‹ La danse macabreChapitre 4 sur 5 · Prière de se reporter à la Variante, in fine · texte numérisé non relu

Prière de se reporter à la Variante, in fine

Des stupres accouplés, des morts qui caracolent, Des boucs à face humaine et des chiens amoureux, Je ne sais quels têtards hideux qui sanguinolent. D'autres la face retournée et privée d'yeux...

(Les fœtus expulsés des ventres par le crime !) Tout cela vire, beugle, hennit, mâche le sang ; Au centre un cul-de-jatte obscène se supprime, Sautelant sur son membre infâme en glapissant :

— Sur ton cœur danse, danse, danse.

Toute espérance est de jouir :

Large le pied, large la panse, Et l'univers qui va finir, Hourra ! 1

Et que vois-je, en avant, tordu dans un suaire ? Le Juif Erreint, ivre de rage inassouvie. Titube ! d'un morceau de la Croix du Calvaire, Il racle un violon, racle avec frénésie ;

Son front chauve et luisant est ceint d'une couronn< Où les trente deniers fument, incandescents ; Une vipère sur son cœur se pelotonne.

En cadence le larde et lui draine le sang ;

Et 11 danse, comme le roi David, il danse. Entraînant l'innomable armée sur 1 air vainqueur Du quadrille d'Orphée aux Enfers, et tous dansent, Tous hurlent, hymne abominable, hurlent en chœur

— Bonheur ! amour ! folie !

Plaisir, transe, désir !

Un vertige est la vie.

Tournons jusqu'à mourir !

Tournons jusqu'à mourir, L'univers n'est que danse, Délirons en cadence, Délirons à mourir !

Un délire est la vie.

Les chiens sont bien heureux.

L'âme est une voirie

Et nous vomissons Dieu !

A la rencontre de la fumante ruée

Se lève, ombre et lumière émanant des tombeaux^

La blanche face de Marie Immaculée,

Qui les yeux clos chante : In unum Deum credo.

Le Juif errant écume et trépigne, il rugit :

— C'est nous tous qui serons, nous tous, tels que des dieux. Vous tous : eritis, eritis sicut dit !

Et la horde : — Hourra ! nous tous pareils à Dieu : Similes Altissimo, hurlent-ils ensemble.

Un écho furibond répond de dessous terre : — Tous pareils au Très-Haut !

Le sol palpite et tremble.

Et des cieux une voix descend comme un éclair :

— Quis ut Deus, qui tel que Lui ?

Mais l'avalanche Sans entendre a passé, vertigineuse et folle. Et lentement s'est envolée la forme blanche ; Des vapeurs, des fumées, se traînent sur le sol.

L'heure semble s'être suspendue en son vol.

Tout à coup je frissonne, un être est contre moi, C'est un squelette ; il est vêtu, selon la mode. D'un complet à carreaux ; il grelotte de froid ; Ses pieds boitent dans des escarpins incommodes.

Il fait le beau, fantoche aux airs de petit vieux ; Sa main de blanc gantée tourmente une badine, Deux braises luisent dans les trous que sont ses yeux, Il grince tandis qu'avec grâce il se dandine :

— Je suis un. être absolument semblable à Dieu.

Et flagellant la terre et l'air de sa badine, Le fantoche bat la mesure : à ses côtés Se lève une marée de formes féminines.

Et lui se met, troubadour noir, a hoqueter :

— Toute armée étant toute nue M'est Vénus en rêve apparue.

Et m'a dit : Sois mon chevalier

D'atours, Toi ma gloire et moi tes amours.

Un parfum de rose effeuillée Vint s'ébattre sur ma veillée ; De bonheur mon cœur s'est pensé

Briser :

Je sentais descendre un baiser.

Quand Vénus rentra dans la nue, La vérité m'était connue :

Depuis lors mon cœur ne veut plus

Chanter Que l'amour et que la beauté !

Oui, nargue au désespoir, la Raison y convie ; Rien en bas ni en haut hors la féerie des sens ; Et vengeons-nous de vivre en éremtant la vie Sous les fouets corrosifs de l'amour tout-puissant :

C'est l'amour, l'amour, l'amour, Quf mène le monde A la ronde :

Depuis que le monde est monde, Il ne vit que par l'amour !

Par l'amour et par la femme Il tourne comme un toton.

L'amour l'affame et l'enflamme Et lui flambe sa raison !

Moi : — Toutes femmes l'une en l'autre se reflètent, Miroirs s'interpellant où l'œil s'épuise en vain : L'hcmme de l'une à l'autre allant, morne raquette, De son illusion ne voit jamais la fin.

— Ou le commencement : l'un à l'autre se mêle. Le catéchisme en dit tout ce qu'il faut savoir :

L'origine, oui, c'est Eve, innombrable, éternelle, Toujours même en changeant toujours, tu l'as dû>oir,

Et la fin est Marie, Notre-Dame la Vierge, Mutans Evœ nomen, comme la chanson dit, Eternelle autrement, pur centre où tout converge, De la sphère dont l'autre est le fuyant circuit.

Mais l'homme s'évertue à poursuivre la sphère Et du centre s'éloigne un peu plus chaque tour, Où l'attend le repos dans la calme lumière De l'amour qui ne trompe pas, l'unique amour.

— Comment rejoindre alors, un centre qui recule ?

— La prière atteint là comme une flèche au cœur.

— Masque de carnaval, plus d'hymnes ridicules !

— Ridicules non pas, hélas pour mon malheur :

Mais Monsieur ne croit pas au Diable ? il est logique Que Monsieur ne croie pas à la Vierge non plus ; Moi j'y crois, c'est mon désespoir diabolique.

— Eh donc alors, priez ?

— Prier, je ne puis plus.

L'orgueil d'en bas m'a bu et sa concupiscence. Quand j'ai crié : Je suis l'égal de Dieu, crié :

Je ne servirai pas ! et ma propre clémence Dans mon intelligence en deuil m'a foudroyé.

Oh, risée sombre où vont s'effondre nos ruées ! Ma frénésie embrassa le vide béant, Mes deux bras se sont refermés sur des nuées, Ma semence avait ensemencé le néant.

Ridicule vaincu j'ai roulé par l'espace, M accrochant aux nuées et passant au travers : L'Autre entr 'ouvrait sa main ! et depuis lors, je passe. Emporté par l'orbe effaré des univers.

Et j'agonise et ne peux pas mourir ; pauvre être. Dieu tronqué, dans l'abîme atone, fade et noir. Je tourne, sans pouvoir m absoudre et disparaître. Le dernier cercle du suprême désespoir !

— Sombre histoire ! elle me fut tant de fois contée. Et de tant de façons et depuis si longtemps. Qu'il me semble (et peut-être est-ce la vérité !) Que c'est déjà ma propre histoire que j'entends.

— Oui : c'est la révolte, a-t-on dit, des mauvais anges. Et l'histoire en effet plus ou moins de nous tous :

Eh gai, roulons-nous donc en chœur dans notre fange, Dansons, cabriolons, hurlons, trémoussons -nous :

Entre rut et folie, et crime, autre folie, Et tous nos appétits, désir, transe, plaisir : L'univers n'est que danse et vertige la vie, Dansons jusqu'à crever, tournons jusqu'à mourir !

Ramassant leur carcasse à même un noir suaire. D'horribles vieilles se présentent frétillant, Et des fillettes poitrinaires Chargées de fleurs, drapées de blanc :

— Entrez dans la danse, Voyez comme on danse :

Sautez, dansez. Embrassez qui vous aimez !

Sur un galant fredon mon acolyte étrange, Boitillant et craquant des os s'est éclipsé ;

Une fillette aux grands yeux d'ange, Sautillante, s'est avancée :

— J'ai mes pommes à vendre, Des rouges, des blanches.

Toutes, toutes pour un sou :

La plus belle en voulez-vous ?

— Quelles, celles d'Atalante, Celle d'Eve ou de Vénus, Double univers en attente.

Celles de tes seins menus ?

Folle fille qui es-tu, *■' Vénus, Eve, ou rien que femme ?

— Et qu'est donc Eve ou Vénus, Une femme et rien de plus.

Moi suis fille en démence Et rends les hommes fous, Dans un rayon je danse Et vais sans savoir où.

Tandis que soliloque avec moi sa folie,

Les anges blancs ses sœurs, chantent les litanies :

— Sancîa Maria, Dei Genitrix, Sancta Virgo virginum, Ora pro nohis !

— Je suis fille en démence Que tourmente le sang, Je suis la mer immense Sous la Lune dansant...

— Mater ChristU Mater divinœ graticE Mater purissima, or a pro nohis !

— Si tu es rOcéane

Qui tourne en divaguant, Je me ferai le naute Que guide l'Orient...

— Mater castissima, Mater inviolata,

Mater intemerata, ora pro nohis !

— Si tu te fais le naute Que guide l'Orient, Je me ferai la Lune Qui fige l'élément...

— Mater prudentissima.

Mater veneranda.

Mater prœdkandœ, ora pro nohis !

— Si tu te fais la Lune Qui fige l'élément,

Je me ferai l'étoile

Qui veille au firmament...

— Mater potens, Mater démens, Mater fidelis, ora pro nohis !

— Si tu te fais l'étoile Qui tremble au firmament

Je me ferai nuée

Qui change à tout moment...

— Spéculum justiticB, Sedes sapientiœ.

Causa nostra lœtitiœ, ora pro nohis !

— Si tu te fais nuage Qui change avec le vent, Je me ferai la brise Et t'emporte en chantant...

— Vas spirituale, Vos honorahile, Vas insigna ievotionis, ora pro nohis !

— Si tu te fais la brise Qui s'envole en chantant, Je redeviens la femme.

Qui sourit et qui ment...

— Rosa mystica, Turris Davidica, Turris eburnea, ora pro nohis !

— Si tu te fais la femme Qui sourit et qui ment, Je me ferai le prêtre Et te vais confessant...

— Domus aurea, Fœderis arca, Janua cœli, or a pro nobis I

— Si tu te fais le prêtre Qui va les fronts courbant, Je me ferai le Diable Pour te rendre méchant...

— Stella matutina, Salus înfirmorum, Refugium peccatorum, ora pro nobis !

— Si tu te fais le Diable Pour me rendre méchant, Je me ferai Archange, Archange foudroyant...

— Regina Angelorum, Regina patriarcharam Regina prophetarum, ora pro nobis !

— Si tu te fais Archange, Archange foudroyant,

Je me fais Notre-Dame :

Tu seras mon servant...

— Regina virginum, Regina sanctorum, Sine labe concepta, ora pro nobis !

— Si tu te fais la Vierge, D'Eve le nom changeant, Je serai tel que Christ, Et te couronnerai !

Mon beau Seigneur j'ai choisi ma couronne, Vous ni personne ne l'aurez,

Je ne reçois ni je ne donne, Tout est promis au Bien-Aimé.

Mon bien -aimé ne paraît pas encore, Trop longue nuit, dureras-tu toujours }

Tardive aurore,

Hâte ton cours, Rends-moi son cœur, ma joie et mes amours !

(Mmute obscure, instant étrange :

L'enfant s'apparaît femme et s'épeure de soi ; Trouble et déconcertant mélange, Le corps, le cœur, la bête et l'ange, Tout gronde et fermente à la fois)

Plusieurs collégiens, l'allure suffisante ;

— Ça durera ce que pourra :

Nous avons tous passé par là.

