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Fig. 15. — Porte d'entrée de la chapelle Saint-Michel, au Puy. Architecture romane.
Exemple de décoration surajoutée.
ces réminiscences par la juxtaposition d’ornements dessinés avec une sûreté singulière de goût, avec un rare bonheur d'invention, avec un raffinement particulier d'élégance, qu'on n’a pas dépassés depuis. Mais il est facile de s’apercevoir que cette charmante décoration ne fait point corps avec les formes principales, et que, tout en respectant cellesci, on pourrait modifier, enlever, remplacer la plupart de ces motifs exquis, Sans que, sinon la beauté, du moins le caractère général de l’œuvre se trouvât transformé d’une façon essentielle. |
Ce que nous venons de dire de la Renaissance peut s’appli-
quer à d’autres styles éclos à des époques bien distantes. La période romane affecte avec moins d'éclat et de grâce, mais avec encore plus de puissance, cette indépendance de la décoration ; et l’ornementation surchargée, parfois même prolixe, qui s’incruste dans les lignes si fermement écrites de ceux de
Fig. 16. — Modèle de vase en argent, .
tiré de l'album de R. de Cotte (Brgr, NOS VIEUX MOnUMENIS remon-
Ju tant à ce temps lointain, ne tent à leur structure par aucun lien précis. Le constructeur a bien indiqué la hauteur du chapiteau, la largeur des frises, la courbe des archivoltes; mais le décorateur, s’emparant de ces surfaces, en a fait son champ d’activité propre. Il a pris du coup toute la responsabilité de son travail, et les imbrications, les jeux de fond, les reliefs plus ou moins accentués qu'il développe sur ces surfaces, constituent une
LA DÉCORATION 35 œuvre dont il peut revendiquer l'entière propriété (voir fig. 15). Il en va de même pour cette période charmante de hotre ameublement, qu'on appelle le style Louis XVI. La délicate parure de ces meubles exquis se rattache à leur charpente par des nœuds tellement lâches que, presque toujours, l’auteur a pris soin, dans son croquis initial, d'indiquer lui-même divers motifs qui peuvent indifféremment s'inscrire dans les parties réservées à l’ornementation (voir fig. 16).
Cette décoration surajoutée est susceptible d’une grande somptuosité. C’est à elle qu’appartiennent les merveilleux bronzes de Boulle, dont le superbe “éclat fait si magistralement chanter les placages d’ébène, d’étain et d’écaille. C'est à elle que nous devons ces frises ciselées avec un art Si parfait, ces mascarons, ces guirlandes et ces chutes pour lesquelles Chancelier, Prieur, Delarche, Hervieu, l'illustre Gouthière et les frères Thomire épuisèrent les ressources de leur incomparable ciselet. Mais si riche, si délicate qu’elle puisse être, elle ne comporte jamais cette ampleur magistrale, cette saveur généreuse, cette mâle beauté, et surtout cette logique qu'offre à nos yeux une ornementation découlant de la forme même.
XIX. — QUELLES QUE SOIENT SA RICHESSE ET SA MAGNI- FICENCE, LA DÉCORATION SURAJOUTÉE NE DOIT JAMAIS FAIRE OUBLIER L'OBJET QU'ELLE EST CHARGÉE D'EM- BELLIR.
La décoration surajoutée présente encore un autre inconvénient, surtout lorsqu'elle est magnifique : celui d’absorber l'attention, de reléguer, par conséquent, au second plan l’objet qu’elle a pour mission d’orner. Comme exemple on peut citer nombre de vases céramiques montés, au siècle dernier, avec des bronzes ciselés et dorés, et qui ne doivent leur énorme valeur qu'à l'extrême finesse et à l’admirable
beauté de leurs montures. C’est là un véritable contresens, puisque , par une transposition regrettable, l'accessoire est ainsi devenu le principal. Ce danger, au surplus, apparaît fréquemment dès qu'on a recours à une décoration indépendante. Certains monuments construits à l’époque de la Renaissance nous captivent par l’'exquise délicatesse de leur ornementation, au point qu'il devient malaisé de voir l'édifice dans son ensemble. Pour certains meubles du xvil° siècle, pour les armoires et les cabinets de Boulle, il en est de même. Leur somptuosité ornementale est telle, qu'ils semblent n'avoir été exécutés que pour fournir un prétexte à décoration. Jamais l'excès, l'abus de la parure ne furent poussés plus loin. Le rôle de cette dernière, cependant, doit être d’orner, d’embellir, de donner plus d'éclat, mais en aucun cas elle ne doit faire oublier ou reléguer au second plan la personne ou l’objet qui la porte.
