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LA PRESSE ET LA FINANCE NOTRE ENQUÊTE

Il nous faut revenir, à la fin de ce numéro, sur ce qui en fait le début. La question de la Publicité, et de son caractère financier, domine toute la vie publique, celle des affaires comme celle de la pensée, en ces jours où bientôt l’on ne pourra plus nous refuser la liberté de discussion. Quelle discussion probe et sincère, si l'Information reste tronquée — et truquée ? Le Roi des Journaux, ce n’est plus l’Ecrivain, c’est le Financier, caché derrière l’Agent de Publicité.

Nous avons dit notre opinion, dans notre article de tête. Mais nous ne sommes qu’un isolé, une voix anonyme. Il serait bon que les intéressés — ceux-là mêmes qui font, ou défont la Presse — déposassent en ce procès de nouveau rouvert devant la Nation, bien mieux que devant le Parlement. Et prenant le système qui, pour sembler bien usé, conserve néanmoins quelque avantage, le système de l'Enquête, nous demandons l’avis de nos lecteurs.

Nous recueillerons avec empressement chaque pensée qui voudra bien se formuler à ce sujet auprès de notre journal. Mais nous demandons plus directement encore l'avis des maîtres occultes du journalisme. Leur puissance secrète ne l’est pas à un point tel que nous ne sachions où ils se réfugient, et où nous les pouvons relancer en parfaite honnêteté.

Ce sont d’abord — à tout seigneur tout honneur —- les Agents de publicité. Ouvrez le Bottin (édition de 1918, tome I, Paris, Professions, à la page 1876, 1° colonne). Vous y voyez la rubrique expresse : Publicité financière. Vous ne trouvez certes que quatre Agents d’inscrits. Au moins ceux-là ont-ils la franchise de

leur métier ; en l’avouant, ils le rendent avouable. Une maison comme celle de M. Bourgarel, inscrite dans ce petit groupe, ne peut qu'inspirer l'estime par sa loyauté, et sa façon même de traiter les journaux, dont elle ne réclame aucune bassesse.

Mais le Bottin contient de très nombreuses Agences de publicilé qui, toutes, constamment ou occasionnellement, font de la publicité dans les journaux. Est-ce un mystère que l’Agence Havas, par exemple, représente avant tout un organisme de finance et de journalisme sagement « inspiré » ? Lisez la liste complète qui va dans le même Bottin, des pages 37 à 38, et surtout des pages 1872 à 1876 : vous y recueillerez la preuve de ce que les professionnels de la publicité financière sont bien plus de quarante qui font secrètement la mème action que les quatre qui l’avouent. Certains mêmes sont recensés sous la simple rubrique Puvlicité (page 1872, colonne 2) quand ils figureraient à plus juste titre à la suite de ces quatre, dans. leur rubrique au moins franche. Relevez par exemple, dans la colonne 3 de la page 1872, l'Agence de publicité financière et commerciale, A. Rousselle, administrateur, rue de la Victoire, 32-(T) Central 47-12. M. Rousselle, disons-le à sa gloire, est un des maîtres du journalisme actuel, S’il n’écrit pas, il fait écrire. Meilleure puissance.

A ces groupes nettement ou partiellement avoués, joignez un autre — le plus puissant peut-être — celui des Agences Télégraphiques. Vingt-cinq figurent ainsi au Bottin (pages 38, col. 3, à 39, col. 1). Or ce sont elles qui font —— ou défont — dès sa naissance même, l’Information, c’est-à-dire la seule source où l’Opinion ira puiser, Tout article qui relate les faits ennemis, le Bolchévisme par exemple, et ses conséquences financières pour nos milliers de capi-

talistes, plus petits encore que gros, qui se sont laissé engluer dans les fonds russes, ne savez-vous donc pas qu’il repose initialement sur un télégramme d’agence marqué d’Arkhangel, d'Odèssa, ou de Saint-Pétersbourg, et qui peut-être en vient, mais qui, dans un bureau discret de Paris, a passé sous la plume d’un rédacteur bien stylé, et formé à l’art de réparer d'une vérité trop crue le réparable outrage ?

Ainsi se forme — ou se déforme — au flux quotidien des passions et des intérêts l'ondoyante Histoire, qu’invoquent avec tant de superbe les niais du parlementarisme et les fripons du journalisme.

Enfin, la documentation de la Presse s'achève en des officines plus discrètes encore, mais plus dominatrices parce que plus riches : Les Grandes Affaires.