Et Cendrillon, en haillons, gémissante :

— Hélas moi, cependant, Dolente j'attends, dolente.

Mon doux prince Charmant !

Les communiantes chantent :

— Sainte Sion, ravissante demeure, Du vrai bonheur déHcieux séjour,

Quand viendra l'heure De ce beau jour Où je verrai l'objet de mon amour ?

Une bande de galopins bat du tambour :

— Mesm'zelles, ce sont les rats, Qui sont cause que vous n'dorm.ez pas !

Et la Cendrillon se lamente :

— Hélas pendant ce temps, Dolente j'attends, dolente.

Mon doux prince Charmant !

Rose comme une fille apparaît Chérubin, Au jabot mille fleurs et son cœur à la mam

— Mon cœur soupire

La nuit, le jour :

Qui peut me dire

Si c'est d'amour ?

Des étudiants vocifèrent :

— Nous Tirons dire à sa mère Pourquoi l'enfant ne dort pas :

Ce sont les rats ma mère ?

Madame c'est le chat !

Et Cendrillon la pauvre fille A Chérubin fait confidence :

— Ma poitrine brûle et fourmille, Mes seins ont mal, ils se distendent, Ils tirent sur mon cœur ensemble, Tirent à l'arracher... je souffre, Qu'ai-je donc fait pour tant souffrir ?

Mon sang coule de moi comme l'eau d'une source, Mon ventre pèse, il me brûle, ô martyre. De lancinants frissons y entrent, Jusqu'au cœur je les sens qui montent : 0 mon Dieu, vais-je donc mourir ?

Je grelotte, je brûle et ma poitrine bout. Des fantômes qui me font honte La nuit descendent m'assaillir...

0 Dieu je souffre et de partout je souffre, Qu'ai-je donc fait pour tant souffrir ?

Les filles, les garçons, les hommes, tout, me troublent. Et l'instant d'après me font peur.

Mes seins se crispent sur mon cœur...

Oh je souffre, mon Dieu, je soufïre, Dieu, mon Dieu, vais-je donc mourir ?

Chérubm, surpris et choqué dans sa pudeur :

— Ma chère enfant je ne suis pas un médecin : Votre mal est touchant mais je n'y connais rien ;

Il souffre aussi mon pauvre cœur.

Et nul qui veuille le guérir !

Le brelan des collégiens ricane en chœur :

— C'est si jeune, pardonnez-leur :

Ils sauront assez tôt ce que parler veut dire !

Et Chérubin : — Mon cœur soupire.

Mon cœur soupire, La nuit, le jour !

Des dames au cœur mûr, charitables vampires :

— Voyez -vous ce doux chérubin,

Son cœur a la main Comme il souffre, souffre ; Voyez-vous ce doux chérubin.

Son cœur à la main Qu'il a du chagrin !

Elles s'assurent en goulues de sa personne ;

Un monôme d'étudiants s'esclaffe et hue : — Les femmes sur leur automne Sont en rut, en rut, en rut, Et font la chasse au jeune homme Tant qu'il est frais et dodu :

De profundis, alléluia,

L'amour nous prend, l'amour nous quitte, De profundis, alléluia.

Ça nous a bien quand ça nous a !

Et Cendrillon sanglote : — Hélas, Que le cœur hélas me pèse !

Une bande de Cancalaises Passent avec leurs galants :

— A la cueille aux moules, Non non je veux plus aller.

Maman !

Les gars de la Hougue Me font endéver !

Mes jupes les troussent Jusque par-dessus mon nez, Maman !

Me font des chatouilles Pour me faire crier !

Et tant d'autres choses Dont je n'ose pas parler,

Maman !

Et qui sont la cause Qu'ma taiir va enfler !

Cendnllon qui n'ose Voudrait tant pleurer !

Un fol arroi de jeunes filles aux joues roses, Aux jupes tournoyant, aux frétillantes tresses, Se prenant par la main chantent à pleine voix'

— Mon ami me délaisse, (0 gué, vive la rose !) Et je sais bien pourquoi (Vivent la rose et le iilas !)

Il va t'en voir une autre (O gué, vive la rose !) Qu'est plus riche que moi (Vivent la rose et le Iilas !)

On dit qu'elle est malade (0 gué, vive la rose !) Peut-être elle en mourra (Vivent la rose et le lilas !)

Mais si elle meurt dimanche (0 gué, vive la rose 1) Lundi on l'enterr'ra (Vivent la rose et le lilas !)

Mardi il r'viendra m'voir (0 gué, vive la rose !) Mais je n'en voudrai pas (Vivent la rose et le lilas !)

Cendrillon, des sanglots lui labourent le cœur

— Ce soir vous irez donc, mes sœurs, Au bal où, vous ferez princesse ; Entre deux valses vos danseurs Vous infuseront des tendresses, Tout en dardant, vaille que vaille.

Leurs regards émerillonnés Partout où se pourra qu'ils aillent, Vers les rêves entrebâillés :

Vous ferez, vous, les renchénes, Honteuses mais pourtant ravies.

Et moi pendant ce temps, Dolente j'attends, dolente.

Mon doux pnnce Charmant.

Vous acquiescerez au tour de pourmenade

Par le parc aux dédales bleus.

Dryades ingénues, hésitantes Ménades.

Qui pressentez d'étranges jeux.

Vous rentrerez enfin sous Taube grelottante,

L'aube gf olettante d'hiver

Qui viendra macérer sous les gazes flottantes

Vos maigres charmes mal couverts ;

Vous rentrerez traînant vos pieds endoloris

Et rêverez baisers, valses, robes, maris.

Et moi pendant ce temps.

Dolente j'attends, dolente.

Mon doux pnnce Charmant....

Un squelette bardé d'écarlate s'approche,

Ignoble, fastueux, bossu, protubérant.

Bandeau sur l'œil, chamarré d'or, cornu, bancroche

— C'est moi le dit, le din, le dit prince Charmant ! —

Cendrillon continue, et ne voit ni n'entend :

— Et moi je veille aussi, Cendrillon résignée,

Une noire veillée, ô sœurs,

Et dessèche mes yeux, et meurtris mes mains creuses

Sur des besognes dédaignées.

Allez, ô sœurs, allez : vos fêtes amoureuses. Je n'en ai point rancœur, et pleure et c'est sur vous, Impénitentes sœurs qui vous rêvez heureuses, Qr il est dans mon cœur scellé, le vrai bonheur.

Le squelette jetant Cendrillon sous son bras Lui tord le cou, et la voix théâtrale, il crie : — L'aiguille échappe enfin aux doigts endoloris ; Sous la lampe tarie elle se penche et meurt : Couic !

Les jeunes filles : — Au m.eurtre ! horreur ! Le squelette : — Pas peur, ayez pas peur, mes belles

Car, qu'est-ce qu'est là ?

C'est Polichinel mesm'zelles,

Pan ! qu'est-ce qu'est là ?

C'est Polichinel que v'ia !

Polichinelle, Amour : les cornes et les ailes !

Et les jeunes filles en chœur, Entourant le monstre lui crient :

— Amour, amour, fléau des cœurs, Apporte-nous vite un mari !

— Tout cela i'ai dans mon tiroir, Tout cela et bien autre chose :

Approchez, qu'on vous fasse voir !

Les mères-grands clopin-clopinant s'interposent

— Entendez-nous, filles sages Qui voulez vous marier, Prenez garde à ce passage.

On y est souvent trompé :

On est lié, si bien lié

Qu'on ne peut plus se délier.

Tous ces anges font les sages Tant que sont à marier, Mais une fois en ménage, C'est tout diables déchaînés :

On est lié, si bien lié,

Qu'on ne peut plus se délier :

On voit dames aux fenêtres, Pleurant le beau temps passé.

Qui disent : Que ne puis-je être Fille encore à marier 1

— 0 danses des petits enfants jasants et roses, 0 baisers de l'époux, malheurs à deux soufiferts. Lit nuptial ! ne nous parlez point d'autre chose, Notre printemps en fleur ignore les hivers !

Or bondissent sept sorcières :

Le feu jaillit du bas-ventre de la première,

Qui : — Je suis YImpudicité. — L'autre mâchant son propre cœur avec furie.

Gémit : — Je suis la Jalousie — L'autre joue à la boule avec sa tête et danse

En chantant : — Je suis Y Inconstance — L'autre expulse un crapaud de sa bouche édentée,

Et dit : — Je SUIS la Satiété — L'autre, à corps de pourceau, qui titube et vomit,

Grogne : Je suis Y Ivrognerie — L'autre est écartelée, fendue, liée de cordes.

Et hurle : — Je suis la Discorde — La dernière, un cadavre, horreur du cimetière.

Chuchote : Je suis la Misère,

— C'est Mai, le joli Mai, le mois sacré des roses. Notre printemps en fleur se nargue des hivers ! —

Des vieillards attisant leurs souvenirs éteints :

— Aimez, c est venir Mai, le mois sacré des roses.

C'est Mai venir, foudroyant de parfums !

Trois à trois, deux à deux, trois à trois, une à une Jeunes filles brunes, Jeunes filles blondes, Bondissent en rondes :

— Voici le mois de Mai, istra, istra, istra-la-la, Voici le mois de Mai, faut marier vos filles !

Un vieux poète, ivrogne et chauve, s égosille :

— L'univers apaisé s'ouvre en immense fleur D'où la santé des sexes s'irradie ;

La sainte afïre d'aimer écartèle les cœurs : Impénal été, lève ta voix bénie,

Et que fasse une seule fleur

Tout l'univers apaisé !

Le chœur des jeunes épousées :

— Mon beau rosier j'ai arrosé, Mon beau rosier j'ai arrosé :

Il fleurira au mois de Mai ! —

Le roi Louis XV, vieux, et toujours bien-aimé :

— Pourquoi faut-il donc que les belles M'induisent encore en émoi,

Et qu'elles restent tout pour moi Quand je ne puis plus rien pour elles !

Et le duc Richelieu, reniflant les pucelles :

— 0 nature, on sait bien : toutes filles sont belles Au mois de Mai ]oli !

Un bel époux tout neuf à l'épouse en dentelles Et se pelotonnant confuse, contre lui :

— Sens-tu ton cœur s'ouvrir comme la gerbe mûre, Travaillé des ferments de l'amour, éclater.

Et se disperser tout dans l'énorme Nature Dont se tend la matrice avec avidité.

S'ouvrir ton cœur comme la gerbe mûre ?

— Tais-toi, aimé, tais-toi : je suis encor si pure ; Laisse -moi m'enivrer des nouveaux cieux ouverts ! Mon mari bien-aimé, c'est vous tout l'univers

Et c'est tout moi, c'est le profond, l'immense, C'est le magique Amour, Tunique et le divers ! Le monde sous ta voix frissonne de démence, Amour tyran des dieux, branle des univers ! • — 0 chaste, chaste, ô virginale et nuptiale ! — Mais elle l'enlaçant, rougissante, soupire :

— Oh, dis, mon bien-aimé, apprends-moi des mots sales ? Lui s'effare, mais sent toute sa chair bondir :

— Oui je t'apprendrai tout, oui, les mots et les choses !

(Un squelette apparaît, disparaît, ricanant :

— Aimez, c'est venir Mai, le mois sacré des roses !)

