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CHAPITRE PREMIER

Les « grands faits chrétiens » et l'essence du Christianisme.

SOMMAIRE : Qu'est-ce qu’une confession de foi? — La Réforme du xvr° siècle. — Le Protestantisme français, il y a cent ans. — Le Réveil. — Le parti libéral. — La Déclaration du Synode de 1872. — Sa brièveté. — Son but. — Sa place dans l’histoire des dogmes.

Un mot de Sainte-Beuve. — Où est le vrai Christianisme ? — Trois Solutions. — Opinions de Harnack, Auguste Sabatier et Scholten. — Citations de Vinet et de Bersier.

Les « grands faits chrétiens » sont exposés dans les Confessions de foi et on appelle Confession de foi l’expression formulée d’un certain nombre de vérités chrétiennes considérées comme essentielles par son auteur ou par ses auteurs. Les vérités passées sous silence sont jugées moins nécessaires, moins importantes ; elles ne sont pas indispensables, mais celles que l’on énumère sont indispensables.

Les Confessions de foi, appelées aussi Sym-

boles, ont été nombreuses dans le cours des âges. Elles avaient pour but, dans l'Eglise catholique, de définir la foi véritable en face de l’hérésie qui lui était contraire, et chacune d’elles marque une étape dans l’histoire des dogmes, qui n’ont jamais cessé d'évoluer.

On ne donnait pas dans chaque Symbole toute la dogmatique, et même on n’y élucidait parfois qu'un dogme déterminé, celui que l’on tenait à définir en protestation contre Les hérétiques qui le niaient ou le déformaient, mais chaque nouveau Symbole, long ou court, s’ajoutait aux précédents, et l’ensemble forme un tout nécessaire, la liste complète des doctrines à croire, ce qui est « de foi ».

La Réforme du xvi° siècle a opéré des coupes sombres dans les Symboles du moyen âge. Elle a éliminé tout ce que, d’après elle, la sainte Kcriture n’enseigne pas, et elle a gardé ce que, toujours d’après elle, la sainte Ecriture enseigne.

À vrai dire, les Réformateurs ont retenu les dogmes promulgués par les conciles des premiers siècles. Ils croyaient les trouver dans l’Ecriture : la Trinité, la Création, la Prédestination, la Chute, l’Incarnation, l’Expiation, les Peines éternelles, l’Inspiration de la Bible, etc., etc., comme l’ont fait, par exemple, la Confession d’Augsbourg ou celle de La Rochelle.

Les Protestants ont vécu sur ce fond pendant trois cents ans environ.

Cependant, pendant le dernier de ces trois siècles, un grand relâchement doctrinal s’est produit au sein du Protestantisme. On ne faisait pas encore de critique; on ne niait pas précisément les vieux dogmes ; mais ils n'étaient d’aucun usage à la fin du xvin® et au commencement du xix° siècle. Le Protestantisme français, en particulier, était, à cette époque, sans croyances définies. Les articles de l'an X, qui instituèrent l'Eglise réformée de France, trouvèrent non seulement des Eglises diminuées par la persécution et des pasteurs peu nombreux, mais des Eglises indifférentes et des pasteurs sans convictions dogmatiques. Personne ne parlait plus des anciens formulaires. On était protestant par la naissance etles traditions de famille.

Vers 1825, il se produisit un Réveil du zèle et de la piété, et une notable quantité de pasteurs et de fidèles retournèrent à la foi du xvr° siècle, c’est à dire à un calvinisme assez strict. Ils l’imprégnèrent fortement de biblicisme anglais, et leur doctrine favorite fut la croyance en l’inspiration verbale ou plénière de la Bible.

Vers 1850 se forma, contre cette « orthodoxie », uné opposition fondée sur la critique des livres saints, science relativement nouvelle et dont les résultats avérés ne tendaient à rien de moins qu'à ruiner la théologie des hommes du Réveil, qui trouvaient dans la Bible toute la dogmatique des Réformateurs.

De là deux partis au sein du Protestantisme

français, une droite et une gauche ; le parti conservateur et le parti libéral. Le parti conservateur a retenu le plus longtemps possible tout ce qu’il pouvait retenir, et n'a renoncé que très lentement à quelques-unes des croyances traditionnelles, ne se décidant à les abandonner que lorsque la ceritique, avec ses méthodes infaillibles, les avait démontrées indéfendables. Le jour où, vaincu par l'évidence, il était forcé d'y renoncer, il déclarait qu’elles n’étaient pas essentielles et revendiquait la nécessité de maintenir ce qu’il appelait les vérités chrétiennes essentielles ou «les grands faits chrétiens », et ceux-ci étaient de moins en moins nombreux.

