SECTION II
Le Père visite en passant les peuples de la folle avoine. Ce que c’est que cette folle avoine. Il entre dans la baye des Puants, quelques parhicularitez de celle baye,il arrive a la nation du feu.
AvEC toutes ces précautions nous faisons joûier joyeusement les avirons, sur une partie du Lac Huron, et celuy des Ilinoiïs, et dans la baye des Puans.
La premiere nation que nous rencontrâmes, fut celle de la folle avoine. l’entray dans
leurriviere pour aller visiter ces pèuples ausquels nous avons presché l'Evangile depuis plusieurs années, aussi se trouve-t-il parmy eux plusieurs bons Chrestiens.
La folle avoine dont ils portent le nom, parcequelle se trouve sur leurs terres est une sorte d'herbe qui croit naturellement dans les petites rivières dont le fond est de vase, et dans les lieux marescageux ; elle est bien semblable à la folle avoine qui croit parmy nos bleds. Les epics sont sur des tuyeaux noûés d’espace en espace, ils sortent de l’eau vers le mois de juin et vont tousjour montant jusqu'a cequils surnagent de deux pieds environ. Le grain n’est pas plus gros que celuy de nos avoines, mais il cest une fois plus long, aussi la farine en est elle bien plus abondante.
Voicy comme les sauvages la cueillent et la preparent pour la manger. Dans le mois de septembre qui est le temps propre pour cette . récolte, ils vont en canot au travers de ces champs de folle avoine, ils en secoüent les espics de part et d'autre dans le canot, a mesure qu'ils avancent; le grain tombe aisément sil est meur, et en peu de temps ils en font leur provision. Mais pour le nettoyer de la
paille et le dépouiller d’une pellicule dans laquelle il est enfermé, ils le mettent sécher à la famée, sur un gril de bois soubs lequel ils entretiennent un petit feu, pendant quelques jours, ét lorsque l’avoine est bien seche, ils la mettent dans une Peau en forme de pouche, laquelle ils enfoncent dans un trou fait a ce dessein en terre, puis ils la pillont avec les pieds, tant et si fortement que le grain s’estant separé de la paille, ils le vannent trèsaisément, apres quoy ils le pillent pour le réduire én farine ; ou mesme sans etre pillé ils le font cuire dans l’eau, qu’ils assaisonnent avec de la graisse et de cette façon on trouve la folle avoine presque aussi delicate, qu'est le ris, quand on n'y met pas de meilleur assaisonnement.
Je racoutay a ces peuples de la folle avoine, le dessein que j'avois d’aller découvrir 6es nâtions esloignées pour les pouvoir instruire des mystères de nostre Sainte Religion : ils en furent extremement surpris, et firent tous leur possible pour m’en dissüader ; ils me representerent que je rencontrerois des Nations qui ne pardonnent jamais aux estrangèrs ausquels ils cassent la teste sans aucun
sujet ; que la guerre qui estoit allumée entre divers peuples qui estoient sur nostre Route nous exposoit a un outre danger manifeste d’estre tuéz par les bandes de guorriers qui sont tousjours en campagne ; que la grande riviere est tres dangereuse, quand on n’en sçait pas les endroits difficiles, qu’elle estoit pleine de monstres effroyables, qui devoroient les hommes et les canots tout ensemble ; qu’il y a mesme un démon qu’on entend de fort loing qui en ferme le passage et qui abysme coux qui osent en approcher, enfin que les chaleurs sont si excessives en ces pays la qu'elles nous causeroient la mort infailliblement.
Je les remerciay de ces advis qu’il me donnoît, mais je leur dis que je ne pouvois pas les suivre, puisqu'il s’agissoit du salut des ames pour lesquelles je serais ravy de donner ma vie, que je me moquois de ce demon pretendu, que nous nous deffenderions bien de ces monstres marins, et qu'au reste nous nous tiendrions sur nos gardes pour éviter les autres dangers dont ils nous menaçoient. Après les avoir fait prier Dieu et leur avoir donné quelque instruction, je me séparay d'eux, et nous
estant embarquez sur des canots nous arrivàmes peu de temps apres dans le fond de la Baye des Puantz, ou nos Peres travaillent utilement a la conversion de ces peuples, en ayant baptisé plus de deux mille depuis qu'ils y sont.
Cette baye porte un nom qui n’a pas une si mauvaise signification en la langue des sauvages, car ils appellent plrstost la baye sallée que la baye des Puans, quoyque parmy eux ce soit presque le mesme, et c’est ausi le nom qu'il donnent a la mer; ce qui nous a fait faire de tres exactes recherches pour découvrir s'il n’y avait pas en r+s quartiers quelques fontaines d’eau sallée, comme il y en a parmy les hiroquois ; mais nous n’en avons pas trouvé nous jugeons donc qu’on luy a dorné ee nom a cause de quantité de vase et
de Boïüe, qui s’y rencontre, d'ou s’esievent
continuellement de meschantes vapeurs qui y causent les plus grands et les plus continuels Tonnerres, que j'aye iamais entendu.
La Baye a environ trente lieues de profon-
deur et huict de large en son commencement;
elle va tousjours se retrécissant jusques dans
le fond, ou il est aisé de remarquer la marée
qui a son flux et reflux reglé presque comme celuy de la Mer. Ce n’est pas icy le lieu d’examiner si ce sont des vrayes marées; si elles sont causées par les vents ou par quelqu’autre principe; s’il y a des vents qui sont les avantcoureurs de la Lune et attachez a sa suitte, lesquels par conséquent agitent le lac et luy donnent comme son flux et son reflux toutes les fois que la Lune monte sur l’horison. Ce que je peux dire de certain est que quand l'eau est bien calme, on la voit aisément monter et descendre suivant le cours de la lune, quoyque je ne nie pas que ce mouvement ne puisse estre causé par les ventz qui sont bien éloignez et qui pesant sur le milieu du lac font que les bords croissent et décroissent de la façon qui paroit à nos yeux.
Nous quittâmes cette baye pour entrer dans la rivière qui s’y décharge ; elle est tres belle en son embouchure et coule doucement ; elle est pleine d’outardes, de canards, de cercelles et d’autres oyseaux qui y sont attirez par la folle avoine dont ils sont fort frians, mais quand on a un peu avancé dans ces rivière, on la trouve tres difficile, tant a cause des courants que des roches affilées qui coupent
les canots et les pieds de ceux qui sont obligés de les traisner, surtout quand les eaux sont basses. Nous franchimes pourtant heureusement ces rapides et en approchant de Maskoutens, la nation du feu, jeus la curiosité do boire des eaux minéralles de la rivière qui n’est pas 'oing de cette bourgade, je pris aussi le temps de reconnoiïstre un simple qu'un sauvage qui en scait le secret a enseigné au P. Alloués avec beaucoup de ceremonies. Sa racine sert contre la morsure des serpents, Dieu ayant voulu donner ce remede contre un venin qui est très fréquent en ces pays. Elle est fort chaude, et elle a un gout de poudre quand on l’eserase sous la dent ; il faut la mascher et la mettre sur la piquurre du serpent qui en à une si grande horreur qu’il s'enfuit même de celui qui en est frotté, elle produit plusieurs tiges, hautes d’un pied, dont la feuille est un peu longue et la fleur blanche et beaucoup semblable a la giroflée. J'en mis dans mon canot pour l’examiner a loisir pendant que nous avancions tousjour vers Maskoutens, ou nous arrivâmes le 7 de juin.