— Oui, oh oui, mais surtout ne me fais pas d'enfant. Je veux aller au bal avec toi cet hiver — Le squelette réapparaît, les entourant D'une bordée de matelots qui vocifèrent :

— C'est la reine d'Angleterre, ter, ter, ter Qu'a perdu son plumage

Avec Abd-el-Kader, der, der, der, Sur une toile d'emballage :

Samte mijaurée.

Tu vas en goûter, Des enfants t'auras tout autant comm" nous sommes, Tous ils serviront chez les marins du Roi ! — Le man brame, tout pantois :

— Eh bien, et moi, et moi, et moi ?

— Toi tu es trop laid, Tu es trop benêt.

T'as l'air d'un navet.

Tu seras battu, Tu seras contus, Tu seras content.

Et conséquemment Tu seras cocu !

L'épouse larmoyant, que les marins entraînent :

— Je ne veux pas avoir d'enfant, Je ne veux pas avoir d'enfant !

— S'il plaît à Dieu vous en aurez, Saute blonde, la jolie blonde,

Et ce sera de mariniers.

Saute blonde et lève le pied !

Et le branle des marinières, Blanc bonnet et court jupon, Dont gambade par derrière La trôlée de leurs poupons :

— Reluquez -moi cette mère Qui ne veut des enfants Que la façon d'ies faire ! Tout' ces margotons

Avec leurs façons.

C'est tout juste bon à découper en tranches. Faire de l'appât pour pêcher les poissons !

Cependant un déluge de laiteuses perles S'égoutte avec lenteur du morne firmament

(Il y en a, Dieu ! il y en a tant !) : Les âmes des enfants qu'ont envoyées au Ciel Les criminelles voluptés de leurs parents : Ce devient en touchant la terre maternelle Un déluge de petits Pierrots blancs, chantant : (Il y en a, Dieu ! il y en a tant !) :

— C'est la reine des abeilles Qui a mangé tout le miel Qu'on a mis dans l'écuelle Pour les p'tits n'anges du Ciel :

Grand saint Nicolas,

Samte Catherme, Bien vite apportez des fleurs et des tartmes, Aux Saints Innocents les roses de Noël !

Et saint Nicolas escorte Le blanc pullulement d'élus, Tandis qu'en ses bras il porte, Dirait-on l'Enfant Jésus :

— Salut, ô fleur des martyrs Qu'au seuil de votre journée .

A moissonnés l ennemi !

Salut, ô fleur des hosties, Vapeurs, neige, cœurs des roses, Tendre troupeau décimé :

Sous l'autel du divin Maître, Vous jouez avec vos palmes

Et vos couronnes de fleurs !

Tout s'efïace, on entend palpiter le silence...

Tout s'efface ; on entend palpiter le silence ; Le temps goutte à goutte s'écoule et se suspend. L'angoisse autour de moi rôde; un brouillard s'avance, Tourbillon indistinct, obscurément vivant. Les ombres de partout suintent, lourde trombe Que de fiévreux remous soulèvent tour à tour : Voici, vapeur humaine, à flots pressés les ombres Se bousculer, de tous les dévorés d'amour.

Tel un enfant du doigt fait bondir les atomes

Du rayon de soleil perçant les volets clos,

Tel un chef de ballet noue et dénoue des rondes.

Tel un charmeur ameute un sanhédrin d'oiseaux.

Son caducée au poing les mène un psychopompe,

Berger d'enfer guidant son infernal troupeau.

L'aile des noirs oiseaux flanque sa coiffe étroite

Un réseau m.étallique investit sa maigreur ;

Il danse, et boîte des deux pieds ; ses flancs miroitent :

Un arc-en-ciel d'écaillé ! emphatique et moqueur.

Il chante, et son caducée d'or bat la mesure :

Quelle voix ! l'ai-je pas entendue tout à l'heure.

0 pasteur des morts qui dorment mal, ô Mercure, Sistre, métal froissé qui fait grincer le cœur ? J'ai peur de le nommer, peur de le reconnaître : Pourtant que m 'éblouit le lourd caducée d'or. Malgré moi je cherche à dévisager cet être, Et VOIS me ricaner une tête de mort.

Il saute, il chante, et va et vient le caducée : — Infrangiblement enlacés.

Les couples de damnés tournoient.

Et les feux des étreintes ploient Les corps que tordent les baisers. —

Moi ]e les vois rouler comme a vu le poète Qui reste mon soutien et mon guide et mon maître. (L'Amour a dit : — Commencez.)

Hamlet tourne, pressant dans ses bras Ophélie :

— On m'a dit : l'amour C'est rêve et folie, C'est rêve d'un jour.

— C'est rêve d'un jour Et l'aurore oublie

Et rêve est la vie.

— Rêver ou rêver Je ne veux rêver Que de mon amie...

Les spectres bruissants tournent, tournent sans trêve

— La vie est rêve et tout est rêve, La vie est une bulle d'air, Elle s'enfle, au ciel elle monte, elle crève, Demain éternel, éternel hier. —

Juliette à Roméo se suspend comme un fruit :

— L amour, on m'a dit, C'est cendre et fumée Et faux paradis.

— Une fleur fanée Sans avoir fleuri, 0 ma bien-aimée !

— Mais qu'importe tout, L'amour nous appelle, Et la mort au bout !

Une cloche tinte là-bas, on ne sait où : — J'éveillerai les morts à la vie éternelle !

LA DANSE MACABRE Des spectres les marées chuchotantes ondulent :

— La vie est un rêve, une bulle, Faux vivants qui rêvons agir.

Quoi sommes-nous que somnambules Qui se réveillent pour mourir ? —

Titus enlace Bérénice avec transport :

— Qu'importe la mort ?

Qu'importe la vie ?

L'amour est plus fort.

— L'amour est plus fort Que toute sagesse, J'aime et veux aimer.

— 0 ma bien-aimée.

Vivent nos faiblesses Et ta force, amour !

Les spectres tournent en volutes magnétiques :

— Amour, gloire, extases mystiques, Cauchemars noirs, rêves d'enfants.

Frissons ailés, blanches musiques, Berccz-nous doux en attendant ! —

LA DANSE MACABRE Mercure les pourchasse avec son caducée :

— Langoureusement enlacés

Les couples sans rien voir tournoient, Et la Mort dit : C'est assez.

Eperdûment enlacés, Tournent la Mort et l'Amour. —

Un squelette pochard plein de jus de bouteille :

— Et la terre tourne, tourne.

Tourne, tourne, tourne, tourne...

Un âne à pmce-nez approuve des oreilles :

— La terre tourne, tourne, tourne, Elle tourne autour du soleil ! —

La cloche bat et bat comme une obsession :

— Je tonne et c'est la voix du maître qui t'appelle. Tes joies je les martelle et tes deuils sous mes bonds ; J'avertis les vivants, j'endors les moribonds. Et j'éveille les morts à la vie éternelle. —

Vincent porte Mireille et l'adjure tout bas :

— 0 Magdli ma tant aimée, Image inerte entre mes bras,

Es-tu morte ou d'amour pâmée, Pourquoi ne me réponds -tu pas ?

— Tendre, secret, silencieux.

Amour soupire et parle peu ; Ses effusions les plus pures S'émanent par subtils effluves :

La muette chute d'un pleur

En dit plus que les longs discours.

— 0 Magali ma tant aimée.

Tu te réponds et non à moi ;

Nos cœurs sont deux portes fermées Qui ne se correspondent pas.

— Vers toi bien-aimé qui m as prise Mon âme se tend en silence

Et mon cœur bat selon ton cœur ; Bien-aimé, fidèle à toujours, Pardonne s'il me faut me taire :

L'amour sincère parle peu.

— 0 Magali ma tant aimée,

La Mort t'appelle et toi et moi ; Ton corps n'est plus qu'une fumée.

Mon cœur n'est plus qu'un glaçon froid.

Et les deux ombres dans un sanglot se dispersent. Virginie avec Paul qui chastement la berce, Mariés du matin, disposent de leur vie :

— Une robe de ma mère Fait la courtine du lit.

— Elle sera la brassière De notre premier petit.

La cloche tinte, impérieuse et funéraire :

— Elle sera le suaire

Où vous serez réunis ! —

Un squelette au front ceint de roses purpurines, Drapé de blanc, chargé de branches d'oranger : — Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine, Oiseaux chers à Vénus, doux alcyons, pleurez !

La pauvre Virginie tremble de tout son corps :

— Les cloches du Nord Se sont mises à sonner :

Est-ce pour l'hyménée,.

Est-ce pour notre mort ? — ■

Ils s'effacent, flocons balayés par la bise.

Abailard tourne, autoui de lui tourne Héloïse :

— Qu'immortellement Dieu retienne l'heure Où ton cœur aimé retrouva mon cœur

Et l'emprisonna, mystique demeure, Sous un seul réseau de roses en fleurs !

Je t'aime à mourir ; en vain les années Voudront désunir nos deux destinées :

Sanctuaire en fleur par nul profané.

Pour toujours ce cœur à toi s'est donné. —

La cloche tinte avec sa lenteur acharnée :

— Songe à ton heure, songe à ton heure !

Mais l'amante répond, haletante, enivrée :

— Je ne sais qu'une heure, C'est l'heure d'aimer !

Un flot de tournoyants les sépar.' soudain : Pétrarque entraîne Laure^échappante à sa main :

— Par trois roses, trois, sont douleurs calmées, Chassé le malheur, le mal écarté ;

Un ange est venu, il ies a nommées :

Innocence, amour, et fidélité.

Est-ce un espoir vam, son essor me leurre ? Au ciel entr 'ouvert, mystique demeure Du seul amour vrai, s'envolent nos cœurs : Espérance aimée, angélique ardeur !

Mercure fait évoluer le caducée :

— Infrangibîement enlacés,

Sans nen entendre, sans rien voir, Aprement les fantômes tournent ; Infrangibîement enlacés Tournent la Mort et l'Amour.

On entend supplier d'obscures voix plaintives : — Amour tyran des dieux et des hommes, Amour !... Des femmes au loin fuient, que des jaloux poursuivent. Othello çà et là court comme un insensé :

— Qui tuer, qui ? ou moi, ou elle.

Ou tout simplement la rosser.

Ou tout bêtement obéir ?

Hélas, en la minute même Où m'assassine son beau rire,

Est-ce moi peut-être qu'elle aime.

Qu'elle aime jusqu'à en mourir ?

Grotesque et déchirant martyre, Ne savoir qu'elle est sa pensée.

Quel délire cornu la mène :

Oh Dieu, le sait-elle elle-même ?

Elle est femme, hélas ! c'est assez !

Un beau squelette obligem.mxnt s'est avancé :

— Quand ta belle t'est cruelle Et que tu soufïre a mourir, Va^t'en vite tu sais où :

Tu en auras d'aussi belles.

Qui te guériront du coup !

Eubu de Montparnasse à coups de talon broie Le corps martyr de Fantine, fille de joie :

— Dix ans de bagne, dix ans de bagne. Ou bien la vie, ou l'échafaud.

Mais faudra que tu m'accompagnes :

C'est ta chair que j ai dans la peau !

Valmont à Madame de Tourvel suppliante.

Qui dit : — Je ne suis pas méchante, épargnez-moi ?