La rédaction, le vote et la promulgation de la Déclaration de foi de 1872 marque une étape intéressante de l’histoire de l’évolution du dogme au sein de l'Eglise réformée de France au x1Ix° siècle ; elle montre la diminution progressive et ’état de rétrécissement, si l’on peut s'exprimer ainsi, auquel est arrivée peu à peu la dogmatique protestante.

En 1872, les « Évangéliques » ont demandé et obtenu du gouvernement d’alors la convocation d’un Synode général. Un de leurs projets était de faire voter, à la majorité des suffrages (ils étaient sûrs d’être les plus nombreux), une Confession de foi qui maintint haut et ferme ce qui restait encore debout. L’extrême brièveté de celle qu'ils ont rédigée montre les progrès inouïs de la critique,

quelles victoires elle a remportées et jusqu’à quel point est avancé le travail de démolition de lancienne dogmatique.

Combien sont désormais réduits ces résumés destinés à donner l’essence du christianisme ! On ramène cette essence à sa plus simple expression. Ce qu’on appelle aujourd’hui «les grands faits chrétiens » ne rappelle que de bien loin ce que nos pères entendaient par là. Plusieurs doctrines, autrefois admises par tous et jugées nécessaires par tous, sont désormais sans importance pour les croyants les plus convaincus. Des vérités longtemps incontestables ont été si justement critiquées et si complètement battues en brèche qu’il a fallu, sinon y renoncer, du moins ne plus les énumérer dans la liste des dogmes obligatoires.

Les auteurs de l& Déclaration de 1872 ont précisément voulu donner l’essence même du christianisme et marquer la limite au delà de laquelle il n’y a plus de foi chrétienne, mais en deçà de laquelle on peut encore se dire chrétien. Ils se sont décidés à ne citer les antiques symboles que pour mémoire et à résumer l'essence du christianisme en deux lignes : « Autorité souveraine des saintes Ecritures en matière de foi, et salut par la forien Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, mort pour nos offenses et ressuscité pour notre justification. » Ils n’ont nommé ni la Trinité, ni la Création, ni la Chute, ni la Prédestination, ni l’Incarnation, ni l’Expiation, ni les Peines éternelles.

L’intention des auteurs de cette formule était assurément louable. Nommer, sans les imposer, les vieux symboles, se rattacher à eux historiquement,etne retenir, comme strictement obligatoires, que... les grands faits chrétiens. Beaucoup de ceux qui avaient été grands jusque-là et même très grands, étaient sinon devenus petits, du moins n'étaient plus aussi grands. Garder l’autorité religieuse de la Bible, la mort rédemptrice du Christ, et sa résurrection, était dans leur penséeun minimum, un sine qua non. — Nous ne pouvons, disaient et disent encore les partisans de la Déclaralion de 1872, accorder davantage. Remarquez tout ce que nous laissons de côté en ne l’exigeant plus. Nous ne définissons même pas la Divinité de Jésus-Christ. Mais enfin il nous faut « un peu de sécurité doctrinale »*. Nous la trouvons dans la Déclaration de foi que nous avons adoptée, et l’on doit nous rendre cette justice que nos concessions sont énormes. — Je ne critique pas ici la légitimité de ce langage. Je me borne à constater que la partie de la dogmatique chrétienne, jugée indispensable, s’est amoindrie dans des proportions vraimenteffravantes. Elle est réduite presque àrien.

De la métaphysique et des formules du passé,

4. Expression employée par M. le doyen Emile Doumergue. L'article où elle se trouve a paru dans Le Christianisme au Vingtième siècle (année 1905), Nous ne pouvons en donner la date exacte, n'ayant plus le numéro sous les yeux, mais nous affirmons l'authenticité des mots imprimés en lettres italiques.

les auteurs de la Déclaration de 1872 ont extrait leur essence du Christianisme et étrangement diminué le nombre des grands faits chrétiens. Inquiets de la marche en avant de la critique négative, ils ont dit : Arrêtons-nous ; faisons la part du feu. Abandonnons ceci... cela et... cela encore ; mais retenons.. l’essentiel, et disons : Halte-là ! Et la Déclaration de 1872 a marqué et marque encore, par son caractère obligatoire pour les pasteurs qui se rattachent à l’Union évangélique nationale, c’est à dire au Synode de droite, un temps d'arrêt dans la marche en avant de la pensée religieuse. On a dit à ces pasteurs synodaux : Discutez en toute liberté sur la base des grands faits chrétiens que nous vous indiquons !. Quant à eux, ils sont intangibles ; à eux s’arrête la liberté.

