‹ La débacleChapitre 38 sur 46 · LES EXILÉS · texte numérisé non relu

LES EXILÉS

H y eut un moment dans la navrante histoire de ces dernières années où la conscience humaine, la dignité des nations et l'éternelle justice reçurent en même temps une atteinte profonde.

Issue du peuple, déclarée sacrée par un vote, envoyée à Paris par la France pour y faire des lois au nom de la République, une assemblée légalement constituée avait été dissoute et dispersée, violée, emprisonnée et fusillée un matin de décembre. La force et le parjure avaient banni la liberté et le droit: et ces deux exilés demandaient à d'autres cieux un peu d'air libre pour ne point mourir.

Alors une vie douloureuse avait commencé pour les représentants du peuple, pour les vaincus et pour les bannis. Ceux qui ne râlaient pas à Lambessa, dansles

bagnes d'Afrique, ceux qui ne tombaient pas a Cayenne, plus maltraités que des forçats, ceux qui avaient encore sous leurs pieds la terre d'Europe, allaient et venaient, cherchant un abri partout, et partout repoussés, ballottés comme des boules de sureau par le vent d'orage.

Ils fuyaient la patrie devenue prison et ils demandaient un asile au voisin, un foyer à l'étranger, un coin où se reposer et vivre. Ils s'installaient, arrangeant dans les chambres vides les débris delà vie d'autrefois : les portraits des morts, les livres d'habitude, l'encrier d'usage, les outils de travail, tout ce qui leur parlait du passé. Ils se disaient: là j'aurai la paix, l'oubli, la sécurité, le silence, et j'attendrai.

Puis ils cherchaient les moyens de gagner le pain de chaque jour. Qu'il est amer, dit l'exilé, le pain de l'étranger! Heureux encore ceux qui peuvent en sentir l'amertume] Ceux-là vivent du moins. Mais ce pain, tous ne l'ont pas. Il est dur à arracher au sort, il est rare, et les entrailles crieit.

On faisait de son m:eux, il est vrai. Celui-ci donnait des leçons, celui-là travaillait de ses mains; le professeur faisait connaître, applaudir et aimer l'âme de la France étouffée ; l'ouvrier popularisait l'industrie qui l'avait fait vivre. On s'entr'aidait, on s'encourageait les uns les autres. On se construisait comme une patrie dans le pays inconnu. On sentait le malheur se lasser et l'espoir renaître. Quand tout à coup, brusquement, un ordre venait, une parole ou un écrit: il fallait partir. On vous mandait auprès de l'autorité.

« Vous avez dix jours, deux jours, deux heures pour quitter le territoire ! » Quoi! partir? Quoi! fuir encore? Le pied de la police se posant sur le foyer reconstruit, l'éteignait et dispersait les tisons et la cendre. Et pourquoi?

Parce que l'ex-président de la République devenu empereur avait peur de ces vaincus dont la seule force était la conscience.

L'abnégation, la dignité, le courage, le sacrifice, toutes ces plaies (si peu contagieuses pourtant) aux portes de la France nouvelle, c'était dangereux ! Allons, les proscrits, bouclez vos malles : la Belgique vous est fermée, Genève vous est interdit, l'Italie vous est défendue.

— Où irons-nous? Où pouvons-nous trouver le refuge?

— Allez où vous voudrez! L'arbre de la liberté est abattu. Est-ce qu'on s'inquiète des feuilles que lèvent disperse, lorsque le tronc gît à terre1?

Alors il leur restait, aux exilés, les brouillards c'a l'Angleterre, et, dans cette atmosphère de houiile où leurs poumons ne respiraient pas à l'aise, au moins ils avaient le sommeil tranquille et ne connaissaient point le cauchemar. Et, si la main de l'autoiité française (assez redoutée alors) s'était fait sentir jusqu'à Londres, les proscrits seraient partis, confiants, pour l'A-

1. Lire à ce propos le beau, l'éloquent livre, souvent déchirant, de Mme Edgar Ouinet, les Mémoires d'exil. On en sort raffermi et rafraîchi comme d'une escalade aux Alpes.

mérique. La jeune et vaste république offrait à tous l'étendue de ses terres libres. Elle n'a rien à craindre, la liberté, au pays de Washington.