— Par tes airs de servante Ni de tes yeux les pleurs, Ne crois que tu me tentes, Très chère : ainsi nos cœurs ; Amoureuse touchante Etanchez ces beaux yeux

Et montrez-vous méchante, On vous aimera mieux !

Carmen à don José : — Pardonne ! et prends mes lèvres î

— J'ai des yeux pour voir dans tes yeux, Des lèvres pour boire à tes lèvres.

J'ai ma caresse pour surprendre Ton cœur et sa danse amoureuse, J'ai mes pleurs pour te dive.tir, Mon sang pour te donner à boiî^, Et si tu me trompes ce soir, J'ai mon couteau pour te punir !

On entend supplier d'obscures voix plaintives :

— Amour, tyran des dieux et des hommes. Amour !... Werther arrive en titubant comme un homme ivre :

— Elle n'est plus à moi... ma maîtresse, parbleu ! Pauvre femme harassée de feindre un profil d'ange Et de m'accompagner dans mon royaume bleu :

Que le vainqueur d'hier me venge ! Cet être ! un sot, elle en convient, fétide et laid ! Elle, toute beauté, splendeur, intelligence... Trop, hélas : t'avilir est ce que tu voulais, 0 femme, argile impure, incorrigible engeance !... Oui... pourquoi fus-je tendre et bon, respectueux, Et sincère, ô niais !... j'eusse été quelque bête. Tu bondirais pour moi, cœur qui sonnes le creux ! Je ne puis croire encore à tant d'horreur, ma tête Est le hochet maudit d'un carnaval boueux... 0 cauchemar, ô vie, mensongère éternelle, Qu'est doux le grand sommeil, que les chiens sont heureux !

Décrochant son bébé de sa vaste mamelle, Lolotte dit à son mari : — Surveillez-le, Je le connais, il va se brûler la cervelle !

— Oh ! qu'éternellement se flétrissent mes yeux !

Un squelette le force à danser avec lui :

— Entre la folie et le crime autre folie,

Et nos chers appétits, dansons, trémoussons-nous, Houp ! quelle cabriole inepte menons-nous, Et navrante, pendus pêle-même à la vie

Par nos ficelles bleues ! La Mort folâtre — houp-là ! — S'agi'ifîe aux fils tendus, joue à l'escarpolette

Et balance — houp-là ! son frétillant squelette, Et nous nous démenons à sa suite, et voilà : Houp !

Werther s'échappe, et le squelette continue : — De temps en temps la Mort, jeune capricieuse, Pour jouer jette un coup de dent au hasard : clac ! Et quand la dent tranchante de l'insoucieuse

Attrape un fil, le fil casse, cela fait crac. Le pantm éternue, et couac ! et s'abat, flac ! La Mort l'envoie avec les autres dans son sac. Poum !

Pour la vingtième fois mon jeune homme se tue.

La cloche tonne, gronde, appelle, objurgue et somme :

— Quantus tremor est futurus, Quando Judex est venturus Cuncta stricte discussurus !

Les voix : — Amour, tyran des dieux et des hommes, Amour !

Tristan, Yseult, avec une âpre frénésie :

— Si vraiment l'amour Est rêve et folie, Est rêve d'un jour...

— Si rêve d'un jour Que l'aurore oublie,^ Qu'importe la vie ?...

(Des squelettes vêtus en soldats, dans un rire

— Auprès de sa mie, Qu'il fait bon dormir ! — )

— Qu'importe l'amour.

Et la vie qu'importe :

La Mort est plus forte !

— Qu'importent beauté Et vie infidèle,

La Mort est plus belle !

— J'éveillerai les morts à la vie éternelle î —

Philémon et Baucis l'un sur l'autre appuyés :

— Même alors que nos vieux cœurs Par la douleur sont broyés, Louons les décrets du Ciel !

Et les voilà redevenus jeunes soudam :

— 0 chaste épouse ô ma lutme, Désempris.onne tes clairs seins,

Que j'immole sur ma poitnne Ces seins menus qui se mutinent Quand ma main tente leurs destins ! —

Elle rougit, s'enfuit : il la rejoint, l'entraîne... De masques dévale une ronde en hourvari : Shakspeare, don Juan, Horace, La Fontame, Catulle, Mathurin Régnier, le roi Henri, Alceste, la grosse Margot entre Verlaine Et Ninoi) de l'Enclos, Fagus, Alfred Jarry, François Villon, Boileau, Panurge, Aristophane, Poètes, amoureux, ivrognes, courtisanes :

— Si le roi m'avait donné Paris sa grand'ville.

Et qu'il me fallût quitter L'amour de ma mie.

Je dirais au roi Henri :

Reprenez votre Pans, J'aime mieux ma mie, o gué.

J'aime mieux ma mie !

Verlaine s'arrache soudain du groupe, il crie. Tandis que des sanglots le viennent soulever :

— Je ne veux plus aimer que ma mère Marie ! Dans le cœur d'une vallée

D'un fleuve de pleurs noyée J'ai de mes mains criminelles Pétri un sublime autel :

Ave Maria !

Un cœur y pantèle et tremble.

Baigné des humbles ardeurs De maint cierge et mainte fleur ,* L'autel c'est moi tout ensemble r Ave Maria !

Sur l'autel, d'amour nim.bée, S'illumine la Madone Toute aimable et toute aimée Devant qui ce cœur roula :

Ave Maria !

Tartufe, édifié : — Bon cela, bon cela !

Don Juan : — D'où vient-il, cœur dur, que tu frissonnes ?

Ou jalousie, ou désespoir ? cet amour-là

Est le seul qui mérite un si grand nom qu'on donne,

Et le seul que jamais ce cœur ne connaîtra ! —

La cloche dit : — Quand tu voudras, quand tu voudras F

El vire : — A Lui que sans réserve l'on se donne, Il rend multiplié tout mille et mille fois :

LA DANSE MACABRE Le mendiant suprême implore ton aumône... — Don Juan se redresse et dit : — Je ne veux pas ! —

Chérubin : — Qu'elle est belle en son habit de nonne ! Soyons pervers et grâce au Ciel séduisons-la : 0 terrestre madone A toi mon cœur se donne,

Accueille -moi ; D'une ardente couronne Que ta main me fleuronne, Exauce -moi !

— Sacrilège, songe à la mort et rentre en toi ! — Tartufe avec transport : — Bon cela, bon cela ! — Chérubin rougit et Célimène s'avance :

— Oh, celle-ci, plus belle encore ! hélas, comment, Beau papillon d'amour, te rendre en ma puissance ? Célimène : — Que veut le gracieux enfant ?

— Ange bel infernalement, Si par après ma révérence Je berçais ce cœur mclément De mon immortelle romance.

Vous en soupireriez, ]e pense ?

— Voire, ou sourirais seulement.

— Si comme on fait dans les romans, Défaillant d'amour, hâve et blême.

Je vous expliquais mon tourment En quelque déchirant poème.

Vous frémiriez m.algré vous-même ?

— Ou bâillerais, probablement.

— Si je vous jurais simplement Dans la plus médite prose Que de vos beautés justement Sont jaloux le lys et la rose, Vous me souririez, je suppose ?

— Voire, et rirais certainement.

— Vous ririez aussi, n'est-ce pas, Si je vous disais qu'on vous aime ; Jusqu'à m'exiler de vos pas Votre cruauté viendrait même :

Je me tais donc et je vous aime Et me meurs de n'en parler pas.

— Mais vous en parlez fort bien au contraire A trop de rigueur il me faut surseoir ;

Et tenez, enfant, me voulez-vous plaire ? Vite allez pour moi mander à Sylvère Qui depuis hier m'aime sans espoir.

Que je lui veux être humaine ce soir.

Et la grosse Margot : — Il y court, le benêt,

Il va tenir la chandelle !

Outré, Chérubin veut jouer au lansquenet ; Un fulgurant soufflet au bon goût le rappelle, Il disparaît parmi les lazzis et les ris :

Célimène sur la place Reparaît ; elle poursuit Le gars Nicolas qui passe.

Et l'aperçoit et s'enfuit :

— Nicolas, l'amour me brûle, Nicolas, viens me guérir !

— Mettez-vous tremper dans l'eau Et restez -y, mam'zeile ;

Ma femm' m'a guéri tantôt, Laissez-moi ram'ner notVeau !

— Nicolas, je suis si belle.

Ça te mict-il pas en goût ?

— Belle ou pas bell', voyez-vous, C'est toujours fait pareille :

Un trou c'est toujours un trou.

Laissez-nous planter nos choux !

— Nicolas, c'est toi que j'aime, Tt laiss'ras-tu attendrir ?

— Allez quérir un navet Ou ben une asperge,

Ça vous f'ra autant d'effet, Laissez -moi que j'aille aux guérets !

— Nicolas, je vais me pendre, Viendras -tu tirer la corde ?

— Pendez-vous, vous pendez pas.

Ça m'est égal, m'am'zelle :

Si vous m'aimez moi j'vous aim' pas, Laissez-moi ramer mes pois !

La Fontaine, sentencieux :

— La rime n'est pas riche et le style en est vieux, Mais ne trouvez-vous pas que cela vaut bien mieux Que ces colifichets dont le bon sens murmure. Et que la passion parle là toute pure :

« Nicolas, je vais me pendre.

Viendras-tu tirer la corde ? « — Henri IV à François Villon : — Ventre -Saint Gris,. Voilà ce que peut dire un cœur vraiment épris !

Zerline, Eglé, Manon, Gorgo, filles publiques,

Effeuillent des lilas, des lys, des marguerites :

— Quand au printemps dans la ramure,

Les tourtereaux vont roucoulant, Le zéphyr au tendre murmure Fait refleurir le lilas blanc :

Vous devez penser, il me semble, A ce lilas que vous aimiez :

Nous allions le cueillir ensemble.

Tandis que volaient les ramiers !

D affreux marlous les vont suivant,

Qui reprennent en larmoyant :

— Mais le lilas blanc qu'aimait tant ma mie S'est bientôt fané quand a fui l'avril, Et quand reviendra la saison bénie.

Ton cœur adoré me reviendra-t-il ?

Et Gretchen qui fut Marguerite A l'écart chantonne tout bas, Berçant des Ne-m'oubliez-pas :

— Œil bleu qui te meurs de te souvenir, En son honneur sans fin tu fleuriras ; Croître pourras-tu, fleur, tout à loisir : Ta sève est mon sang, tu l'épuiseras, Tout à loisir, tout à loisir !

Quand toute force à la fin m'ayant fui, L'auguste Mort viendra cueillir mes yeux, Vergiss-mein-nicht, tu fleuriras pour lui

Sur mon cœur noir, pour son cœur oublieux. Rien que pour lui, rien que pour lui !

Le docteur Faust la voit et frissonne à sa vue :

— Et je te vis,

Et je fus perdu !

Une folie

Emporta mes sens ; 0 Muse, ô rapprends -moi les purs chants du Ménale !

Mais Chérubin, reparaissant :

— 0 femme, ô pure argile, ô merveille idéale ! Marguerite : — Va-t'en Satan, va-t'en, Satan ! Zerline : — Etre innocent, paie, ou sauve -toi vite ! Tartufe : — Vous connaissez mal la femme, ami ! Il cueille à chaque bras Zerline et Marguerite, Et tout à tour à l'une et puis à Fautre dit :

— Petite hétaïre Qu'un soir je cueillis.