Mais on n'arrête pas la liberté, eton ne peut empécher personne de penser. La pensée religieuse continuera son œuvre, et les faits intangibles cesseront de l’être. C’est inévitable. On a déjà parlé de reviser la Déclaration de 1872, ou de ne pas l’accepter « dans un esprit étroit et servile. » D'ailleurs, onne l’impose qu'aux pasteurs ; les simples fidèles ne sont pas forcés d’y adhérer. Toutes ces restrictions sont significatives ; c’est l'esprit protestant qui se fait jour, qui parle, qui s'affirme. Tout protestant digne de ce nom ne peut pas ne pas sentir, dans

4. Décision du Synode général officieux d’Anduze et reproduite depuis par plusieurs Synodes.

le fond de son âme, que la Déclaration de 1872 n’est que l'expression historique de la foi des membres du Synode de 1872. Elle ne peut rien arrêter, rien fixer. Elle marque une étape, une période de transition dans la marche en avant de la penségreligieuse ; le dogme évolue toujours, qu’on le veuille ou non. C’est un fait.

Et alors qu’arrivera-t-1l inévitablement? Qu’arrive-t-il déjà? L'œuvre du Synode de la Droite qui prétend tout arrêter à cette Déclaration de foi, ne veut qu'elle et rien d’autre, ne peut subsister. Plusieurs entrevoient, pour un avenir prochain, le jour où l’on s’apercevraque si l'essence du Christianisme, considérée comme une liste de dogmes, va toujours en diminuant, cela vient de ce que cette essence est ailleurs; elle ne peut être renfermée dans un catalogue de doctrines de plus en plus court; elle n’est pas doctrinale, mais purement religieuse; elle se confond avec la religion elle-même, sentiment iatime et profond de l’âme croyante. Ce sentiment, tout en étant subjectif, se rattache étroitement à la personne, à l’œuvre, à la vie de Jésus-Christ.

Les âmes religieuses comprennent et sentent que des vérités éternelles et immuables se cachent derrière les formules du passé, auxquelles elles ne croient plus comme étant l'expression adéquate de l’absolu. Or ces vérités sont précisément celles que Jésus a prêchées par sa vie et par sa mort.

Sainte-Beuve disait: « De nos jours le christia-

nisme a cessé d'être cru, mais il a été compris | et senti, c’est ce qui le prolonge. » Cette parole est moins négative et encore plus vraie que ne le pensait l'illustre critique. On a cessé de croire aux dogmes de l'Eglise ; mais on a compris Jésus- Christ et senti les vérités religieuses de son enseignement. Or, les vérités que l’on comprend et que l’on sent, on y croit ; c’est même la seule manière d’y croire ; et la prolongation dont parlait Saints- Beuve durera indéfiniment. Ce qui subsiste, ce qui est éternel, c’est la religion de Jésus.

Mais qu'est-ce que la religion de Jésus? Et le christianisme doit-ilse définir : lareligion de Jésus ?

Une religion est-elle tout entière dans la pensée et dans la vie de son fondateur? Ses disciples, même les premiers, à supposer qu'ils ne fassent pas dévier sa vraie doctrine et y restent entièrement fidèles, n’en sont-ils pas purement et simplement les interprètes ? Et alors ne vaut-il pas mieux recourir au Maître lui-même ?

Ou bien les disciples, pendant un certain temps, seraient-ils non seulement fidèles à la parole et à la pensée de leur Maître, mais en seraient-ils les continuateurs infaillibles, inspirés de Dieu, donnant des vérités religieuses égales à celles de leur Maître? Puis, après eux, la vraie doctrine s’altérerait.

Ou bien encore, troisième supposition, la vraie doctrine ne pourrait dévier de la part des chefs qui, non seulement en seraient les dépositaires, mais seraient aussi les inventeurs et les propagateurs, infaillibles parce qu’inspirés, de vérités nouvelles, égales à celles que le Maître a enseignées, peut-être même supérieures, et cela de siècle en siècle, indéfiniment ?

Précisons ces questions en les appliquant à la religion chrétienne.

Est-ce que le christianisme est tout entier dans la pensée de Jésus ? N’y at-il de spécifiquementchrétien que ce qui s’est passé dans son âme? Le plus grand de ses disciples, saint Paul, par exemple, ne doit-il être écouté que comme un interprète faillible de la pensée de son Maître? Ou bien a-til été infaillible, donnant dans ses écrits, ainsi que les autres apôtres, un enseignement divin? Puis, après eux, le premier siècle fini, l’infaillibilité s'estelle arrêtée tout à coup, et l’erreur possible, et même certaine, a-t-elle commencé daos les enseignements de l'Eglise?

