CHAPITRE II
Le rite actuel de la dédicace au point de vue liturgique.
Pour présenter un exposé clair et méthodique des cérémonies de la consécration d'une église, il est bon de reproduire ici les divisions et subdivisions déjà
(i) Décision de la S. C. des Rites in Cenoman. 7 déc. 1844.
données dans le chapitre m de la première partie : nous distinguerons donc six actes principaux : i° les préludes ; 2° la lustration de l'autel et de l'église ; 3° la translation solennelle des reliques ; 4° la consécration de l'autel et de l'église ; 5° la bénédiction des ornements ; 6° la célébration de la messe.
I. Préludes. — Cette première entrée en fonction s'étend à toutes les prières préparatoires, aux cérémonies du début y compris celle des alphabets.
1° Au préalable, le pontife vient faire l'inspection de l'église à consacrer pour s'assurer par lui-même que tout est prêt, il fait allumer les douze cierges qui surmontent les douze croix autour des murs, sort de l'édifice, en fait sortir tous ceux qui s'y trouveraient, laissant uniquement à l'intérieur un diacre qui en fera la garde ; puis les portes se ferment. — Devant les reliques exposées, l'évêque assisté du clergé récite les prières préparatoires : elles se composent aujourd'hui des sept Psaumes delà Pénitence (i), de l'invocation à la Très Sainte Trinité (2) avec l'oraison Ach'ones nostras, et de la première partie des Litanies des Saints. Après les sept Psaumes de la Pénitence (dont on ne trouve pas trace dans les anciens documents), l'évêque se revêt de Tamict, de l'aube, du cordon, de l'étole et de la chape blanches, puis se rend avec le clergé à la porte extérieure de l'église ; non content de s'être déjà reconnu pécheur, il proclame ici son impuissance, fait invoquer par le chœur l'assistance des trois personnes divines, demande leur intervention pour l'accomplissement de l'œuvre, et, comme effrayé de l'entreprise, il se prosterne de
(i) Voir ces psaumes dans l'opuscule Prières et cérciHonies de la dédicace des églises. On y trouvera également les prières indiquées dans les notes qui suivent.
(2) Ant. Adesto ntuis Deus ; or. Actiottes et Litanies des Saints, item.
nouveau pendant qu'on invoque tous les saints du ciel.
2° Alors, par des exorcismes et bénédictions réitérés (i), il prépare l'eau qui doit servir à V aspersion extérieure. Les trois aspersions qui se succèdent ont pour objet de ravir à l'influence du démon l'édifice avec le terrain sur lequel il est bâti, d'assujettir cet édifice pleinement à Dieu qui a présidé à la construction, en a uni toutes les parties et daigne le visiter en la personne de son ministre.
C'est la pensée qu'expriment les oraisons récitées après chaque aspersion (2). On remarquera aussi que l'Evèque faisant celte aspersion ne cesse de répéter : In nomine Patris.., c'est au nom de la Sainte Trinité qu'il prétend agir. A ce titre aussi, il demande par trois fois qu'on lui ouvre les portes (3). Ainsi la cérémonie nous fait entendre la difficulté d'arracher au démon les éléments matériels depuis qu'il en est devenu le maître par le péché de l'homme : de là des instances réitérées dans les oraisons du pontife, dans les répons que chante le chœur (4). Parvenu à se faire ouvrir les portes, l'évêque prend possession de l'édifice, en marquant le seuil du signe de la croix, annonce la paix au nom du Sauveur Jésus qui choisit ici sa demeure (5).
3° L'hymne Veni Creator appelle la bénédiction de Dieu sur cette prise de possession ; c'est aussi pour cela qu'on répète les Litanies des Saints avec lessolen-
(1) Exorcisa te creatura salis, — Jmmensam clententiam, — Exorcisa te creatura aquœ — Deus qui ad salutem — Deus invictœ.
(2) Or. O. S. D. qui in omni loco, — O. S. D. qui fer Filiuni tuum, — O et M. D. qui sacerdotibzts.
(3) Tollite portas, et le dialogue, item.
(4) Rép. Fundata est, — Benedic Domino, — Tu domine universoruntt
(5) Ecce crucis sigmim, — Fax aterna, — Zachcee festinans.
nelles invocations (i), que l'évêque après deux oraisons (2) et pendant le chant du Benedicius (3) grave sur le pavé les deux alphabets grec et latin.
II. Lustration de Pautel et de Téglise. — Tout ce qui a été fait jusqu'ici n'est qu'un préambule de la cérémonie : c'est la prise de possession de l'édifice au nom de Dieu. Maintenant commence l'œuvre de la purification pour laquelle l'évêque implore le secours d'En-Haut (4), par une invocation trois fois répétée, sans y joindre le chant d'allégresse.
