‹ La débacleChapitre 39 sur 46 · M. OLLIVIER FAIT SES VISITES · texte numérisé non relu

M. OLLIVIER FAIT SES VISITES

Le ministère nouveau n'aura pas seulement inauguré sous un empereur ce qu'on veut bien appeler le régime parlementaire, il aura aus.si (c'est une justice à lui rendre) remis les dîners à l'ordre du jour. Ce que les hommes d'État de la seconde période césarienne ont absorbé, depuis leur avènement, de potages bisque et de poulardes macédoine me paraît déjà incalculable. Les journaux qui nous tiennent au courant des faits et gestes de ces personnages et nous vantent éloquemment leurs actions, depuis leurs coups d'État jusqu'à leurs coups de fourchettes, les reporters officieux tarissent leur encrier à nous énumérer les repas des ministres, secrétaires de ministres, conseil'ers d'État, préfets et sous-préfets nouveaux.

Les gens qui s'en tiennent aux apparences concluent

aussitôt, de ce déluge de dîners, que les tables autour .desquelles se tiennent les conseils des ministres sont chargées d'escalopes de barbue et de parfaits glacés, et que leurs excellences délibèrent au Champagne frappé. D'autres, volontiers narquois, ajoutent que ce qu'il y a de plus certain dans les capacités des membres du cabinet dit libéral, c'est la capacité de leur estomac.

Je chercherais peut-être la raison de ces invitations multiples, de ces réceptions et de ces indigestions, si je ne savais qu'il est de mode d'inaugurer toutes choses en France par des repas, je dis tout, depuis les expositions universelles jusqu'aux casinos de bains de mer.

On porte généralement, au dessert, quelques toasts à la prospérité de l'établissement.

J'imagine que M. Emile Ollivier aura bu à ce couronnement de l'édifice auquel il a si énergiquement collaboré. Car c'en est fait, c'est chose accomplie et l'édifice est couronné, comme les chevaux quand ils tombent.

Au surplus, M. Emile Ollivier ne se contente point, nous dit-on, de recevoir et de dîner en ville. Il fait aussi, ou il va faire tantôt des visites académiques. M. Ollivier collectionne les titres honorifiques comme d'autres les timbres-poste. L'uniforme le tente : habit brodé sur habit brodé. Il a déjà tâté du titre d'Excellence, il veut goûter aussi à celui d'immortel. Les palmes vertes de son ancien collègue M. Jules Favre empêchent ce ministre de dormir.

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Le voilà donc, ses deux volumes sous le bras, — car M. Ollivier a publié deux volumes, l'un parlé, l'autre écrit, — sonnant à la porte de M. Saint-Marc Girardin ou de M. Àutran.

M. Ollivier sollicite tout simplement la succession de Lamartine. Nommé rapporteur lors de la discussion sur la datation nationale à accorder au poëte des Méditations, M. Ollivier avait eu déjà le loisir et le bon goût de comparer Lamartine à un palmier orné d'un bracelet d'or. Il veut rééditer encore cette figure qui fit sourire et nous donner ce spectacle récréatif de l'auteur du 19 Janvier s'asseyant à la place occupée jadis par l'auteur de Graziella.

Assurément le vaudeville est dans la nature, absolument comme le drame. Encore faut-il qu'il soit représenté sur le théâtre qui convient à ce genre. M. Ollivier, se présentant à l'Académie, pousse la plaisanterie un peu trop loin.

Peut-être M. Ollivier tient-il absolument à se retrouver aussi, sous la coupole de l'Institut, avec M. Etienne Vacherot.

C'est en défendant M. Vacherot jadis que M. Ollivier (première manière) s'attira cette belle réprimande qui lui valut la grimace de la magistrature et le sourire des avocats.

Le livre poursuivi de M. Vacherot , la Démocratie, avait alors pour M. Ollivier, avocat, toutes les vertus.

Quantum mutatus!...

Aujourd'hui, M. Vacherot demande à faire entrer en France pour l'offrir à un ami, un exemplaire de ce livre prohibé. — Impossible. — L'homme qui introduirait un de ces volumss damnés, la Démocratie , serait poursuivi et cela sous le ministère de l'homme qui trouvait jadis ce travail si inoffensif.

