Physiologie des sens, tome IT, p
coration un aspect répondant à un état particulier de notre esprit. Ainsi, suivant qu'on fait usage de tons vifs ou rompus, de couleurs éclatantes ou sombres, on communique aux surfaces ou aux objets une apparence triste ou joyeuse. Dans la proposition XXIV nous avons démon= tré que cette valeur sentimentale n’est pas absolue, mais qu'elle varie suivant le voisinage immédiat auquel les couleurs sont soumises. Îl nous reste maintenant à étudier les rapports des couleurs entre elles, et les effets de leur rapprochement.
LXVIII. — LES RAPPORTS DES COULEURS ENTRE ELLES SONT RÉGLÉS THÉORIQUEMENT PAR DES LOIS FIXES; MAIS DANS LA PRATIQUE CES LOIS SONT SUJETTES A DES DÉROGATIONS NOMBREUSES, DONT LE DÉCORATEUR EST OBLIGÉ DE TENIR COMPTE.
La science a divisé la lumière visible, c’est-à-dire la fraction lumineuse perceptible par nos yeux, en trois couleurs prinutives, qui sont le ROUGE, le JAUNE et le BLEU, et en trois couleurs secondaires, l'ORANGÉ, le VERT et le vioer. Ces dernières sont le résultat d’un mélange binaire, c’est-à-dire qu’elles sont formées par l’accouplement ou par l’union de deux des couleurs primitives. Ce premier point admis, procédons à d’autres constatations.
La science établit encore que tous les objets dont notre œil perçoit l’image, ne nous paraissent diversement colorés que parce que chacun d’eux absorbe une certaine partie du faisceau lumineux, et rayonne seulement une fraction des vibrations qui le frappent. Ainsi, une étoffe rouge ne nous semble telle que parce qu’elle absorbe tous les rayons bleus, violets, jaunes, orangés et verts, et ne nous rend que les rayons rouges. De même pour une étoffe bleue, une feuille verte, une pierre violette, une orange, etc. Si, après avoir séparé à l’aide du prisme les différentes couleurs qui com-
posent la lumière, on réunit, à l’aide d'un autre prisme, ces mêmes couleurs de facon à reconstituer les faisceaux, on retrouve la lumière blanche. Le blanc, comme l’a reconnu Newton et comme, deux siècles avant lui, Léonard de Vinci l'avait proclamé, n’est donc pas une couleur par lui-même,
mais un composé de toutesles couleurs”. On peut, du reste,
Rouge
VioLer
Breu \ ñ JAURE
VERT Fig. 88.
se rendre compte de cette décomposition et de cette recomposition du blanc, par une petite expérience aussi simple que facile. [1 suffit de disposer sur le disque d’une roulette ou, à défaut de roulette, d’un tourniquet quelconque les six couleurs de l’arc-en-ciel, en égale étendue et de façon qu’elles se suivent dans l’ordre indiqué par la nature. Cela fait, on anime le disque d’un mouvement très rapide de rotation, et les couleurs se fondant, la plaque apparaît non plus teintée de six couleurs, mais seulement d’un blanc légèrement sale, très caractéristique ?. Par le même procédé
1. « IL bianco non è per se colore, ma il ricetto di qualunque colore. »
2. Théoriquement le résultat devrait être blanc; mais, ainsi que le remarque M. Laugel (/’Optique et les Arts, p. 149), les couleurs employées dans la peinture consistent en un Mélange de poudres dont les
on peut se convaincre que les couleurs intermédiaires,
orangé, vert et violet, sont uniquement le résultat d'un mélange et n’ont aucune origine propre. Sion les supprime, en effet, et si l’on se contente de couvrir le disque des trois couleurs primitives, rouge, jaune et bleu, également réparties, on produit pareillement une coloration blanche ou grise. Enfin ce même résultat peut encore s’obtenir d’une troisième façon et en réduisant à deux le nombre des couleurs placées sur le disque, à condition que l’une des couleurs soit primitive et que la deuxième couleur comporte un mélange binaire, formé par les deux autres couleurs. À cause de cela, cette seconde couleur est qualifiée complémentaire de la première. C’est ainsi que l’orangé est complémentaire du bleu, le vert du rouge etle violet du jaune. Le diagramme ci-contre (fig. 88) emprunté à un album d'Eugène Delacroix résume cette théorie de la décomposition et de la recomposition des nuances principales. Les couleurs qui se font face sont complémentaires, et les trois couleurs binaires, orangé, violet, vert, sont obtenues par le mélange de leurs voisines.
Voilà ce qu’explique la science. L'expérience, de son côté, a démontré que les trois couleurs primitives à l’état cru, c'est-à-dire sans mélange aucun et à intensité égale, sont sans harmonie entre elles, soit qu’on les considère par paire, soit qu'on les envisage toutes les trois ensemble. Le jaune, par exemple, vu à côté du bleu, ou le rouge étendu à côté du jaune, forment un assemblage sans liaison. Si, au contraire, on place une couleur auprès de sa complémentaire, elle
rayons réfléchis subissent une soustraction de lumière. « C’est pourquoi, conclut M. Laugel, les mélanges de poudres donnent des nuances plus foncées qu'on ne s’y attendait. »
1. C'est à une opération de cette nature que se livrent les blanchisseuses et les raffineurs de sucre. Le sucre, comme le linge, étant ‘d’un blanc jaune, tirant sur le roux (orangé), on arrive à les rendre tous deux d’une blancheur parfaite en leur adjoignant une petite quantité de bleu, couleur complémentaire de celle qui leur est naturelle.
ne.
s’exalte. Un violet soutaché de jaune devient plus éclatant; un rouge bordé de vert prend une intensité plus grande, et réciproquement. Enfin, quand deux tons participent d’une même couleur, généralement ils s’harmonisent. Il n’est pas de femmes qui ne sachent admirablement cela, et voilà pourquoi les brunes, aux carnations chaudes, choisissent pour leur parure habituelle le jaune, l’orangé, le rouge et le brun , alors que les blondes, aux yeux bleus et aux fraîches carnations, accordent leurs préférences au bleu et au rose.
Par la même raison, le blanc et le gris', qui participent de toutes les couleurs, s’harmonisent également avec toutes; il en est de même pour le noir, qui est leur négation. C’est ce qui explique comment le liséré blanc produit dans la toilette féminine par une délicate dentelle, dans celle de l’homme par la manchette ou par le faux col, arrive le plus souvent à accorder deux couleurs qui sans cela sympathiseraient médiocrement entre elles. De même dans certaines peintures, et notamment dans les vitraux, le trait noir qui cerne les figures atténue dans une large mesure le caractère discordant de deux couleurs primitives juxtaposées.
Telles sont les vérités aujourd’hui admises, consacrées, que nous devons aux observations de Léonard de Vinci?, de Charles Bourgeois*, de Gœthe*, d'Eugène Delacroix”, de J.-B. Laurensf, de J. Bernstein’, d'A. Laugelf ; aux
1. Les divers gris, nous venons de l’expliquer, ne sont que le résultat plus ou moins heureux d’un mélange inégal des trois couleurs fondamentales. Comme tels ils jouissent aussi de cette prérogative de. s’accorder avec toutes les couleurs.