Moniteur de 1851. p
C'est le même colonel Trauers qui ajoute un peu plus loin :
« Les insurgés étaient mal armés ou n'avaient pas d'armes. »
M. le préfet montra — put montrer — tout à son aise, comme nous le dit le colonel, l'énergie d'un soldat, mais on voit que la victoire d'Aups fut facile.
Ailleurs, dans une lettre écrite de Lorgues au Moniteur et datée du 12 décembre, on lit :
« Les insurgés sont en pleine déroute. On en ar- « rête sans cesse et on a amené hier à six heures du « soir deux cents prisonniers d'Aups.... Les routes « sont jonchées de cadavres d'insurgés.... Le préfet, « qui est arrivé d'Aups hier à trois heures et demie, « et qui avait écrit du champ de bataille au ministre
* quil venait de conquérir son département, est reparti o ce matin à la tête de quatre cents hommes pour la « Garde-Freynet. »
Dans son rapport le colonel Trauers parle, sans donner aucun nom, d'une estafette qui pourrait bien être Ferdinand Martin :
« A quelque distance de là (avant d'arriver à Aups), « rencontrâmes une estafette qui portait au village de
* Tourtour un ordre ainsi formulé: « Ordre au colo- « nel A7*ambide} commandant le 5f bataillon révolu-
« tionnaire, de se rendre tout de suite à Àups, avec son « bataillon. — Le général commandant Vannée revoit lutionnaire. Signe: Camille Duteil1.,»
Le colonel Trauers ajoute immédiatement:
« Nous ne tardâmes pas à rencontrer des femmes « qui pleuraient : elles venaient au-devant de nous pour « nous prier de ne pas avancer. Nous hââmes notre « marche.... »
Mais il ne nous apprend point ce qu'il advint de l'estafette. La lettre du 12 décembre adressée au Moniteur et que nous avons citée est plus explicite :
« Les troupes se trouvaient à peu de distance de la « ville lorsqu'elles aperçurent un homme qui, en les « voyant, partit au grand galop. Les ca^aliers s'élanc cent à sa poursuite, l'atteignent et reconnaissent en * lui une estafette qui allait annoncer aux insurgés « leur arrivée. Le prendre et le fusiller fut l'affaire c a'un instant2. »
1. Duteil et Aiambide furent les chefs influents du mouvement du Var. Arambide avait parcouru une à une toutes les communes. Il passa le Var après la défaite et se rendit en Espagne. On n'en a plus entendu parler. Camille Duteil élait rédacteur de la Voix du Peuple, de Marseille. Il se retira, après décembre, dans une petite vi le de la rivière de Gênes, puis partit pour la république Argentine où on lui offrait un commanden.ent dans l'année.
'2. Moniteur de 1851, p. 3113. Si les numéros des pages sont mal indiqués, chercher dans la table du Moniteur aux mots Aup$} Var, Lev aillant, Pastoureau.
Ëtait-ce là Ferdinand Martin? Gela est vraisemblable. M. le préfet qui marchait avec la troupe et montrait une énergie de soldat (rapport du colonel du 50e) était-il absent? Gela est possible. Et d'ailleurs M. le préfet, dans sa lettre, vous dit en toutes lettres qu'il était absent. Nous n'avons rien à répliquer. Dans tous les cas prendre cet homme qui partait au galop et le fusiller fut l'affaire d'un instant. L'afiaire d'un instant! Et où était alors la justice des conseils de guerre? Qui avait donné l'ordre de tuer cette estafette sans jugement et d'une façon si expéditive?
Voilà pour la première fusillade. Quant à la seconde, il faudrait, je le répète, une enquête. L'autorité seule -est coupable. Quelle autorité? On a fait exécuter deux fois Ferdinand Martin dit Bidouré. Qui, On? Quoi! nous ne le saurons ras! Comment! à cette question précise: — Qui a envoyé l'ordre de prendre Martin à Vhôpital et de le fusiller? personne ne répondra! Il n'y a pas vingt ans que ces choses se sont passées et déjà la nuit s'est faite! Non, non, cher monsieur Pelletan, et nous saurons tout, et cette campagne historique n'est point achevée. Puisque j'ai eu tort de mettre un nom à la place d'un pronom, qu'on le dise bien vite, qu'on le crie et qu'on l'imprime ce nom tant cherché et que tous les honnêtes gens demandent, avec vous, avec moi, à celte heure ! Et qu'il nous aide aussi, l'ex-préfet du Var, préfet par droit de conquête; qu'il parie, ce général Levaillant que votre lettre a dû troubler dans sa retraite. Tous ces souvenirs n'ont pas été vainement évoqués. Avant peu paraîtra un Mémoire sur cette af-
faire ; et M. Gustave Naquet prépare une histoire des événements de décembre dans le Yar.
Il faut la vérité entière. Les spectres appellent les spectres. Ce n'est pas la seule histoire de Martin que me racontent les lettres que j'ai citées ou que j'ai reçues, c'est l'histoire de tant de victimes qu'cm se raconte tout bas, — ou tout haut, — dans les chaumières du Yar, c'est l'exécution des prisonniers à L orgues que les habitants des villes voisines n'ont point pardonnée à ceux de Lorgues. Parlez-en là-bas, on vous dira: a Les habitants de Lorgues pouvaient les sauver! » « Nous ne le pouvions pas, » m'écrit un médecin dont le nom est populaire en son pays. L'exécution terrifia la ville, tant elle fut soudaine, si soudaine qu'on ne savait même point tous les noms des exécutés et qu'on dressait l'acte à l'état civil avec ces mots:
« Un inconnu a été fusillé par les gendarmes, aujourd'hui 11 décembre... »
« Dans quelques jours, disait alors M. Pastoureau, dans sa proclamation aux habitants du Yar (11 décembre, hôtel de la préfecture) l'action des lois aura
repris son libre cours. •
En attendant les lois, les soldats chargeaient leurs fusils. Pour juger comment ils en usaient avec leurs ennemis, voici comment ils ont traité un des leurs fait prisonnier par les insurgés.
Ceci se passe à Aups même:
« La troupe fit feu sur la maison occupée par les « insurgés et leurs prisonniers. M. Andéol de Laval, « voyant que ses amis allaient périr, a sauté par la « fenêtre, d'un second étage, pour dire à la troupe de « ne pas tirer, et il criait: Sauvez les prisonniers ! » « Mais les soldats, croyant que c'était un insurgé qui «criait: « Je me fais prisonnier, » répondaient: « Point de quartier ! » et quarante soldats ont fait feu « à deux pas de distance1. »
Je poursuivrais longtemps ces citations: «Au retour « de cette bataille d'Aups, m'écrit-on, les gendarmes « avaient la poignée de leurs sabres rouges de sang. « Je l'ai vu. »
Mais je m'arrête. Il me faudrait un volume, et c'est une lettre que je vous écris. Seulement, que voulezvous que je me sois tu, après avoir ]u le livre de M. Ténot? Que voulez-vous que je n'aie pas cru tout ce que l'on conte? En décembre, à Paris, enfant encore, n'aije pas vu de telles scènes? J'étais là, cette fois. Mais, en vérité, on m'eût dit que Martin Bidouré avait été fusillé quatre fois, que j'eusse répondu:
— C'est bien possible!
Le dernier mot de cette affaire, le mot que je répèle et que je répéterai longtemps est celui-ci: