Histoire du costume, p
l LA DÉCORATION
divisés en deux branches principales : les BEaux-Arts et les ARTS DÉCORATIFS. |
Au premier abord, on ne sent pas très bien la nécessité de cette répartition, et cette division, qui n’est pas d'une évidente clarté, peut paraître assez arbitraire. Tous les arts plastiques, chacun dans leur sphère, ont, en effet, pour objectif supérieur la recherche du Beau. Ils ont donc droit, les uns comme les autres, à être qualifiés de Beaux-Arts, etl'on ne comprend pas pourquoi cette qualification, accordée sans difficulté à la confection d’un fade tableau, est refusée à la conception, à l'exécution d’un vase ou d'une tapisserie. D'autre part, il serait incivil de prétendre que le tableau accroché dans un salon, la statue placée dans un jardin, le buste ornant un escalier ou une façade, ne décorent pas cette façade, cet escalier, ce jardin, ce salon. De pareils ouvrages sont donc décoratifs au premier chef.
D'où vient alors qu’on classe ainsi les ouvrages d’art dans deux catégories séparées ? Est-ce à cause de leur différence de mérite ? En aucune façon. — C’est simplement qu’on est convenu de comprendre dans la première de nos catégories les productions isolées , exécutées en dehors de toute adaptation, de toute localisation immédiate, sans aucune préoccupation d'utilité; et que l’on a pris l'habitude de ranger dans la seconde les ouvrages qui ont pour but essentiel de concourir directement à l’ornementation d’un édifice, d'une surface ou d’un objet préexistant.
Ainsi — ne craignons pas d'insister sur ce point — ce n'est ni la qualité morale de l’œuvre, ni son exécution plus ou moins parfaite, ni les difficultés de production, ni l’habileté technique de l'artiste, qui déterminent la classification. Celle-ci découle uniquement de la destination de l'ouvrage. Ce dernier rentre dans la catégorie des Arts décoratifs, quand il existe un lien évident entre sa conception et la place qu'il occupe, lorsqu'il a été exécuté en vue d’une des- Unation particulière, ou dans un but d'utilité spéciale.
III. — PAR SUITE DU RÔLE QUI LEUR EST ASSIGNÉ, LES ARTS DONT LA DÉCORATION EST LE BUT PRINCIPAL SONT SOUMIS A UNE DÉPENDANCE, A UNE SUBORDINATION AUX- QUELLES ÉCHAPPENT LES AUTRES MANIFESTATIONS ARTIS- TIQUES , ET, COMME CONSÉQUENCE, ILS OBÉISSENT À DES RÈGLES PARTICULIÈRES.
Si les artistes qui pratiquent les Beaux-Arts proprement dits jouissent, dans la conception et l'exécution de leurs œuvres, d’une indépendance à peu près complète, n'étant soumis qu'aux règles générales du Goût et de la Mode, il n'en est pas de même de ceux qui se vouent au culte des Arts décoratifs. Ces derniers, en effet, ont à compter avec des exigences étroites et nombreuses.
Alors que le peintre en parturition d’un tableau, le sculp-
teur en gestation d’une statue, peuvent être comparés à ces ürailleurs qui, dans l’ordre dispersé, gardent la liberté de leurs mouvements; les décorateurs, au contraire, qu'ils soient sculpteurs ou peintres, opèrent en ordre concentré, et non seulement sont tenus d’obéir au commandement général, mais encore doivent conformer leurs mouvements aux moindres évolutions de la troupe qui les encadre. - Les premiers, pareils à des solistes, peuvent se livrer à leur fantaisie créatrice, s’abandonner aux inspirations de leur virtuosité, ralentir ou accélérer la mesure et rajeunir un thème connu, par des variations inattendues ou des fioritures expressives. Les seconds, au contraire, ressemblent davantage à ces habiles musiciens de l’orchestre chargés d'accompagner l'interprète principal, de boucher les trous de son exécution, de suppléer aux lacunes de sa voix et surtout de concourir, chacun dans la sphère de son talent et dans la proportion de ses forces, à la parfaite exécution de la pensée du compositeur.
