CHAPITRE IV
L'orientation nouvelle de la Théologie protestante.
SOMMAIRE : Le tiers-parti dans l'Eglise réformée. — Sa force grandissante. — Orientation certaine de la théologie à gauche. — Citation d’'Edmond Scherer. — Devoir d'accepter l’inévitable. — Contradiction interne de la Réforme du xvr° siècle. — Plus de dogmes immuables. — La méthode libérale. — Identité de la foi, de la religion et de la piété. — Définition de l’incrédulité. — Le seul remède au scepticisme.
Depuis 1872 (et cette considération devrait favoriser un rapprochement), les membres de l’extrême-gauche et ceux de lextrême-droite ont beaucoup diminué de nombre dans les Eglises réformées de France. Le centre n’était représenté, en 1872, que par 3 ou 4 membres du Synode ; aujourd’huï, le tiers-parti, composé du centre-droit et du centre-gauche, a la majorité pour lui.
On a eu, pour la première fois, l’occasion de le constater en 1902, lorsque les Consistoires eurent à désigner un candidat à la chaire de professeur à la Faculté de théologie protestante de Paris, laissée vacante par la mort d’Auguste Sabatier.
‘échec du candidat de la droite et le succès de son concurrent sont d'autant plus significatifs que celui-ci, dans sa profession de foi, ne se réclamait pas de la Déclaration de 1872. I] ne la nommait même pas.
Il est désormais certain, pour quiconque sait ouvrir les yeux, que la théologie s'oriente toujours plus à gauche. L'évolution du dogme, seulement dans le cours du xix° siècle, est très remarquable. Entre 1850 et 1860, par exemple, la théologie du Réveil, avec la doctrine de l'inspiration plénière à sa base, était celle de la très grande majorité. Edmond de Pressensé passait pour un demi-hérétique; on l’appelait dédaigneusement un justemilieu. Or, ses opinions sont actuellement la stricte orthodoxie. Edmond Scherer écrivait, dans la Revue de Strasbourg, des articles contre l’inspiration plénière ; aujourd’hui, l’orthodoxe le plus déterminé approuve ces articles ; il les trouve anodins et évidents; mais, lorsqu'ils parurent, ils étaient considérés comme les dangereux manifestes de l’incrédulité la plus hardie et la plus coupable. La Déclaration de 1872 a été obligée de renoncer à presque toute la dogmatique du Réveil. Elle ne parle ni de l’Inspiration verbale de l’Ecriture sainte, ni de la Trinité, ni de la Préexistence de Jésus - Christ, ni de la Prédestination, ni du Péché originel, ni des Peines éternelles'. Sur la Rédemption
4, Voir plus haut, chapitre I, page 5.
LA
elle-même, l'expression : « Mort pour nos offenses », autorise toutes les définitions dogmatiques. Si on compare la Déclaration de 1872 avec les Symboles des xvie et xvu° siècles, son orthodoxie est une abominable hétérodoxie. M. Edmond Scherer, dans un article du Temps, que j'ai déjà cité!, s’exprimait ainsi au sujet des membres de la droite du Synode de 1872:
« On a peine à se défendre d’une secrète ironie, lorsqu'on pense au traitement que MM. Guizot, Bois ou Delmas auraient éprouvé de la part de Calvin, s'ils eussent eu affaire à lui. On entend d’iciles termes de chiens et de bélitres leur pleuvoir sus comme grêle. Et, quant à affronter le grand théologien dans sa cité de Genève, il est évident que pas un des Pères du Synode ne leût fait qu'au hasard de sa vie. »
Chacun sait cela ; mais on se flatte tout bas que l’on conserve l'essence du christianisme, et l’on ne voit pas que la quantité de cette prétendue essence diminue tous les jours.
Les orthodoxes, sûrs de l’emporter, obtinrent, en 1872, la convocation d’un Synode général qui devait décider, à la majorité d’un tiers des voix, que la Déclaration proposée par M. Bois était la foi de l’Eglise?. S'ils n'avaient pas été sûrs de vaincre, auraient-ils demandé le Synode général ? Il est permis d’en douter. Pendant près d’un siècle,