PRÉAMBULE DE LA DÉCLARATION DES DROITS
Le peuple français, convaincu que Toubli et le mépris des droits naturels de l'homme sont les seules causes des malheurs du monde, a résolu d'exposer dans une Déclaration solennelle ces droits sacrés et inaliénables, afin que les citoyens, pouvant comparer sans cesse les actes du gouvernement avec le but de toute institution sociale, ne se laissent jamais opprimer et avilir par la tyrannie, afin que le peuple ait toujours devant les yeux les bases de sa liberté et de son bonheur, le magistrat la règle de ses devoirs, le législateur l'objet de sa mission.
La Déclaration des Droits de l'homme devait contenir, avons-nous dit, la formule d'une synthèse nouvelle de la Politique, une vue nouvelle de la destinée politique de l'homme. Le préambule correspond exactement à cette idée.
Pour mieux nous en rendre compte, nous décomposerons ce préambule en quatre propositions.
Première proposition du préambule. — Le peuple français^ comprenant que Voubli et le mépris des droits naturels de l'homme sont les seules causes des malheurs du monde...
Ce texte soulève deux questions :
I® Est-il vrai que Thomme ait connu d'abord ses droits naturels et qu'il les ait ensuite oubliés et méprisés ?
2° Est-il vrai que le monde éprouve des malheurs ?
Première question. — L'homme a-t-il d'abord connu ses droits naturels et les a-t-il ensuite oubliés et méprisés ?
Nous avons déjà été amené à parler incidemment de l'origine de l'homme. Or, quelle est cette origine? La science naturelle du temps présent a répondu à cette question d'une manière sinon complète, du moins déjà très approfondie, et il est aujourd'hui démontré que l'homme a débuté par un état voisin de celui de l'animal que dédaigneusement nous appelons la bête (17).
Du reste, quand bien même la science naturelle ne nous fournirait pas sur ce point une indication positive, nous aurions un autre moyen de remonter jusqu'à ces antiques origines et de les connaître. Nous étudions, en effet, le Droit, nous nous occupons de l'évolution morale de l'homme, et, grâce à l'Histoire, notre observation n'est pas limitée au jour présent, elle peut plonger dans la nuit des âges. Or, l'Histoire nous enseigne, ai-je déjà dit, que, malgré
les obstacles que Tldée du Droit a rencontrés sans cesse devant elle, sans cesse cette idée est allée en se dégageant et en réalisant de nouvelles conquêtes.
Il est vrai que Tobservation historique ne peut guère s'appliquer d'une manière directe à une période de plus de trois mille ans en arrière ; mais l'observation historique se rattacho à la méthode que nous avons nommée méthode inductive d'observation de la nature, et ainsi peut-elle devenir, à son tour, la base d'une induction plus compréhensive encore : ce qu'elle ne nous dit pas, elle nous permet de le deviner, et ce que nous devinons, c'est que, par delà les trois mille ans qui appartiennent à l'Histoire, il a dû s'écouler un nombre incalculable de siècles durant lesquels l'homme s'est dirigé vers l'état auquel il était enfin parvenu quand l'Histoire l'a saisi. Or, en voyant tous les progrès qu'il a réalisés durant la période historique, si courte relativement, jugez des progrès qu'il a dû faire durant la période si considérable qui a précédé celle-là (18).
Aussi, écartant radicalement l'Évangile chrétien, je ne dirai pas comme saint Jean : « Au commencement était l'Esprit; » j'affirme, au contraire, qu'au commencement était la Forée. Oui, la Force pour la nature entière, voilà le point de départ; oui, la Force, pour l'homme qui n'est qu'une partie intégrante de l'ordre naturel et général.
Par là, se trouve éclairée cette parole déjà citée : « Le monde est un perpétuel devenir. » Hegel a raison; le monde et l'homme deviennent sans cesse ; ils s'élèvent sans cesse de la Force à l'Esprit, et, plus
nous allons, plus c'est TEsprit qui mène l'univers.