Le roi de France ne se souvenait pas des injures du duc d'Orléans. A l'exemple de Louis XII, le ministre de la justice oublie noblement les plaidoiries de l'avocat à la cour impériale.

La vie est décidément amusante.

Mais c'e^t évidemment pour causer avec M. Vacherot ou M. Jules Favre que M. Ollivier veut entrer au Palais -Mazarin. Car je ne pense pas que ses travaux littéraires lui semblent mériter cet excès d'honneur.

Je. n'étonnerai personne en disant, je pense, que le 19 janvier n'est pas un chef-d'œuvre. Ce mémoire ne me parut guère remarquable, lorsqu'il vit le jour, que par l'innombrable quantité de je qui émaillaient ses pages peu divertissantes.

Le je fourmillait, \eje rayonnait, le je triomphait à chaque ligne et sur toute la ligne. C'était là un aimable modèle d'infatuation et (.Végotisme. On m'aconté que l'imprimerie Poupart-Davyl, aux abois, cherchait partout des J majuscule.- pour parvenir à imprimer tous les je qui commençaient les phrases.

Que si M. Ollivier est nommé académicien sur ce litre littéraire, j'en sais plus d'un qui sourira.

Mais M. Ollivier a livré au public un recueil encore, celui de ses discours, de ses premiers discours, des haraDgues qu'il prononçait, qu'il modulait au temps où combatia'ent les Cinq — aujourd'hui si terriblement fractionnés. Ne nous égayons pas à remettre sous les yeux du ministre les professions de foi du député. Le jeu vraiment serait trop facile. Ce n'est point comme homme politique, c'est comme littérateur que se présente ou doit se présenter M. Ollivier à l'Académie.

C'est de l'homme littéraire que je veux parler, et j'avoue que c'est la première fois qu'à propos de M. Ollivier, j'accouple ces deux mots : homme littéraire.

M. Ollivier, à coup sûr, est orateur. Il serait plutôt, pour dire le vrai, rhéteur et tourneur de périodes. L'idée, toujours grêle, flotte dans ses paroles sonores comme se débattrait un nain dans le costume d'un géant, co-tume de velours où le coton tient plus de place que la soie. Nul ne connaît mieux que lui l'art de parler longtemps sans rien dire. La banale éloquence des gens diserts, la poésie courante et les sentimentalités faciles, les courroux émdiés et les foudres qui ont déjà servi se mêlent agréablement et se coudoient dans ces discours aimables qu'on écoute avec le plaisir qu'on prendrait à prêter l'oreille à un joueur de flûte.

J'ai jugé M. Ollivier le jour où, parlant, on ne sait pourquoi, — simplement parce qu'il avait été le gendre de Listz qui jouait du piano — devant le cercueil de

Meyerbeer, il se laissa entraîner, par l'amour de l'effet théâtral et de la boursouflure, à dire le contraire exactement de ce que pensait ou sentait la foule.

Si jamais cérémonie funèbre fut imposante, ce fut celle-là. Le cercueil attendait dans cette gare immense du Nord, toute tendue de draperies noires, où sur des écussons brillaient, comme autant d'étoiles, les noms des chefs-d'œuvre du maître : Les Huguenots, Robert le Diable, Il Crociato, etc. Dans des lampes d'argent brûlaient et se courbaient sous le vent des flammes livides. Au fond de la gare, là-bas (comme une porte immense ouverte sur l'inconnu) , l'horizon, le grand air, la route que le convoi allait suivre et qui menait en Allemagne.

On se sentait vraiment ému.

Après M. Perrin, je crois, M. Ollivier prit la parole. Il était debout, dressant sa taille, assez haute, et trèssouple, décrivant; dans l'air de son bras agile des gestes élégants. M. Ollivier était alors populaire. Toute sa personne souriait. Il jeta au milieu du silence recueilli, sa note claire et, avec un léger accent marseillais :

«Quel spectacle, messieurs! quelle majesté 1 quelle fête que ce deuil 1 Réjouissons-nous... »

Il s'arrêta tout à coup et je vois encore le mouvement étonné qui courut dans cette foule stupéfaite.

