‹ La decorationChapitre 9 sur 51 · A SN · texte numérisé non relu

A SN

Fig. 13. — Petite pendule de boudoir en ivoire, or et argent émaillé, exécutée par MM. Bapst et Falize.

« Une longue uniformité, ajoute Montesquieu, rend tout insupportable. Le même ordre des périodes longtemps continué accable dans une harangue ; les mêmes nombres et les mêmes chutes mettent de l'ennui dans un poème. » Pour rentrer dans l’ordre d'idées que nous étudions et pour ne citer qu'un exemple, une chambre, un salon, un boudoir, qui, du parquet à la corniche — meubles, tapis, plafond et murailles — seraient d’une seule couleur et d’un même ton, paraîtraient d’une désespérante monotonie. La variété est donc nécessaire, indispensable, comme le disait fort bien Reynolds? : « Elle réveille l'attention, qui languit facilement par une trop grande uniformité. »

Mais qui dit variété ne dit point désordre, et les diverses parties d’une même décoration doivent se rattacher les unes aux autres, sinon par de fatigantes répétitions, du moins par de piquantes analogies. L'unité, en effet, nest pas moins nécessaire que la variété. C’est elle seule qui permet de concevoir un spectacle dans son ensemble « Une bataille a de l’unité, quoique composée de milliers d'objets et d'actions diverses, écrit avec beaucoup de raison l'Italien Milizia*. L'action principale est le résultat de toutes les actions particulières considérées comme épisodes ou incidents. » — « Comme dans les pièces dramatiques, une seule action remplit toute la scène, ajoute l’abbé de Marsy, auteur d’un poème latin consacré à la peinture“; de même il faut, dans un tableau, observer l'unité d’action, et que cette unité, en frappant les yeux, fixe d’abord l'imagination. » Dans la décoration il n’en va pas différemment, et les diverses parties, tout en comportant une variété suffisante pour que la monotonie en soit

1. Essai sur le goût. Voir Œuvres complètes, tome VII, p. 138.

2, Œuvres complètes du chevalier Josué Reynolds, déjà citées. Voir tome I°r, huitième discours.

3. L'Art de voir dans les arts, traduit de l'italien de Milizia ; Paris, 1798, p. 47.

k, Pictura carmen, auctore F. M. Marsy, p. 261.

bannie, doivent être combinées, cependant, de manière à produire un seul et même effet, une impression unique.

La nature, au surplus, guide précieux de l'artiste, nous fournit de nombreux exemples de cette variété dans l'unité, qui, pour être moins sanglants qu'une bataille ou moins composés qu'un drame, n’en sont pas moins décisifs. Prenez une fleur, une rose par exemple. Certes, voilà un objet qui est un; cependant rien n'est plus varié que les éléments dont se compose cette rose. Les pédoncules, les pétales, les pistils, forment autant d'organes particuliers et diffèrent même entre eux au point qu'on n’en pourrait peut-être pas trouver deux qui soient identiques. Malgré cela, l’analogie crée entre ces éléments si variés un lien tellement étroit, que personne n'aura jamais la pensée de contester l’unité de la rose.

Faisons mieux. Prenons dix, vingt, trente roses; faisons-en un bouquet. Chacune des roses choisies par nous aura sa constitution propre. Elles présenteront toutes des différences de taille, de couleur, de nuance, de forme, de maturité. Cependant, en dépit de ces dissemblances, l’analogie sera suffisante pour que notre bouquet soit ur. Mais mélangez à cette touffe de fleurs naturelles des fleurs artificielles, des nœuds de ruban, des objets de métal, l’analogie cesse et l'unité disparaît.

Dans la décoration et dans l’ameublement, les choses se passent de la même façon. Si la variété est nécessaire, l'unité dans la conception et dans l’arrangement n’est pas moins indispensable; et cette unité ne peut se produire qu'à une seule condition : c’est que toute la composition découle d'un point de départ unique. Aussi ne faut-il pas hésiter à adopter dès le principe un parti bien déterminé, et une fois ce parti pris, on doit y rattacher tout l’ensemble de la décoration, aussi bien les lignes principales que les faits accessoires.

XVI. — LA DÉCORATION D'UNE SURFACE OU D'UN OBJET PEUT DÉCOULER DE SA FORME MÈME ET FAIRE CORPS AVEC ELLE ; ELLE PEUT PROVENIR, AU CONTRAIRE, DE L'ADJONC- TION D'ORNEMENTS MOBILES OU INDÉPENDANTS DE LA FORME GÉNÉRALE, ET SUPERPOSÉS À CELLE-CI.

