CHAPITRE PREMIER
Les origines du rite romain de la Dédicace des églises.
I. Existence des églises du I^^ au IV^ siècle. — Il faut, toutd'abord, dire un mot des églises aucommencement du christianisme. — Dès les temps apostoliques et pendant les premiers siècles, les fidèles eurent leurs lieux de réunions, mais on ne voit pas qu'il fut ques-
actuel de la Dédicace. — On rattache l'origine de cette solennité à la pratique des Juifs, pratique à laquelle Notre-Seigneur voulut se conformer. (S. Jean, x, 22.) Voir Saint Grégoire de Xazianze, Orat, 44, P. G., t. XXXVI, col. 607.
tion d'en faire la dédicace par un rite quelconque ; La situation du christianisme pendant l'ère des persécutions ne permettait guère de donner aux sanctuaires un caractère de fixité et de stabilité. Les premières assemblées chrétiennes se tinrent dans les maisons particulières (sortes àléglises domestiques), dans la partie supérieure à laquelle on donnait le nom de cénacle (cœnaculuni) (i). Le nombre des disciples venant à s'accroître, on adapta, même au \^^ siècle, diverses parties de la maison, distinctes du cénacle, à la célébration de la liturgie (2). Aux temps des persécutions, les chrétiens, cédant à la nécessité, firent leurs réunions dans les cimetières {in quibiisdam cubiculis et quasi capellis) ; ce qui devint une pratique commune au m® siècle, dit M. de Rossi (3). Même au second siècle, comme le témoignent les découvertes faites au cimetière de Calixte et au cimetière de Sainte-Priscille, il existait des chambres dites des Sacrements (cubicula sacrame7iioriwi) avec décorations et peintures murales symbolisant l'auguste sacrifice de nos autels (4). Enfin, il n'est pas téméraire de penser que, même à l'époquedes persécutions, il y avait quelques églises ou oratoires en dehors des cimetières. TertuUien, dans ses écrits (5) parle assez fréquemment de l'église, de la maison de Dieu, comme lieu de réunion des fidèles.
Le premier exemple certain de l'existence d'une église chrétienne remonte à l'époque de l'empereur
(i) Voir, par ex., ce qui est écrit au livre des Actes des Apôires, ch. I, i3 ; chap. xx, 8.
(2) Mgr DuCHESNE, Origines dit culte chrétien ; 2* édition, Paris, 1898, eh. xii, p. 385-386.
(3) De Rossi, Roma sotteranea, t. III, liv. III, chap. xill, p. 478.
(4) Voir Marucchi, Eléments d'Archéologie chrétienne, t. I. Mgr WlL- PERT, La Fractio panis, ch. V, p. 27-29.
(5) Voir, par ex.. De idolalatria, cap. vil ; De Virginibns velandix, cap. III ; De pudicitia, cap. IV. P. G., t. I, col. 748 ; II, coi. 958, io38.
Alexandre Sévère (222-23S'), Lampridius dit que les chrétiens achetèrent un édifice public et en firent une église, que des cabaretiers prétendirent en revendiquer la possession, mais que l'empereur l'adjugea aux chrétiens (i). Quelques années plus tard, l'empereurGalliénus, ayant accordé la paix aux églises (260), fit restituer aux évêques les lieux consacrés au culte : le rescrit se lit dans Eusèbe (2). En 272, Aurélien en agit de même vis-à-vis de la communauté d'Antioche en communion avec Rome, après avoir fait évincer l'hérétique Paul de Samosate (3). A l'époque de la persécution deDioclétien (3o3),on ordonna la destruction des églises chrétiennes, preuve manifeste qu'il en existait auparavant (4). L'édit de Milan, en 3 1 3, fit restituer aux communautés chrétiennes, les églises qui subsistaient : s'il faut en croire saint Optât, il y en avait plus de quarante dans la seule ville de Rome (5). Constantin lui-même en construisit un certain nombre soit à Rome, soit à Jérusalem ou ailleurs, puis il transforma aussi des temples païens en églises catholiques (6).
II. Consécration des Eglises : le fait et le rite. — I. Le fait. — Manifestement les Juifs avaient un rite de consécration pour le temple de Jérusalem et antérieurement pour le tabernacle que Moïse établit
(i) Lampridius, In Alexandrie m Severicm, n° 49 ; Historiœ Aiigustœ, Script. VI. Lugduni, 1671, t, I, p. ioo3.
(2) Eusèbe, Histoire Ecclésiastique, lib. VII, ch. xiii. P. G., t. XX, col 673.
(3) Item., col. 676.
