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LES ASSEMBLÉES ENTAMÉES

Il n'est pas mauvais, lorsque l'occasion s'en présente, de feuilleter un peu l'histoire.

Elle n'est, cette histoire, qu'un perpétuel recommencement.

Le 12 avril 1793, un vendredi, le Girondin Guadet montant à la tribune de la Convention nationale lisait, — comme M. Nogent Saint-Laurens, l'autre jour scandait l'article de Rochefort dans la Marseillaise, — une adresse de la société des Amis de la Liberté de Paris à leurs frèreg des départements.

L'adresse était un appel aux armes. Elle disait, dans le style énergique et grandiloque du temps : « Voici l'heure terrible où les défenseurs de la patrie doivent vaincre ou s'ensevelir sous les décombres de la République. »

Elle parlait aussi des trahisons dont la France était menacée, elle dénonçait, parmi les traînes, des gens qui siégeaient « dans le Sénat. »

L'adresse, disait Valazé, appuyant Guadet, était signée Marat, et tout aussitôt, dans cette Convention nommée par la France, des voix tumultueuses s'élevaient demandant violemment, impérieusement, furieusement, un décret d'acccusation contre Marat, député de Paris.

Au milieu des applaudissements partis des tribunes publiques, sous la quadruple salve des bravos du peuple, Marat s'élance alors à la tribune et, tandis que l'Assemblée irritée, répète et vocifère: A VAbbayel A V Abbaye \ il promène sur cette foule soulevée son regard terrible et plein de feu.

Ils ne comprenaient pas, les conventionnels aveugles, que cet accusé devenait soudain aux yeux du peuple, le justicier et le martyr. Ils ne comprenaient pas qu'en jetant Marat au tribunal révolutionnaire, ils faisaient, les imprudents, le procès à la révolution même et que les foules allaient se sentir attirées vers le tribun, non plus seulement par l'admiration entêtée, mais par ce sentiment plus puissant et plus noble, la pitié.

Ils ne comprenaient pas surtout que la représentation nationale doit être au-dessus des accusations et des coups de main, des décrets et des coups d'Etat, et quand Danton leur parla ils laissèrent parler Danton sans comprendre la grande vérité de ses paroles:

« Marat, disait Danton, n'est-il donc point représentant du peuple et ne vous souvenez-vous plus de ce grand principe que vous ne devez pas entamer la Convention? »

Il avait dit le mot, la Convention allait être entamée. Tandis qu'avec une violence inconcevable Boyer- Fonfrède demandait avec indignation qu'on bannît du Sénat « ce génie malfaisant, cet artisan de crimes, » Danton demeurait dans la sphère superbe de la justice mettant au-dessus des passions le caractère sacré du vote national, et demandant que l'Assemblée se respectât elle-même en respectant chacun de ses membres.

On n'écouta point Danton.

Deux jours après, Robespierre, à la tribune, essayait aussi de combattre cet acte d'accusation que voulait voter la Convention avec tant de hâte.

On n'écouta point Robespierre.

Deux cent vingt-sept voix contre cent quatre-vingtdouze décrétèrent d'accusation, sous les murmures de la foule, Jean-Paul Marat, représentant du peuple.

Les Girondins, les Feuillants, les gens timides du Marais durent ce soir-là se sentir en j oie . Le j aune visage de l'ami dupeuplene reparaîtrait plus comme un spectre dans cette assemblée. On était débarrassé de ce collègue gênant. On n'avait plus à s'inquiéter de ce boute-feu et de ce démoniaque. Ils croyaient l'avoir abattu : ils n'avaient fait que le grand "r.

Dix jours après, acquitté par le tribunal extraordi-

naire, Marat rentrait à la Convention, porté sur les épaules d'une foule, son front bilieux couronné de lauriers, escorté de commissaires municipaux et de citoyens dont les cris glaçaient sur leurs bancs les représentants qui voyaient un triomphateur dans cet accusé: Vive la République ! vive la nation ! vive Marat ! vive l'ami du peuple 1

J'ai vu à Lille un superbe tableau de Boilly, toile exposée depuis peu d'années et qui représente Marat porté en triomphe . Le peuple est ivre, le tribun rayonne. 11 a dans le regard comme une assurance et une fièvre nouvelles. Antée a touché la terre de la prison: il s'est redressé plus fort.

Il rentrait, ce Marat, à la Convention nationale, plus menaçant et plus résolu. Il y rentrait avec un regain de popularité, une auréole nouvelle de persécution. Les chapeaux s'agitaient en signe d'allégresse, les bonnets rouges volaient en l'air. Pâles, ceux qui avaient envoyé à l'Abbaye Marat baissaient maintenant la tête , et l'homme qui présidait la Convention à cette heure, et qui assistait à cette ovation, était Lasource, un de ceux qui avaient formulé les accusations les plus violentes contre le député dont on avait voulu briser la plume.

Marat rentrait à la Convention, mais la Convention, selon la parole de Danton, n'en était pas moins entamée.

