VICTOR NOIR
Nous pouvons aujourd'hui, peut-être, songer, avec plus de calme, en faisant taire notre légitime indignation , à ce meurtre épouvantable qui a soulevé, après l'avoir stupéfaite et navrée, cette ville de plaisir et de travail, ce grand Paris qu'on disait distrait, qu'on croyait de nouveau endormi et qui se lève frémissant devant ce cadavre, demandant de ses millions de voix justice, et justice entière.
Ce crime, qui abat et supprime un être plein de santé, dans toute sa force et l'expansion de son bonheur, aura du moins permis aux gens de se compter. A l'émotion éprouvée en présence d'un tel attentat, on aura pu reconnaître jusqu'où peut aller la décision chez les uns, l'affaissement moral chez les autres.
Ceux qui n'ont point frémi, ceux qui ne se sor.l
point sentis atteints eux-mêmes, dans l'honnêteté de leur être moral plus encore que dans la sécurité de leur existence, par le revolver de ce prince foudroyant un citoyen, ceux-là son rares — mais il en est.
Parmi tous ces journaux (je les ai lus et relus), que dévorait la foule hier et avant-hier, bien peu ont osé remonter ce courant de fureur qui entraînait les consciences révoltées, mais il s'est trouvé cependant des journalistes pour traiter cette page douloureuse d'histoire sur le ton badin de la chronique et pour ne voir qu'un événement dans ce qui était un assassinat , une lutte dans ce qui était un crime.
Je ne suis pas de ceux qui disent : Ce n'est rien, C'est une femme qai se noie.
Ces journalistes-là n'imitent point le bon La Fontaine. Ils diraient volontiers, tout net :
Ce n'est rien, c'est un homme qu'on vient de tuer.
Je ne sais rien, lorsque la nature vous a fabriqué de telle sorte que toute injustice vous irrite, que toute iniquité vous révolte, que toute infamie vous indigne, je ne sais rien qui vous fasse passer plus vite de la colère à l'amertume que le spectacle de ces gens paisibles, amis du bon sens et du coin du feu, qui se mettent aux fenêtres pour voir éclater tout orage et se contentent de dire : Tiens, il pleut — quand il pleut du sang.
Parmi les gens de ce tempérament heureux, voici — je le regrette — que je rencontre M. Edmond About.
A l'heure où deux cent mille personnes escortent le cadavre d'un pauvre enfant mort, M. About chante les gloires du second empire et célèbre victorieusement la fin finale de l'hydre de l'anarchie dans le journal le Soir, Il compare Napoléon III à Charles-Quint, qui abdique, absolument comme M. de Forcade la Roquette le comparait à Marc-Aurèle, qui eût réclamé, et, comme un député l'autre jour, dans la salle des Pas-perdus, le comparait à Brutus.
Brutus a livré ses fils : l'empereur laisse arrêter son cousin. Comparaison parfaite. Vive l'empereur!
M. About s'est un jour vanté d'avoir été aimé par David, le grand David (d'Angers), comme un fils : « Il m'embrassait à son lit de mort, et je garde un « médaillon de Rouget de l'Isle, où il a écrit mon nom c de la main gauche lorsqu'il était paralysé du côté « droit. » Que dirait-il aujourd'hui, le sculpteur républicain, s'il entendait célébrer ainsi ce Charles-Quint nouveau, et M. Emile Ollivier, ce Ximenès en lunettes?
Mais M. About n'est pas gourmand en fait de liberté. Une tranche lui suffit. Il avait faim, parait-il, depuis assez longtemps. Il est comme M. Sarcey qui ne voit pas dans toute l'affaire Noir de quoi fouetter un chat, encore moins de quoi s'en prendre à ceux qu'il appelle déjà d'augustes personnages. Le mot y est, M. Sarcey, vous l'avez écrit. Augustes, adjectif, en toutes lettres.
Il fendrait pourtant bien se figurer que si M. Pierre Bonaparte n'eût point porté ce titre de Bonaparte
dont il était si fier qu'il écrivait sérieusement que la France avait été bien heureuse de se faire connaître dans le monde par Napoléon, — il faudrait se figurer qu'il n'eût certes pas, lui, simple citoyen, osé recevoir deux témoins avec un revolver tout armé dans sa poche.