Quels mots sauront dire Quel bien tu me fis ?

Ta caresse étrange Fait crier : Assez !

Coqume, cher ange, Tu m'as terrassé !...

— Vous, terrestre madone, Mon cœur à vous se donne, Fièvre à quoi je m'adonne.

Accueillez-moi ; Des aimables couronnes Qu'aux élus vos mains donnent, Que ces mams me fleuronnent, Exaucez-moi !...

— Devant le prodige De tant de vertu, Quel âge as-tu, fis-je ? Dix-sept ans, dis-tu :

Sur ton fruit d'enfance Eûs-je mis quinze ans ?

Et par ta science Tu en montres cent !...

— Toute douce prêtresse, Très haute ma faiblesse A ton grand cœur s'adresse

Console-moi !

Flacon d'aimable ivresse, Arcane de sagesse.

Nef d'or en ma détresse.

Exauce-moi !...

— ... Mais mieux ensorcelé Que ton vice en fleur D'une peau pucelle L'inouïe blancheur :

0 laiteuse, ô douce, Tout crème et satin, Ta blancheur de rousse.

Sublime catin !...

— ... Etoile en mes vêprées.

Aurore à mes journées, Lune pour mes nuitées,

Eclaire-moi ; Muse haut célébrée.

Prônée et consacrée Par la lyre enivrée,

Exauce-moi !...

— ... Et braise, or et cuivre. Tes cheveux croulant Comme un torrent ivre Sur ce dos si blanc ;

Et, s'ouvrant ensemble, L'ampleur de tes cuisses, Et ces seins qui tremblent, Et ce ventre lisse...

— ... Adorable spectacle, Amoureux habitacle, Bienheureux réceptacle,

Réjouissez-moi ; Samt des samts, tabernacle, Oracle des oracles, Perpétuel miracle

Protégez-moi...

— ... 0 toison SI rousse, 0 ventre si blanc, Velouteuse mousse ht buisson ardent ; Mais, suprême extase Où tout nous conduit, Un... oui ! — qui s'évase Comme un double fruit...

— ... Inaccessible idole, Irrésistible emibole.

Symbole sur symbole,

Songez à moi ; Palme, espoir, auréole, Bouche dont la parole Nous rassure et console,

Consolez-moi !...

— ... Oh, lui, rose, rose Comme les amours, Si rose qu'on n'ose Lui faire sa cour.

Tant s'en montre frêle L'mfinie roseur, Divme femelle, Ma petite sœur...

— ... Séraphique dictame, Liqueur, glace, or et flamme, Pour que mon cœur en pâme,

Enivrez-moi ; Terrestre Notre-Dame, Réconfort à m.on âme, Emblème de la femme.

Exaltez-moi !...

— ... Tu m'es toute femme, Tu m'es toute chose, 0 ma notre-dame Aux fesses de rose :

Petite hétaïre Qu'un soir je cueillis.

Quels mots sauront dire Quel bien tu me fis !

Et, une à chaque bras, Tartufe les emmène ;

Chérubin sanglote d'ardeur et de dépit ;

Les marions giflent les filles qui vont et viennent :

— Fainéantes, consolez-donc ce cher petit ! — De honte et de désir il tremble ! elles l'entraînent.

Des Grieux, l'amant de Manon, se lamentant :

— L'amour peut-il donc choir de ses apothéoses

A ce manège dégoûtant ?

Mercure rit : — Ainsi l'entend le train des choses ; En somme jusqu'ici, tout est bien innocent : Aimons, c'est venir Mai le mois sacré des roses,

Où tous les cœurs s'en vont dansant :

Faux serments et trahisons, Meurtres, dois, et forfaitures.

Santé, fêlures, raison, (Tout ça de par toi, Nature)

Et sainte ivresse du beau.

Extases, fleurs, flots d'étoiles, Sont pour nous mettre en la peau (Tout ça de par toi, Nature)

Le goût comme aux bons pourceaux D'engloutir à la galope Quelque chose de pas très beau Dans quelque chose de pas très propre.

Molière, amer et goguenard mais indulgent r

— C'est ainsi que viennent Les petits enfants !

Madame Membre, sage-femmiC et avorteuse :

— Les petits enfants, Jean- Jean, Viens-t'en voir s'ils viennent :

En un brouillard fait de laiteuses'perles

Remontent vers le firmament Les âmes des petits enfants Que recrachent vers le ciel Les criminelles voluptés :

— Si vraim.ent l'amour Est rêve et folie,

Est rêve d'un jour, Qu'importe la vie ?

La mort est plus belle,.

Le ciel est au bout :

Eployon3 nos ailes Et renvolons-nous !

Mis à mort avant de naître, .

Bénissons notre bonheur ; Vers l'autei du Divin Maître Retournons avec nos fleurs, Nous aurons eu à connaître Ni la vie ni ses horreurs.

La ronde semble suspendue comxme en attente.

La ronde semble suspendue comme en attente.

Une forme voilée approche, grave et lente, A la rencontre de trois sublimes passants : Don Juan, don Quichotte, et, le troisième, Dante, Et marche au chevalier tout en se dévoilant :

— Je suis Monna Lisa qu'on nomme la Joconde ; Nulle femme ne fut aussi belle que moi ; Suspends, vieux paladin, tes courses par le monde : Celle que tu cherchais vient se donner à toi.

Don Quichotte s'étonne et lentement déploie. Un grand vélin sur quoi nul dessin n*est porté ; Il le contemple avec amoureuse joie, Puis, sur un long salut plein de solennité :

— D'amour feraient mourir. Madame, vos beaux yeux, Et cependant souffrez qu'avec la courtoisie

Qu'à votre sexe doit toute âme un peu choisie. Je décline l'honneur de mourir sous leurs feux :

Une autre a tout mon cœur, une autre a tous mes vœux, Plus belle que l'amour, plus belle que vous-même ; Rien n'approche en splendeur la merveille que j aime. Car elle est l'abrégé des merveilles des cieux.

Llle est tant au delà des sublunaires chai mes, Que si vous la voyez, loin de rendre les armes, Vous la trouverez laide, inferme et sans appas :

Moi seul vois ses beautés dont j ai l'âme saisie ; En vain m'incitez-vous à mon apostasie.

Passez votre chemin, je ne vous connais pas.

Il s'en va en parlant tout haut seul, comme en un rêve. Sans entendre Sancho Pança qui dit : — Monsieur, Remarquez-vous ? cete impudique fille d'Eve A la poitrine maigre et louche des deux yeux.

La dame vient à Dante avec un lent sourire ; Mais lui :

— Je connais bien ce sourire et ta voix ; A travers eux j'observe un squelette reluire... Puis il chante en faisant un grand signe de croix :

— Servants du dieu d'Amour connaissez-vous la dame Vers qui j'essore, ardents et purs, tous mes pensers,

Que sa g/âce reverse en mes sens apaisés Ainsi qu'un an^élique et chaleureux dictame ?

Servants du dieu d'Amour, connaissez-vous la dame Par qui mes humbles vœux diligemment bercés Sont tels que des enfants aux rêves exaucés, La dame d'allégresse et la sagesse femme ?

Servants du dieu d'Amour mes frères, ne cherchez — Vous chercherez en vain — à connaître ma dame : Ses traits réels au cœur de mon cœur sont cachés

Ainsi que la lumière au germe de la flamme ; L'autre est un innocent prestige corporel Qui prête l'alimxnt à mon spectre charnel.

Il s'éloigne. La femme à nouveau s'est voilée ; Don Juan court sur elle, il la poursuit, l'atteint, La presse dans ses bras.,, elle s'est envolée, Lui jetant dans un rire : — Epouse ton destin !

La cloche tinte : — Attends ton heure, attends ton heure !

— Ces deux seins que je viens sur l'heure De malmener par trop d'amour, O doux trésor sur vous je pleure :

M'êtes-vous sans retour perdus ?

Gorge qui braves ma mémoire En ta chaleur et ton odeur, Une seconde te ravoir, T'investir, et mourir sur l'heure !

Tant de femmes dont j'ai usé, Tant de gorges que j'ai pressées.

Ne me sont qu'un songe confus ;

Une seule me vient hanter, Belle, hélas, comme la beauté, La seule que je n'ai point vue !

Mercure solennel et narquois le salue ;

— Des femmes, monseigneur, on vous en va donner :

— Masques, voici les masques, les masques, les masques Des femmes, monseigneur, on vous en va donner : Voici les masques de l'amour et la beauté !

Le tourbillon maudit remonte vers son centre ; Mercure a soudain pris la forme d'Arlequin ; Le Juif-Errant toujours danse en avant et chante, Raclant son violon avec un morne entrain :

Eritis, tis, tis, EritiSy tis, tiSy Eritis sicut Dit !

Et la horde à l'envl hurle, rage et délire :

— Bonheur ! amour ! folie !

Désir, transe, plaisir ! Un vertige est la vie.

Tournons jusqu'à mourir !

Passe un grand squelette Secouant un sistre ; Un autre le suit Qui bat du tambour :

Tous les deux s'arrêtent ; Leurs os tour à tour Jouent des castagnettes, Et des fossoyeurs Deux à deux s'avancent.

Squelettes aussi ; Sur leur clavicule Une bêche danse, Une bêche luit ; Un refrain circule Cependant qu'ils creusent Une fosse, une autre,

Une fosse encore, Une infinité, Et la mélopée Rythme leur labeur :

— En voilà une, La jolie une,

Une s'en va : hardi là !

Deux revient : ça va bien !

Et l'armée immense Des spectres en chœur Sur place qui danse, Chante avec fureur :

— Sur un pied danse, danse, danse.

Toute espérance est de jouir :

Leste le pied, large la panse,

Et l'univers qui va finir :

Grouin, grouin !

Des croque -morts (ce sont des squelettes encore) Défilent deux par deux, portant des cercueils vides Arlequin vêtu d'un maillot multicolore.

Un noir bicorne sur un front planté, les h^ide, Entonnant d'une voix grinçante et trop connue : — ■ Toute armée étant toute nue M'est Vénus en rêve apparue ! —

Et des femmes descendent en immense file, On n'en voit pas la fin ; elles se mettent nues ; Les croque-morts les ont saisies, leurs doigts agiles A mesure dans les Imceuîs les ont cousues ; * Dans les cercueils béants une à une ils les couchent ; Les fossoyeurs infatigables s empressant Glissent les cercueils dans les fosses qu'ils rebouchent, Et vont plus loin en creuser d'aulres en chantant : — En voilà une, La jolie une,

Une s'en va : hardi là !

Deux revient : ça va bien !

Et les femmes sans fin, toujours dansant, s'élancent Vers les croque-morts noirs dont s'allongent les bras, Et sans fin la besogne étrange recommence. A.rlequin : — Don Juan, voici tes mille et trois Et davantage, ô poursuivant inassouvi !

— D'où vient, ces femmes, qu'on les enterre, pourquoi ?

— Oh l'innocent ! c'est qu'elles ont déjà servi ; Rassure-toi, elles resserviront encore :

Sont-elles pas toujours la même et qu'on nomme Eve ?

— J'ai vu et reconnu, c'est Eve et c'est la Mort,

Tout en valsant elles défilent comme un rêve, Toutes, par la légende ou par l'histoire élues. Ou que les spasmes du génie humain enfantent,

Filles damnées mêlées aux vierges impollues,

Les courtisanes, les épouses, les amantes,

Et 1 armée, mnombrable armée des inconnues.