Ou bien Jésus a-t-il posé un germe, jeté une semence en terre, et l'arbre qui en est sorti portet-il encore aujourd’hui, comme l’affirme le catholicisme, des fruits légitimes? Est-ce qu'aucune greffe n’est venue lui communiquer une sève étrangère au vrai christianisme ?

Il est généralement admis, parmi les protestants, que les Réformateurs du xvi° siècle ont ramené

le christianisme «à sa pureté primitive ». Ils entendent par là, non l’enseignement exclusif de Jésus, mais la Bible faisant autorité souveraine. Aujourd'hui, d’après les protestants conservateurs, méme d’après ceux qui ne croient pas à l'inspiration verbale des Ecritures saintes, la vérité est dans saint Paul, dans saint Jean, dans saint Jude aussi bien que dans l’enseignement de Jésus ; là est le christianisme. Une fois le dernier livre du Nouveau Testament écrit, plus de vérités chrétiennes nouvelles ; mais, jusque-là, une parole de saint Paul ou de saint Pierre, une doctrine enseignée par un écrivain quelconque du Nouveau Testament a autant de valeur et est divine au même titre que si Jésus l’avait enseignée. Elle fait autorité en matière de foi,et, par une erreur très compréhensible, ce n’est pas tant [a dogmatique des auteurs du Nouveau Testament, je ai dit, que celles des premiers conciles œcuméniques qui a fait autorité divine pour les Réformateurs et fait encore autorité divine pour les protestants dits « orthodoxes » ou « évangéliques ».

Les protestants « libéraux » ne peuvent admettre cela. Ils disent : Nous écoutons saint Paul, nous le consultons, nous l’admirons ; mais lessence du christianisme est ailleurs, ou plutôt le christianisme lui-même. Il est dans l’âme de Jésus ; c'est dans son âme religieuse qu'il faut chercher le christianisme. Les deux meilleurs théologiens de nos jours, Auguste Sabatier et Adolphe Har-

nack, ont tenté, l’un et l’autre, de saisir ainsi la vérité chrétienne dans son essence même, le premier dans un chapitre important de son Esquisse!, le second dans des conférences bien connues?. Ils sont d'accord pour ramener tout le christianisme à Jésus seul ; le reste, à partir de sa mort sur la croix, est interprétation humaine et revisable.

Dans le catholicisme romain, on dit au contraire : Le Saint-Esprit a inspiré les apôtres, les évêques, les souverains pontifes, et l'arbre gigantesque et magnifique porte en tout temps des fruits divins. Il y a eu développement normal.

L’abbé Loisy a donné à cette théorie une sorte de consécration scientifique en admettant, comme les critiques les plus négatifs, que Jésus lui-même n’a nullement prévu l'avenir, qu'il a pu partager sur certains points les erreurs de son temps, que sa personne même peut être presque inconnue, en ce sens que ses paroles et son histoire ne sont pas toujours fidèlement rapportées, ayant été plus ou moins défigurées, avant d’être écrites, par trente ou quarante ans de racontars populaires, avec toutes leurs inévitables exagérations et amplifications, mais cela n'empêche pas le catholicisme d’être le vrai christianisme ; bien au contraire, c’est lui seul qui est le vrai christianisme, fait par

4. A. Sapatier. Esquisse d’une Philosophie de la Religion, livre IT, chapitre 1. Paris, librairie Fischbacher.

2. A. Harnacx. L’Essence du Christianisme. Seize conférences, trad. nouvelle, Paris, librairie Fischbacher.

Dieu dans l’histoire, beaucoup plus que l’enseignement et la vie de Jésus restés plus ou moins incertains.

De toutes ces solutions, celle du protestantisme dit orthodoxe est la moins logique : tout dans le Nouveau Testament, rien après. Elle est particulièrement indéfendable pour quiconque connaît l’histoire très humaine de la formation de ce recueil. Au lieu de réclamer lautorité souveraine des Ecritures, et, en particulier, du Nouveau Testament, en matière de foi, il est plus naturel de soutenir qu’il faut tout ramener à Jésus lui-même, à ce qui s’est passé dans son âme, et dire: après lui, ce ne sont que des interprétations faillibles, ou bien de dire : l'Eglise, par l’organe de ses re. présentants autorisés, est toujours infaillible. Mais quelle preuve avons-nous qu’elle a été telle, pour un temps limité et pour ce temps-là seulement ? Or, c’est à cette idée, essentiellement protestante, que s’est arrêté le Synode de 1872. IL a retenu la théorie protestante orthodoxe de l'autorité extérieure de la Bible. Saint Paul, saint Jean, saint Pierre, saint Jacques, saint Jude doivent être écoutés « en matière de foi » comme Jésus luimême. Or, c'est précisément sur ce point que la Déclaration de 1872 paraît actuellement ébranlée dans l'esprit de plusieurs pasteurs synodaux ; elle retient une notion de l’Ecriture qui est dépassée. Le dogme de l'inspiration verbale, auquel cependant ne croyaient pas les auteurs de la Déclaration,