Par là aussi se trouve expliquée et justifiée cette grande doctrine de Condorcet : « L'homme est un être indéfiniment perfectible. »
Mais ces vues métaphysiques sont grosses d'un puissant enseignement moral ; elles indiquent ce que l'homme est tenu de faire pour se conformer à Tordre général, pour n'en pas dévier. Il faut qu'il s'aide lui-même à devenir, il faut qu'il s'efforce de s'élever de plus en plus à la notion de son droit et de son devoir.
Revenons à notre première proposition. L'homme n'a pas eu à oublier et à mépriser ses droits naturels, et par l'excellente raison que ces droits naturels se révèlent successivement à lui; qu'en outre, ses droits naturels changent à mesure que sa propre nature grandit et se perfectionne.
Qu'est-ce donc que la première affirmation de notre préambule?
Un ressouvenir de la légende hellénique de l'âge d'or, ou peut-être, à l'insu même des auteurs de la Déclaration des Droits , une attestation de la croyance paradisiaque et du dogme de la chute originelle.
Combien est erronée cette première proposition, et à quel point elle serait capable d'engager les esprits dans une direction fausse, si on ne la censurait avec énergie, c'est là un chef sur lequel je n'ai nul besoin d'insister.
Pour que l'homme accomplisse sa destinée, il faut qu'il se persuade bien que c'est en avant et non en arrière qu'il doit regarder ; et, s'il fait cela,
alors le cœur rempli par Tamoùr de la justice, l'esprit vivifié par la passion de la vérité, qu'il aille, et il peut être sûr que ses erreurs mêmes, s'il en commet, seront profitables au genre humain.
La première proposition de la Déclaration des Droits, prise à la lettre, serait finalement la négation du progrès ; les auteurs de la Déclaration ne Font pas vu et c'est pour cela qu'ils sont excusables : quant à nous, nous nepouvions laisser passer ce texte sans protester contre l'affirmation qu'il renferme.
Seconde question. — Le genre humain éprouvet-il des malheurs ?
Faire une réponse aflSrmative, ce serait admettre que, en dehors de l'ordre général, l'espèce des hommes se meut, pour son compte, d'après des règles qui pourraient être arbitraires. Or, l'homme n'est pas un être à part ; la loi est pour lui Ce qu'elle est pour le reste, un rapport nécessaire ; pour lui comme pour tout ce qui existe, elle agit sans intermittence.
Il y a, il est vrai, des époques ténébreuses où il semble que l'homme ne puisse plus arriver à trouver sa route, où les mots perdent leur sens, où les idées deviennent confuses et paraissent comme s'éclipser, où il semble que l'antique chaos veuille renaître.
Pures illusions et terreurs vaines! Un grand penseur Ta dit dans son langage de poète : « Le linceul du trépassé enveloppe la vie renaissante, et les âges de décomposition contiennent déjà tous les éléments de la recomposition qui va se faire (19). ».
Nous parlons du mal; mais, qu'est-ce que le mal! Le mal est ce qui manque à l'homme et à la nature
DE 1793 COMMENTÉE . d3
pour réaliser la plus haute perfection possible, et c'est la condition de Thomme et de la nature de se diriger vers cet état, et de ne point Tatteindre. Pourquoi cela? Je Tignore; mais, ce que je sais, c'est que, de siècle en siècle, nous allons en éliminant le mal, c'est que Tidéal d'aujourd'hui est meilleur que celui d'hier et que, demain, notre idée aura déjà dépassé celle d'aujourd'hui.
Non, le genre humain n'éprouve pas de malheurs; il suit une chaîne continue, et, pour s'en convaincre, il n'y a qu'à embrasser un certain nombre d'années ou de siècles.
Quelle que soit l'imperfection de notre société, ne vaut-elle pas mieux, par exemple, que la société romaine, et la société romaine elle-même n'était-elle pas de beaucoup supérieure aux sociétés brahmanique et égyptienne?
