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Watelet, l’Art de peindre, poème; Amsterdam, 1771, p

tion complète avec le résultat cherché. Spectacle invraisemblable ! C'est par l’entassement des blocs de marbre, de granit, ou de pierre de taille, qu’on arrive à produire en nous les sentiments les plus tendres et les plus élevés. C’est de la matière-la plus pesante, la moins maniable, que se dégage, que jaillit ce qu'il y a dans l’imagination humaine de plus délicat, de plus enthousiaste et de plus éthéré. Par une inconcevable magie, les lignes parviennent non seulement à enlever leur matérialité aux substances les plus denses, les plus lourdes et les plus inertes, mais en produisant en nous des impressions à la fois vagues et cependant énergiques, elles arrivent à leur faire signifier des pensées obscures d’une tendresse indéfinissable et d'une impondérable suavité.

Résultat plus extraordinaire encore, les lignes nous représentent ce qu'il est impossible de voir, et même nous font voir le contraire de ce qui est représenté. « Si vous faites Le portrait d’un nègre avec un crayon blanc, écrit Philostrate!, le trait paraîtra certainement blanc, mais le nez aplati, les cheveux crépus, les joues saillantes, les lèvres épaisses, noirciront suffisamment l’image pour qu'aucune confusion ne se puisse produire. »

Il importe, toutefois, de constater que la surprenante impression produite par la contemplation des lignes n’a rien d’absolu. Il en est des formes comme des couleurs, dont l'effet $e trouve modifié par des rapprochements plus ou moins avantageux. Les lignes, en effet, ne jouissent pas, comme l’a écrit M. Charles Blanc, de l’immuable privilège de conserver leur caractère, « quels que soient le moment et le lieu où on les regarde » ?. La courbure d’un arc peut être fort belle en soi, majestueuse, émouvante, et perdre une partie de ses qualités par un voisinage malen-

1. Dans la Vie d'Apollonius, cité par Charles Blanc. 2. Grammaire des arts du dessin, p. 24.

contreux!, ou paraître écrasée par l'insuffisance des piedsdroits qui supportent sa retombée. Deux courbes de même rayon, selon la position qu’elles occupent, suffisent à donner au galbe d’un vase un aspect absolument différent. Placées en dedans ou en dehors des lignes.d’aplomb, formant un parallélogramme, elles donnent naissance, suivant le cas à une potiche ou à un cornet (voir fig. 18 et 19).

Fig. 18. Fig. 19.

Ces quelques observations suffisent, semble-t-il, à montrer combien l'étude que nous commençons est à la fois intéressante et complexe ; car ce n’est pas seulement de la signification propre des lignes et des couleurs que l'artiste doit se préoccuper. Il lui faut tenir compte aussi des rapports que ces lignes et ces couleurs peuvent avoir entre elles, et des règles qui gouvernent ces rapports.

1. Comme cela a lieu, par exemple, dans la facade de la gare du

Nord, où la présence d’un rampant passant au-dessus d’un cintre, en déforme la courbe.

XXVI. — INDÉPENDAMMENT DES IDÉES QU'ELLE CONCOURT A EXPRIMER, ÉTANT RÉUNIE, COMBINÉE A D'AUTRES LIGNES, CHAQUE LIGNE POSSÈDE UNE SIGNIFICATION INDIVIDUELLE QUI LUI EST PROPRE. C'EST AINSI QUE LA LIGNE DROITE EXPRIME DES IDÉES VIRILES ET DE RÉSISTANCE, LA LIGNE COURBE DES IDÉES DE SOUPLESSE, D'UNION, DE FLEXI- BILITÉ, ET QUE LA LIGNE BRISÉE, LORSQU'ELLE SE RAP- PROCHE DE LA SERPENTINE, DONNE L'IMPRESSION DU MOUVEMENT ET DE LA VIE.

Avant d'aborder l'étude des règles qui gouvernent les rapports des lignes entre elles, il convient d'observer que chaque sorte de lignes produit sur notre esprit une impression suffisamment précise, pour qu'on puisse lui reconnaître une signification sentimentale particulière. Cette impression, il faut bien l'avouer, échappe souvent à l’analyse. Nous ne sommes plus ici dans le domaine de la pure logique, où tout s'explique et se déduit. Nous sommes sur le terrain de l'Art, c’est-à-dire du sentiment, où les émotions sont plus faciles à percevoir qu’à définir.