Mais le prince n'ignorait pas qu'un sien parent venait de cravacher sans plus d'affaire un honnête homme qui avait le malheur de n'être pas prince ; avait-on donné suite aux plaintes de M. Comté ? Certes non. M. Pierre Bonaparte était donc fondé à croire qu'il pouvait trouer la poitrine à ces charognes de républicains et leur mettre les tripes au soleil sans qu'on lui mît la main sur l'épaule. Il raisonnait, ce bon prince, comme tous les princes raisonnent : sans la conscience publique, sans la foule, sans le peuple^ sans ce généreux monsieur tout le monde qui avait plus d'esprit que Voltaire et qui, mon cher Sarcey, a plus de sensibilité que vous.
On a prévu qu'on ne badine pas plus avec la haine qu'avec l'amour, et le meurtrier est sous les verrous. Je sais qu'il y reçoit ses amis, qu'il y parle de V événement, qu'il y soupe, mais il n'y a pas encore donné de soirée dansante, et nous n'avons pas à insister.
Il n'en est pas moins vrai que ce Corse a pris ses armes pour recevoir des témoins, à Paris, comme il avait jeté son épée et quitté son poste à Zaatcha, simplement parce qu'il se croyait, de par son titre, audessus de ces menus détails de la vie des princes. Et
où en serait-on si l'on ne pouvait braver un ministre de la guerre comme M. d'Hautpoul et même un ministre de la justice comme M. Ollivier lorsqu'on s'appelle Pierre-Napoléon Bonaparte?
Les chroniques italiennes du bon vieux temps nous content bien d'autres anecdotes sur la vie des Florentins d'où descendent ses ancêtres.
Homicide, dit l'Officiel en parlant [du tir au pistolet du 10 janvier. Douloureux événement, disait M. le garde des sceaux. Le vrai mot, le mot princier, est peccadille.
C'est le mot dont , pour un peu , se serviraient les journaux officieux qui, dans cette affaire, il faut le reconnaître, ne se sont pas précisément couverts de gloire. Quant au Pays, volontiers appellerait-il la chose , exécution.
Le Pays est tellement odieux qu'il en est comique. 11 ne voit en tout ceci qu'un guet-apens contre Pierre Bonaparte. Assurément Victor Noir était allé tout droit à Auteuil pour égorger le prince. Mais ce malheureux Noir, on le sait, n'était armé que de ses gants.
Le Pays insinuera demain que ces gants étaient empoisonnés comma ceux que Catherine de Médicis (autre Italienne) fit respirer à Jeanne d'Albret, et que Noir voulait intoxiquer le prince en le souffletant.
Je ne raille point : je m'attends à tout d'aussi ingénieux esprits.
Toujours est-il que cet honnête et vaillant travail-
33 j LA DÉBÂCLE.
leur, ce jeune homme qui touchait au bonheur, qui achetait, pour s'instruire, des livres, des dictionnaires, ce pauvre et brave enfant est mort — et mort assassine'.
La balle de ce Bonaparte ne pouvait d'ailleurs mieux frapper pour léguer à l'avenir une figure de victime et plus pure et plus sympathique.
Celui-là n'avait point de haine, il n'avait que des espoirs. Celui-là, tout rayonnant de sa santé joyeuse, arrivait, tendant ses larges mains franches, dévouées, et, le sourire aux lèvres, jetant au vent les fusées de son esprit sain, sans fiel. Il était bon comme le bon pain, cet être taillé pour vivre cent ans, il poussait jusqu'à la témérité sa bravoure d'enfant de Paris. Il était de la race de ceux qui, devant les fusils braqués, d 'couvrent leur poitrine et, bravant la mort, tête haute, disent à la force :
e Tirez ! »
II a été frappé où il fallait — au cœur, à ce jeune cœur vaillant, loyal, qui battait gaiement pour les justes causes.
Le brave garçon avait, dans son logis, une photographie de ce tableau de Picchio qui représente Baudin, debout sur la barricade, et prêt à mourir. Je me rappe'le qu'il y a deux ans, lorsque nous allâmes, dans le cimetière Montmartre, chercher, parmi les lombes, la pierre alors verdie de mousse où se lisait ce nom : Baudin, un des premiers visages que j'aperçus en arrivant, fut celui de Victor noir.