Je refais donc encore une fois l'enseignement chrétien : le bien, d'après cet enseignement, était à l'origine ; je dis, moi, que ce qui était à l'origine, c'était un mal plus grand ; à la légende enfantine et sans authenticité relative à l'existence du bien primitif, j'oppose les indications de l'induction et les réalités de la science, et, pour résumer enfin d'un seul mot toute ma pensée sur la première proposition du préambule, avec le réformateur Saint-Simon, je répéterai :
a L'âge d'or, qu'une aveugle tradition a jusqu'ici relégué dans le passé, l'âge d'or est devant nous (20). »
Seconde proposition du préambule. — « Le peuple
français a résolu d'exposer, dans une déclara:tion solçnnelle^ ces droits sacrés et inaliénables... »
Par sa forme, cette seconde proposition peut paraître déclamatoire ; mais songeons à quelle époque s'est produite la Déclaration des Droits, et il sera facile de la venger des reproches d'avoir parfois employé des expressions plus sonores qu'exactes.
Le Christianisme avait longtemps tenu Tesprit humain emprisonné dans sa geôle ; le grand |démolisseur, le grand siècle de l'incrédulité, le Dixhuitième, venait enfin d'ouvrir les portes, et les hommes du temps étaient tout émerveillés des horizons qui se découvraient de.vant eux. Naïfs comme des enfants, ils prenaient leurs aspirations pour des idées et leurs désirs pour des réalités ; et c'est ainsi qu'ils écrivaient d'enthousiasme des paroles telles que celles que nous venons de relater.
Nous autres, gens rassis et sceptiques, qui n'avons ni leur cœur, ni leur esprit, nous voyons les choses à froid, et comme, d'ailleurs, par le progrès fatal du monde, nous comprenons ce qu'ils n'étaient pas parvenus à comprendre, il nous arrive de railler là où nous devrions bien plutôt être touchés de respect.
Ce sentiment, du reste, ne nous empêchera pas de critiquer les termes de déclaration solennelle de droits sacrés et inaliénables.
Toute déclaration du Droit, toute œuvre législativeest, je ne dirai pas solennelle, car ce mot manque d'un caractère exact, mais grave, et il n'y a pas à distinguer, à ce point de vue, entre les droits plus
petits et les droits plus grands, car tous importent également à l'harmonie de la vie sociale.
De plus, par la même raison, tous les droits sont sacres, et, comme nous le montrerons, tous sont inaliénables- Aliéner le droit, aliéner un droit, quel qu'il soit, mais qui donc, ayant creusé un peu à fond les choses, n'a pas compris qu'aliéner, dans la personne humaine, le droit même qualifié le plus humble, ce serait attenter à la personne humaine !
On n'aliène pas le droit, on l'échange, de façon que, après comme devant, la personnalité; reste debout en entier.
Troisième proposition du préambule. — « ... Afin que tous les citoyenSy pouvant comparer sans cesse les actes du gouvernement avec le but de toute insti tution sociale^ ne se laissent jamais opprimer et avilir par la tyrannie,.. »
Cette nouvelle proposition ûe fait pas suffisamment entendre que le gouvernement ne saurait avoir une existence propre, qu'il y a, idéalement, identité entre les gouvernants et les gouvernés, et que le dernier mot de la science politique, au point de vue gouvernemental, est de tendre à réaliser de plus en plus cette identité.
Le gouvernement, quand il n'est pas exercé directement par les citoyens, ne peut être qu'une délégation ; or, qui dit délégation dit révocabilité, et révocabilité permanente.
Objectez, tant qu'il vous plaira, les difficultés qu'il peut y avoir à mettre cette théorie en œuvre ; c'est
à nous de chercher et de trouver les moyens de vaincre ces difficultés ; c'est là un problème que la science politique propose en cet ordre à tous ceux qui s'occupent de la faire avancer.
Et ce n'est pas tout, moins il y aura de délégations, plus le mécanisme gouvernemental sera dans des conditions, de perfection relative.
Ce n'est pas tout encore ; moins la collectivité, par l'organe des majorités, décidera sur ou contre les minorités, sur et contre un seul individu, plus l'Etat politique approchera de l'idéal dès aujourd'hui indiqué par la science.