Bornant nos observations aux lignes fondamentales, nous constaterons que la ligne droite, soit qu'on l’envisage dans son acception morale, soit, au contraire, qu'on tienne seulement compte de sa disposition physique, évoque partout ettoujours des idées de rectitude, de fermeté, de résistance, qu’on n’attribuera jamais à une ligne courbe, emblème par excellence de la souplesse et de la flexibilité. C'est là, au surplus, une sorte d’axiome, admis depuis l'antiquité la

- plus haute. M. Renan, dans un beau livre sur l’Origine du langage, nous apprend que dans la langue hébraïque « l’expression du bien se tire de la rectitude; celle du mal, de la déviation ou de la ligne courbe ». Pythagore, n’hésitait pas à reconnaître dans la ligne droite le symbole de l’unité et de l'infini, parce que, à bien prendre, il n’y a et ne peut y

avoir qu'une seule ligne droite et que cette ligne est toujours semblable à elle-même, alors qu'aux yeux de cetillustre philosophe la ligne courbe représentait le fini, parce qu’elle tend, du moins en apparence, à revenir à son point de départ.

À maintes reprises et jusqu’en ce siècle, on a cherché à

expliquer cette impression si particulière. Un écrivain anglais remarque ingénieusement, à ce propos, que les plantes et les animaux, dans leur enfance, offrent des contours arrondis, des formes onduleuses, qui gagnent en rectitude à mesure que les unes et les autres approchent de leur relative perfection. Il croit pouvoir expliquer de la sorte l’impression de délicatesse produite par les lignes courbes, et celle de maturité, de vigueur, qui résulte de la contemplaÿ tion des lignes droites. L’explication donnée par Alison est spirituelle, peut-être n’est-elle rien de plus. Elle n’est pas neuve, en tout cas, car, au siècle dernier, Diderot avait dit: « La ligne ondoyante est le symbole du mouvement et de la vie; la ligne droite est le symbole de l'inertie ou de l’immobilité. C’est le serpent qui vit, ou le serpent glacé. » Un point toutefois demeure bien acquis : c'est qu'on ne peut refuser à la ligne droite une signification très personnelle, correspondant à un sentiment de vigueur et d’inflexibilité que n’exprimera jamais une ligne courbe. [l'est certain, en outre, qu'une ligne courbe décrivant ponctuellement sa trajectoire, — si l’on peut parler de la sorte, — évoque des idées de régularité, de noblesse, de majesté, que ne provoquera jamais la contemplation d’une ligne brisée, laquelle, procédant par saccades et par soubresauts, donne assez bien, lorsqu'elle est continue, l'illusion que produit toujours en nous la contemplation de la ligne ondoyante ou serpentine, c’est-à-dire l'impression du mouvement, et par conséquent de la vie.

XXVII. —— SUIVANT LA PLACE QU'ELLES OCCUPENT ET LA FAÇON DONT ELLES SONT DISPOSÉES, LES LIGNES PEUVENT ENCORE PRODUIRE CERTAINES IMPRESSIONS SPÉCIALES. AINSI C'EST LE PROPRE DES LIGNES HORIZONTALES D'INS- PIRER LE CALME, LA QUIÉTUDE, ET D'EXPRIMER LA DURÉE ; ALORS QUE LA CONTEMPLATION DE LIGNES VERTICALES ÉVEILLE, AU CONTRAIRE, DES SENTIMENTS DE TROUBLE ET D'EXALTATION POÉTIQUÉ.

Qui de nous, en visitant ces admirables nefs du Moyen Age, dont les multiples piliers s’élancent vers le ciel avec une incomparable hardiesse, n’a senti un monde de pensées mal définies bouillonner en soi, une émotion à la fois tendre et poignante le pénétrer et l’étreindre ? Qui de nous, à la contemplation de ces longues et frêles colonnettes, qui semblent monter indéfiniment et qui, après s’être allonœées, étirées, consentent comme à regret à se Joindre en une voûte aiguë, qu'on dirait située à des hauteurs vertigineuses, qui de nous ne s’est trouvé envahi par une sorte d’extase mystérieuse, par une douce poésie d’un charme indéfinissable ?