L'exemple terrible, inutile, illégal, avait été donné et donné par qui ? Par ces Girondins qui devaient bien-

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tôt, trop tôt, à leur tour entendre l'accusation gronder sur leurs têtes.

Des cœurs si droits, des cerveaux si puissants, une telle floraison de talent et de jeunesse, tout allait être suspecté, accusé, condamné, fauché ! Et pourquoi?

Parce qu'ils avaient, les imprudents et les fous, ouvert eux-mêmes la poite à l'accusation; parce qu'ils avaient les premiers violé la représentation inviolable : ; parce qu'ils avaient touché à la loi, frappé ou voulu frapper un des leurs.

Un premier pas fait dans la voie douteuse, par colère, par terreur, par violence ou par aveuglemeDt et tout est perdu.

C'est Marat qu'on frappe le premier, Ce sont les Girondins qui suivront Marat : c'est Guadet, c'est Yergniaud, c'est Gondorcet, c'est Gensonné, c'est Barbaroux. Après la Gironde, la Commune. Après Valazé, Anacharsis Clootz. Le Marais, la plaine, l'éternelle majorité qui tremble et condamne, a pris l'habitude des votes d'accusation. Tout à l'heure Saint-Just lui demandera la tête de Danton et de Camille Desmoulins comme Guadet lui a demandé jadis la liberté de Àlarat. La majorité livrera la tête de Danton et celle de Camille. Elle livrera Phélippeaux, elle livrera Hérault à Robespierre et à Saint-Just pour livrer ensuite Robespierre et Saint-Just à Tallien et à Barrère. Ah ! majorité stupide, majorité peureuse!

— Il nous faut Billaud-Varennes!

— Bien, dit la majorité, Billaud-Varennes sera déporté.

— Il nous faut Collot d'Herbois.

— Voici Collot d'Herbois.

— Pache, qui nourrit Paris, qui organisa les ar mées.

— Prenez Pache. Vous en faut-il encore?

— Oui, il nous faut Romme, il nous faut Goujon, il nous faut Soubrany, il nous faut les derniers de la Montagne.

— Comment donc ! A l'échafaud tous ceux-là! Vous en faut-il toujours ?

Eh! majorité avide, cherche des hommes maintenant dans ton sein. Il n'en est plus. Et, sur le seuil de ton assemblée, il me semble entendre déjà le bruit de la crosse des grenadiers de Saint-Gloud et le son des talons des bottes de Bonaparte K

La Convention nationale s'était décapitée elle-même, elle avait donné le signal de ces tueries le jour où elle avait décrété Marat d'accusation.

Le 3 mars 1823, la Chambre des députés discutait violemment, avec cette fièvre de haine qui distingue les esprits modérés, — ces enragés de modérés, — l'expulsion d'un de ses membres coupable d'avoir dit, à propos de la guerre d'Espagne qu'on allait entrepren-

1. Sur cet attentat du 18 ou plutôt du 19 brumaire, lire le livre excellent de M. Paschal Grousset, les Origines d'une dynastie : le Coup d'État de Brumaire. On y trouve, outre l'histoire de ce triste épisode, u;. curieux et pittoresque tableau de la Corse, tracé par un écrivain qui sait voir et qui sait dire ce qu'il a vu.

dre, que l'entrée des Français dans la Péninsule pouvait faire tomber la tête de Ferdinand VII prisonnier, comme l'invasion étrangère avait fait tomber la tête de Louis XVI.

Celui-là s'appelait Manuel.

— Vous puisez vos discours a la même source que les montagnards de 1793, avait dit le 27 avril, M. de Labourdonnais.

Le 3 mars, M. de Labourdonnais lui-même, au nom de la commission nommée tout exprès pour examiner sa proposition, demandait que Manuel ne fît plus partie de la Chambre.

En vain M. de Saint-Aulaire et Royer-Gollard protestent contre le coup d'État qu'on réclame. L'Assemblée est décidée. Elle est de celles qui n'ont de résolution que pour commettre des sottises.

Manuel ne se défend pas.

— «Je déclare, dit-il, que je ne reconnais à personne ici le droit de m'accuser ni de méjuger. Arrivé dans cette chambre par la volonté de ceux qui avaient le droit de m'y envoyer, je ne dois pas en sortir par la volonté de ceux qui n'ont pas le droit de m'en exclure. Et si cette résolution doit appeler sur ma tête de plus graves dangers, je me dis que le champ de la liberté a été quelquefois fécondé par un sang généreux! »

A sept heures et demie du soir, après le débat, le président M. Ravez, prononça, selon le vœu de l'assemblée, l'exclusion de Manuel.

Le lendemain Manuel, décidé à ne céder qu'à la

force, se faisait arracher de son banc et sortait accompagné de tous les députés de la gauche.

Les députés de la Restauration avaient tué à jamais la royauté des Bourbons en chassant ainsi Jacques-Antoine Manuel.

Manuel était mort depuis trois ans lorsque reparaissait sur les barricades de Juillet, le drapeau tricolore. Mais dans les rangs du peuple son souvenir combattait et son nom glorieux servait de mot de ralliement.

