LETTRE I
Sur le cours tout entier de l’OHIO.
Au confluent de l'Ohio »t du Mississippi, 1er. Avril 1823.
J’ar fait encore une bien longue et bien belle
‘promenade, Comtesse, depuis ma dernière de
Pittsburg. Que r’ai-je le pinceau de Claude ou la plume de Delille, pour pouvoir en tracer le
: tableau enchanteur; que ne suis-je inspiré par
la sagacité d’Anacharsis ou par la sagesse de Mentor, pour savoir distinguer et apprécier ce que le pays, que je viens de parcourir, offre d’intéressant, ce qu’il promet de flatteur aux générations présentes et futures, au Nouveau et à l'Ancien Monde !
Veuillez agréer ce que peut vous apprendre un homme, dont l’âme s’absente souvent pour retourner là, où l’amour de la Patrie et des Penates le ramène sans cesse, où l’admiration de la vertu la plus rare, les consolations de la plus noble amitié, l’ont si longtems et si doucement occupé,et dont les yeux ne voudraient s’arrêter, que sur ce qui est le plus difficile à décrire, sur
… ce qui sympatise avec ses affections.
Pittsburg, avant la guerre de l'Indépendance, n’était qu’un petit fort, sous le nom de Quêsne, lorsque ces déserts appartenaient aux Français, et sous celui de Pitt, lorsque les Anglais s’en emparèrent. sous le ministère de cet homme, que Mr. Nicoll, un de ses collaborateurs dans le parlement, a mieux peint, qu’une fausse renommée. Ce fort était,dansce tems là, un des boulevards qui défendaient les frontières occidentales des colonies européennes.
Les Sauvages, ou Aborigènes, habitaient encore toutes ces vastes régions, qui constituent maintenant les Etats de l'Ohio, de l’Indiana, de l'Illinois, du Mississippi, du Kentucky, du Tennessee, d’Alabama, et une grande partie de ceux de ‘4 Louisiane, de la Georgie, du Mississippi, de New-York, de la Pennsylvanie, et de la Virginie.
Aujourd’hui c’est une ville qui contient environ 12,000 habitans. C’est une merveille de voir avec quelle facilité l'espèce humaine s’y multiplie ; 1 semble que la mort et les médecins n’y aient, qu'un faible empire. |
l'est difficile de trouver une situation, si enfoncée dans les terres et si éloignée de la mer, qui soit en même tems aussi favorable,que celleci, pour le commerce intérieur et extérieur.
ittsburg appartient à l’Etat de Pennsylvanie, et est situé au pied du revers occidental des montagnes Alléghany ou Apalaches, qui du Canada jusqu'au golfe du Mexique, du N. N. E. au S. S. O. partagent les E.-Unis en orientaux et en occidentaux. C’est là précisément, où les rivières Alléghany et Monongahela se réunissent, et renonçant à leurs noms respectifs, baptisent, pour ainsi dire, leur confluent de leurs eaux, et prennent celui d'Ohio, qui, en langue algonquine, ou aborigène, signifie Belle Rivière. La première, qui descend du côté du Nord, off une navigation sûre jusqu'à Presqu’île, où. au moyen d’un portage très court, on communique
ndance, Quêsne, rançais, ais s’en me, que s le parommée.
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avec le lac Erié. La séconde porte aussi de grands bateaux dans un cours d’environ 200 milles, jusqu’à peu de distance de ses sources, vers le S. B. dans les Apalaches. | Pittsburg fleurit déjà par une quantité de manufactures, qui toutes sont en grande activité, et raues par la vapeur. Le mécanisme de celles de cloux est si puissant, que, la montre à la main, j'en ai vu faire, à l’aide d’un seul homme, près de 300 dans une minute ; et celui dé la fonderie de fer, réduit, peut être, en moins de tems,.ce métal de l’état de sa première natute à celui d’une barre très polie, et d’une dimension quelconque. Dans les pays, où bientôt l’on va renouveller aussi le mouvement du soleil, et arrêter, comme autrefois, la Terre,les inventeurs de ces machines
| passerarent pour des sorciers, et auraient à
craindre d’encourir, le même sort, qui affligea si cruellement notre célèbre Galilée. Pittsburg est le petit Birmingham des Etats-Unis.
Cette ville reçoit les marchandises de la mer Atlantique par la voie de New-York, de Philadelphie, de Baltimore, et les envoie dans les pus occidentales par lOhio, le Muskingum, e Kentucky, le Tennessee, le Cumberland, le Mississippi, le Missouri, l'Illinois, &c., et dans les pays situés sur le golfe du Mexique, par le canal de la Nouvelle-Orléans, qui est à peu de distance des embouchures du Mississippi; elle reçoit réciproquement les productions de toutes les contrées baignées par ces grandes rivières,
ainsi que celles des Indes Occidentales,
Les bateaux à vapeur,ou autres, qui les trans. portent, croisent en tous sens toutes ces vastes contrées du Nouveau Monde. Dans les premiers on trouve toutes les commodités possibles, assez
| de propteté, des déjeuners et des diners qui, s’ils
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ne sont pas très délicats, sont très abondans ; des soupers, que le thé rend moins lourds; des lite, auxquels le bruit de l’eau et des machines pré-
tent une vertu soporifique, qu'ils n'auraient pas ailleurs; on y trouve enfin une nombreuse compagnie presque toujours assaisonnée de quelque original.