(4) Eusèbe, Histoire Ecclésiastique, lib. VIII, ch. l, P. G., t. XX, col. 740-744-
(5) De schismate Donatistarunt, lib, II, n* 4. P. L. t. XI, col. 954.
(6) Voir Liber Pontijïcalis, édit Duchesne, t. I, p. CLU et 191 : Vita sancti Sivestri. — Eusèbe parle de trois basiliques construites par Constantin à Jérusalem. De vita Constantini , lib. III, cap. xxv-LVlli. P. G., t. XX, col. 10S6. De même Vltinerarium BurdigaJense (anno 333).
d'après le plan donné par Dieu. La consécration du tabernacle est exposée au livre de l'Exode, xl, i5-36 ; celle du temple de Salomon, au IIP livre des Rois, viii. Au livre d'Esdras, vi, i6, est mentionnée la dédicace du temple reconstruit après la captivité ; sous Judas Machabée s'accomplit une nouvelle dédicace (I Mach., IV, 41-44 et 54-59). L'historien Josèphe signale la dédicace du temple d'Hérode. Il est à croire que les chrétiens, aussitôt qu'ils le purent, s'inspirèrent de ces rites pour sanctifier leurs lieux de réunion : la difficulté est d'assigner une origine précise et déterminée aux cérémonies delà dédicace telles qu'on les voit pratiquées plus tard. On n'ose guère, comme l'ont fait certains auteurs, attribuer au pape saint Evariste (112-121) l'institution d'un rite de consécration des églises ; l'interprétation dans ce sens du mot tiiulos (loca Deo dicata) qu'on trouve dans sa légende paraît bien problématique (i). Il faut arriver au commencement du IV® siècle pour rencontrer des documents qui attestent le fait de la dédicace ou consécraton des églises. Eusèbe nous parle de la dédicacede l'église deTyr célébrée en 814, et il a inséré dans son Histoire ecclésiastique (2), le discours qu'il fit à cette occasion : il fait aussi mention delà dédicacede l'église construite à Jérusalem par Constantin. Le même événement est attesté par les historiens, Socrate et Sozomène (3). Il paraît même que la consécration était alors considérée comme nécessaire pour qu'on pût célébrer les saints mystères et tenir des assemblées dans les édifices. En 356, saint Athanase eut à se défendre prèsde l'empereur Constance pour n'avoir pas observé cette pratique(4V
(1) Les auteurs en question sont mentionnés dans BONA, Rerum IJturgicarHni,\.. II, p. 71. Sur l'interprétation, on peut consulter les Acta Sanctorum. Bolland. , octob., t. XI, p. 801.
(2) P. G., t. XX, col. 845 et 1194.
(3) P. G., t. LXVII, col. i58 et 1007.
(4) Voir son Apologia ad Constantium. P. G., t. XXV, col. 612.
2. Le rite, — Il est bon de remarquer dès maintenant avec le Bienheureux Tommasi (i) que le rite de la consécration des églises était primitivement d'une très grande simplicité. — a) Souvent, il s'accomplissait sans reliques : ce qui avait lieu surtout pour les édifices construits dans l'enceinte des cités. Alors, au témoignage d'Eusèbe (2), on réunissait un assez grand nombre d'évêques, on prononçait des discours, on récitait des prières:encore celles-ci se réduisaient-elles à la célébration d'une messe solennelle pendant laquelle se disaient des oraisons adaptées à la circonstance. Une lettre du pape Vigilius (3) adressée en 538 à l'évêque de Braga, Profuturus, l'atteste expressément : il importe de donner ici la traduction du pas-sage qui en a été extrait pour être consigné plus tard dans le Décret de Gratien {^De fabrîca, 24 dist. i, De consecrattone) : « Pour la consécration d'une église dans laquelle on ne place pas de reliques (sanctuaria) (jÇ), nous savons que la solennité consiste seulement dans la célébration de la messe : en conséquence, dans le cas où une basilique a été reconstruite jusque dans ses fondements, sans aucun doute comme on a célébré dans cet endroit la messe solennelle, toute la sanctification de la dédicace se trouve accomplie. Si les reliques que possédait l'église ont été enlevées, c'est par leur reposition et la célébration de la messe qu'elle recevra le bénéfice de la sanctification. La simplicité du rite de la dédicace ressort également du
Ci) Tommasi, Opéra t. VI, p. 107, note 2.
(2) Loc. cit. Voir aussi D. MartÈxe, De antiquis Ecclesiœ ritibus, lib. Il, cap. XIII, t. II, p. 240.
(3) Voir P. L. t. LXIX. col. 18.