Le 23 août 1848, pendant la séance de l'Assemblée constituante, M. Armand Marrast président, donna (comme l'autre jour, M. Schneider) lecture d'une lettre de M. le procureur général Carné, qui demandait à l'Assemblée le droit de poursuivre les représentants du peuple Louis Blanc et Gaussidière.

Louis Bianc était coupable d'avoir arrêté, contenu le peuple au 15 mai.

Gaussidière était coupable d'avoir rassuré les bourgeois et fait de l'ordre avec du désordre.

Le 2 juin, M. Jules Favre avait déjà lu un rapport concluant à des poursuites contre Louis Blanc, rapport combattu par Mathieu (de la Drôme) et Théodore Bac.

Le 3 août M. Quentin-Bauchard , dans son rapport au nom de la commission d'enquête, avait attaqué perfidement Ledru-Rollin, Louis Blanc et Gaussidière.

Mais jusqu'alors l'attaque a été vaine. Elle devait

être décisive et victorieuse dans cette navrante, dans cette douloureuse, dans cette fatale séance de nuit où 504 voix contre 252 autorisèrent les poursuites contre Louis Blanc, et 477 voix contre 268 autorisèrent les poursuites contre Gaussidière.

Vainement Laurent (de l'Ardèche), Bac, Flocon, intrépidement démontrèrent que cet acte judiciaire cachait hypocritement un ostracisme politique.

La majorité a^ait eu peur. La majorité tenait à se venger de son effroi.

ir, Louis Banc, qui, en voiture, avait gagné Saint-Denis où il devait (évitant ainsi la gare de Paris) prendre un billet pour Londres, Louis Blanc proscrit, remit à Fé'ix Pyat qui l'accompagnait, une lettre pour les journaux — une réponse à tant de mensonges.

Au moment du départ, dans l'embrassement suprême, Félix Pyat lui dit, tout ému :

— Adieu, Louis Blanc, mais adieu pour peu de temps. Vous ouvrez la marche : tous les républicains suivront. VouIfz-vous que je vous dise? Nous irons vous retrouver là-bas, tous> tous, tous !

Félix Pyat avait raison. Le coup d'État était fait dès cette séance nocturne et M. Quentin-Bauchart dut se repentir de son i apport trop fameux lorsqu'il signa d'une main colère, sa protestation contre Louis Bonaparte, en décembre 1851.

Mai- uod , M. Quentin Bauchart ne se repentait point. Il entrevoyait déjà, dans une persj ect;v^ heureuse et satisfaite, tout en protestant pour la forme contre l'at-

tentât qui le poussait dehors par les épaules, il entrevoyait, ravi et gourmand, son uniforme de sénateur.

Malheur aux assemblées qui s'entament et se décapitent elles-mêmes! Elles n'existent plus dès qu'elles ne demeurent point dans leur intégrité, telles que les a faites le suffrage des électeurs.

La chambre actuelle, en autorisant contre Henri Rochefort ces* poursuites qui ressemblent à une imprudente bravade, s'est condamnée elle-même à la dissolution.

Singulière assemblée qui souffre sur ses bancs un député à rastels, comme M. Justin Durand, un député qui nous coûte quatre millions, comme M. Davernois, des députés à soupières et à soupapes, et qui s'indigne, parce que un homme de cœur jette un cri de colère lorsqu'on tue un de ceux qu'il aime !

Mais écartons la courageuse personnalité de Rochefort que son mandat, — quelle ironie! — ne peut parvenir à protéger, oublions pourquoi, à quelle heure terrible, à l'heure douloureuse où le cadavre de Victor Noir était encore chaud, il a poussé ce cri, et ne voyons ici que le droit, le droit strict de la souveiaineté populaire.

Le jour où M. le vicomte de Foucault, colonel delà gendarmerie, osa porter la main sur le député Manuel, la gauche entière quitta la Chambre.

Ils étaient soixante-trois. Ce même jour, ils signèrent contre ce coup d'État une protestation énergique; d'avance ils opposèrent leur veto à toutes les délibéra-

tions que pourrait prendre une représentation nationale inconstitutionnellement mutilée, et cessèrent dès ce jour d'assister aux séances de la Chambre.

Leurs places vides protestaient encore.

La veille, en suivant le député arrêté ils n'avaient eu qu'un cri :

Nous sommes tous Manuell

La gauche de 1870 méditera, je pense, cette histoire delà gauche de 1823.

Nous sommes tous Manuell Gela veut dire : Nous sommes tous le droit attaqué, la liberté proscrite, le suffrage universel atteint dans un de ses élus.

Et Manuel n'était point député du peuple au même titre que Rochefort. Manuel n'arrivait à la Chambre que choisi par un suffrage restreint.

Comme il est bon de regarder un peu en arrière! Comme le passé est plein des choses du présent ! Comme tout se tient et se répète dans le monde !

— Ce qui distingue les Français, disait Goethe, c'est qu'ils ignorent la géographie.

Il y a une chose qui distingue encore plus les gouvernements, c'est qu'ils ne savent pas l'histoire.

Je ne m'en plains pas. Xous y gagnons.

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