Grammaire des Arts du dessin, p
2. Voir notamment la Menuiserie, p. 92, et l'Orfévrerte, p. 77
XCIX. — ENFIN LE DÉCORATEUR DOIT ÉVITER TOUT DÉ- PLOIEMENT EXAGÉRÉ DE VIRTUOSITÉ OU TOUTE RECHER- CHE TROP ÉVIDENTE D'ORIGINALITÉ QUI, CONCENTRANT L'ATTENTION SUR SON ŒUVRE PERSONNELLE, DÉTOURNERAIT LE SPECTATEUR DE LA CONTEMPLATION DE L'ENSEMBLE.
Nous avons établi, au cours de cette étude, que l’unité était une des nécessités fondamentales de toute belle décoration. Or cette unité, comme ledit si bien Diderot!, « naît de la subordination des parties », et c’est de cette subordination que l'harmonie prend également naissance. Le devoir du décorateur est donc d'éviter avec soin tout ce qui pourrait, en absorbant trop particulièrement les regards, atténuer cette unité, cette harmonie indispensables. C’est pourquoi, dès l'Antiquité, tous ceux qui ont écrit sur les Beaux-Arts ont recommandé aux artistes de ne point chercher à attirer l'attention par un excès de virtuosité dans l'exécution. « Le talent, disait Sénèque, est extrêmement utile, mais à condition qu'il se dissimule. » — « Nous pensons que l’art est perdu s’il ne se manifeste, ajoutait Quintilien, tandis qu'il cesse d’être un art dès qu'il devient sensible. » L’éloge le plus complet qu’Ovide, en ses Métamorphoses, trouve à faire de la statue de Pygmalion, c’est de constater que le statuaire avait si bien dissimulé l’art déployé dans cet enfantement sublime, qu'on croyait se trouver en face de la réalité.
Virginis est vere facies, quam vivere credas Et, si non obstet reverentia, velle moveri, Ars adeo latet.
Dans les temps modernes, l'unanimité n’est pas moins
remarquable. « C’est le but suprême de l’art de ne point se
1. Pensées détachées sur la peinture (Œuvres complètes, tome V,
laisser apercevoir, » écrit l'abbé de Marsy dans le poème latin qu'il consacre à la peinturet. « L'art porté à sa perfection ne se montre pas avec ostentation, dit Reynolds? ; il demeure caché et produit ses effets sans en laisser apercevoir la cause. » — «Les jeunes gens, ajoutait en 1859 Eugène Delacroix *, ne sont entichés que de l'adresse de la main. Îl n'y a peut-être pas de plus grand empêchement à toute espèce de véritables progrès que cette manie universelle, à laquelle nous avons tout sacrifié. C’est elle qui empêche de sacrifier tout ce qui n’est pas nécessaire au tableau, qui fait préférer le morceau à l'ensemble et qui empêche de travailler jusqu’à ce qu'on soit véritablement satisfait. »
Si de pareilles recommandations ont leur raison d’être lorsqu'on s'adresse à des artistes indépendants, combien ne sont-elles pas plus fondées encore quand il s’agit de décorateurs ? Et c’est en cela que l’art de la décoration se montre supérieur à ses rivaux. Il fait appel à ce qu'il y a de plus noble chez l’homme et de plus rare chez l'artiste. Il exige une constante et perpétuelle abnégation.
C. — C’EST EN TENANT COMPTE DE CES MULTIPLES CON- VENANCES ET D'AUTRES ENCORE QU'IL SERAIT TROP LONG D'ÉNUMÉRER, QUE LE DÉCORATEUR PARVIENT A SATISFAIRE AUX EXIGENCES VÉRITABLES DE SON ART.
Il en est, en effet, de la décoration comme de la poésie. Le poète, quelles que soient l'étendue de ses vues, la grandeur de son talent, l’envolée de son génie, est obligé d’adapter ses pensées à un rythme prévu, et de les enfermer dans les strictes limites d’une versification inexorable, dont la mesure et les règles, résultat de conventions antérieures,
1. Artis erit summum, nihil artis inesse videri. (Piciura carmen auciore F. M. Marsy.)