Lorsque le décorateur est appelé à prendre un parti, la forme {surface ou objet) qu'il est chargé d’embellir exerce naturellement sur son choix une influence considérable. C'est elle qui fournit le thème sur lequel son esprit va s'exercer; elle détermine les limites de son intervention, et par ses divisions principales elle commande forcément la localisation et la disposition générale du décor. Aussi le comble de l’habileté et du bonheur pour l'artiste consistet-il, — lorsque la chose est possible, — à trouver le point de départ de son ornementation dans la forme même de la surface ou de l’objet, et à faire découler la décoration tout entière de cette forme. Prenez un flambeau Louis XV {voir fig. 14); toute son ornementation procède de la torsion donnée à sa tige, c’est-à-dire qu’elle naît, en quelque sorte, spontanément de la structure de ce flambeau. De même pour ces délicieuses formettes qui garnissent les fenêtres de nos églises ogivales. Mais cette bonne chance échoit rarement à l'artiste, et le plus souvent celui-ci doit se borner à surajouter à des formes préexistantes une suite d’ornements indépendants, et qui ne se rattachent à l’ensemble de la construction que par une communauté de pensée ou de style.

XVII. — LORSQUE LA DÉCORATION DÉCOULE DE LA FORME GÉNÉRALE, ELLE PRÉSENTE TOUJOURS UN CARACTÈRE D'HO- MOGÉNÉITÉ, D'AMPLEUR ET SURTOUT D'UNITÉ QUE NE SAURAIT AVOIR UNE ORNEMENTATION SURAJOUTÉE.

Il n'est pas nécessaire, croyons-nous, d'insister sur le caractère d’homogénéité, d’ampleur et surtout d'unité qu'offre une décoration lorsqu’elle prend son point de départ dans la forme même de la surface ou de l’objet qu’elle a pour mission d’embellir. Ce sera l'éternel honneur de la France d’avoir vu naître, grandir et se développer chez elle deux styles très puissants, très personnels, répondant à des besoins ou à un idéal irès différents, qui n'ont rien de commun entre eux et qui résolvent, cependant, ce difficile problème: le style ogival, improprement nommé style gothique, et Le style rocaille. Il est impossible, en ef-

Fig.14.— Chandelier rocaille comfet, quand on contemple une de posé par Meissonnier. Exemple

ces admirables efflorescences de A ATX pierre qui ont jailli de notre sol,

entre le commencement du xrrr° siècle et la fin du xv°, de nier que l’ornementation de ces monuments, quelque riche, quelque abondante qu’elle puisse être, découle tout naturellement de la construction et fait absolument corps avec cette dernière. On ressent une impression analogue lorsqu on étudie Les beaux meubles et Les riches lambris sculptés entre la fin du xvrr° siècle et le milieu du siècle suivant. Le

décor se marie si bien aux contours qui le limitent et l’enserrent; 1l y a entre eux une concordance si absolue; l’ornementation, faite de rinceaux à la fois souples et solides, s'associe d’une façon si parfaite à la structure de ces tables, de ces consoles, de ces fauteuils, qu’à première vue l’on se demande auquel, du constructeur ou du décorateur, il faut faire l'honneur de la conception initiale de l'ouvrage.

Tous deux, en effet, auraient un droit égal à notre admiration si, en ces époques particulièrement fécondes, constructeur et décorateur ne se confondaient en un seul et même artiste. Au lieu de demander à un collaborateur de décorer plus ou moins heureusement la construction qu’il élève, le créateur de l’œuvre a construit du premier jet et sans effort une décoration.

XVIII. — PAR CONTRE, LORSQUE LA DÉCORATION PROCÈDE DE LA SUPERPOSITION D'ORNEMENTS INDÉPENDANTS, ELLE PEUT OFFRIR UN ASPECT PLUS VARIÉ, OBÉIR A UNE IN- TERPRÉTATION PLUS LIBRE, MARQUER PLUS DE FINESSE OU DE SOMPTUOSITÉ ; MAIS, QUELQUE ORIGINALE QU'ELLE PUISSE ÈTRE, ELLE NE PRÉSENTE NI LA MÊME SAVEUR, NI SURTOUT UNE AMPLEUR AUSSI GRANDE.

Siunexemple étaitnécessaire pour attester la vérité de cette proposition, nous invoquerions le témoignage de la Renaissance. Les artistes de cette époque brillante et féconde ne visèrent point à produire tout d’une pièce un artabsolument nouveau. [ls commencèrent par accepter bravement les formes que l'usage avait consacrées, et quand ils éprouvèrent le besoin de renouveler ces formes, c’est en remontant vers un passé très lointain, en demandant à ce passé leur propre inspiration, en lui empruntant ses grandes lignes, ses proportions, ses formules, qu’ils arrivèrent à créer ces gracieux compromis qui, à force de recherche et de grâce, s'imposent encore à notre admiration. Puis ils rajeunirent

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