Voilà Sémiramis et la jeune Heaulmière,

Imogène, Manon, Rhcdope, Briséis,

Eurydice et Chloé, la belle Ferronière

Et la jolie Cordière, Aspasie et Laïs,

Andromède, Angélique, Ariane, Atalante,

Peau d'âne, Desdémone, Arthémise, Arria,

La belle Aude aux bras blancs, Clorinde, Bradamante,

Hélène aux belles joues, et Rachel et Lia ;

Et tant d'autres hélas, hétaïres ou reines :

On les veux voir encore, hélas il n'est plus temps ;

Quoi, delà disparues, ô Vierge souveraine,

Où sont-elles, mais où sont les neiges d'antan ?

Don Juan saisi d'une morne rêverie

Les contemple se dévoiler, mélancolique ;

— Ah, les seins, c'est toute la femme !

Arlequin rit.

Et chante sur un air de valse parodique :

— (^ L'homme a toujours besoin de caresse et d'amour, « Sa mère l'en abreuve alors qu'il vient au jour,

« Et ce bras le premier l'engourdit, le balance

<' Et lui donne un désir d'amour et d'indolence.

<• Troublé dans l'action, troublé dans le dessein,

« Il rêvera toujours à la chaleur du sein. «

Don Juan s'emporte vers une et la capture :

— Eritis, eritis, glapit le Juif Eirant !

— Tourne, tourne, braillent les spectres en mesure ! Don Juan dénude la gorge éperduement,

Puis regardant, avec dégoût il se détourne

Et la repousse en s 'écriant : — Je la connais :

Une autre !

Et les spectres, en huée : — Tourne, tourne ! Et le Juif Errant fait bondir son noir archet En glapissant toujours : — Eritis ! eritis !

Les croque-morts s'emparent de la femme nue ; Elle rit, d'une main preste ils l'ensevelissent, La passent aux zélés fossoyeurs qui saluent : — En voilà une, La jolie une,

Une s'en va, hardi là !

Deux revient, ça va bien !

Don Juan se ruant vers une autre danseuse L'enlace, la dévoile et la rejette au loin, Et sans fin se répand le fleuve d'amoureuses, Et les spectres autour vocifèrent sans fin :

— Bonheur ! amour ! folie !

Désir, transe, plaisir !

Un vertige est la vie.

Tournons jusqu'à mourir !

Six masques ont paru : avec Arlequin, sept.

Scaramouche, tout noir, sourcilleux, solennel,

C'est Jupiter, une aile d'aigle au serre-tête ;

Pierrot, blanc comme la Lune ; Poîichmel,

Rougeoyant, aviné, sanglant, farouche trogne.

Bossu, ventru, tout cuirassé, donne le bras

Avec des airs pâmés à la mère Gigogne :

Qui, chauve com.me un crâne humain en falbalas,

Se mire, mamelue et telle une truie pleine,

Dans l'auguste miroir de Vénus ou Cypris ;

Cassandre, vieux, hideux, ratatiné, se traîne,

Ficelé dans sa houppelande vert-de-gris,

Constellé de boutons de plomb ; le beau Léandre

En perruque de Roi-Soieil, est cousu d or ,*

Autour d'eux Arlequin, face couleur de cendre,

Frétille et rit dans son maillot multicolor :

Lui c'est le prince du vif-argent, c'est Mercure ;

Son bicorne chapeau sur l'oreille planté

Au Diable fait penser, et il bat la mesure

Avec sa batte en qui renaît le caducée.

0 masques recouvrant eux aussi des squelettes,

Sont-ils les Péchés capitaux en carnaval

Ou démons tourmentant du fond des sept planètes

Nos tristes cœurs humains écrouis par le Mal ?

Et les femmes toujours descendent, qu'on enterre

Sitôt que don Juan les a mises à nu,

Et les masques lui rient au nez, crient, vocifèrent, Lardant les femmes de sarcasmes incongrus, D'odes ferventes, de madrigaux libertins, Et Arlequin tout déclamant mène le branle :

— Gais volcans, sources fraîches, seins, Gorges, ventres, blancheurs, au vent.

Hors la chemiserie sournoise.

Gorges, gorges, gorges, pointant, Battant, sautant, se cherchant noise !

— Gorges, gorges, gorges, gorges, Sucres d or^^e, soufflets de forge.

Roi Printemps parmi tes bourgeons Fais-les sourdre et germer, ô gorges, Tandis que nous autres songeons

A de jusques-où-donc plongeons !

— Gorges, gorges, et le complément De ces cyniques oiseaux roses.

Batifolages triomphants !

Sous les prisons plus ou moins closes Notre œil filtre, apprécie les choses,... Hélas où sont nos beaux vingt ans ?...

— Doux et durs, durs et doux tétins, Puissiez-vous emportant la place,

Vous brandir tous, droits et hautains, Au vent qui vous caresse et passe !

Et nous, chantons vos litanies !

Et tous alors tandis que don Juan gémit :

— Seins rapprochés, jumeaux qui se contemplent...

— Seins immobiles, double coupole du temple...

— Seins fragiles, dont la cime seule durcit...

— Seins remuants qu'on cherche là, qui sont ici...

— Seins divergents comme deux frères pris de noise...

— Seins roses qu'on croirait de sucre et de framboise...

— Seins si blancs qu'ils semblent la rose de leur lait...

— Seins vierges rougissant d'eux-mêmes en secret...

— Seins plus douillets que n'est le pli obscur de l'aine...

— Seins vastes, majesté redoutable et sereine...

— Seins, menus seins qu'on prend, un sein dans chaque main.

— Seins amoureux, brûlants comme un enfer humain !...

— Seins de la maternelle et nuptiale extase.

Gonflés de riche lait qui monte et qui descend,

Larges seins à la fraise large qui s'évase.

Au bouton qu'ont meurtri les petits innocents :

Une goutte de lait y tremble Et qui semble

Attendre une goutte de sang.

— Une autre, une autre, crie don Juan en folie !

— Tourne, tourne, brament en fanfare les morts !

Les fossoyeurs : — En voilà une, la jolie !

Et don Juan redit : — Une autre, une autre encor !

— Gorge ttes douillettes, Des filles honnêtes !

— Gorges désuètes.

Lamentable lard !

— Gorge sans scrupule De la femme Hercule Et qu'on manipule Pour l'amour de l'art !

— Gorges ravinées !

— Gorges calmées !

— Gorges malmenées Par les jeux d'amour

— Gorges surmenées !

— Gorges surannées !

— Gorges basanées Comme un vieux tambour !

— Gorges en délire !

Et les morts : — Tourne, tourne, et tourne et tourne et vire i Le Juif Errant : — Du ! eritis ! eritis !

— La chemise glisse, Un sein a jailli :

L'autre se hérisse A demi retient Le lin suspendu...

Un sein a jailli Comme une fleur s^ouvre.

Comme éclate un fruit C'est rien qu'un éclair L'autre sein jaillit...

Jusque sur la croupe La chemise glisse, Un moment hésite Au-dessus des cuisses Et puis se répand :

Angoisse et délice, Le fruit a jailli !...

Les masques, tous : — Ahi, ahi !

Et don Juan : — Une autre, une autre, mon caeur brûle !

— Gorges minuscules Où font les veinules Des brumes hlas...

— Gorges de matrulles !

Gorges de nourrices

Gorges sans malice,

Litière à délices

Des enfants de Mars !

— Gvorges majuscules !

Et don Juan : — Une autre, une autre, une autre encor ! — Elle est toute nue qui dort Et bruit telle une abeille»

Rose comme un ciel d aurore, Blonde comme le soleil, Elle est toute nue qui dort.

C'est deux pétales de rose Que son dos et que ses reins ; L'exquis hasard de sa pose Fait qu'on ne voit pas ses seins.

Ni son ventre, et ce mystère M'endélire, moi qui sais :

Un nid d'ambre est son aisselle, Ses deux seins sont deux sorbets.

Son ventre une grappe mûre.

Son sexe une confiture :

Fl\t est toute nue qui dort...

Et tous en chœur : — Flaire ce sexe, il sent la mort ! Et don Juan : — Une autre, une autre, une autre encor !

— Gorges violentées, Gorges cahotées

Qui font plouf plouf plouf !

— Gorges effrontées !

— Gorges provocantes, Gorges capricantes !

— Gorges décadentes S'aggravant de poufs !

— Gorges moribondes !

Don Juan : — Une, enfin, que jamais je n'ai vue !

— Une femme nue Sur un lit de roses, Peut-il être chose Délectable plus,

O cœur, qu'en dis-tu ?

Du moins je suppose Car jamais n'ai vu Sur nul lit de roses Nulle femme nue :

0 maître des choses, Au ciel des élus Devant moi dispose Sur des lits de roses Quelques femmes nues !

Et don Juan : — Une autre, une autre (oh, mon cœur tourne !) Tous les morts : — Tourne, tourne, tourne, tourne !

— Gorges ithyphalles, Couples de cavales Bondissant de rut !

— Gorges infernales !

— Gorges ceurroucées Aux pointes dressées !

— Gorges retroussées Qui répondent : Zut !

— Gorges insensées !

Et don Juan : — Une autre 1 eh quoi n'en est-il plus ? —

— Quand la sphynge s'allonge Tout de son long et nue.

Tu crois rêver le songe D'univers inconnus !

Immensité des cuisses A mesure qu'on monte Vers l'antre des délices Hélas et de la honte ;

Et plus immense encore La rondeur paresseuse Du ventre moussu d'or Et des fesses frileuses ;

Au mitan d'un tel ciel Rit la fente infernale Par où fusent cervelle, Semence et sang du mâle.

Et là-haut les mamelles, Remuantes collines Jour et nuit renouvellent La nourrice divine.

Tous à la fois : — La fièvre sort de ces tétines !

Et don Juan : — Une autre, une autre dans mes bras !

— Gorges toujours chaudes Où le désir rôde

En grand tralala...

— Gorges de ribaudes !

— Gorges de malades, Gorges à pommades Et potions fades,

Oh lala, lala !

— Gorges épuisées ! —

Don Juan : — Une encore ! une qui me contente !

— Pli vaporeux du ventre Qui des cuisses l'isole Quand assise est l'idole.

Et monté du pubis Expire vers la hanche !

Et ce dur ventre s'enfle Selon que les seins vont.

Selon que va son cœur ; Alors le nombril rentre Et tel un œil moqueur.

Tel un sexe en sa fleur.

Puis ressort en cadence, Rose, doré, vermeil, Minuscule soleil !

Et don Juan : — Une autre, une autre sur mon cœur !

— 0 ventre souriant, Inouïe vastltude, Elastique blancheur, Solitude éblouie !

Astre en notre orient, Magie de clair de lune, Sérénité qui tremble, Ciel d'éblouissements !

Un va-et-vient de chair, De sang et de viscères Sans arrêt sous ce dôme Fermente, qu'il distend ;

Tout orgueil et misère En tel seuil se confondent :

Ce globe qui digère Est grand comme le monde.

Tous : — Cloaque, un cloaque immonde !

Et don Juan : — Une autre, une autre, une autre encore !

— Gorges qu'on adore, Gorges qu'on implore,

Seins resplendissants !

— Gorges qu'on dévore !

— Gorges libertines Qui font les mutines, Quand l'amant s'obstine Et devient pressant !

— Gorges dépravées !

Don Juan : — Jusqu'au bout ! une autre, ô cœur, sois ferme !

— Il s'ouvre, il se referme, Ce miraculeux ventre ; Toute ordure y fermente.

Toute semence y germe ; 0 cloaque et matrice, Gésine et pourriture ; Insondable orifice.

Tout s'y fait nourriture.

Et, nature complice.

Au fond de son conduit Nos destins s'accomplissent Et se couve la vie ! —

Tous les masques : — Elle est le stupre inassouvi !

Don Juan : — Une encore, une qui me console !

— 0 vous croupes fraîches De vous, fraîches filles, Et vos jambes maigres, Et vos maigres sems ;

On compte vos côtes Dessous leurs tétins Qui sautent, qui sautent Dès qu'y vient la main ; Qui sautent, qui sautent !

Un squelette rit, Se battant les côtes, 'Et don Juan répète : — Une autre, une autre, une autre !

— Gorges découvertes.

Gorge à tous offertes...

— C'est par dévouement.

— Gorges qu'on déserte !

— Gorges en parade !

— Gorges de tnbades Que rendent malades Leurs amusements !

— Gorges rabougries !

— Fossettes en triangle au-dessus du sillon Qui partage une croupe enfantinement blanche ;

Une a droite, une à gauche, au niveau des deux hanches

Et presque se touchant :

Reposoir à baisers, réservoir à frissons.

Mais surtout la troisième un peu plus bas tapie, Au seuil de ce sillon malicieux et doux Qui descend en sournois pour remonter, jusqu'où ? Celle-là fait avec ses deux sœurs ennemies Un triangle charmant :

Tant qu'à la mignoter tout ainsi qu'il convient On passerait sa vie et puis une ou deux autres S'il ne vous rappelait que s'en languit une autre Quelle, vous savez bien.

Et Don Juan veut fuir, Arlequin le retient.

— Gorge de Faustine, Gorge de Fantine, Gorge de Laïs

— Gorge de Justine !

De la Melpomène, De Diane, Hélène,

Et de toi, leur reine, 0 Vénus Victrix !

— Gorges immortelles !.

— Gorges belles, laides, Gorges molles, raides, Marbre et feutre mou.,.

— Gorges fraîches, tièdes !

— Chastes ou fétides.

Roses ou livides.

Gorges pleines, vides, Trop ou pas du tout.

Rien n'égale celles Des vertes pucelles.

Nulles tant n'excellent Pour affrioler Quand l'été les dresse.

Les gonfle et caresse, Fiers fruits d'allégresse Bons à dévorer !

Don Juan : — Dieu du ciel, si je pouvais pleurer ! Mais Pierrot s'est dressé comme en apothéose :

— Maître sans honte et sans mystère,

Dieu fort de Cnide et de Paphos,

Du ciel, des enfers, de la terre,

Eros, incoercible Eros,

Exauce, ô joyeux, ma prière :

Me soit permis au soir de mon suprême jour.

Achevant d'infuser ma vie

Au ventre en fleur de la chérie Rendu par moi fruit large et lourd ;

Humant à la gorge pucelle Par mes sucs faite maternelle Ses premières nappes de lait :

Blottir ma tête bienheureuse Dans cette gorge généreuse Que mon amour aura gonflée !

Don Juan pleure : — Hélas mon cœur, Cœur martyr et cœur dépravé, Recrû de dégoûts et d'erreurs, Jusqu'au plus bestial bonheur.

Je l'aurai vainement frôlé !

La cloche tinte : — Attends ton heure, attends ton heure 1 Don Juan n'entend plus et regarde ne plus :

— Ces deux seins que j'ai tout à l'heure Malmenés par excès d'amour, Trésors si doux sur quoi je pleure, Ne me sont qu un songe confus.

Plus rien n'en vit en ma mémoire.

Qu'une chaleur et qu'une odeur :

Qu'importe, ô mon cœur, les ravoir :

Ce n'est plus ceux de tout à l'heure.

Le plaisir s'enfuit avec l'heure,

Le bonheur est une fusée,

On le cherche, il n'est déjà plus

Et notre ardeur s'y est brisée :

Il n'est de grâce inépuisée

Que dans Notre-Seigneur Jésus !

Devant l'effrayant nom les spectres se dispersent. La cloche tinte et douce ainsi qu'une caresse :

— Quand voudras-tu, quand voudras -tu ?

— 0 Mère de miséricorde, Ma vie et mon espoir, salut !

Notre-Dame Marie, accorde Ton aide à moi qui tends les bras !

La cloche tinte avec toujours plus de douceur :

— Quand tu voudras, quand tu voudras !

— Marie, ô Mère du Sauveur, Priez pour moi, pauvre pécheur.

Ici comme a ma suprême heure !

Le dernier, Arlequin s'est envolé, criant

Dans un rire : — Psit, psit, beau masque, c'est l'mstant !

Et lentement approche une forme voilée, Marche sur don Juan et le prend dans ses bras :

— La seule que voulut ton âme désâmée Dans les fantômes vains suscités sous tes pas, La seule bien-aimée ô chercheur d'absolu, Qui donne sans retour et qui ne trompe pas !

Les voiles tombent faisant voir sous un suaire

Dont partage une grande croix le blanc tissu,

L'altier squelette de la Mort, et qui profère,

D'une voix grave comme un glas : — Quand voudras -tu ?

— Le plaisir s'enfuit avec l'heure, On le cherche, il n'est déjà plus :

Il n'est de grâce ni d'ardeur Que dans Notre-Seigneur Jésus 1

Il expire : une flamme au ciel s'est envolée ; Quatre pénitents blancs mettent un corps en bière ; Sur un grand corbillard la bière est installée.

Pourquoi ne me sort-il du cœur quelque prière ?

— Pourquoi ne me sort-il du cœur quelque prière ? C'est que je sens toujours l'air de l'enfer peser. Un vireux parfum de luxure alourdit l'air : Quelle horreur inédite encor va se dresser ?

Des fosses fusent de lentes fumées qui dansent Et prennent forme de femmes de deuil vêtues ; Elles suivent le corbillard, armée immense, Toutes semblables ! sanglotant : — Oh, jamais plus, Oh, jamais plus ! — Et leurs sévères robes noires Par derrière du haut jusqu'en bas sont fendues, Et le roulis savant de leur marche fait voir Que par dessous elles sont infâmement nues.

Voilà sans bruit qu'elles rentrent l'une dans l'autre, Elles n'en font plus qu'une seule : qui bondit. Robe arrachée, sur le cercueil, où, nue, se vautre... Eveillés par l'odeur tous las morts ont suivi ; Tous se ressemblent ; tous, ô mi^ie sépulcrale. Ont pris la voix, le masqu ;; coût de don Juan : Injures, cris d'amour, risées, san'^lots et râles... Elle, elle nt et elle rit, comme un enfant :

— Presse mes seins, presse mon ventre, et puis mes flancs Qui sont si blancs !

— Toute ta force est de suer des larmes. Ton héroïsme est de pisser le lait, Mais le sang n'est pas de ton fait, Ni la saine ivresse des armes !

Ton paquet double de laitance Se pourmenant sur ton poitrail, Et tout l'amoureux attirail, Quelle nausée quand on y pense !

Ta charcuterie sexuelle Ecœurerait, n'était l'amour, Et n'est pas un moins hideux tour Que le hoquet par quoi tu vêles !

— Et je suis belle, belle, belle 1

— Sois féconde, reste belle Et ne te mêle de rien :

Autant pèse ta cervelle Que la fente de ton engin !

— Presse mes joues, presse mes seins, Presse mon cœur, presse mon ventre !

— Tu devrais n'être qu'un ventre, Ton visage est fraude et dol :

Masque à vendre, masque à vendre !

On croit qu'une pensée vole

Au gouffre de tes prunelles, On veut y voir le symbole Des aurores éternelles, Et tu n'es qu'une femelle !

— Presse ma gorge blanche et belle, Presse ma croupe si dodue !

— Gisque de fleurs, taille de jeune arbuste. Ventre qui vibre, expansion du buste ;

Ses robes : orbes de corolle, Ses bras : tentacules, pistils,

Pieds qui frétillent, corps qui tremble :

C'est une plante qui fleurit...

— Presse mes seins, mes seins jolis !

— Elle s'est dévêtue et le chapeau s'envole.

Son amoureuse rage Met la jupe au pillage :

Sous la chemise, neige, Elle devient statue...

— Presse ma croupe si dodue !

— ... On veut crier : Arrête !

Déjà sont dispersés, •

Vomis par-dessus tête,

Jusqu'aux linges sacrés :

L'araignée fauve et les deux dartres rouges, D'un coup sont descendues, et tout bouge, tout bouge !...

— Presse mes seins, leur bout si rouge...

— ... La divine enjambe ses jupes de dentelles, Tout se démasque, tout remue :

Plus fleur ni neige ni statue, C'est la cavale et la femelle :

Une cravache et hue et hue !

— Presse ma gorge blanche et belle.

Presse ma croupe si dodue !

— 0 dodue, ô charnue et rose, c'est la louve, C'est la fleur camivore et la matrice en rut,

Une chienne et une déesse, C'est-à-dire la femme toute, La belle créature nue ;

0 Vénus, ô coquine ! et toujours sûre d'elle, La tragique femelle ! Homme, ne cherche pas. Sous l'abîme de sa prunelle,

L'énigme qui fait ton supplice Et ta délice avec, hélas !

Maîtrise des deux mains la révolte des cuisses. Plonge ton sceptre d'homme en ce ventre tendu

Qui remue ainsi qu'une vague,

0 dérisoire souverain :

Cherche le cœur et cherche en vain !

Vide-toi tout entier comme un dieu frénétique Dans le calice qui déborde et veut encore. Tu sentiras sous la délice Qui te survit comme un remords.

Sourdre le spasme de la mort !

— Presse mon cœur, presse mon corps l

— Tu as l'air d'une morte Quand tu viens de jouir.

Faible femme, et si forte.

Hors devant ton plaisir 1

Ton cœur presque s'arrête.

Tes yeux sont chavirés.

Tu as l'air d'une bête Qu'on viendrait de saigner,

Tu as l'air d'un cadavre ; Puis tu respires fort, Tu ragrippes ton mâle Et lui soupire : Encor 1

Et tu te renouvelles, Sereine autant qu'avant.

Ce pourtant que pantèle, Effondré, ton amant !

— Presse mes seins, ils sont si blancs Que l'on dirait leur lait qui neige ; Presse leur bout, il est si rouge Que l'on croirait ton sang qui tremble Presse ma lèvre, elle est si fraîche Que tu en mourras de bonheur ; Presse mon âme, elle est si sèche Que tu en mourras de douleur ; Presse mon ventre, il est si pur Qu'il réinvente la pudeur ; Presse mon cœur, il est si dur Qu'il mettra en pièces ton cœur ; Mais ne presse pas ma cervelle, C'est du sperme qui sortirait, Avec du vent, de la femelle Que tu adores et qui te hait l

— Hou ! verseuse de pleurs ! Hou ! pisseuse de lait î Une cravache, et hue, et hue ! —

D'un unanime élan tous ces mâles se ruent, Fous de haine et d'amour, chiens et loups enragés, Et elle danse et chante et rit, la femme nue :

— J'ai du di, j'ai du bon, j'ai du dinédinogé.