Or, d'après ce concept, il n'y a évidemment pas lieu de poser en principe que les citoyens doivent être à même de comparer sans cesse les actes du gouvernement avec le but des institutions sociales, afin de ne point se laisser opprimer et avilir par la tyrannie, car la tendance constante de la démocratie doit être, non-seulement de substituer de plus en plus le gouvernement direct au gouvernement délégué, mais même de créer un milieu où de plus en plus chacun soit maître de son action personnelle (21).
Quatrième proposition du préambule. — «... Afin que le peuple ait toujours devant les yeux les bases de sa liberté et de son bonheur, le magistrat la règle de ses devoirs, le législateur Vobjet de sa mission. »
Après avoir tant censuré, je trouve à la fin de notre préambule une proposition aussi grande par la pensée qu'elle l'est par le style. Dans cette phrase finale, on sent se mouvoir le souffle qui fut l'âme de cette époque héroïque : par cette même phrase, la
Déclaration de 93 se montre de beaucoup supérieure à celles de 1791, de l'an III, de Siéyès et de Condorcet.
Le préambule de la Constitution de 91 est à peu près conçu dans les mêmes termes que celui de notre Déclaration; mais il y manque justement les grandes et belles paroles delà fin.
Le préambule du projet de Siéyès est interrompu par certaines explications que nécessitaient les circonstances, et gâtée par son ton doctoral et didactique. Le préambule du projet de Condorcet est mesquin. Enfin, celui de la Constitution de Tan III est un pur néant.
C'est la Constitution de 93 qui seule po^e la question politique sur son vrai terrain, qui seule indique nettement qu'il s'agit de reconstituer la société, de faire une société nouvelle, et c'est aussi pour cette cause que la Déclaration de 93 a mérité de former le thème principal de notre étude.
Mais poursuivons la lecture de notre préambule :
« En conséquence, il (le peuple français) proclame, en PRÉSENCE DE L'ÊTRE SUPRÊME, la déclaration suivante des Droits de l'homme et du citoyen. »
Pourquoi cette sorte d'évocation de TÊtre suprême ? Pourquoi les auteurs de la Constitution de 93 ontils jugé à propos d'attester ainsi l'existence de Dieu en tête de leur œuvre ? C'est que cette œuvre est avant tout celle des Montagnards, et l'idée de Dieu vient ici pour attester le théisme de Robespierre et de la Montagne.
Examinons donc la question si grave de savoir quel a été le rôle de l'idée de Dieu dans la Révolution.
L'idée de Bien dans la Révolution.
Robespierre et les Montagnards, disciples du sentimental Rousseau, étaient théistes comme leur maître. Les Girondins, au contraire, étaient franchement athées.
Le théisme de Robespierre est un fait historique bien connu, et les preuves en sont abondantes. Un jour, à l'occasion de la mort de Léopold d'Autriche et de certains avantages obtenus par les armées révolutionnaires, Robespierre donna lecture, à la tribune des Jacobins, d'une adresse où il rapportait ces événements à la Providence.
Alors l'âpre et éloquent Guadet : <c J'ai souvent entendu répéter dans cette adresse le nom de la Providence, et je crois qu'il y a même été dit que la Providence nous avait sauvés malgré nous.
J'avoue que, ne voyant aucun sens à ces paroles, je n'eusse jamais pensé qu'un homme qui, pendant trois ans, a travaillé si courageusement à nous tirer de l'esclavage du despotisme, pût concourir à remettre le peuple français dans l'esclavage de la superstition (22). »
Robespierre ne répliqua pas : son heure, il le sentait, n'était pas venue.