a encore exercé son influence sur eux dans la rédaction de leur formule. Ce vieux dogme est toujours là, tenace et vivace, et c’est de lui que viennent la plupart de nos erreurs et de nos malentendus d'aujourd'hui. Il est temps d’en finir avec lui, et il me semble que désormais on dira : il faut remonter jusqu’à Jésus ; le christianisme est là et n’est pas ailleurs. Sa religion, sa communion avec le Père, voilà le pur Evangile. Sa vie intérieure, toute de prière, de confiance et de soumission, sa personne surtout, voilà non seulement le christianisme, mais la religion même, la religion parfaite, absolue, qui ne sera pas dépassée. Puisque le christianisme n’est pas dans le Nouveau Testament considéré comme un bloc intangible dans lequel il y a tout, et hors duquel il n’y a rien (protestantisme orthodoxe), ni dans l'Eglise crue infaillible (catholicisme romain), il ne peut être que dans la personne même de Jésus-Christ. Les protestants de la droite eux-mêmes le sentent confusément, car ils parlent beaucoup de théologie christocentrique.

Scholten définissait ainsi le vrai christianisme : « La religion que Jésus a enseignée et qu'il a réalisée dans sa vie et par sa mort. » Cette définition frappe par sa clarté et sa simplicité, et comme Jésus a été, pour dire le moins, un incomparable génie religieux, ceux qui connaissent son enseignement, sa vie et sa mort, rattachent naturellement à lui, à son exemple, à son inspiration toute

leur vie religieuse. Ils sont religieux, et l’impression que fait sur eux Jésus-Christ est la source même de leurs sentiments religieux. Ils peuvent alors se dire chrétiens, car Jésus a été l’homme religieux par excellence ; il a prêché, par sa parole, par sa vie et par sa mort, la religion parfaite, et si l’on peutêtre religieux sans être chrétien, cepen- . dant, pour quiconque connaît Jésus, la religion devient inséparable de sa personne. Le christianisme étant essentiellement ce qui s’est passé dans l'âme de Jésus, il se confond avec la religion, pour quiconque le connaît, l’aime et le suit. « Je suis chrétien, s’écriait un jour Bersier, dans une de ses prédications, à cause de l’impression que fait sur moi Jésus-Christ. »

Si beaucoup des croyances que j’énumérais tout à l'heure ont été démolies par la critique (j'entends la critique élevée, sérieuse, celle qui n’a d'autre souci que la recherche de la vérité), le vrai christianisme subsiste. Il est « la religion que Jésus a enseignée et qu'il a réalisée dans sa vie et par sa mort », c’est-à-dire la foi en la paternité de Dieu, la conscience du péché, la repentance, la soif du pardon, l’assurance joveuse que Dieu nous accueille, la prière qui nous met en communion avec lui, la paix trouvée dans la certitude de notre réconciliation avec lui, et reçue au pied de la croix du Christ rédempteur, c’est-à-dire le salut par grâce, et enfin la foi en la vie éternelle.

« En Jésus-Christ, dit Vinet, nous contemplons

Dieu dans la plénitude de ses attributs et dans l'accomplissement de sa volonté, et (chose merveilleuse) l'homme à la fois tel qu’il est et tel qu'il doit être !. »

Le christianisme, dit-on sans cesse, et avec grande vérité (et cela dans tous les milieux, ceux de droite et ceux de gauche), le christianisme n’est pas une doctrine, il est une vie. Etre chrétien, c’est vivre de la vie chrétienne, c’est réaliser la commuaion avec le Christ ; la vie en lui et par lui qui symbolise lidéal de la perfection, voilà le christianisme.

« Jésus-Christ, dit aussi Eugène Bersier, nous montre l’hommerejoignant Dieu, et Dieu pénétrant l’homme. » Il est, en religion, la vérité parfaite, parce que « en lui, l’homme et Dieu se sont rencontrés, se sont pénétrés d’une manière unique et qui ne peut plus être dépassée » ?. Voilà, en effet, toute la religion et tout le christianisme.

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