1^ Préparation de l'eau lustrale. — L'eau bénite pour la purification extérieure ne suffit plus : il faut une eau spéciale dans laquelle entrent les éléments du sel (symbole de la doctrine incorruptible) des cendres (symbole de la pénitence) et du vin (symbole de la divinité du Sauveur). Les rituels de date postérieure ont appelé cette eau, eau grégorienne. Pour sa bénédiction, le Pontifical romain contient de nouvelles formules ; l'exorcisme et la bénédiction du sel disent la vertu médicinale de cet élément et rappellent la parole de Jésus à ses Apôtres : Vos estis salterrœ (5) l'exorcisme et la bénédiction de l'eau disent la vertu de l'eau pénétrée d'une efficacité divine par le baptême du Sauveur (6), la formule de la bénédiction des cendres, employée ailleurs, inculque l'idée de pénitence (7), celle de la bénédiction du vin rappelle le
(1) ut loaim istmn visitare... Ut ccclesiam et al tare hoc benedicere sanctificare et consecrare digneris.
(2) Prœveniat nos, -~ Magnijicare.
(3) Ant. O quant mettiendus et Benedictus.
(4) Deus in adjidorium et Gloria Patri trois fois sans Alléluia.
(5) Exorcisa te... in nomine D. N. J. C. qui apostolis suis. — D. D^ P. O. qui hancy
(6) Exorcizo te... ut repellas — D. D. P. O. statulor onnium elemeniorum.
(7) O. S. D. parce pceniteutibiis. Mercredi des Cendres.
miracle de Cana(i). La longue formule, qui fait suite au mélange des éléments, célèbre les prodiges opérés par l'eau et est en partie empruntée à saint Arabroise : vers la fin, après que le pontife a marqué de la croix la porte intérieure de l'église, il est question de l'ange gardien des sanctuaires où Dieu veut habiter (2).
2^ Lîistration de l'autel. — Elle commence par la récitation de l'antienne Introibo et du ^sdiMmç: Judica me, que le prêtre dit au début de chaque messe avant de monter à l'autel. L'évêque monte ensuite à l'autel pour y marquer de l'eau lustrale les croix gravées sur la table ; la croix du milieu rappelle plus spécialement la passion de Jésus, les quatre autres aux quatre coins symbolisent l'efficacité universelle de son sacrifice. En y traçant le signe de la croix, le pontife prononce une parole de sanctification qui reviendra souvent sur ses lèvres au cours de la cérémonie (3) ; il conclut ce premier acte par une oraison qui rappelle l'acte de Jacob dressant un autel au Seigneur après la vision dont il fut favorisé (4). Pendant les sept tours qu'il fait pour l'aspersion de l'autel, le chœur chante V antienne Asper£-es me et le psaume Miserere : c^s actes d'aspersion nous disent l'ardeur infatigable que les Apôtres doivent apporter à la sanctification des âmes purifiées par leur ministère.
J° Lustration de l'église, — Trois tours intérieurs sont accomplis pour l'aspersion des murs pendant que le chœur chante des antiennes et des psaumes (5).
(i) D. J. C. qui in Cana Galilœœ. — Suivent les prières pour le mélange des éléments.
(2) Sanctificare fer verbum Dei, etc.. Voir saint Ambroise in S. Lucam, lio. X, ch. xxii, P. L., t. XV, col. 1908, i.^J Sanctificeiicr .
(4) Singularc iîlud propitiatoriuin.
(5) Ant. Hœc est domus, et ps. Lœtatus suin ; ant. Extirgat Deus, et ps. In Ecclesiis ; 2' partie du ps. 6j ; ant. Qui habitat, et ps. Dicet Domino.
C'est qu'en effet la purificatioQ extérieure ne suffit pas ; celle du dedans prépare la maison de Dieu où ses serviteurs goûteront la joie, contre laquelle les ennemis du Seigneur seront impuissants, à l'ombre de laquelle on trouvera toujours la puissante protection du Très-Haut. Puis le pavé est aspergé et comme lavé à fond pendant que le choeur chante les heureux effets de cet acte (i) : oui, c'est ici la maison de la prière, les anges du ciel en proclament la sainteté, Dieu y demeurera tous les jours pour exaucer, protéger, sanctifier ceux qui y viendront.
^° Préface consécratoire ou prière eucharistique, — L'acte de lustration se termine par deux oraisons (2) dont la seconde tirée en partie du deuxième livre des Paraliporaènes, ch. vi, servait autrefois de consécration : elle est suivie aujourd'hui d'une autre formule consécratoire dont l'objet est de nous inspirer la plus grande vénération pour nos églises (3) : c'est là, y est-il dit, que les prêtres offrent le saint Sacrifice, que les fidèles viennent payer à Dieu le tribut de leurs hommages, qu'ils sont déchargés du fardeau de leurs péchés, relevés, guéris, comblés de toutes les grâces du ciel. — Alors se prépare le ciment avec l'eau lustrale et le reste de cette eau est répandu à la base de l'autel.
