Loc. cit., VIII: discours
XCVI. — LORSQU'UN OBJET EST FORMÉ DE MATIÈRES DIF- FÉRENTES, UNE DE CELLES QUI ENTRENT DANS SA CONS- TITUTION DOIT REMPLIR LE RÔLE DE REPOS, ET FAIRE AINSI VALOIR LA MATIÈRE LA PLUS BRILLANTE OU LA PLUS RICHE.
Il arrive souvent que plusieurs matières d’inégale valeur entrent dans la composition d’un objet d'art. Un vase
Fig.102.— Potiche à décor compliqué Fig. 103. — Potiche à décor simple et à monture simple. et à monture compliquée.
en porphyre, par exemple, en marbre, en onyx, en cris tal, en porcelaine de Chine ou du Japon, peut recevoir une monture en bronze ciselé et doré, plus ou moins magnifique. Dans le choix des ornements qui décorent cette monture, l'artiste doit apporter des préoccupations analogues à celles dont il est question dans la proposition
précédente. Si le vase est simple de forme et monochrome, la monture pourra, par la variété de ses profils, par la finesse de son décor, ajouter considérablement à la valeur décorative de l’ouvrage. Si, au contraire, le vase est luimême chargé d’une ornementation compliquée, la monture devra se tenir dans des lignes sobres et relativement modestes. {Voir fig. 102 et 103.) En tout cas, le dessinateur fera bien d'éviter une égalité d’ornementation, qui, divisant l'attention, provoquerait une sorte de tiraillement, de con- {lit entre les parties, et dont l'effet immédiat serait d’amoindrir l'impression produite par l’ensemble.
Ce que nous disons des vases s’applique également à tout autre genre de meubles. Dessine-t-on un cabinet d’ébène marqueté d'ivoire, on aura soin de laisser les champs sans marqueterie aucune, pour qu'ils ajoutent, en servant de repoussoir, à la richesse des parties marquetées, etc., etc.
XCVII. — uNE DES CONVENANCES QUE L'’ARTISTE NE DOIT JAMAIS PERDRE DE VUE DANS LA CRÉATION D'UNE DÉCO- RATION MURALE OU MOBILIÈRE, C EST LA SOLIDITÉ. ELLE SEULE ASSURE LA DURÉE DES OBJETS ET LÉGITIME LA DÉ- PENSE QUE LEUR CONFECTION RÉCLAME.
Il ne suffit point, en effet, que les ouvrages qu'on exécute répondent à certaines qualités plastiques et satisfassent le regard. [Il importe aussi que, dans leur conception comme dans leur exécution, on apporte tous ses soins à les rendre durables. L'invention et la confection d’une décoration compliquée, surtout lorsque celle-ci présente un véritable caractère d’art, sont choses essentiellement délicates, souvent longues et difficiles. Elles réclament une dépense d'intelligence, de talent et d'efforts parfois considérable, et qui demande à être rémunérée dignement. Or, cette rémunération n’est possible qu'à une condition : c’est que l’acquéreur ne soit pas, à très courte échéance, obligé
de renouveler son acquisition. Sous ce rapport, certaines dispositions du code civil, en condamnant nos mobiliers modernes à une dispersion fatalement périodique, ont porté un coup funeste aux arts somptuaires de notre temps. Jadis on pouvait faire exécuter à grands frais les boiseries, les lambris, les plafonds d’un hôtel. On pouvait commander des tapisseries sur mesure et combiner à loisir le mobilier garnissant ces riches et somptueuses demeures. On était à peu près certain, en effet, que ces belles décorations, que ces meubles splendides, pieusement transmis de génération en génération, attesteraient aux yeux de la postérité le bon goût et la libéralité des ancêtres. Aujourd'hui ces espérances n’entrent plus dans nos calculs, et l’on se garde d'exiger de l’ameublement une perpétuité qui n’est plus dans nos mœurs. À chaque décès, la maison, l'hôtel, Le chàteau, passent dans des mains nouvelles; les meubles sont dispersés, partagés ou vendus. Dès lors à quoi bon prétendre que mobilier et décoration soient exécutés pour un temps indéfini, quand leur durée est définie par la mort, sans compter qu'il convient d’ajouter aux incertitudes finales celles de la fortune et l'instabilité de nos établissements ?
L'artiste consciencieux s'efforce, toutefois, de réagir contre ces nécessités fâcheuses. Il se doit à lui-même de produire des œuvres durables; et ce serait affecter presque du mépris pour ses propres ouvrages, que de négliger ce qui peut assurer leur conservation.
XCVIII. —— LA SOLIDITÉ NE DOIT PAS SEULEMENT EXISTER EN RÉALITÉ. ELLE DOIT ENCORE ÊTRE APPARENTE. IL EN EST DE MÈME DE L'APLOMB.
Les ouvrages de l'artiste ne doivent pas se borner à être solides et durables ; il faut encore qu'ils le paraissent. L'agrément que leur vue ou leur usage cause, n’est possible qu'à cette condition. « Un bâtiment qui ne serait pas solide, écrit avec beaucoup de raison M. Charles Blanc, ou qui le serait sans le paraître, lors même qu'on l’aurait fait admirable, ne nous laisserait pas le loisir de l’admirer, parce que la seule menace d’un péril troublerait en nous l'impression du Beau‘. » Et dans un ordre d'idées plus intime, quel plaisir peut-on éprouver à maniér constamment ces objets d’une apparence si fragile, qu'ils causent à tous ceux qui les touchent de légitimes appréhensions ? Quelle satisfaction peut-on ressentir à confier son corps à des meubles de résistance douteuse, et qui semblent devoir s’écrouler sous notre poids? L'artiste doit donc avoir grand soin de rendre la solidité de ses ouvrages suffisamment évidente pour éloigner de notre esprit ces fâcheuses préoccupations.
Ce que nous disons de la solidité s'applique également à l’aplomb. Rien n’est plus fatigant, à la longue, et plus inquiétant que la contemplation d’un vase, d’un candélabre, d'un guéridon, que le moindre choc. paraît devoir renverser. Aussi, dans chacune de nos autres monographies, nous sommes-nous appliqué à fournir des formules permettant de prévenir cette sorte d’inquiétudes ?.