SCENE VI
NADJA , CHARLES, en habit français, poudré et
l'épée au côté, entrant par la porte du fond.
charles, poussant un cri de joie.
Nadja !
nadja, regardant autour d'elle.
Tu es seul?
CHARLES
Oui.
NADJA.
Je peux donc ne pas t'appeïer monsieur le duc?
CHARLES
Certainement... tu as congé: et moi aussi!... au diable le rudiment !.. (fi jette en l'air un livre qu'il tenait à la main.)
A la bonne heure ! car il me semble que je parle à un autre; et c'est tout au plus si je te reconnais ! (Le regardant.) Comme ils t'ont vieilli !.. des cheveux blancs... à ton âge... mais c'est égal! c'est bien toi.,, n'est-ce pas?
CHARLES
Oui, sans doute ! et il y a si long-temps que je ne t'ai vue !
NADJA.
Le temps est bien plus long dans ce pays !
CHARLES
J'aimais mieux notre île.
C'est ce que je disais tout à l'heure.
CHARLES
Trincoli était moins ennuyeux avec les préceptes de Brama... que ce Monsieur en noir qu'ils m'ont donné pour m'apprendre le latin...
NADJA.
Le latin ? c'est donc une langue... qu'on parle ici !
CHARLES
Non. Nulle part ! c'est pour cela qu'on commence par là!..
Air : Aussitôt que je t'aperçois.
On me l'apprend soir et matin !
NADJA.
Quel singulier système !
CHARLES
Et je n'ai compris au latin Qu'un verbe : Amo. Je t'aime !
Et tous les jours il faut par cœur Le dire à mon vieux précepteur, Le dire, le dire, à mon précepteur !
Je suis tenté, dans ma colère, De lui réciter le contraire !
Et si quelquefois (Ois.) je dis juste, tiens! c'est, je croi, Qu'en ce moment je pense à toi !
NADJA.
A moi, Monsieur ! c'est très bien.
Car dans tous mes chagrins, j'ai conservé l'habitude de t'implorer... de te prier ! et si tu pouvais, Nadja, me délivrer du latin ! et surtout de mon précepteur!
NADJA.
Impossible! il paraît... qu'en quittant notre île, j'avais perdu toute ma puissance.
CHARLES
Toute !
NADJA.
Eh ! mon dieu, oui.
CHARLES
Je crois que tu le trompes...
NADJA.
En vérité?...
CHARLES
Oui, car ta vue produit toujours sur moi le
même effet... je tremble... près de toi, comme quand tu étais déesse.
nadja, lui prenant vivement la main.
C'est vrai pourtant.
Et maintenant encore... rien qu'en touchant ta main... j'ai comme la fièvre...
NADJA.
La fièvre !
CHARLES
Oui...
NADJA.
Cela se gagne donc... et moi aussi !
CHARLES
Et le cœur me bat... d'une force!
NADJA.
Moi de même !
CHARLES
Bien vrai ?
nadja, pressant sa main contre son cœur. Vois plutôt ! et sais-tu d'où cela vient ?
CHARLES
Oui!
NADJA.
Tu es donc plus savant que moi ?
CHARLES
Certainement ! à bord de ce vaisseau où je parlais de toi... toujours de toi... ce que je prenais pour un sentiment religieux... c'était de l'amour, m'ont-ils dit! ce n'était pas Brama que j'aimais en toi !.. c'était toi-même!..
nadja, souriant.
Impie!..
Air : Dire à moi sans mystère. (d'Éliska.)
NADJA.
Je ne suis plus déesse Mais je n'ai pas tout perdu I
CHARLES
Vraiment !
Oui, si j'ai ta tendresse C'est le ciel qui m'est rendu !
CHARLES
Vraiment! que ta divinité cesse?
Mais non jamais nos amours,
Et mortelle ou déesse
Je t'adore toujours !
ENSEMBLE
Oui, mortelle ou déesse,
Mon
gon coeur m aimera toujours!