— Réjouissons-nous I

Ce cri de joie poussé sur un cercueil fit s'entre-regarder tous les gens à la fois. Il me sembla que

M. Ollivier se rendit compte de la stupéfaction et, comme s'il n'eût cherché dans ce paradoxe funèbre qu'un effet oratoire, il ajouta gracieusement :

— Réjouissons-nous de voir la Fiance et l'Allemagne fraterniser devant ce mort 1

Ce sont ses paroles ou à peu près. Pour moi, j'étais bien persuadé que M. Ollivier ne voyait, comme il le disait, exactement qu'un sujet de joia dans ces funérailles et qu'il savait gré à Meyerbeer de lui fournir si amicalement en mourant l'occasion d'un discours en apparence très-ému et fort applaudi.

Ce deuil était pour M. Ollivier ce qu'un boulevardier en son patois appellerait une petite fête.

Orateurs, artistes, comedianti !

L'Académie nommera M. Ollivier si bon lui semble, mais elle a, je crois, mieux à faire et tout me porte à croire qu'elle choisira mieux.

Quoi qu'on en dise ou quoi qu'elle fasse, l'Académie a encore un peu de son prestige. Les Victor Hugo qui n'y siègent pas lui gardent de loin l'auréole que pourraient dédorer un peu les médiocrités qui y figurent.

Le public qui devient sceptique en bien des choses croit encore à l'Académie. Il ne faudrait pourtan pas meubler Tins ;i tut d'illustres inconnus et les votes du bout du pont devraient se retremper de temps à autre dans le suffrage universel. Certains noms sont désignés et criés par la foule.

S'obstiner à élire des historiens de salon ou des

poètes de coterie, c'est se condamner soi-même à disparaître.

Quatre fauteuils sont vides. Est-il si difficile de les bien placer?

M. Dumas fils veut, dit-on, entrer à l'Institut. Il y sera placé a son rang, à côté de M. Augier, et si jamais homme a eu ce qu'on appelle des titres académiques, c'est l'auteur de ces comédies soignées, pensées, singulièrement vivantes, si profondément modernes, étudiées, écrites d'un style où la précision remplace la couleur, mais vraiment personnel et aiguise. Avec la Dame aux Camélias et le Demi-Monde^ M. Damas fils a, ne l'oublions pas, créé le drame essentiellement contemporain et vrai : il a donné le signal, il a marqué la voie. Tout le théâtre actuel, bon ou méchant, dérive de lui. C'est la personnalité la plus nette de la scène française d'aujourd'hui.

Nommez Dumas fils.

M. Jules Janin vient de publier un volume nouveau. Le titre est audacieux : le Livre. E^t-il encore question de livres? Le journal, ce livre écrit du matin au soir et jeté au vent par livraison? quotidiennes, fait échec au volume. A peine prend-on le temps de déplier la feuille mouillée encore. Comment couperait-on les pages du livre ? On les coupe, quand le livre est signé Janin et surtout — je le dis bien vite, car j'adore les livres à la passion — quand ce livre parle dn Livre.

Il est impossible d'avoir plus d'érudition, de goût et

de charme à la fois. La légende et l'histoire du livre, depuis Étienue Dolet, que l'on brûle, jusqu'à Palm que Napoléon fusille, tout est conté avec cette grâce juvénile, heureuse, enflammée, éloquente et babillarde du maître. Il jase comme le moineau, il vole haut et droit, en plein ciel, comme l'alouette.

Et quelle honnêteté, et quelle virilité dans ces pages qui font toujours, s'an étant aux mûres et aux fleurs du chemin, l'école buissonnière I — Jules Janin nous aura donné le plus solide exemple de dignité littéraire, de résistance vraie, sans pose et sans méchante humeur. Au lendemain de Décembre, alors qu'on se taisait, il parlait comme Juvénal, après avoir fredonné comme Horace. Il écrivait V Interné, Tan passé, après avoir tracé quelque conte érudit, et je me rappelle avoir vu, en vente chez un libraire, un exemplaire de son livre sur Rachel avec cette dédicace : A mon ami... (le nom avait été effacé), -signé : Jules Janin, l'an huit de la servitude volontaire du peuple français.

Et que voulez-vous? Gela est brave. Mais on n'aime pas impunément les lettres, car les lettres aiment la liberté.

Nommez Jules Janin '.

Un homme d'un talent suprême , hors de pair, un grand écrivain , un grand penseur, un grand homme, Edgar Quinet, vient d'ajouter à ses œuvres une œuvre de maître la Création. C'est un chef-d'œuvre après

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