XX. —— ENFIN, IL EST ENCORE INDISPENSABLE QUE LA DÉCORATION, TOUT EN FAISANT VALOIR LA FORME GÉNÉ-. RALE D'UN OBJET, N'EN RENDE PAS L'USAGE DANGEREUX. OU DIFFICILE.
Une telle recommandation devrait être, semble-t-il, quelque peu superflue, et cependant combien de décorateurs inexpérimentés contreviennent à ce précepte si sage! Combien de lits, de chaises, de guéridons, sont enrichis de bronzes dorés présentant des aspérités cruelles au toucher, parfois même dangereuses ! Combien de fauteuils, de tabourets, de tables et d'écrans sont surchargés de sculptures dont les reliefs accrochent les robes, déchirant guipures et dentelles! Et combien il arrive souvent que des chocs douloureux nous font regretter le culte trop exclusif de certains dessinateurs pour les angles droits! Le rôle de la décoration, nous venons de le constater, est assurément d'embellir; mais elle doit égalementse montrer hospitalière.
Fig. 17. — Porte du baptistère de Saint-Chamand.
Exemple des reliefs accentués réservés pour les parties hautes de la décoration.
C'est là une vérité que les Japonais ont admirablement mise en pratique. Il n’est, pour ainsi dire, presque pas un objet exécuté par ces merveilleux artisans, qui n'offre au toucher un charme inexprimable. Le métal même perd, en passant par leurs mains, sa froideur et sa dureté; il s’assouplit sous leurs doigts, et son contact devient particulièrement agréable. Peut-être est-ce là qu'il faut chercher le secret de l’extrême engouement qu’on témoigne pour les curieux bibelots importés de ce pays. En tout cas, leur indiscutable succès mérite qu’on en étudie les causes.
XXI. —— DANS LES RELIEFS QUE COMPORTENT LES DÉCO- RATIONS MURALES, L’ARTISTE EST TENU, JUSQU A LA HAU- TEUR D'HOMME, D'AVOIR ÉGARD AUX EXIGENCES DU TOU- CHER ; AU-DESSUS DE CETTE HAUTEUR, L'ŒIL REPREND SES DROITS, ET LE DÉCORATEUR REDEVIENT LIBRE D AC- CUSER COMME IL L'ENTEND LES SAILLIES QUE SON ORNE- MENTATION COMPORTE.
Cette règle est encore de celles qu'il ne faut jamais perdre de vue. Dans la décoration d’une muraille, jusqu’à la hauteur où l’homme peut couramment atteindre, c’est le toucher qui commande. On doit, en conséquence, éviter autant que possible tous les angles aigus, tous les ornements qui, s’accusant par des lignes brisées, par des reliefs dentelés, diamantés, étoilés, présentent des pointes ou des aspérités, et risquent de froisser l’'épiderme ou de blesser en cas de chute. Passé cette hauteur, cette préoccupation n’a plus la même raison d’être. C’est ce qu'ont admirablement compris les décorateurs de la période ogivale (voir fig. 17). Il est à remarquer, en effet, que presque toujours ces imcomparables artistes ne commencent à couvrir leurs édifices de ces végétations de pierre dont ils se sont montrés si prodigues, qu'à une certaine élévation accessible seulement aux regards.
