LES HOMMES DU DEUX-DÉCEMBRE
Le maréchal Saint- Arnaud.
II m'est souvent venu a l'idée que l'histoire pouvait bien n'être qu'un roman mis en action. Terrible roman, et dont les péripéties souvent nous navrent en attendant que le dénoûment, — consolant peut-être, — nous soit connu. De ce roman inachevé, l'époque actuelle sera certainement un des plus étonnants chapitres. On avait dit depuis longtemps que le mot impossible n'était pas français; l'impossible, au temps où nous vivons, est devenu chose banale.
Il nous aura été donné de voir, spectacle assurément singulier, les personnages d'un monde qu'on pouvait croire chimérique s'jncarner en des individus parfaitement viables et qui sont entrés violemment, pour n'en plus sortir, dans le domaine de la réalité. La fiction
soudain a pris corps. Ce qu'avait rêvé le vasie et bouillant cerveau d'un Balzac, plus d'un, encore une fois, l'a mis en action, — on pourrait dire en actions, — et la Comédie humaine est devenue la tragédie historique.
C'est un fait absolu que les de Marsay, les Rasiignac et les Rubempré n'existaient point du temps de Balzac. C'est à peine s'il avait pu coudoyer dans la rue Philippe Bridaut et respirer l'odeur alcoolisée des vêtements du héros. Mais le TouiaDgeaules avait devinés, s'il ne les avait pas étudiés sur le vif. Il sentait bien qu'ils n'étaient pas loin. Lorsque le cadavre tombe, l'oiseau de proie se rapproche. Et tout s'écroulait déjà, se dissolvait au temps de Balzac, dans une société tourmentée; on marchait sur un terrain crevassé ou boueux, la route était ouverte aux chercheurs d'aventures, et l'impitoyable analyste avait déjà trouvé et partout montré le moteur géant de ce bas monde : Y appétit.
Les affamés allaient venir.
Romancier et historien, je vais donc me donner ca plaisir d'étudier, comme s'il s'agissait de personnages fantastiques, — Nucingen ou la Palferine, — les physionomies des hommes qui ont le plus marqué dans cette dernière période d'années. Physionomies diverses et pourtant marquées d'un coin uDiforme, le désir absolu de parvenir, une grande soif de jouissances et pardessus tout une faim canine. Encore un coup, de vrais héros de Balzac. La vérité, cette fois, a pastiché la chimère.
Lorsque parurent, il y a un peu plus de dix ans, les
Lettres du maréchal de Saint- Arnaud, ce fut parmi les lecteurs une grande surprise. On rencontrait, avec un étonnement profond, un écrivain véritable (M. Sainte- Beuve disait un Monluc) dans cet homme qu'on s'était avec raison habitué à considérer simplement comme un capitaine hardi et trop heureux en ses aventures. Le maréchal, d'ailleurs, était mort depuis peu, et la France, toujours grisée par l'audace, le revoyait, encore pâle et maigre, sur son cheval de bataille, affrontant les boulets de l'Aima. Il était piquant de gratter, comme on dit, le soldat, et de trouver, sous l'épiderme tanné de l'Africain, un homme, un homme d'une certaine franchise brusque, et qui se livrait volontiers dans le déshabillé d'une correspondance familière.
La réputation du vainqueur de l'Aima y gagna considérablement. Le public parut charmé de découvrir — ô l'étonnementj — qu'il y avait en lui un frère dévoué, un père attendri et un fils excellent. Ces pages d'histoire contemporaine et d'histoire agréable étaient au surplus les seules qu'on pût alors feuilleter tout à son aise, et le 2 décembre n'y figurait qu'à l'état latent. C'est à peine si, dans le courant de deux volumes, un billet assez court nous parlait d'une révolution de nuit « qui sauva le pays, » et ce que les historiens nouveaux nous ont fait connaître pour un coup d'État, M. Leroy de Saint-Arnaud, — prenant le singulier pour le pluriel, — l'appelait simplement «un terrible coup de feu1. *