J'ai du vert et rose.

J'ai du jaune aussi,

J'ai du bleu teindu, teindu,

J' ai du zon zon zon,

J ai du violet,

J'ai du l'orangé !

Et elle disparaît dans une cabriole.

Découvrant le cadavre d'un adolescent :

Son ventre atrocement mutilé sanguinole Et il ressemble à Chérubin sinistrement.

Deux chœurs tournent autour, et l'un est de bacchantes, Echevelées, battant leurs seins et sanglotant ; Le second un noir défilé de corybantes S'enirrant au fracas d'orageux instruments :

— Par la ville à la fois que la trompe en folie Vomit la gloire de lacchos-Attis-Baal, Faites, vierges, errer en chaude théorie, Le simulacre osseux du Phallus triomphal !

Et toi du phallus mien prochaine victimée, Tu scelles, jeune fille, à tes lèvres en fleur, La lèvre de ces sœurs presque demi-pâmées A baiser l'effigie du saint Membre en chaleur :

0 Phallus de l'aimé, vendange de délices. Toujours brandi tel que ce simulacre vain Mais non de bois, soit prêt au fumant sacrifice, 0 Phallus des phallus, dont délirent mes reins !

Mais recouvrant leurs cris les pleureuses gémissent — Jamais, jamais, oh jamais plus ! Pleurez Phallus, Phallus est mort ; Attis est mort, pleurez Attis ; Pleurez le grand Pan qui est mort,

Et Adonis, et Adonis, 0 Phallus, Ô Phallus, hélas !

Pleurez : Adonis, Attis-Adonis Saigne sur la mousse :

Linus !

Le sang éclabousse Son pur ventre rose Et souille ses cuisses :

Linus !

L'ineffable sexe.

Lacéré, s'épuise, Cherche la Déesse :

Linus !

Tournez en gémissant et vous battant les seins Autour du corps sans sexe du fils de Vénus ; Tournez en gémissant et secouant les sistres Autour du corps martyr de l'époux de Vénus ; Tournez en gémissant et repoussant les hommes Autour du corps sans sexe du fils de Vénus ,* Tournez en gémissant et baisez sur ses plaies Le corps désexué de l'époux de Vénus,

Linus !

L'amour est mort, l'amour est mort, l'amour est mort !

La Dame aux Camélias qui se meurt et qui brave : — Je me vide comme un cadavre, Je vieillis par jour de dix ans.

Je m'alimente de la bave Que me déchargent mes amants :

Bah, Encore un poumon a cracher !

Je hais les femmes et les hommes Je hais jusqu'aux petits enfants,

Mol qui n'en aurai point, moi femme Dont l'amour calcina les flancs ; Mon corps diligemment laboure Pour avancer l'ouvrage aux vers ; Je suis pour corrompre et dissoudre ; Je voudrais pourrir 1 univers.

(Encore un poumon à cracher !)

J'en ai verdi déjà des hommes, Et des femmes, et combien encor !

J'en nettoierai d'autres, Mesdames, Et puis j en nettoierai encor !

Pourtant je n'étais pas méchante, J'ai tourné mal et voilà tout :

Mais comment regravir ta pente.

Chemin de larmes et de boues ?

(Encore un poumon à cracher)

Ah malgré tout, ah quelle vie.

Et par ma faute il est certain :

Notre-Dame Vierge Marie, Pourquoi me suis-]e fait putain ?

Priez pour moi, Vierge si bonne, Pour que je me rachète un jour.

Votre Fils le Sauveur des hommes Pour qui vous eûtes tant d'amour :

Et comme Marie -Madeleine Qui pécha comme moi et plus, Qu'au ciel pour prix de tant de peines, J'entre un jour, après les élus !

Les pleureuses : — 0 pauvre, ô pauvre chair des femmes ! —

Alfred de Musset, l'œil vitreux, rauque de voix,

Ange désagrégé par les toxiques bus :

— Je passais ce soir-là dans une rue à filles : Une d'elles vint donc se frotter contre moi Et me dit : Beau garçon veux-tu monter chez moi ? Je suis belle, sais-tu, amoureuse et gentille.

De notre peau saurons-nous t'arracher, guenille. Lèpre au cœur, cancer de tout le reste à la fois ? Secoué par l'élan de la bête en émoi.

J'ai fait oui de la tête et j'ai suivi. La fille...

(Paix, hélas, au prélude !) elle se déshabille.

Et dénudant ce corps pollué tant de fois,

Jésus ! avec des peurs et des pleurs plein sa voix :

— Prends garde, ne m'afflige pas de tout ton poids... Et, livrant son ventre arrondi comme une bille :

— C'est que je suis, vois-tu, enceinte de cinq mois !

— 0 pauvre, pauvre chair des femmes !

Ophélie passe, des fleurs dans ses cheveux blancs : — Quand au printemps dans la ramure Les tourtereaux vont roucoulant, Le zéphyr au tendre murmure Fait refleurir le lilas blanc...

Roméo chauve et bedonnant, tel que Willy :

— Celle, ô bois de Paphos, dalle du Céramique, Pleurs de la Francesca, et ton rire Ophélie, De qui je tiens ce brin de lilas chlorotique,

C'est Portia, fille publique

Que j'ai louée avec le lit,

Cette nuit, cette infâme nuit.

Lilas, brin de lilas fané, rosâtre à peine Tel sa lèvre où suinte en gémissant l'haleine

Du phtisique au dernier degré ;

Ecrit dessus je lus : Souvenirs ! et Regrets !

Elle m'a dit, je dois la croire ;

J'ai mes quinze ans du mois passé.

Puis me conta l'antique histoire

Du beau séducteur envolé.

Son maigre corps, hélas, ses maigres seins rigides. Tout son air tristement animal et candide Me disait qu'elle disait vrai, Et j'ai pleuré, hélas : après ! —

Hamlet, que la cirrhose et 1 alcôlisme guettent — Quinze ans, ô Roméo, l'âge de Juliette ! —

Baudelaire, dit-on vierge, à coup sûr martyr : . — Pauvres, ô pauvres chairs de femm.es, Pour vous l'amour n'est pas plaisir, La volupté n'est pas plaisir.

Et le plaisir n'est pas plaisir !

Le vers vous ronge et vous afFame De sa faim vorace ; il réclame

Du mâle, du mâle Et du mâle : il faut l'assouvir !

Quand vous bramez entre nos bras, Pauvres sœurs, que vos corps se tordent (Spasmes funèbres !) que nous mordent Vos baisers chaleureux et gras,

C'est le glas, le glas.

C'est le tocsin du trépas.

Quand nous emmêlons dans l'alcôve Nos os pour la chaude oraison, Vous suez le fumet du fauve, 0 lamentables venaisons.

Oh hallali, hallali, La bête échauffée et meurtrie !

Sous l'amoureuse exhalaison Du bas -ventre de l'amoureuse En amoureuse pâmoison.

Amant oii prends-tu ton courage Pour conclure sans renier L'amour ton amoureux ouvrage, Tant du corps chéri se dégage L'exacte haleine du charnier !

Et direz-vous qae je difïame,

O sœurs, mes déplorables sœurs ?

O pauvres, pauvres chairs de femmes,

Soyez vénérées en nos cœurs,

Vous impérativement tendres

Voix de l'inéluctable sort,

Qui murmure à qui sait entendre :

Prépare-toi, frère, à la mort !

— L'amour est mort, l'amour est mort !

Grisélidis frêle et blanche comme un beau lys — Si mon mari me trahissait, Je lui dirais : Mon cher mari.

Pourquoi ne me l'avoir pas dit, Qu'une autre femme vous plaisait ?

Je vous l'aurais été quérir, Et puis, sans bruit et sans regret.

Je m'en serais allée mourir.

Comme un petit oiseau blessé.

— 0 pauvre, pauvre chair des femmes !

Voici qu'un corbillard s'avance Que suit une veuve en silence.

Par la main menant

Trois petits enfants :

— Quand son mari eut rendu l'âme Elle lui mit, la pauvre femme, Chemise blanche et beaux habits.

Et peinant de ses doigts qui tremblent Sur le pauvre corps tout raidi, Dit comme s'il pouvait l'entendre :

Serrè-je pas trop, mon ami ?

Un autre corbillard s'avance, Qu'un veuf suit, plein de suffisance

Par la main menant

Ses petits enfants :

— Oh, ma superbe épouse à la vaste poitrine Que deux bossoirs tendus élançaient en avant,

Et son fier ventre blanc généreux aux gésines, Et son grand cœur qui fit de l'époux triomphant Le plus cher de ses douze enfants !

— Mais elle est morte en travail du treizième : Quand si fameuse femme on a Et qu'on dit qu'on l'aime, Il faut être un pourceau quand même Pour l'arranger comme cela !

Baucis la vieille à Philémon son vieux bonhomme — Nous nous sommes fait souffrir L'un et l'autre Dieu sait comme :

Ah, misère hélas de l'homme, Et de la femme et de tout !

Triste épouse, triste époux.

Hargneuses bêtes de somme.

Nous nous sommes, Dieu sait^comme.

L'un et l'autre fait souffrir !

Ah, misère hélas de nous.

Bourreaux l'un l'autre et martyrs, Pauvres êtres que nous sommes, Et ça ne doit pas finir ! —

( — On est lié, si bien lié Qu'on ne peut plus se délier !)

— L'amour est mort, l'amour est mort !

— Passe un gros squelette A masque de truie, Un autre le suit, A masque de bouc ; A eux deux ils mènent Le ballet fangeux Des amours malsaines, Des stupres hideux :

De robes affublé un gras barbu qu'on fesse :

— Je voudrais être femme et m'avoir pour amant.

Je voudrais être femme et m'avoir pour maîtresse

Je m'épuise à rêver d'affreux raffinements,

Je choie mon vice et je déguste ma bassesse...

Je voudrais souffrir et faire souffrir... souffrir,

Subir ! me sentir déchiré comme la terre

Par le soc dévorant d'un autre homme... sentir

Une chair en ardeur écarteler mes chairs !

Je voudrais déchirer de la chair ! Oh, le sang,

Oh, le lait, oh tout ce qui jaillit des mamelles

Martyres... oh, souffrir, faire souffrir, le sang,

Le lait, les cris, le renversement des prunelles. Les hurlements, le sang, le sang, le sang, le sang !

— L'amour est mort, l'amour est mort ! —

Ménesclou sous un bras porte sa propre tête Et sous l'autre un saignant cadavre de fillette :

— Je l'ai vue, je l'ai prise,

Je m'en veux maintenant.

Mais le désir nous grise.

Et le bonheur n'a qu'un instant.

Dans ma fureur aveugle.

Je ne savais plus ce que je faisais ^ ; Elle était blanche, elle était jeune, C'était tout ce que je voyais.

On m'a coupé la tête.

C'est bien ce qu'on a fait de mieux ;

Mon forfait je le regrette.

J'en demande pardon à Dieu :

Notre Père qui êtes aux cieux, Pardonnez-moi et à la petite.

Notre Père qui êtes aux cieux, Laissez-moi lui dire adieu !

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