‹ La decorationChapitre 39 sur 51 · J. Reynolds, cbid · texte numérisé non relu

J. Reynolds, cbid

L'étude des maîtres, en montrant comment les artistes les plus illustres ont compris la Nature, nous amène, à notre tour, à comprendre celle-ci. En nous révélant comment ils s'y sont pris pour résoudre les problèmes qui leur étaient posés, elle nous aide à trouver des solutions pour les problèmes à venir. Il est par conséquent indispensable d'étudier avec soin les styles anciens, de se pénétrer de leurs qualités typiques et de leurs beautés spéciales; de profiter de toutes les ingénieuses créations, de toutes les adaptations imaginées avant nous, mais en ne choisissant que les plus heureuses, et surtout en se conformant à l'exemple des abeilles dont parle Montaigne, qui « pillottent çà et là les fleurs » et qui « en font apréz le miel qui est tout leur et n’est plus thyn ni marjolaine ». Celui qui par ’étude a rassemblé le nombre le plus considérable de matériaux, possède donc les plus grands moyens pour inventer, et s’il lui manque la faculté de les mettre en œuvre d’une facon nouvelle, ce n’est pas à son excès de richesse qu'il lui faut s’en prendre, mais uniquement à sa faiblesse d’esprit ou à la manière confuse dont il a entassé les idées dans son cerveau.

LXXXV. — UNE DES CONDITIONS D'AGRÉMENT DE NOS HA- BITATIONS RÉSIDE DANS LA GAIETÉ. CELLE-CI DÉPEND EN PARTIE DE LA FORME DES PIÈCES, DES COULEURS DONT LES PAROIS SONT PEINTES OU TENDUES; ELLE RÉSULTE SURTOUT DU NOMBRE D'OUVERTURES (PORTES OU FENÈ- TRES) QUE L’HABITATION COMPORTE.

Nous avons établi dans nos précédentes propositions que les formes, comme les couleurs, ont une valeur sentimentale, et qu’à ce titre elles exercent une influence directe sur le caractère que présentent une pièce, une surface ou un objet. Mais elles ne constituent pas les seuls éléments dont le décorateur puisse tirer parti, et depuis

longtemps on a constaté que la gaieté d’une pièce, d’un appartement, d’un édifice, d'une façade, est en raison directe du nombre de ses ouvertures.

Évoquez par la pensée une construction aveugle, sinon sans portes, du moins sans fenêtres. Son aspect ne manquera pas d’être austère, rébarbatif, impressionnant à contempler. Les antiques donjons, la prison d’Aix en Provence, dessinée par le célèbre Ledoux; celle de Mazas, œuvre des architectes Gilbert et Lecointe; celle de la Santé, construite par M. Vaudremer, montrent avec une éloquence indiscutable quel caractère mélancolique la prédominance des pleins sur les vides peut imprimer à un bâtiment. Les anciennes barrières de Paris, malheureusement démolies en partie, constituaient, dans ce même genre, des ouvrages accomplis. «à Un philosophe qui aurait voulu habituer les esprits à l'abolition des octrois, écrit M. Charles 3lanc !, n’eût pas mieux conçu son architecture. De quelque point de l'horizon qu'il se dirigeât sur Paris, le marchand, du plus loin qu'il apercevait ces pleines et lourdes murailles, ces portes basses flanquées de colonnes trapues, et ces très rares fenêtres par où 1l se sentait surveillé, songeait tout de suite à payer la rançon de l’industrie et du travail. Partout l'architecte avait atteint son but en variant l'application d’un même principe. »

Maintenant procédons à l'inverse et imaginons un vaste bâtiment criblé de fenêtres. Sa façade affectera certainement un aspect particulièrement joyeux. À l’intérieur l’impression de gaieté ne sera pas moins vive. Les fenêtres nombreuses, en effet, ne se bornent pas à chasser la tristesse en versant des torrents de lumière. Elles augmentent le caractère accueillant des pièces, par les communications qu’elles ouvrent avec l'extérieur. Un sage l’a dit : « La plupart de nos idées Joyeuses nous viennent des autres. » C'est

Page 1