XXIT. — LES SURFACES ET LES OBJETS SUSCEPTIBLES D'ÊTRE DÉCORÉS ÉTANT EN NOMBRE INFINI, ET CHAQUE SÉRIE DE SURFACES OU D'OBJETS PRÉSENTANT, SUIVANT SA NA- TURE ET SA DESTINATION, UNE QUANTITÉ DE PROBLÈMES DIFFÉRENTS, IL IMPORTE DE RÉDUIRE LES RÈGLES QUI PERMETTENT DE RÉSOUDRE CES MULTIPLES PROBLÈMES, A UN NOMBRE LIMITÉ DE PRINCIPES GÉNÉRAUX. POUR CELA, IL SUFFIT D'OBSERVER QUE L’ARTISTE, POUR COM- BINER ET EXÉCUTER UNE DÉCORATION, N’A A SA DISPO- SITION QUE DES LIGNES ET DES COULEURS.
La revue rapide que nous venons de passer de quelquesunes des précautions auxquelles on doit avoir égard, si l’on veut apporter dans une œuvre décorative un peu d'’intelligence et de logique, laisse assez deviner que le nombre des problèmes avec lesquels le décorateur se trouve journellement aux prises est en quelque sorte infini. Ces problèmes, en effet, varient suivant le temps et les lieux, suivant la nature de chaque objet, suivant sa destination, et presque jamais ne se présentent deux fois dans des conditions absolument identiques. Indépendamment des architectes, des peintres, des sculpteurs et des dessinateurs de tout ordre, vingt corps de métier s'occupent de la décoration, et le point de vue de chacun d’eux diffère, comme aussi ses procédés et ses moyens d'action. Vouloir, non pas fournir des formules permettant de résoudre tous ces problèmes, mais seulement prévoir et énumérer la plupart des cas particuliers qui peuvent se présenter, serait assumer une tâche impossible à remplir. Afin de pouvoir raisonner utilement de matières aussi complexes, il est donc indispensable de trouver un terrain qui leur soit commun à toutes. Pour cela, il suffit de remarquer que l'impression produite sur nous par chacune des surfaces qui frappent nos regards, découle uniquement de la forme de cette surface et de la couleur qui
habille cette forme. Au lieu de nous égarer a poursuivre la solution d’un nombre incalculable de problèmes fort étrangers les uns aux autres, nous nous bornerons à étudier les formes et les couleurs dans leur rapport avec l’ornementation. Cette étude, beaucoup plus simple, sera d'autant plus féconde, que le but poursuivi par les artistes est justement de créer une heureuse concordance entre ces deux éléments de toute décoration.
XXIII. — CHAQUE COULEUR, ET DANS CHAQUE COULEUR CHAQUE NUANCE, CONSIDÉRÉE SÉPARÉMENT, POSSÈDE UNE SIGNIFICATION SENTIMENTALE QUI CORRESPOND A UNE DIS- POSITION SPÉCIALE DE NOTRE ESPRIT.
C’est là une sorte d’axiome que personne n’oserait contester, et les femmes moins que personne, car elles savent instinctivement tirer un admirable parti de cette constatation. Combien de jeunes filles, à peine au début de la vie, possèdent déjà ces curieux secrets et escomptent avec un rare bonheur le ragoût provoquant d'un ruban négligemment noué, ou les rutilances suggestives d’une rose attachée à leur corsage? La plupart des philosophes, les écrivains, les penseurs, se sont plu, en outre, à reconnaître que chacune des couleurs principales non seulement répond à une disposition spéciale de notre esprit, mais peut donner naissance, par sa contemplation, à des idées d’un ordre particulier. « Il est certain que les couleurs influent sur nous au point de nous égayer ou de nous attrister, » écrit Xavier de Maistre !. «Il y a des couleurs gaies et des couleurs tristes ; et ce n’est pas par pure convention qu’elles servent d’emblèmes à des sentiments, » écrit, de son côté, un artiste observateur, dans un livre rempli de vues ingénieuses?. C’est