(4) Nous adoptons ici la leçon Colbert ; le mot sanctiiaria reparaît d'ailleurs quelques lignes plus bas. — Sur le sens de reliques donné à l'expression sanctuaria, on peut voir des passages des Lettres de saint Grégoire le Grand. P. L., t. LXXVII, col. 542, 648, 8i3, 832, 909, 964.
silence des plus anciens Ordines Romani ; tandis qu'ils nous donnent le rite des autres offices sacrés, ils ne disent rien de la dédicace des églises (i). La pensée du pape Vigilius s'éclaire de ce fait que les églises furent souvent construites sur les tombeaux ou près des tombeaux des martyrs : de là l'emploi du mot martyrium (dont les Latins ont fait : confessio, memorià) pour les désigner. Eusèbe distingue avec soin ces églises des autres et la même distinction se lit dans les actes du concile de Chalcédoine (2) tenu en 45 1 . Ce même fait donne la raison pour laquelle on ne s'occupait point de trouver des reliques pour la consécration des églises : elles étaient toutes trouvées, et pour célébrer les saints mystères on n'estimait pas de lieu plus digne que le tombeau des martyrs. Saint Jérôme fournit au sujet de cette pratique un témoignage assez manifeste quand il dit sur un ton ironique à Vigilance : « Alors, d'après vous, le Pontife romain fait mal d'offrir des sacrifices à Dieu sur les ossements vénérables d'hommes morts, comme sont Pierre et Paul, et de faire de leurs tombeaux les autels du Christ (3). »
b) La pratique de Rome paraît assez dans ce texte du saint Docteur. Mais la difficulté était d'avoir des corps entiers de martyrs pour chaque nouvelle église que l'on construisait : saint Ambroise, dans une lettre à sa sœur Marcelline, nous explique l'embarras où se trouvaient les évêques pour la consécrationdes églises: « Je vous dirai aussi que nous avons trouvé des saints martyrs (il s'agit de l'invention des corps des saints Gervais et Protais). Car pendant que je faisais la dédicace de la basilique (nouvelle église construite
(i) On peut s'en rendre compte en les parcourant dans P.L.,t. LXXVIII, col. 85i.
(2) EusÈBE, P. G., t. XX, col. iio8.
(3) P. L., t. XXIII, col. 346.
par les soins du saint évêque, et qu'on appela plus tard la basilique ambrosie?îne)y beaucoup des assistants se mirent à m'interrompre en me disant tous d'une même voix : Faites la dédicace comme vous avez fait pour la basilique romaine. » — Je répondis : «Je le ferai, si je trouve des reliques de martyrs (i).»
Le saint évêque continue sa lettre, en racontant l'invention des reliques qui tenait du prodige ; il parle de la translation faite dans la basilique de Fausta où s'accomplirent les vigiles nocturnes, puis de la reposition dans la nouvelle basilique.
La fin de la lettre est comme un écho de l'allocution que saint Ambroise prononça en cette circonstance ; il y donne ce détail intéressant : «Je m'étais préparé ce lieu pour me servir de sépulture ; car il convient que le prêtre repose là où il a eu coutume d'offrir le saint sacrifice; mais je cède la partie de droite aux saintes victimes, c'est la place due aux martyrs. Ensevelissons donc ces reliques saintes, mettons-les dans un édifice digne d'elles, et passons tout le jour à leur donner des marques de notre confiante dévotion. » — La conduite de saint Ambroise s'explique par le scrupule que l'on éprouvait à exhumer les corps des saints martyrs ; les lois ou les usages de l'époque n'autorisaient guère de telles exhumations : c'était une bonne fortune quand on pouvait obtenir pour une église la translation d'un corps entier. Saint Augustin nous l'atteste à l'occasion de l'autel qu'il érigea sur le corps de saint Cyprien, et un peu plus tard quand il vit une basilique érigée sur les reliques
(i) p. L., t. XVL, col. 1062. Il y a quelques variantes dans le texte. D'autres croient pouvoir expliquer la parole de l'assemblée : Faites la dédicace comme elle se pratique à Rome. On préfère dire ici que saint Ambroise avait précédemment consacré une basilique près de la porte Romaine, et qu'il y avait fait la reposition des reliques. (Note de l'annotateur de Migne).
du premier martyr saint Etienne (i) (vers l'an 426).
« C'était moins un autel élevé à l'honneur du martyr, qu'un autel élevé à Dieu sur les reliques du martyr », comme s'exprime le saint évêque d'Hippone.