Le rôle des premiers est plus personnel et, par suite,
plus brillant. Leurs défaillances, moins sensibles, passent souvent inaperçues. Parfois même leurs défauts ajoutent à leurs créations une sorte de saveur qui n’est pas sans charme. Celui des seconds est plus modeste, plus effacé, presque anonyme, mais aussi plus délicat. I réclame plus de souplesse, et avec une abnégation complète une érudition et un goût supérieurs. En outre, il convient de remarquer que les premiers, faisant appel au sentiment, sont par là même assez facilement compris de la foule; alors que les seconds, sacrifiant davantage à la science, ne peuvent être justement appréciés que par une élite de connaisseurs. Un très grand esprit de l'Antiquité, Quintilien, a dit avec infiniment d’à-propos : « Les savants saïsissent la raison de l'Art, les ignorants ne comprennent de lui que le plaisir qu’il cause. » Maïs en tout temps les ignorants ont été de beaucoup les plus nombreux. De là vient cette fausse hiérarchie établie dans les arts, et le peu d’admiration que le public accorde à des artistes qui, au lieu de s’abandonner à leur propre inspiration, s’astreignent à la tâche ingrate de résoudre des problèmes qu’un autre a posés.
IV. — ALORS QUE, DANS LES ŒUVRES DE PEINTURE ET DE SCULPTURE INDÉPENDANTES, L'ARTISTE PEUT, PAR L'EX- PRESSION INTENSE DES PASSIONS, PAR LA TRADUCTION DE SENTIMENTS VIOLENTS, PAR LA REPRÉSENTATION DE SCÈNES PARTICULIÈREMENT MOUVEMENTÉES, CHERCHER A ÉMOUVOIR LE SPECTATEUR ET PROVOQUER CHEZ LUI UNE ILLUSION MOMENTANÉE; DANS LES ARTS DÉCORATIFS, AU CONTRAIRE , L’EXPRESSION TROP VIVE DE SENTIMENTS PASSIONNÉS DOIT ÊTRE BANNIE, CAR LA DÉCORATION NE DOIT, DANS AUCUN CAS, FAIRE OUBLIER LE RÔLE ET LA DESTINATION DE LA CHOSE DÉCORÉE.
Le but que se proposent le peintre et le sculpteur exécutant une œuvre isolée — et par conséquent indépendante, — est presque toujours de créer chez le spectateur une
illusion momentanée, de le transporter par la pensée dans un autre milieu ou dans un autre temps, et d'émouvoir ses sens ou son cœur par la représentation d’un spectacle évoquant en son esprit des idées douces ou cruelles, tristes ou Joyeuses. Pour obtenir ce résultat, tous les moyens lui sont bons. Il lui est permis de faire appel aux actions les plus dramatiques , aussi bien qu'aux événements les plus compliqués. La douleur, la crainte, le dégoût, l'horreur même, produits par la contemplation de son œuvre peuvent être employés par l'artiste pour atteindre le but qu'il poursuit; et les procédés dont il se sert, comme l’impression qu'il fait naître, n’ont rien que de légitime. Le cadre dont son tableau est enveloppé, le socle ou le piédestal sur lequel reposent son groupe ou sa statue, isolent ceux-ci et montrent suffisamment que rien ne les rattache à ce qui les entoure. Ils forment, en effet, comme les chapitres détachés d’un récit aimable ou douloureux, mais toujours émouvant, que l'artiste raconte à ceux qui fixent son ouvrage. Dans les Arts décoratifs, c’est Le contraire qu'il faut observer. Le devoir du décorateur, qu’il soit sculpteur ou peintre, n'est pas de provoquer des sentiments de crainte ou d'enthousiasme, mais simplement d’orner et d’embellir. Il doit intéresser le spectateur, et ne jamais l’émouvoir. Il lui faut surtout se garder de créer une illusion qui fasse oublier le rôle et la nature de l’objet dont on lui a confié la parure. Supposons qu'un décorateur s’avise de figurer sur la paroi d’un salon une scène d'histoire, une bataille, une marine ; qui ne sent l'inconvénient majeur que présenterait un pareil sujet, s’il évoquait le sentiment de la réalité ? Outre qu'il serait malséant de voir des vaisseaux naviguer ou des soldats combattre et mourir dans une pièce destinée à d'agréables réunions, à d’intimes causeries, l'illusion dont nous parlons ne pourrait se produire qu’à une condition, c’est que le spectateur oubliât qu’il a une muraille devant les yeux, et de suite son‘esprit s’inquiéterait, car il
ne comprendrait plus sur quoi portent le plafond et la corniche. En admettant que l'illusion soit nulle, le mal serait pire. Une représentation dramatique laissant le spectateur froid est, par son effet même, sans but et sans raison, et l'expression de sentiments passionnés, lorsqu'ils ne doivent point émouvoir, est au moins inutile. Aussi le décorateur prudent évite-t-il avec soin de traiter les sujets violents dont la représentation irait d'autant plus à l'encontre de son but, que leur exécution serait plus parfaite.
