CHAPITRE m
Le rite actuel de la dédicace au point de vue symbolique,
La cérémonie décrite dans les pages précédentes devait plus que toute autre donner occasion à des leçons pratiques et à des interprétations mystiques^
pour ce motif, dès les premiers temps, une consécration d'église était toujours accompagnée d'un discours destiné à en expliquer le sens. Il serait trop long d'analyser ici tous les sermons prononcés en pareille circonstance, depuis celui d'Eusèbe à la dédicace de l'église de Tyr, en passant par les explications des Pères grecs et latins pour arriver à celles des liturgistes du moyen âge. A l'époque où parurent ces dernières explications (entre le ix^ et le xiv® siècle), la cérémonie avait reçu des surcharges et des complications de prières et de rites, on éprouva le besoin de systématiser l'interprétation, d'établir des rapprochements entre ce rite et celui des autres sacrements (i). Il y a bien des détails à élaguer dans ces œuvres et celles qui suivirent ; retenons ces deux points principaux, la dédicace d'une église est comme un bapième{2) de l'édifice sacré, elle représente tzmio?t{ô) (sorte de mariage) entre Dieu et son temple matériel.
La dédicace est U7t baptême : elle en a les préparations, le rite principal, les conséquences. Le rapprochement sera plus sensible si l'on considère un baptême d'adulte.
a) Les préparations ; ce sont l'enseignement de la foi, les exorcismes et les prières.
L'enseignement de la foi est présenté à l'âme païenne dont le ministre de Dieu tâche d'ouvrir l'intelligence en la marquant du signe de la croix ; c'est la période du catéchuménat. Tout ceci est symbolisé dans noire cérémonie de la dédicace par les douze cierges allumés le long des murs de l'église, ils représentent les douze apôtres prédicateurs de la doctrine du salut (4) ;
(i) On peut lire, à ce sujet, les auteurs liturgistes signalés dans le chap. III de la première partie, et y joindre, si l'on veut, ceux des âges suivants comme G. Durand dans son Ratio7inl des divins offices.
(2) Yves de Chartres : Sertno de Sacramentis dedicationis.
(3) HONORIUS d'Autun : Gemma animce et SiCARD de CrémOxe : Mitrale.
(4) Yves de Cliartres et Rémi d'Auxerre.
ensuite par les deux alphabets tracés sur le pavé, car ils contiennent tous les éléments par lesquels est exprimée la divine doctrine, rappellent la simplicité de la foi que Notre-Seigneur envoya annoncer aux sages et aux puissants du monde (i). L'enseignement pénètre dans l'intelligence par la vertu de la croix à mesure que s'éloigne le prince des ténèbres : c'est ce que marquent les trois coups frappés à la porte de l'église, la croix tracée sur le seuil, les alphabets tracés sur la croix de cendres. Les représentants de Jésus ont hérité de la puissance du divin Maître, ils commandent au ciel, à la terre, aux enfers, rien ne résiste au signe de la croix.
Les exorcismes et les prières. Il s'agit de chasser le démon du temple matériel comme de l'âme encore païenne : dans les deux cérémonies le ministre de Dieu parle avec autorité à l'esprit de ténèbres, réitère ses commandements et ses signes de croix, mais il n'a garde d'oublier que le triomphe est attaché à la prière, voilà pourquoi aussi il multiplie ses formules de supplication. Ce détail est particulièrement frappant dans la double préparation de l'eau pour la purification de l'église : celle de l'eau lustrale semble nous dire que l'on arrive à l'union à Dieu et à la sanctification par les leçons de la divine sagesse (sel), par les labeurs delà pénitence (cendres), par la foi à l'humanité et à la divinité réunies en Jésus-Christ (eau et vin).
Mais il faut venir au b) rite principal. — Dans le baptême actuel, il se ramène à l'ablution par l'eau et à l'onction de l'huile sainte et du saint chrême. L'ablution purifie des taches et souillures du péché, l'onction marque plus spécialement l'infusion du Saint-Esprit dans l'âme qu'il embaume de l'odeur des vertus. Il semble que l'une et l'autre aient été multipliées à profu-
(i) Honorius d'Autun, Rémi d'Auxerre, Yves de Chartres, saint Pierre Damien.
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sion pour la sanctilScation de l'église et de l'autel. Yves de Chartres essaie d'expliquer la triple aspersion en la rapprochant de la triple immersion par laquelle on administrait le baptême dans les temps anciens : « Ne pouvant, dit-il, opérer la triple immersion de l'édifice pour sa purification, nous y suppléons par une triple aspersion (i). » C'est bien : mais il y a non seulement une triple aspersion de l'église à l'intérieur avec l'eau lustrale, on a commencé auparavant à asperger trois fois les murs extérieurs avec l'eau bénite ordinaire ; puis il y a les multiples aspersions de l'autel, l'eau répandue à la base de l'autel, l'eau répandue sur le pavé. Pour Rémi d'Autun, il y a dans cette répétition d'aspersions et d'effusions un symbole de la grâce septiforme répandue par l'Esprit-Saint, des humiliations du Sauveur voulant par l'effusion de tout son sang briser la dureté de notre obstination, une indication de l'ardeur que doivent apporter les ministres de Jésus pour rendre plus purs et plus parfaits ceux qu'ils ont initiés à la foi (2). Quant aux onctions multiples, le même Rémi d'Auxerre voit en particulier dans les deux onctions réitérées de l'huile sainte et dans l'onction du saint chrême sur les croix de la table d'autel, le gage de communication des trois vertus de foi, d'espérance et de charité absolument indispensables pour le salut, la dernière étant la plus excellente de toutes (3).
c) Les conséquences de la dédicace comme du baptême, sont l'union intime avec Dieu : de même que selon sa promesse, il vient dans l'âme du nouveau baptisé pour y faire sa demeure, de même par
(1) Yves de Chartres, De Sacramentis dedicatianis. P. L., t. CLXII, col. 527.