Ce n'en était pas moins un attristant spectacle qre celui de ces petits peuples chassant comme des pestiférés, les Schœlcher, les Arago, les Charras, les vaincus de Louis-Napoléon Bonaparte. Songez: le nouvel empereur pouvait se fâcher. La poigne de «es préfets et de ses généraux avait alors tout son prestige. Les Morny qui conçoivent, les Saint-Arnaud qui exécutent, les condottieri du coup de main, vivaient encore. Derrière eux, baïonnettes en avant, marchait l'armée française.

Les petits peuples alors courbaient la tête et envoyaient aux exilés un ordre de départ.

Ce sera la page sombre deleurhistoire. A Louis XIV, arrogant de son despotisme énorme, les Provinces- Unies, qui abritaient à Amsterdam, à Rotterdam, à La Haye, la libre pensée française, avaient répondu, il y a deux cents ans, par la guerre. Nos voisins eurent peur, il y a vingt ans, de cet empire qui lf ur semblait d'autant plus hargueux qu'il se définissait lui-même: Y empire c'est la paix.

Grands ou petits par l'étendue du territoire, les peuples ne hont jamais grands, dans le sens moral du mot, que lorsqu'ils donnent asile au droit méconnu, appui à la liberté trahie, secours à la justice opprimée.

Quel étonnement ! Il y a eu dans le monde, un peuple, peuple généreux, hospitalier, qui s'était fait jadis le champion de toutes les causes. Il était énergique et

vaillant, il ressemblait à quelque paladin des temps héroïques. Ridicule parfois comme don Quichotte dans son dévouement pour le faible et le bafoué, — mais est-on jamais ridicule quand on est martyr? — il était comme lui sublime par son entêtement dans le sacrifice. Peuple admirable, peuple de joyeux héros, dans toutes les victoires du droit, on retrouverait du sang de tes veines!

Il y en a à Cracovie, sur le linceul de la Pologne, il y en a à New-India, dans le berceau de l'Amérique. Ce peuple aimait à se dévouer et quand il avait aidé, de son chevaleresque courage, les opprimés qu'il rendait vainqueurs, il les aidait encore de son hospitalité et de son or, si le sort les avait fait vaincus.

Comme on l'aimait, comme on l'admirait, comme on l'enviait, ce peuple-là!

Son nom était beau. Il s'appelait la France.

Ses mœurs ont changé.

Après avoir demandé aux autres de tenir à distance les proscrits, la France ordonne aux proscrits réfugiés chez elle de n'y pas séjourner plus longtemps.

Elle tremble, dirait-on, devant ces vaincus dont la défaite a brisé les armes. Elle qui forgeait des idées pour le monde autrefois, elle recule devant les idées que lui apportent les citoyens des autres peuples.

On n'a pas assez songé à cela : après avoir été la grande nourricière des idées d'affranchissement, après en avoir été la mère, la France s'en fait la marâtre. Elle accueillait, elle repousse. Elle dit à l'Allemand:

Retire-toi ! Elle dit à l'Espagnol: Va-t'en ! Un homme s'établit ici, chez nous, chez ce peuple qui a fait 89, 92, 93, il est commerçant. Il travaille. Il s'appelle Kauffmann. Dans une réunion publique, sur un sujet de politique, il émet une idée, il dit un mot, il donne, comme tout être humain a le droit de le faire, son vote.

« A la frontière!

— Mais j'ai ma maison chez vous, j'y ai mon travail, j'y ai ma vie!