La pratique observée par saint Ambroise et saint Augustin l'était éo:alement ailleurs : pour ne citer qu'un exemple ou deux, saint Paulin de Noie plaça des reliques dans l'autel de la Basilica Fundana ; saint Gaudentius, évêque de Brescia, au v® siècle pour faire la dédicace de son éo^lise se procura beaucoup de reliques, et put accomplir la cérémonie devant un grand nombre d'évêques (2). Saint Césaire d'Arles, dans les Gaules devait aussi connaître cet usage (3). — Il paraît même qu'en face de la difficulté de trouver des reliques, on se contenta de mettre dans le tombeau de l'autel, non \ç^^ ossements des saints martyrs, mais des linges qui avaient touché leurs corps ou qui avaient été trempés dans leur sang (4). Pour les églises dédiées avec reliques, le rite, comme on le verra plus tard, comportait une translation de reliques, une reposition dans le sépulcre de l'autel préparée par des aspersions et des onctions, puis la célébration de la messe.
c) Au VI® siècle, la coutume vint de ne plus consacrer d'église sans déposer dans l'autel des
(1) P. L., t. XXXVIII, col. 1425, 1438 ; et t. XLl, col. 76S, De Civitaie Dei, lib, XXII, cap. Vlll.
(2) Le discours qu'il prononça en cette circonstance est dans P. L., t. XX, col. 960.
(3) Pour saint Paulin, voir P. L., t. LXI, col. 338. Pour saint Césaire d'Arles, on en a la preuve dans plusieurs sermons de Dédicace qui ont été placés dans l'appendice des sermons de saint Aug^ustin mais qui doivent être restitués à saint Césaire, par exemple le serm. 220 (P. L., t. XXXIX, col. 2166), qu'on lit en partie dans les leçons du Bréviaire Romain pour la fête de la Dédicace. Voir dans la Revue Biblique, a. 1895, p. 593, un article de M. Lejay sur cette restitution.
(4) Mgr DucHESNE. Orijrmcs du Culte chrrticji, ch. Xll, 2' édit., p. 388, Voir aussi dans Smith, Dictionnary of Christian antiqnities, le sens donné au mot Brandeiim.
DÉDICACE DES ÉGLISES l3
reliques de martyrs. Saint Grégroire le Grand, comme on le voit dans ses lettres, semble tout préoccupé d'en assurer l'observance, surtout lorsqu'il s'agit de transformer en église les temples païens ou hérétiques. Le livre de ses dialogues parle d'une église arienne désignée sous le nom de Suburra, et que l'on consacra en plaçant dans l'autel les reliques de saint Sébastien et sainte Agathe. Ecrivant à Jean, évèque de Surrente, il lui recommande, pour la consécration de l'église des moines de Caprée, de faire la reposilion solennelle des reliques. Dans une lettre de Alellitus qui devait rejoindre en Angleterre le moine Augustin, il dit : « Les temples païens ne doivent pas être détruits, vous ferez disparaître les idoles qui s'y trouvent. Qu'on fasse de l'eau bénite pour asperger ces temples, qu'on y construise des autels, et qu'on y place des reliques (i). » L'annotateur de l'historien Grégoire de Tours dans Migne donne quelques détails intéressants sur la pratique de la dédicace au vi^ siècle. Palladius de Saintes reçoit des éloges de Fortunat pour avoir construit une église en l'honneur de saint Etienne, puis une autre en l'honneur des saints Pierre et Paul, Laurent et Pancrace. Dans cette dernière église, il y avait jusqu'à treize autels, quatre d'entre eux ne purent être consacrés, parce qu'on n'avait pas de reliques, à y déposer. Toutefois, avant le vii^ siècle, et même avant le viii®, on ne voit pas de loi canonique générale prescrivant la reposition des reliques pour la consécration des églises, les textes du Concile d'Agde (an. 5o6) can. 14, et du Concile d'Epaone (an. 5x7) can. 20, parlant de la consécration des autels prescrivent l'onction du saint
(i) Voir P. L. t, LXXVII, pour le passage des Dialogues, col. 288 ; la lettre à Jean de Surrente, lib, I, ep. 54, col. 5i6 ; la lettre à Mellitus lib. XI, ep. 76, col. I2i5. P. L., t. LXXI, col. 479-
chrême (i). Le deuxième concile de Nicée (an. 787) prescrit de faire la reposition des reliques avec les prières accoutumées dans \ç.^ églises qui auraient été consacrées sans reliques de martyrs, et dit qu'à l'avenir, un évêque consacrant une église sans reliques sera déposé (2).
Ainsi cette première période qui va jusque vers la fin du VII® siècle nous présente pour le rite de la dédicace, la célébration de la messe, quelques aspersions et onctions, la reposition des reliques, non pas cependant d'une façon uniforme pour les diverses régions (3).