Mais transportons-nous à l'époque où l'héroïque Gironde a succombé par l'accumulation de ses mala-
dresses et par son modérantisme politique. Nous voici au 23 novembre 1793, Robespierre est au gouvernement, Robespierre est roi ; écoutons-le prenant la parole dans ce même club des Jacobins, où il était demeuré sans parole devant la véhémente apostrophe de Guadet,
. Après avoir essayé de combattre l'Hébertisme, qui déjà commençait ik s'emporter en diatribes furieuses et grossières contre toutes les convictions autres que les siennes ; après avoir dit qu'il existait un fanatisme autre que le fanatisme religieux, il s'écrie tout à coup que « la Convention nationale abhorre Vathéisme^ » que « ce n'est pas en vain quelle a écrit le nom de VÊtre suprême en tête de la déclaration des droits; » il déclare que « Vathéisme est aristocratique » et il termine en disant que « le peuple français est attaché à Tidée d'une puissance incompréhensible, terreur, du crime et soutien de la vertu. »
Jamais, aux époques même de la foi la plus ardente, on ne s'était exprimé avec un langage plus mystique et plus passionné.
Voilà donc, dans la Révolution, deux points de vue bien tranchés sur Dieu : celui des Girondins qui repoussent nettement Tidée de Dieu, et celui des Montagnards qui admettent ce vieux pivot du monde.
Signalerons-nous comme un point de vue particulier Topinion des Hébertistes ? Mais, qu'est-ce que les Hébertistes ? Les Hébertistes, Chaumette à part, sont un groupe de gens ignorants; ce qui les
caractérise, c'est leur polémique haineuse, ce sont leurs constants appels à la force ; au fond, ils ont adopté ridée des Girondins, mais, à la différence de leurs maîtres, ils se sont faits prescripteurs. Il ne leur a pas suffi d'établir le culte de la Raison, comme si la raison pouvait emporter un autre culte que celui que nous lui rendons en nous efforçant d'en faire l'âme de nos pensées et la souveraine de nos actes ! Ils ont voulu que chacun fléchît le genou devant leur déesse.
Laissons donc là lesHébertistes,caron ne peut les considérer comme les représentants d'une idée quelconque dans la Révolution.
Mais, à côté d'eux, il est un homme, Anacharsis Clootz, qu'on a eu le tort de classer dans leurs rangs, et qui ne peut être passé sous silence, car il présente un des types les plus originaux et aussi un des cœurs les plus admirables de l'époque révolutionnaire. C'était un baron prussien, possesseur d'immenses domaines, et qui, apprenant la bonne nouvelle de la Révolution française, avait vendu tout ce qu'il possédait et était venu placer sa fortune en rentes sur PÉtat français.
En même temps qu'un partisan enthousiaste de la Révolution française, Clootz était, je ne dirai pas un penseur, mais un songeur. Épris des doctrines de Spinoza, il y avait mêlé la sentimentalité qui faisait le fond de sa nature ardente, et le résultat fut un livre aussi étrange que l'esprit qui l'avait conçu : la République universelle^ par VAmi du genre humain.
Toutefois, dans ce livre, on rencontre des propositions telles que celles-ci : « Il n'y a d'autre éternel que le monde. En ajoutant un incompréhensible Osoç à un autre incompréhensible xtJafxoç, on double la diflSculté sans la résoudre. — Mais tout ouvrage suppose un ouvrier. — Je nie que le monde soit un ouvrage et j'affirme qu'il est éternel. — Mais il est si merveilleux ! — Votre Créateur Test bien plus encore, et l'on n'explique pas une merveille par une plus grande (23). »
C'était parler d'or, mais il y avait autre chose que ce bon sens dans Clootz ; il y avait tout un côté engagé dans certaines brumes allemandes ; parfois il se prenait à parler de l'âme du monde, et, amalgamant alors les rêveries profondes et rectilignes de Spinoza, ce géomètre, avec les siennes propres, il s'égarait dans les conceptions les plus fantastiques.
Quoi qu'il en soit, Clootz constitue, à lui seul, parmi les hommes de la Révolution, le représentant d'une idée spéciale sur Dieu. Cette idée ne s'arrêtera pas à Clootz, elle se transmettra jusqu'à nos jours, et tel révolutionnaire mystique du temps actuel n'aura pas, en définitive, d'autre maître dans cet ordre que Clootz illogiquement associé à Robespierre (24).