V. — COMME CONSÉQUENCE, DANS TOUTE DÉCORATION, NON SEULEMENT LIMITATION STRICTE DE LA NATURE NEST POINT INDISPENSABLE, MAIS L'ARTISTE DOIT ENCORE SE GARDER DE DONNER A SES COMPOSITIONS UN ASPECT TROP RÉEL. PAR CONTRE IL PEUT, TANT AU POINT DE VUE DE LA FORME QUE DE LA COULEUR, S ABANDONNER AUX CAPRICES D'UNE ÉLÉGANTE FANTAISIE ET INTER- PRÉTER AVEC UNE CERTAINE LIBERTÉ LES SUJETS QUIL SE PROPOSE DE RENDRE.
Nous venons d'établir que dans le choix de ses sujets le décorateur expérimenté évite tous ceux qui peuvent produire uneémotion intense. Mais ce choix n’est pointtoujours laissé à la disposition de l'artiste. Illuiest souvent imposé, et les motifs qu'on lui indique rentrent parfois dans la catégorie de ceux que nous venons de proscrire. Dans ce cas, il n'oublie jamais combien il serait dangereux de provoquer une illusion, et dès lors, se souvenant que l’imitation stricte de la nature n’a et ne peut avoir d’autre but que de créer cette illusion, il se garde de cette imitation avec une attention toute particulière.
Est-il, par une nécessité supérieure, obligé de représenter un fait historique ? Il aura soin, par une transposition de tons, par un assoupissement général de sa composition, de particulariser suffisamment la scène qu’il traduit, et dela
distinguer ainsi du monde réel qui l’entoure, de façon à rendre toute confusion impossible. Il pourra, en outre, par un encadrement plus ou moins compliqué, par une bordure plus ou moins riche, souligner la portée ornementale de son œuvre. Vingt moyens, au surplus, sont à sa disposition pour accentuer le caractère conventionnel, indispensable à ces sortes de représentations. L'inobservance du point de fuite, le mauvais placement de la ligne d'horizon, en faussant la perspective, enlèveront à la composition toute apparence de profondeur et lui donneront l’aspect d’un décor.
C'est ce qu'ont remarquablement compris les Chinois et ce qui leur a valu pendant si longtemps, de la part de nos artistes, les plus vives et les plus mordantes critiques; jusqu’au jour où l’on a fini par saisir le parti merveilleux que ces décorateurs si intelligents tiraient, dans l’ornementation de leurs tissus et de leurs vases, de ces incorrections volontaires. Nos tapissiers du xv° siècle, au reste, ne procédaient point autrement, et en présence des admirables peintures des Van Eyck, des Thierry Bouts, des Roger van der Weyden, etc., on ne peut prétendre que les peintres de ce temps, auxquels on demandait les cartons de tapisseries, aient ignoré les lois rigoureuses de la perspective. On doit donc regarder les fautes , les erreurs, qu'on relève dans ces tapisseries, comme des erreurs voulues, comme des fautes jugées nécessaires; et ces grands artistes avaient raison de les commettre, car le résultat qu'ils obtenaient ainsi devenait plus conforme aux lois de la décoration.
Le principal effet d'une perspective bien observée est de faire un trou dans le mur. Or une ouverture, de quelque nature qu’elle puisse être; alors même qu’elle donnerait jour sur le plus riant paysage, ou qu’elle nous permettrait de contempler le plus magnifique palais, ne saurait être considérée comme un décor. Un vitrail, un rideau, au contraire, un store, une toile, voilant cette ouverture, produiront, dans certains cas, un effet très décoratif. Eh bien, une perspec-
tive mal observée, en détruisant la succession logique des plans et en empêchant que la peinture ne se creuse, transforme celle-ci en une sorte de rideau et répond, par conséquent, aux exigences décoratives. ë
Nos deux figures 5 et 6, qui placent à côté d’une tapisserie du xvi° siècle la scène représentée par cette tapisserie mise