Qui de nous, en été, assis sur la plage et contemplant l’éternelle horizontalité de la mer, n’a éprouvé une quiétude bienfaisante et n’a senti un calme progressif qui s’emparait de tout son être, adoucissant les préoccupations, estompant les souvenirs et plongeant notre cerveau dans une bienfaisante atonie, dans une torpeur reposante? Qui de nous n'a vu cent fois les gens de la côte, marins, pêcheurs, douaniers, stupéfiés par ce même spectacle, et demeurant des heures entières Les yeux fixés sur la nappe infinie, sans témoigner le besoin de prononcer une parole, d'échanger une pensée ? Qui n’a constaté combien, au cours d’une longue traversée, toute lecture, tout travail de l'esprit, toute conversation même, nécessitent un effort pénible?

Ainsi, sans avoir une perception nette du phénomène

qui se produit en nous; sans que nous ayons conscience de la cause de ces émotions si contradictoires, il suffit de la contemplation persistante des longues horizontalités pour apaiser notre esprit et le pénétrer d’un vague sentiment de stabilité, de durée, de repos; alors que la vue des lignes verticales développant en nous des impressions toutes contraires, donne naissance à une inquiétude vague et, entraînant à la fois notre regard et nos pensées vers des espaces mal définis, nous dispose à un doux mysticisme teinté de poésie.

C'est là une double constatation dont le décorateur intelligent peut tirer un puissant parti. Qu'on ne parle pas, en effet, de la grandeur du spectacle ou de la sainteté du lieu. Une rue interminable, avec ses rangées de maisons toutes semblables et soigneusement alignées, produit la même impression stupéfiante que l'Océan. Une montagne, un obélisque, un donjon, nous émeuvent presque autant qu'une église. Contemplez une colonne renversée; votre esprit ne songera point à s’'émouvoir. Redressez-la, soudain une certaine émotion succédera à votre placidité antérieure.

XXVIII. — PAR LA RÉPÉTITION, LA VALEUR ET LA SIGNI- FICATION DES LIGNES S'AFFIRMENT ET SE CORROBORENT ;

PAR LA CONTRADICTION, CETTE VALEUR ET CETTE SIGNI- FICATION S’ATTÉNUENT ET S’ALTÈRENT.

S'il suffit de considérer une ligne horizontale comme celle que présente la mer, ou la verticalité d’un mât, d’une colonne, d'un obélisque, etc., pour éprouver une impression assez vive et très particulière, on remarquera que cette impression augmente d'intensité à mesure que les lignes verticales ou horizontales se font plus nombreuses et que, s'étendant parallèlement, elles constituent un faisceau plus fourni. C’est ce que les architectes du Moyen Age ont admirablement compris. Aussi, voulant accroître l'effet produit sur l'imagination de la foule par les lignes

verticales de leurs édifices, ont-ils pris soin de multiplier

celles-ci, alors qu'ils morcelaient avec acharnement les lignes horizontales. |

Entrez dans une de nos cathédrales du xrv° siècle, supprimez par la pensée les seize colonnettes qui enveloppent chaque pilier; rendez à la partie inférieure de celui-ci sa

forme normale et pri-

mitive, brutale et car-

rée; laissez, au con-

traire, les lignes horizontales s'étendre sur le nu des murailles et former de larges plates-bandes ; la signification del’architecture deviendra très différente. Nos deux figures 20 et21 qui, placées l’une sur l’autre, se

recouvriraient exactement, suffisent à le démontrer. Au lieu de regarder la mer vide etinfinie, contemplez l'Océan chargé d’une flotte dont les longs mâts découpent l'horizon, et vous éprouverez pareillement une sensible atténuation de l'impression première.

XXIX. —— DIAGONALEMENT DISPOSÉES, LES LIGNES DROITES ONT AUSSI UNE SIGNIFICATION, ET, SUIVANT LA POSI-

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