En somme, nous rencontrons trois idées sur Dieu dans la Révolution. Celle de Robespierre est la plus arriérée, la plus rétrograde: Robespierre est le témoin d'un Dieu personnel ; or, d'un Dieu personnel à un Dieu pro vident il n'y a qu'un pas, et ce pas,
Robespierre l'a franchi ; il confesse en toute rencontre la Providence de Dieu.
Mais, si Dieu est pro vident, parmi les moyens dont il se servira pour gouverner le monde,un de ceux qui auront le plus de chances de lui plaire, ce sera de susciter des hommes qu'il animera de son esprit et qull investira d'une mission.
La théorie des hommes providentiels est, comme on le voit, un produit nécessaire du théisme. Et Robespierre lui-même, dans sa propre pensée, qu'est-il, sinon un homme providentiel? Écoutonsle, en effet, dans ses épanchements intimes, et nous allons connaître le secret de sa conscience : « Que de fois, s'écrie-t-il, seul avec mon âme, n'ai-je eu pour me soutenir que l'idée de Dieu ? »
En vérité, est-ce un fils du Dix-huitième siècle et de la Révolution française qui tient un tel langage ? N'est-ce pas plutôt quelque moine au fond d'une cellule du moyen âge ? Aussi ne vous étonnez pas que Robespierre soit le partisan delà tutelle sociale. L'homme providentiel est le tuteur né de ceux qui ne sont pas providentiels. Et, quant aux moyens que cet homme emploiera pour asseoir son pouvoir, il faut s'attendre à tout ; car, quand on est providentiel, on n'a nul sujet de se gêner avec le genre humain, et il est tout simple que Ton brise ceux 'qui font obstacle à nos desseins qui sont les desseiûs de Dieu.
Aussi, entre les agissements de Robespierre et ceux des plus sombres inquisiteurs, je défie qu'on signale la plus petite différence. Toutefois, je n'oublie pas que ce grandhomme futdu parti de la justice,
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qu'il a vécu et qu'il est mort pour elle; je puis reprendre certaines idées, je puis réprouver certains moyens ; — je me réconcilie dans le but, et ne sais finalement que vénérer Tombre illustre du vaincu du 9 thermidor.
Mais ici il est indispensable de faire une pause; nous avons examiné dans notre introduction la théorie du Dieu personnel et nous lui avons opposé le point de vue de Tathéisme scientifique; c'est le moment d'apprécier l'idée qui se présente comme une sorte d'intermédiaire, Celle de Spinoza et d'Anacharsis Clootz, l'idée panthéistique.
Le panthéisme, quelque forme qu'il affecte, est une doctrine bien plus proche, sans contredit, de l'athéisme que de l'idée du Dieu personnel ; c'est, en réalité, un athéisme qui entoure ses prémisses de nuages et qui se masque à lui-môme son propre fondement.
Laissons parler le maître : « Dieu, a écrit Spinoza, est une substance unique, infinie, dont les deux attributs sont la pensée et l'étendue, et dont les êtres finis ne sont que des modes. »
Voilà qui paraît d'une clarté merveilleuse et il n'y a, en vérité, dans cette définition, que quatre ou cinq termes, qui, à leur tour, en réclameraient chacun une autre: substance, pensée, étendue, mode, et le terme de fini placé en regard de celui d'infini, comme si d'ailleurs l'infini pourrait être susceptible de modes et admettre une autre représentation que luimême !
C'est là un fâcheux commencement; mais, pôné-
trons plus avant. Spinoza n*admet pas la liberté de son Dieu ; le Dieu de Spinoza crée et agit en vertu d'une volition dont il n'est pas le maître et qu'il est le premier à subir.
Donc, c'est cette volition, si elle existe, c'est ce principe qui est Dieu : ce qui est Dieu, ce n'est pas le Dieu de Spinoza (25).
Mais, quant à nous, qui acceptons pour l'homme le destin de l'éternelle recherche, ce principe, c'est l'inconnu, c'est le grand inconnu de la nature, le grand fond de tout ce qui est, c'est le but que nos méditations poursuivront toujours, et que jamais, hélas ! elles n'atteindront, but qui se dérobe à mesure que l'on avance et qu'il n'est nul besoin d'appeler Dieu pour arriver à en être un peu moins éloigné d'âge en âge.