Le front haut, il marchait à grands pas, bravant du regard les sergents de ville qui l'épiaient et portant, autour de chacun de ses bras, enroulées, douze ou quinze couronnes d'immortelles.
Il rayonnait. Il était tout fier d'apporter à la face de la police, ces fleurs funèbres à ce martyr.
Quelques instants après, Victor Noir était arrêté auprès de la tombe de Godefroy Gavaignac.
Il ne se doutait pas alors que, lui aussi, aurait un jour, comme le fier journaliste, sa tombe et sa figure de bronze. Il ne se doutait pas que son nom, ce nom vibrant comme un coup de clairon, Victor Noir, prendrait place à côté de ces noms de victimes, tombées pour la démocratie. Il ne demandait à la vie que l'air libre, le temps, l'espace, le frissonnement joyeux d'un vent de liberté. Et aimer, et être aimé, et tenir bravement et honnêtement cette plume qu'il avait ramassée à l'aventure, plume de passereau jaseur qui ne tenait pas à être une plume d'aigle.
Eh bien ! de cet enfant sans haine, le meurtrier a fait un martyr. De cette humble et heureuse vie, qui tout a l'heure allait être plus heureuse encore, Pierre Bonaparte a fait une légende. Victor Noir entre dans l'histoire. : il n'en sortira plus. A côté du spectre du duc d'Enphien et du spectre de Baudin, il y a celui-ci, il y a cette tête livide de jeune homme, qui surgit du suaire, le col et la poitrine nus, avec ce trou noir, béant, sinistre, par où la vie s'est envolée.
Et le sort, qui choisit ses élus, a bien frappé, pour
éternellement raviver le courroux et la pilié des foules. Pas une tache dans cette existence d'enfant du peuple qui avait commencé par la lutte, par le besoin, par la misère ; pas une faiblesse dans ces heures de combat contre le sort, pas une défaillance. La statue que cette atroce mort lui dresse est pure et belle, belle comme ce corps de vingt ans que la terre a repris, pure comme cette âme ardente, vierge de haine et de méchanceté.
Qu'il a bien fait, le pauvre Victor Noir, de vivre en enfant prodigue de son sang et en homme sûr de sa conscience ! Qu'il a bien fait, dans son existence, si pleine de chocs, de labeurs, — et si courte, — qu'il a bien fait de ne point donner prise à la médisance, afin de forcer la calomnie à se taire sur son cercueil!
Supposez dans cette vie heurtée, mais droite et fière, un seul écart, une seule faute, comme cette heure d'aveuglement retomberait aujourd'hui de tout son poids sur sa jeune et pauvre mémoire !
Gomme ils le déchiqueteraient ce cadavre, cbux qui prennent le parti du meurtrier contre la victime, comme ils ont toujours pris, en tout temps, le parti du bourreau!
Gomme ils seraient heureux de frapper à la joue ce corps glacé!
Comme ils jouiraient d'opposer à l'opinion publique révoltée le souvenir d'une erreur, l'écho d'une parole mauvaise !
C'est qu'ils sont là, affolés devant ce peuple qui se lève, calme dans sa force, résolu dans son droit, et
qu'ils se troublent, ces thuriféraires du meurtre, ces apôtres du revolver I N'ayant rien à répondre, ils raillent; ils disent : « Après tout, cet enfant de vingt ans en avait vingtdeux. A vingt et un ans on est majeur et l'on peut mourir ■ 1 »
Certes, on peut être tué ainsi à tout âge. On l'a bien vu.
Mais on laisse après soi, — comme ces enfants dont la mort a fait des héros, Barra, Yiala, — quelque chose de plus terrible que les chassepots, de plus puissant que le pouvoir, quelque chose qui reste dans les mémoires et entre dans les consciences comme l'air respirable entre dans les poumons, quelque chose d'irrésistible et d'entraînant, et quoi ? rien en apparence, tout en réalité : un cri de ralliement, un nom, un souvenir.
1. Cela a été écrit. — Le présent article rend bien, ce me semble, Témotion parisienne au lendemain de li mort de Victor Noir. On nous eût quelque peu étonnés alors si l'on nous eût dit que Pierre Bonaparte serait jugé — et acquitté.