Ce fut sur un de ces steam-boats, que je m’embarquai, dans la matinée du 15 Mars ; et ce ne fut qu’à quelque distance de Pittsburg, que je m’aperçus, que le temps était serein, le ciel brillant des rayons de l’ancienne idole de ces contrées ; car la fumée du charbon de terre, le seul encens que ces nouveaux peuples, tous mar.facturiers et hérétiques, offrent à leurs divinités, l’Avarice et l’Industrie, dérobe toujours aux yeux des mortels et l’astre du jouret ceux de la nuit. Sans ce brouillard épais, la perspective, au point où ces deux grandes rivières se rencontrent, environnée de collines, entrecoupée de vallons, et perçant dans des lointains romantiques, aurait été beaucoup plus pittoresque et plus surprenante.
La vue des deux ponts, au moyen desquels la ville communique avec les bords opposés des deux rivières, à. laquelle le voile du brouillard prêtait tous les charmes de l'optique, présentait un tableau ravissant.
Ces deux ponts, tous en bois, basés sur des piliers en pierre, sont deux chef-d'œuvres en ce genre,
Une charpente,entrelacée admirablement,supporte, d’une manière magique, les arches plates, qui, soutenues par le seul effet de la pression, et nullement cintrées, atteignent cependant à des portées considérables. Ces eux édifices sont deux beaux monumens des progrès de la mécanique chez les Américains. Il parait qu'ils s’entendent mieux à bâtir des ponts, que des Parthenons et des Capitoles.
Chacun de ces ponts a deux trottoirs latéraux, où les piétons ne peuvent être aucunement sncommodés par la rencontre des cavaliers et des voitures, dont deux issues séparées fixent l'en:
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trée et la sortie. On est dans ces trottoirs, comme dans des galeries spacieuses, à l’abri du ventet de la pluie. Ceux de la Monongahela ont environ trois quarts de mille de long; ceux de l’Allégany sont à peu près d’un demi mille. Ils sont éclairés, à distance égale, par des fenêtres ferméés à glace. Les jalousies,qui les ornent, leur donnent un nouveau dégré de beauté, lorsque le soleil élève la vapeur des eaux jusqu’à la hauteur des piliers, et en fait, pour ainsi dire, des palais flottans. |
Ces deux structures appartiennent à une compagnie de spéculateurs, à qui, je crois, le péage, quoique fort, ne pourra jamais rendre une compensation équivalente aux sommes, ue ces ouvrages doivent leur avoir couté. Carles nombreux débouchés,que tant de rivières navigables offrent au commerce et aux voyageurs, ainsi que le mauvais état des routes dans presque tous les Etats-Unis, sont de grands obstacles aux intérêts et aux profits des entrepreneurs de ponts.
Vous seriez étonnée, Comtesse, de trouver,dans un pays, où tout semble faire des progrès très rapides vers la civilisation, des chemins qui retracent encore l’idée de contrées sauvages.
Mais, je crois, qu’ils seront toujours les mêmes, tant que cette Deus de gouvernement existera;
car cette Grande Union est toujours désunie,
lorsqu’il s’agit de statuer sur une chose, qui, comme les grandes routes, est plus utile à un Etat qu'à un autre, ou ne l’est pas également à tous. Îl n’y aurait que le cas, où cette chose pourrait en même tems intéresser les trois Etats de Virginie, de Pennsylvanie, et de New-York ; car par le nombre de leurs députés au Congrès fédéral, ils emporteraient eux seuls la majorité sur Îles vingt-un autres. Ordinairement ils ne s’accordent guères qu’en un seul point, qui est la grande jalousie, avec laquelle ils se surveillent tous réciproquement.
Si cet esprit de jalousie pouvait se conserver
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| toujours dans les bornes de la modération, il se- | {1 rait peut être le salut dé la République. Maïs | AN comme les Etats de l'Ouest manifestent en toute | 1! occasion une vive opposition d'intérêts contre pl ceux de l'Est, et que les Fédéralistes, ou Aristo- | 14 crates, sout souvent aux prises avec les Populaires, ou Démocrates, cette rivalité pourrait se changer en haine, et devenir fatale à l’Union, et | favorable à l’ennemi commun, qui ne les perd pas de vue un instant, et qui ne cesse de faire agir des ressorts puissans parmi les chefs et les coryphées de ces différens partis. Pour les Anglais, tous les partis sont bons, pourvu ., qu'ils servent à semer la discorde et l’anarchie, sur lesquelles ils basent principalement leur existence politique, et auxquelles leur machiavélisme condamne le monde entier.
Presqu’aussitôt passé ce grand confluent, une ie île charmante parait devant nous, et, par ‘assemblage d’une quantité d’arbres élevés et touffus, semble offrir un bouquet d'hommage à la é majesté du nouveau fleuve, qu’elles viennent de : Le | former.
A huit milles de là une autre île qu’on appelle Léc Long-Island, à cause de son étendue, le partage le au milieu. Parsemée de maisonnettes et de be chaumières, elle offrait un paysage enchanteur, qu et la fumée, qui perçait à travers les bosquets, la : : pr nuauçait de traits j' touchans. liè Il serait trop long, et au-dessus des efforts de +, ma plume, de vous peindre, de vous exprimer * g toutes les impressions, que les différens aspects ta, de cette superbe rivière font sur l’ame du spec- on tateur, et des détails sur les espaces immenses, cb qu'elle parcourt, fatigueraient peut être votre fac imagination, que je ne veux point rassasier. Je me bornerai donc à vous tracer, en esquisse, les * sus en nb endroits qu’elle baigne, les rivières | né, es plus considérables qui y aboutissent, et je! W.