III. Translation solennelle des reliques. — Cet acte qui a pris dans le Pontifical romain un caractère de grande solennité et qui porte peut-être plus que tout autre des traces de son origine gallicane, est comme un intermède entre la purification et 'a consécration du lieu saint. Le trône étant préparé, le
(i) An t. Domtis mea, — Dilexi Domine, — Vidit Jacob.
(2) Deus qui loca, et Detis sanctificationum .
(3) Préface : Adesto precibus nostris, adesto sacrainentis. La préface de la messe de la dédicace que certaines liturgies ont conservée, paraît inspirée des sentiments exprimés dans celle-ci.
DÉDICACE DES ÉGLISES 5l
inomeat est venu d'aller chercher les maîtres ou plutôt Notre-Seigneur lui-même qui ne se sépare point de ses serviteurs, les saints martyrs. On peut se faire quelque idée de la pompe avec laquelle a lieu cette translation en lisant ce qu'en dit D. Ménard, qui invoque à ce sujet le témoignage de Grégoire de Tours (i). Catalani raconte aussi qu'à une consécration d'église faite par le pape, ce furent des évêques et non de simples prêtres qui portèrent les reliques (2). On s'explique ainsi que notre Pontifical, par la profusion des chants, ait tenu à nous donner une idée de ce qu'étaient ces marches triomphales, durant les siècles de foi.
Il y a comme trois étapes dans cette ovation faite aux saints martyrs.
1° Le point de départ et la procession jusqu'à Vefitrée de l'église. — Après une demande de purification du cœur qu'on retrouve sur les lèvres du prêtre au saint sacrifice de la messe (3), l'évêque fait fumer Pencens devant les saintes reliques, des prêtres chargent sur leurs épaules le précieux fardeau et l'on se met en marche en chantant des antiennes ou des répons qui sont une invitation enthousiaste et pressante adressée à la personne même des saints (4). Puis, retentit le psaume 94 qui est comme une provocation à la louange et, au milieu de ces acclamations, on entend une prière qui semble rappeler les guérisons opérées par le contact des saintes reliques (5). Le cortè2:e arrive ainsi à l'entrée de l'éorlise.
(i) D. MÉMARD, Notes sur le Sacramentaire Grégorien. P. L., t. LXXVIII, col. 423.
(2) Catalani, Pontificale rom., t. II, p. 127.
(3) Aufer a nobis.
(4) O qttam gloriosum est, — Movete vos sancti, — Ecce popttlus, — Via sanctorunt.
(5) Fac nos, qucesumtis. Domine.
2° Allocution du pontife, — Le peuple fidèle va être admis à entrer dans l'édifice à la suite des saintes reliques : il importe qu'il soit éclairé sur le caractère et les conséquences de la cérémonie. Certains documents anciens, comme un ms. de N.-D. de Reims invoqué par Catalani, disent qu'arrivé à l'entrée du lieu saint, l'évèque adresse au peuple une instruction sur l'honneur dû aux églises, sur les dîmes et sur la cérémonie même de la dédicace. Du long discours relaté par le Pontifical, il n'existe point de trace avant l'édition de Clément VIII (i). Ceux qui l'ont composé se sont inspirés de la pensée exprimée dans le ms. de Reims et l'ont rendue en se servant ou de textes de la Sainte Ecriture ou de documents empruntés au droit canonique. Les églises, y est-il dit, sont vénérables, parce que là seulement doit être offert le saint sacrifice ; parce que les Hébreux ont eu leur sanctuaire en grande vénération, que les empereurs romains convertis au christianisme ont traduit leur respect pour les édifices sacrés par toutes sortes d'immunités et de privilèges. Que l'on tienne compte aussi de ce que saint Augustin a écrit au sujet des dîmes (2). Comme pour donner une sanction à son discours, le pontife fait lire par l'archidiacre deux décrets du saint Concile de Trente, le premier contre les usurpateurs des biens d'église, le second prescrivant le paiement des dîmes (3). La même préoccupation lui fait interpeller le constructeur ou fondateur de l'édifice ; à lui et à ses héritiers sera accordée la première place dans les processions.
(i) Catalani, Pontificale Rom., t. II, p. 129, et seq.
(2) P. L., t. XXXIX, col. 2269 • ^^ paraît bien que ce sermon doit être restitué à saint Césaire d'Arles.
(3) Concile de Trente, Ses. 22 cap. 1 1 y De Refor matione . Ses, sjp cap. la, De Reformatione .
mais on veut savoir quel dot il assure à cette fiancée du Sauveur qu'est l'édifice sacré (i).
3° Entrée daiis t église, — Alors reprennent les chants de triomphe en l'honneur des saintes reliques, mais avant d'aller plus loin l'évêque marque d'une onction avec le saint chrême la porte extérieure pour qu'elle soit vraiment l'entrée du salut et de la paix (2).