Au surplus, veut-on une réfutation du spinozisme, et péremptoire, par un homme qui Ta poussé jusqu'à ses dernières conséquences, par le plus grand métaphysicien qu'ait connu le monde. Le panthéiste Hegel cherche où s'épanouit surtout la substance divine, et il écrit alors : « Dieu parvient à la conscience de lui-même dans l'homme (26). »
Et, en effet, en dehors de l'homme, quel autre être connaissons-nous qui possède ce que nous appelons la conscience? Or, la conscience, n'est-ce pas le critérium de la personnalité? Qu'est-ce qui fait que je me distingue nettement comme individu de tous les autres hommes, de tous les autres êtres? C'est que j'ai conscience de moi-même dans le présent et jusque dans un certain passé. — Un Dieu incon-
scient, que serait-il donc? Assurément, ce ne serait pas un Dieu personnel, et, par une logique invincible, nous nous trouvons ramenés à ce dilemme : ou un Dieu personnel, ou, subjectivement parlant, pas -de Dieu.
Nous venons de voir ce que Tidée de Dieu a été pour les hommes de la Révolution.
Gardons-nous, d'ailleurs, d'en croire ces esprits superficiels ou rendus obtus par le positivisme contemporain, qui disent que l'idée de Dieu est étrangère à la politique: elle y est, au contraire, si bien en plein, cette idée, qu'elle a été le ressort qui a fait mouvoir l'un des hommes les plus considérables de la Révolution française et qu'elle est demeurée une pierre d'achoppement pour tous les théoriciens politiques qui n'ont pas su la reléguer dans le domaine des concepts fabuleux.
Et quelle preuve plus concluante pourrions -nous fournir que l'exemple de l'écrivain éminent qui s'est fait, de nos jours, le panégyriste de Robespierre? M. Louis Blanc, dans son Histoire de la Révolution française, a consacré un grand nombre de pages à retracer les dissidences des Girondins et des Montagnards sur ridée de Dieu, et il a pris parti contre les Girondins.
C*est ainsi qu'il commence par blâmer en termes vifs Tattitude de Guadet en face de l'idée de Dieu, et qu'il se déclare le champion du théisme de Robespierre. Cependant, M. Louis Blanc est, au fond, assez mal assis dans ses principes théologiques; car, si vous tournez quelques feuillets de son livre, vous y
trouverez que le théisme de Robespierre était une idée incomplète (étrange qualificatif), qu'il fallait aller jusqu'à Spinoza, et le brillant, mais un peu déclamatoire écrivain ne s'aperçoit pas qu'en allant, de lui-même, jusqu'à Spinoza, il court le risque d'être ensuite conduit, malgré lui, jusqu'à l'idée des Girondins (27).
Mais, si M. Louis Blanc est finalement infidèle à la théologie de Robespierre et s*il arrive à la répudier, il n'en a pas moins le même fanatisme que Robespierre, quand il s'agit de l'existence de Dieu. En cela, il est resté tout près de son maître. Ainsi, Robespierre a écrit : « L'athéisme est aristocratique. » M. Louis Blanc dira, en renforçant : « L'athéisme est anarchique (28). »
Nous qui croyons, comme Robespierre et comme M. Louis Blanc, que la question de Dieu commande toute la politique et toute la science, voyons donc :
1** Si l'athéisme est aristocratique ;
2^ S'il est anarchique.
D'abord l'athéisme est-il aristocratique?
' Robespierre l'affirme, mais il a bien étrangement prouvé sa thèse : « Le riche, dit-il, peut se passer de l'idée de Dieu ; mais le pauvre a besoin d'espérer, il a besoin de croire que, plus il souffre dans ce monde, plus il sera récompensé dans l'autre. »
De ces paroles, ce que, pour mon compte, je conclus, c'est que ce qui est aristocratique, ce n'est pas l'athéisme, c'est la doctrine de Robespierre, c'est le théisme, et je prouve sur-le-champ mon dire. Le pauvre, affirme Robespierre, a besoin d'espérer
qu'il sera récompensé dans l'autre monde; Qu'importe alors pour lui un temps d'épreuves, qui n'est que d'un jour, en comparaison d'une récompense qui sera éternelle? Mais que dis-je? le pauvre est intéressé à ce que l'épreuve soit forte, dure, abominable ; plus il sera refoulé en dehors des hiérarchies sociales, .plus il sera opprimé et broyé par la tyrannie, et plus il aura sujet de se réjouir, car l'étendue de la récompense lui sera mesurée sur celle de l'épreuve.