(2) Rémi d'Auxerre. De dedicatioue ecclesiœ, P. L., t. CXXXI, ol. 855.
(3) REiMl d'Auxerre, item. La même pensée est dans SiCARD db Crémone, Mitrale. P. L., t. CCXIII, col. 36.
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la reposition des reliques des saints dans le tombeau de l'autel, Notre-Seigneur fait de l'autel et de l'église sa demeure pour toujours. Ce n'est pas seulement un assemblage de pierres que nous avons sous les yeux, c'est une demeure impérissable formée de cet assemblage de pierres précieuses, qui sont les saints eux-mêmes, unies pour toujours à la pierre angulaire qui est le Sauveur Jésus en personne (i).
La dédicace est une sorte de mariage mystique entre Dieu et nos temples matériels : n'est-ce pas la conséquence de ce qui vient d'être dit ? — L'idée de cette union est d'ailleurs répétée à tout instant dans les formules du Pontifical où nous lisons les paroles du patriarche Jacob : « C'est ici la maison de Dieu et la porte du ciel » ; les paroles citées parNotre-Seigneur dans le saint Evangile : « Ala maison est une maison de prière. » — « Cette consécration, dit Sicard de Crémone, opère deux effets : elle fait de l'édifice matériel la propriété de Dieu, elle marque aussi notre union à PEglise et par l'Eglise à Dieu même. Une église non encore consacrée est comme une fiancée qui n'a point de dot ; est-elle consacrée, elle reçoit une dot faite des bénédictions du ciel.
« De ce fait elle devient comme l'épouse de Jésus- Christ, le palais du Roi éternel dans lequel il habite par sa grâce et par sa réelle présence au Saint Sacrement. L'employer à d'autres usages que la louange de Dieu, c'est commettre un sacrilège (2). » L'église consacrée est vraiment le lieu saint que le Seigneur signalait à Moïse dans le buisson ardent : « Ce lieu où tu es est une terre sainte » ; en y entrant nous ne devons plus songer qu'à nous y entretenir avec les anges, avec les saints, avec Dieu lui-même ; que le respect nous y tienne dans un profond abaissement en
(i) Item, col. 864.
(2) SicARD DE Crémone, Mitrale. P. L., t. CCXIII, col. 28.
songeant à la Jérusalem céleste dont nos édifices sacrés sont la figure et le vestibule. »
Saint Thomas d'Aquin consacre tout un article de sa Somme théologique à la consécration des églises et des autels. A la question de savoir s'il convient que le saint sacrifice soit offert dans des édifices et sur des autels consacrés, il répond affirmativement, parce que, dit-il, cette consécration représente la sanctification procurée aux fidèles par la passion du Sauveur, la sainteté de vie de tous ceux qui participent à ce sacrement adorable, l'esprit de dévotion qu'inspirent à tous les fidèles ces édifices matériels ainsi appropriés à la célébration du culte divin (i).
Un autre auteur du moyen âge, saint Brunon d'Asti, dans un exposé qu'il intercale entre les sacrements de Baptême et de Confirmation a un mot d'explication pour chacun des rites de la dédicace. Les analogies qu'il relève se rapportent surtout à ces deux sacrements : qu'on en juge par ces quelques lignes : « L'autel est notre cœur : le cœur est en effet dans l'homme ce que l'autel est dans l'église. Ainsi par la prédication évangélique et la vertu sanctificatrice de l'Esprit-Saint, Tautel du cœur et l'homme tout entier sont purifiés et rendus saints. L'autel a été aspergé et comme baptisé par l'eau : reste à le confirmer par l'onction du saint chrême... De même que les saintes reliques sont déposées dans l'autel, de même l'autel de notre cœur ne peut se passer d'un pareil trésor : ce qui se réalise quand nous nous pénétrons des paroles et des exemples des saints, et quand nous confions à notre mémoire quelques-unes de leurs maximes (2). »
Il faut renoncer à prolonger ces citations : aussi
(i) Sumtna iheoL, III, p. , q. 83, a. 3 ad 3" et ad 4°. (2) S. Bruno AsTENSis, De Sacramentis Ecclesiœ. P. L., t. CLXV, col. 1091 et seq.
bien la méditation- attentive des prières et cérémonies du Pontifical fera-t-elle beaucoup plus d'impression aux âmes qui voudront s'y appliquer. Une dernière pensée pour terminer : de même que l'Eglise nous invite à nous rappeler souvent notre baptême pour en témoigner à Dieu notre reconnaissance, de même elle a voulu que la fête anniversaire de la dédicace de nos temples matériels vînt nous rappeler chaque année avec quels sentiments nous devons nous présenter dans la maison de la prière. A l'offrande de Jésus, la victime par excellence, il faut que nous sachions unir l'offrande pleine et parfaite de nos âmes et de nos corps et demander au Seigneur que par sa grâce toute-puissante nous arrivions au bonheur éternel (i).
(i) Secrète de la messe de la dédicace, Anniie quœsnmiis .
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