement pur.
Il me suffit que je danse En silence dans l'azur.
Elle chante cela d'une voix inhumaine, D'une voix qui d'une machine semble issir : On y perçoit comme un bruit de roues et de chaînes Par cela même elle vous trouble et vous attire.
Jamais vit-on merveille, ô Divine, aussi pure ? Tu es la Beauté même et dénudée de tout. Même d'elle, tu es l'essence et la mesure Et ta propre géométrie dressée debout ;
Laisse, dût l'univers chavirer, que j'arrête Ta danse pour la dénombrer, laisse saisir Ton corps insaisissable !
Hélas, elle répète :
Je danse, danse, danse... et s'enfuit dans un rire.
Je pense l'arrêter, je pense l'avoir prise, La voici dans mes bras, et qui répète encor :
Je danse ! Et dans un cri de ressorts qui se brisent, Je vois se disloquer l'imarcessible corps.
C'est plus rien qu'un chaos de rouages inertes. Squelette de métal étincelant, pendu Ainsi qu'une araignée en sa toile déserte. Au centre d'un étoilement de fils tendus.
Eh oui c'est le réseau qui vaguement s'irise D'une araignée entre ciel et terre oscillant : La nuit se désagrège, une aigre buée grise Palpite, telle est l'aube en un frileux printemps.
Ce que j'ai pris pour un froissement métallique N'est que le frisselis d'un grillon matinal ; Au centre de la toile une araignée s'applique A compliquer le tremblotant et lent dédale
De fils s'enchevêtrant -comme les destmées. Voici lui-mêm.e le grillon menu, cornu, Luisant : son grincement semble me ricaner Le satanique avis tant de foiS entendu :
— Tis, tis, tis, eritis sicut Dii, tis, tis !...
L'araignée me regarde, et je revois soudain Au centre du réseau scintillant qu'elle tisse Le menu sphinx parmi l'étoile de satins De la danseuse feue. Et l'araignée susurre :
— Plus aérienne que l'oiseau Je me pends par ma chevelure De nacre fluide qui tremble Et s'étire de mes fuseaux ;
Plus aérienne que l'oiseau Je monte et redescends et danse Et me poste et guette les vents ; Ma soeur la brise me balance,
Heureuse, et m'emporte en chantant.
Le long de mes cheveux je danse, Et vire et monte et redescends Le long de leur nacre soyeuse;
L'arc-en-ciel s'y ghsse en rampant. Egrène en perles d'eau mes fleurs Et m'emprisonne d'auréoles :
Il s'envole, et je redescends ;
Vers les prestiges que j'exhale Mille menus poètes bleus Au cœur plus vaste que les ailes S'emportent, naïfs amoureux.
Et s'engluent au réseau torpide De l'électrique chevelure ;
ht vierge lascive et mortelle, Mon baiser goulu les endort, Voluptueusement ravis, Et humé une fois leur vie, Voici qu'à mon tour je m'endors.
Harassée et non assouvie.
Mais d une secousse engourdie D'abord j'éjecte les corps frêles Des chers époux par-dessus bord. Cependant je garde les ailes...
Or voici que la cloche appelle V Angélus : — J'éveillerai les m.orts à la vie éternelle.
Le grillon rentre sous terre, on ne le voit plus ; L'araignée a bondi au sommet de sa toile, Et disparu. Un coq chante dans le lointain, . Le brouillard se dissipe, et je vois les étoiles. Qui s'effacent, d'un coup : Noël, c'est le matin 1 Et un grand coup de vent vient disperser la toile.
Quel donc souffle d'amour et de joie a couru ? Sens-]e point palpiter les feuilles et les fleurs ? Est-ce l'aube, cette lueur soudain accrue ? Voici des fleurs, voici des prairies, ô mon cœur !
Reviens, voix d'autrefois, je veux t'entendre encore. Je veux croire, je veux prier, hélas vers quoi, Je ne sais, mais je veux : reviens, trop belle aurore. Nulle aurore ne fut aussi belle que toi !
Et voici qu'une jeune femme en blanc s'avance ; Dans ses bras elle porte un enfant endormi, L enfant contre lui serre une pomme en silence, La mère lui parle tout bas et lui sourit.
C'est rien plus qu'une jeune mère Qui berce son petit enfant, Et l'on croirait voir sur la terre L'aurore entière qui descend :
— Magnificat ! mon âme a béni son Seigneur,
Mon être entier défaille d'allégresse, Il est ravi en mon Sauveur.
Et j'entends l'herbe frémissante :
— Gloire à Lui qui seul est amour !
— Car voici que vers sa créature II s abaisse : Les générations chanteront mon bonheur.
Mon âme a béni mon Seigneur,
Et j'entends les oiseaux qui chantent :
— Gloire à Lui qui seul est amour !
— Il a produit par moi la chose merveilleuse. Celui qui est à tout jamais le Tout-Puissant :
Saint est le nom de mon Sauveur.
Et j'entends la mer sans rivages :
— Gloire à Lui qui seul est amour !
— D'âge en âge sur ceux qui le craignent descend La rosée de Sa miséricorde indicible :
Mon âme a béni mon Seigneur.
Et j'entends les bêtes sauvages :
— Gloire à Lui qui seul est amour 1
— Son bras a déployé sa force indéfectible Et les superbes sont confondus en leur cœur
Saint est le nom de mon Sauveur.
Et j'entends le soleil superbe :
— Gloire à Lui qui seul est amour !
— Il a précipité du siège les puissances, Et II a élevé les humbles jusque Lui :
Mon âme a béni mon Seigneur.
Et j'entends l'insecte dans l'herbe :
— Gloire à Lui qui seul est amour !
— Aux affamés II a dispensé ïabondance Et V opulent II la renvoyé démuni :
Saint est le nom de mon Sauveur.
Et j'entends les morts mnombrables
— Gloire à Lui qui seul est amour !
— Et fidèle à Sa miséricorde ineffable. Sous sa tutelle II a gardé son serviteur :
Mon âme a béni mon Seigneur.
Et j'entends les enfants à naître :
— Gloire à Lui qui seul est amour !
— Comme II avait promis au père de nos pères En sa postérité pour les siècles sans fin :
Saint est le nom de mon Sauveur.
Et j'entends les damnés eux-mêmes :
— Gloire à Lui qui seul est amour !
Et la main de l'enfant sur mon front s'est posée.
Un amour hier inconnu me ressuscite,
C'est de ce matin-ci qu'enfin je me sens né !
Un cœur, un cœur d'enfant, un cœur tout neuf m'habite,
L'amour me ressuscite et me voilà sauvé.
Je sens un besoin fou de crier : Je t'adore,
0 mon Dieu je t'adore, emporte-mtoi, prends-moi ;
Salut, jour inédit, salut, nouvelle aurore.
Nulle aurore ne fut aussi belle que toi !
Je me réjouirai avec les fleurs des bois,
Avec le ciel, la terre, et toute la nature ;
J'ai faim de n'être plus qu'une docile voix.
Dans l'humble et triomphal concert des créatures,
Et je chante de tout mon cœur pacifié.
Avec des larmes d'allégresse plein les yeux :
Notre Père qui êtes aux deux, Votre Nom soit sanctifié !