On le voit, c'est le pur dogme catholique et monarchique ; Robespierre n'était pas parvenu à en sortir.
Passons à M. Louis Blanc.
L'athéisme est-il anarchique?
Ah! sans doute, si par ce mot anarchique l'on entend que les athées repoussent toute autorité qui prétend dérober ses origines dans les cieux et cacher ses titres dans les nuages ; si Ton entend par là que les athées refusent leur soumission à toute autorité, qui n'est qu*un concept vide et une chimère : oui, l'athéisme est essentiellement anarchique. Mais l'athéisme, c'est-à-dire l'idée que tout homme, en face des autres hommes, ne relève que de son propre droit, qu'il doit tendre à en relever de plus en plus, cette idée, qui est le pôle de la liberté, est aussi le pôle de la solidarité.
Etjpournotre'part, n'avons-nous pas assez répété cette démonstration, n'avons-nous pas assez de fois et assez amplement prouvé que le droit libre de l'un se relie, par un enchaînement nécessaire, au droit
libre de lautre, ou, en termes plus explicites, que de la conception du droit de chacun découle nécessairement celle du droit de tous et de la solidarité dans le droit ?
Laissons donc là les sectaires ainsi que leurs anathèmes. Et si Robespierre et M. Louis Blanc ont été des républicains, faisons-en honneur à leur cœur bien plus qu'à leur raison, car leur métaphysique les rejetait en dehors de Tidée républicaine, car M. Louis Blanc, comme Robespierre, a professé la doctrine des hommes providentiels, et cette doctrine, à qui Ta-t-il appliquée ? Au soldat qui poignarda du même coup, au 18 Brumaire, la liberté et la France (29) !
Mais revenons au préambule de la Déclaration des droits, et donnons à notre appréciation la conclusion qu'elle comporte.
Cette conclusion, la voici :
Il est dangereux, pour ne rien dire de plus, d'inscrire dans une constitution des affirmations ou des invocations qui ne sont pas destinées à recevoir une sanction légale, et quand on le fait, on est un législateur imprudent ; quand on le fait, il vient une heure où l'on est entraîné au delà de la prémisse que Ton avait posée, et où Ton prononce, par exemple, un mot tel que celui-ci : « La Convention abhorre l'athéisme ; » or, quand vient cette heure, c^est que l'idée de la proscription elle-même n'est pas loin !
Lors donc que les hommes de la Convention inscrivirent dans leur déclaration cette deuxième partie du préambule, ils firent la chose la plus
contre-révolutionnaire et là plus antirépublicaine, « ils furent pris du mal des rois , » la haine de ridée (le grand historien Michelet), et c'est en vérité ce jour-là qulls dressèrent Téchafaud de la Gironde, de Clootz et de Danton.
L'homme jusqu'ici a eu un grand malheur, il n'a pu se résoudre à ignorer ce qu'il ne parvenait pas à connaître.
C'est ainsi qu'a fermenté en lui le levain corrupteur de la croyance ; c'est de là que sont nés tous les mysticismes, religions révélées, théisme, panthéisme, et, chose bien digne d'être méditée, plus rhomme ignore, plus il est porté à combler par la croyance le déficit de sa science (30) ; or, gare aux mystiques quand il s'agit de refaire un peuple, car, si on leur laisse le champ libre, ils le feront aussi déraisonnable qu'eux, et, dès le moment que les peuples sont façonnés au joug qui est le principe de tous les autres, ce qui serait surprenant, c'est qu'ils ne fussent pas prêts à subir tous4^s autres.