Toute banque importante, toute entreprise industrielle ou commerciale a son service financier, accueillant à tout journaliste, pourvu que celui-ci montre sa propre force. Peu importe qu'il sache écrire, pourvu qu'il sache crier. Si la Presse voltige en feuilles toujours renaissantes, qui étendent sur la Finance, en toute saison, le manteau de leur avidité épaisse — pour être légère de pensée — c’est aux « services financiers » des manieurs d'argent que nous le devons. Qu'ils ne gémissent pas avec trop d'hypocrisie sur les « mœurs des journaux ». lis en sont les dupes par leur faiblesse, quand ils n'en sont point les créateurs par leur complicité. Nulle affaire de finance, grande ou petite, qui n'ait son organe masqué. Certains agents de publicité possèdent dix, vingt, on a pu dire jusqu’à cent journaux plus ou moins périodiques, mais contenant un carnet financier qui, faible pour chaque « canard », n’en fournit pas moins au total un duvet plus abondant que ne ferait un seul oison,

Comment nier que la Finance domine le Journalisme ? Ici, où nous ne voulons nous approcher, même du plus loin, de la politique, celle des partis — il nous faut pourtant prendre un exemple. Croyez-vous donc que l’Impôt sur le Revenu ait été présenté par les journaux avec indépendance ? N'a-t-on pas senti constamment, et sans aimer ni mystère, ni romanfeuilleton, ni cinéma, qu’un Politicien d’envergure, par ailleurs exécrable, a perdu jusqu’à sa liberté, en tout cas préventive, sous le fardeau des rancunes financières, inspiratrices des déformations journalistiques ? Toute information, même — surtout — judiciaire, dès qu'elle intéresse la Finance, est viciée sous l'influence de la Finance — en bien ou en mal — pour ou contre -- ami ou ennemi. Chaque article que nous lisons sur l’affaire Caillaux, en le froissant, il nous semble que bruissent des billets de banque.

Donc, nous interrogerons également les So- :

ciétés de crédit, les Affaires Financières de tout ordre. Nous irons les chercher sans peine, là encore où elles s'affichent, et font la parade... au Bottin. Voir Banques et Caisses d'Etat (de la page 188, col. 2, à la page 190, col. 3), — car l'Etat ne dédaigne pas d’ «éclairer » la Presse ; chaque emprunt nous l’apprit, et nul de nous ne dédaigna de l’apprendre, ardent bien au contraire à le savoir de façon plus touchante—. Voir Banques, Etablissements financiers et Sociétés de Crédit (de la page 190, col. 3, à la page 201, col. 2). Voir Banquiers (de la page 201, col. 3, à la page 204, col. 1). Voir Sociétés financières (de la page 2000, col. 4, à la page 2001, col. 1).

N’essayez pas d'établir le total que font ces divers inspirateurs de la Presse. « Ils sont trop ». Contre leur armée, qui sait être unie dans les grands chocs, le journalisme indépendant ne peut que perdre la bataille.

Enfin, n’oublions pas les « chers confrères ». Pour Paris seul, et selon cet Annuaire de l’ Argus indispensable à chaque journaliste, 76 quotidiens ; pour la province, 25 « grands régionaux », puissances locales qui rayonnent jusqu'à Paris, y ont un bureau, y « font des affaires ». Au total plus de cent journaux, qui chaque jour distribuent la. Vérité : celle des Agences Télégraphiques d’abord —- des Agences de presse ensuite (nous allions oublier une rubrique encore du Bottin, les Correspondances el Agences de la Presse, de la page 693, col, 4, à la page 694, col. 1, vingt-cinq noms) — des Agences de publicité en outre — des Sociétés de Crédit et des Banques enfin. Quel chemin de croix pour l’Information !

À ces multiples manieurs d'argent, ou de journalisme, nous adressons donc la lettre suivante, que nous soumettons également à tous nos lecteurs :

Paris, ce 24 février 1919.

Monsieur,

Vous devez, comme journaliste, comme informateur, comme agent de publicité, ou comme financier, avoir sur les rapports de la Presse et de la Publicité une opinion personnelle et indépendante. Voulez-vous la faire connaître à ma Revue? La lecture des deux articles que jefaistirer à part de mon numéro 5, et qui suivent cette lettre, vous indiquera le thème de mon enquête. J'espère que vous en approuverez les mobiles, même si vous n’en approuvez pas les tendances. Toute déclaration qui envisage les principes en laissant de côté les personnes recevra un accueil reconnaissant dans ma Revue. Je n’ai point l’outrecuidance de purifier la Presse, et me sais faillible autant que tout autre journaliste. Mais ne croyez-

vous pas qu'après avoir vaincu le péril extérieur la France ne doive dominer le vice intérieur, celui d’une Presse asservie par l’Argent ?

Je vous serais très obligé, au cas où vous voudriez bien m'adresser votre réponse, de me me la faire connaître (lettre personnelle ou article de journal) de façon à ce que je la reçoive à temps pour l'insérer dans mon prochain numéro.

Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de nes sentiments les plus distingués,

Jacques Boxzox, Avocat, Directeur de l’Activilé Française et Etrangère.

12, rue de Condé ; Tél. Fleurus 09-86.

Ertrait de L' Activité fr. et étr., n° 5 — Février 1919.

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