Essais, ‘iv. I°*, chap. xiv
2, Perrault, Parallèle des anciens et des modernes.
siècles, « les personnes les plus riches et les plus distinguées par leur rang et par leur naissance vivoient en famille ; de façon que le maître, la maîtresse, les enfants et les domestiques se trouvoient réunis dans une même chambre, qui servoit à la fois de cabinet d'étude, de chambre à recevoir, de chambre à coucher, de salle à manger et même de cuisine! ».Jusque dans les palais et les maisons royales, la confusion la plus grande régnait entre les diverses pièces du logis. Louis XIV recevait les ambassadeurs dans sa chambre à coucher, et dînait en public dans son antichambre.
On voit, par ces quelques constatations, combien il serait imprudent de prétendre combiner une installation, une décoration, un ameublement, dans un de ces styles lointains qui répondent à un état social si différent du nôtre. Ce serait, en effet, s’exposer non seulement à de cruels mécomptes, mais à des discordances singulières; car, en admettant qu’on püût restituer une pièce intégralement, celle-ci jurerait avec ses voisines, et même, si l’on pouvait assurer à toutes les pièces d’une habitation un caractère d’archaïsme parfait, à moins d'adopter une tenue de carnaval, nos vêtements modernes produiraient la plus singulière impression dans ce milieu d’une exactitude rigoureuse *.
Les copies trop fidèles ne peuvent donc, au point de vue des convenances, que produire un fâcheux effet. Au point de vue de l’art, leur résultat ne saurait être meilleur ; car les copistes se laissent presque toujours séduire par les défauts de ceux qu'ils imitent, et cela s'explique aisément. Les grandes qualités étant généralement communes aux grands artistes, ce sont surtout leurs incorrections per-
1. Mémoires dans lesquels on cherche à déterminer quelle influence les mœurs des François ont sur leur santé, par M. Maret ; Amiens, 1762; p. 106.
2. Il faut bien comprendre, en effet, que les habits bariolés de nos ancêtres, qui servaient de premier plan aux décorations de leurs hôtels et de leurs palais, donnaient à ces décorations une tout autre valeur que nos habits lugubres.
sonnelles qui constituent leur principale originalité. « En imitant un maître, écrit Reynolds, on est insensiblement amené à copier ses particularités et à prendre ses défauts mêmes pour des beautés, quoique le modèle qu’on s’est choisi soit le meilleur et qu'on ait le talent de distinguer les véritables beautés qui se trouvent dans ses ouvrages! ». Ce que Reynolds écrit d’un maître dont on imite la manière, s'applique encore bien mieux à un style dont on prétend s'inspirer exactement.
LXXXIV. — sir LA COPIE EXACTE DE DÉCORATIONS REMON- TANT A UNE ÉPOQUE SENSIBLEMENT ANTÉRIEURE DOIT ÊTRE CONSIDÉRÉE COMME FACHEUSE, IL N'EN EST PAS MOINS PERMIS AU DÉCORATEUR, OBLIGÉ DE VARIER CONS- TAMMENT SA MANIÈRE POUR SATISFAIRE AUX PROGRAMMES QUI LUI SONT IMPOSÉS, DE S’INSPIRER DE L'EXEMPLE DES MAÎTRES QUI L'ONT DEVANCÉ.
Ce que nous venons de dire des copies serviles, ne saurait s'appliquer aux adaptations intelligentes. Repousser les exemples de nos prédécesseurs, répudier impitoyablement les formes, les combinaisons ornementales, les arrangements pratiqués dans les siècles antérieurs, ce serait se fermer maladroitement des sources précieuses d’inspiration. « C’est en vain que les peintres et les poètes cherchent à inventer, écrit un artiste qu'on ne saurait trop citer, si avant tout ils n’ont pas rassemblé les matériaux propres à exercer leur esprit et à faire naître des idées nouvelles ?. » Ces matériaux, le plus vaste génie que le monde puisse enfanter n’est pas assez riche pour les tirer tous de luimême. Celui qui ne veut mettre à contribution aucun autre esprit que le sien, se trouve forcément réduit à la plus dangereuse des imitations, à celle de ses propres ouvrages.