PAROLE OU SILENCE
Les députés redeviennent courageux. Sentant chaque jour plus proches les comptes qu'ils doivent rendre à la démocratie, dont ils s’éternisent les élus, ils donnent de la voix contre. ce qu'ils appellent la ploutocratie. Les socialistes qui, pendant cinq ans, participèrent allèsrement aux affaires de la vile bourgeoisie, soudain s'avisent que toutes ces affaires ne sont peut-être pas parfaitement claires. M. Barthe projette le lumignon unifié sur le Comité des Forges. Exaltant son audace au réconfort de l'immunité parlementaire, il révèle ce que
nous savions tous, et cela depuis les débuts de
la guerre. Ses histoires de nickel saisi, puis relâché, alors qu'il devait profiter à l'ennemi, n’offrent de nouveauté qu’à ceux qui ont des yeux pour ne pas savoir relire et des oreilles pour ne garder aucun écho. Gertaine audience des Appels Correctionnels résonne encore d’une certaine affaire où les Rothschild firent écraser le journaliste assez audacieux que de n'avoir pas eu en cette matière la plume nickelée. La Justice lui fit bien voir comme elle est impartiale.
Les historiettes de M. Barthe, si ellés ne sont point de première fraicheur, n’en offrent pas moins quelque prix. Elles ont cet avantage appréciable de poser à nouveau, et cette fois brutalement, lé problème qui fait le fond même du journalisme contemporain. A l'abri de son immunité, M. Barthe adressa d’amers reproches à ce que l'on appelle « une certaine Presse », quand il fallait dire la Presse tout entière. 11 clama que le Comité des Forges avait distribué des sommes importantes aux journaux pour que ceux-ci ne parlassent point. Et c’est là que surgit le problème.
Si l’on voulait étre historien, c'est-à-dire pé-
he
dant, on montrerait sans peine comment l’action du journalisme s’est précisée depuis Emile de Girardin. Ce n’est pas sa parole que vend le journaliste, c’est son silence. Une dizaine d'agences financières,pour Paris seul,détiennent, sous le nom de carnet financier, l’ensemble des informations, et par conséquent l’éducation pubiique. Les cinq grands quotidiens de Paris ont établi une sorte de consortium de publicité, dont l'adresse est connue de quiconque tient une plume. Depuis le livre qui imposera une gloire nouvelle à la littérature, jusqu’au remède où, des pieds à la tête, l'humanité souffrante trouvera son dictame, rien ne paraîtra qui n’ait eu l’approbation, et surtout la taxation, de ce consortium ou des autres agences. M. Barthe a cité l’une de ces agences, celle de M. Mignon. Nous pourrions citer toutes les autres. Nous pourrions, sur un point précis, montrer comment le Métro ouvre ses bras aux journaux, à condition que ceux-ci cachent leur plume. Nous pourrions montrer par quelle coïncidence subtile le public n’entend parler que des augmentations de dépenses, salaires et autres, et n’apprend les augmentations de recettes qu’au jour où la Compagnie les lui assène par des augmentations de billets.
La désinvolture des Compagnies de transports puise une telle tranquillité dans ce silence de ia Presse qu’un petit fait nous le montrait hier encore. Allant à Rambouillet, nous payions 11 francs un aller et retour pour lequel la buraliste nous remettait un billet marqué seulement 8 francs (nous dédaignons les centimes, - que la Compagnie, elle, ne dédaigne pas). Mais la grande dame méprisante qu'est l’affaire de M. Claveille n'avait même plus pris la peine de rectifier le tarif porté sur son billet ; elle nous faisait délivrer un ticket qui, pour un prix nouveau, ne justifiait que du prix ancien. A
quoi bon se gêner ? Quel journal oserait relever de pareilles misères ? S’il est quotidien et puissant, ce sont les cadeaux, grands et petits : annonces de publicité payées dix fois ce qu’elles valent typographiquement, places de premières pour la rédaction, l'administration, l'entourage de toute plume et de tout sexe. Montrez votre billet dans un train. En troisièmes, tout Île monde l'a payé; en secondes, la moitié du compartiment ; en premières, presque personne.
Si un journal n’est que périodique et faible, on dédaigne ses informations. Au maximum, on daigne les qualifier de chantage, et tendre un piège au journaliste qui veut parler.
Cette déformation de la Presse ne suscite pas notre indignation vertueuse. Nous avons trop écrit et trop parlé pour garder encore de l'idéalisme. Mais nous croyons que la Presse s'achève elle-même en remplaçant la parole par le silence. Qu'y aurait-il pourtant de plus légitime, de plus propre, de plus avouable à céder, selon des tarifs sincères, une information qui le serait elle-même? Quand le Métro, par exemple, veut préparer une augmentation de tarifs qui soit raisonnable, pourquoi ne vient-il point auprès des journaux — par son agent de publicité, qui agirait ouvertement — demander une publicité qui serait ouvertement sincère ?
Parole ou Silence. Quel journal finira donc, sans idéalisme et sans hypocrisie, par comcomprendre que le métier même de journaliste sombrera définitivement dans le mépris public, si les servilités grandissantes de la Presse ne sont enfin réformées par la Presse elle-même ?