• — On vous chasse; partez! »

Des députés aux Cortès espagnoles, républicains coupables d'avoir défendu, à la tête de leurs électeurs républicains, la République ibérique contre des gouvernants de rencontre et des généraux de parade, des députés, proscrits condamnés à mort, cherchent chez nous un refuge. Ils ont leur foi, ils ont leur conviction, ils font leur devoir. Un jour, leurs lèvres laissent échapper le mot de leur cœur. C'est trop. Coupables au delà des monts, coupables en deçà. Il n'y a plus de Pyrénées. Les exilés de Serrano seront aussi les exilés de la police impériale. Quittez la France, don Pabio y Angulo, vous et vos amis; la France n'accueille plus que les reines qui portent dans leur sac de nuit les diamants de la couronne que le peuple leur a arrachée du front1.

Oui, cette France qui, voilà soixante-dix-se^t anF,

1. Cet article est redevenu d'actualité quatre mois après l'expulsion des députes espagnols, — au mois de mai dernier, lorsqu'on a chassé de Fiance le sympathique et le courageux patriote Henri Cernuschi, l'héroïque défenseur de Rome.

déclarait la guerre aux rois et la paix aux peuples, cette France qui, dans son dévouement à la cause humaine, proclamait, à l'heure de l'affranchissement, non les droits du Français, mais les droits de l'homme, cette France qui, dans sa Convention nationale, dans son gouvernement, dans son cœur même, accueillait à la fois tous les citoyens du monde, déléguait ses pouvoirs -à un Pru-sien comme Anacharsis Clootz, acclamait un Américain comme Thomas Payne, envoyait des lettres de naturalisation à Schiller, cette France, qui, il n'y a pas quarante ans encore, se précipitait, bras ouverts, du côté des Polonais vaincus, poussés chez cous par la défaite et la misère, cette France, d'où Henri Heine regardait en riant et sans crainte, l'aigle féroce de Prusse, cette France qui a eu une tombe pour Ludwig Bœrne et un coin de terre pour Manin, cette France vers qui se tournait instinctivement tout ce qu'il y avait d'opprimés au monde, maintenant n'a plus que des hôtels devenus bazars pour les étrangers qui payent, des théâtres à opérettes et à nudités pour les blasés qui bâillent : — elle n'a plus un foyer assuré pour le malheureux qui souffre.

Et pendant que les députés qui ont donné leur vie à la cause de ce peuple espagool — trahi mais invincible dans sa foi robuste — partent et vont demander refuge à la petite république suisse, Isabelle de Bourbon baise les nouvelles mariées du noble faubourg Saint-Germain sur les joues, leur distribue des amulettes bénies par le Saint-Père et reçoit du papier tim-

bré qui assigne sa très-catholique majesté à comparoir devant des juges.

I/antiihèse est ironique, mais elle ne me déplaît pas.

Ici, la royauté finit par le rire et la mascarade. Là, la République se retrempe dans une persécution nouvelle.

Tout est logique, et tout est bien.

Et si vous parlez à ceux qui vous écoutent, vous, mon cher et ardent Emilio Gastelar, qui reprenez à la tribune la campagne républicaine interrompue par les proscriptions et l'état de siège, dites-leur bien, dites à ceux du club Anton Martin, aux patriotes que je voyais, il y a six mois, prêts à donner leur vie pour la cause (mais ne sonl-ils pas morts et les rues de votre riante Cadix, les places de Séville et les pavés de Barcelone ne sont-ils pas rouges de sang?) dites-leur, dites à ceux qui ont survécu et qui ont gardé, un peu plus troué mais toujours haut tenu, leur drapeau, dites-leur que la France stupéfaite regarde ces choses -et se demande si ces choses arrivent.

Dites-leur que la flamme paraît éteinte dans le pays d'Etienne Marcel, de Diderot, de Camille et de Danton , mais qu'elle se ranime et grandit dans les profondeurs.

Dites-leur que les proscrits de la police sont les hôtes de la nation; dites-leur que la France aime et plaint l'Espagne et que le peuple accompagne de ses vœux, en leur souhaitant le triomphe, ceux que l'empire chasse de ce Paris des volontaires de l'an II, devenu le Paris des petits crevés et des filles.

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