‹ La défection de Marmont en 1814Chapitre 1 sur 35 · LIBRAIRES-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

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Jo dois dire tout d’abord pourquoi j’ai ou le pénible courage de faire un livre contre un homme.

Quand j’ai commencé à publier ces pages dans Le Moniteur, l’opinion était encore indécise sur Marmont et sur l’accueil qu’il convenait de faire à ses Mémoires. On ne doutait pas que Marmont n’eût déserté la cause impériale en 1814; mais on croyait qu’il y avait eu à cette défection des circonstances qui, jusqu’à un certain point, pouvaient lui servir d’excuse. On se souvenait qu’en 1852 les restes mortels de Marmont avaient été portés en France presque triomphalement; qu’à Châtillon-sur-Seiue, où ils devaient reposer d’après la volonté du défunt, il y avait eu pour les recevoir et leur faire honneur, une députation officielle , une cérémonie publique , un concours d’autorités et de personnages.

On avait lu dans un journal, Le Moniteur de l'Armée, du 16 mai 1852 :

« Les restes du maréchal Marmont sont arrivés le

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lundi 3 mai, à huit heures du soir, à Châtillon-sur-Seine. Pendant deux jours, son cercueil a été exposé dans une chapelle ardente, où le public s’est empressé de le visiter, en attendant le jour des obsèques, qui avait été fixé au jeudi 6.

» L’enceinte de l’église était trop étroite pour contenir une minime fraction de la foule accourue pour assister à la funèbre cérémonie

» A dix heures, trois coups de canon annoncent le commencement de la cérémonie. A droite du catafalque et près de l’autel sont les autorités administratives et municipales; à gauche, le barreau et les fonctionnaires de l’ordre judiciaire. En face de l’autel et derrière le catafalque, à gauche, M. le commandant de Franconière, aide-de-camp du ministre de la guerre et son délégué, le drapeau du 7° régiment d’infanterie de ligne et les autorités militaires; à droite, M. le général de division Delarue, M. Komierowski et M. Testol-Ferry, anciens aides-de-camp du duc de Raguse, M. Grimaux de Caux, membre de l’Institut

» Des salves d’artillerie se succèdent de trois minutes en trois minutes pendant la cérémonie religieuse.

» A midi, le funèbre cortège s’est mis en marche vers le cimetière; M. le commandant de Franconière, représentant le ministre de la guerre, M. le général Delarue, le colonel Komierowski tenaient les cordons du poêle.

» Le corps du maréchal arrivé à sa dernière demeure, une salve d’artillerie a annoncé la fin de la cérémonie.

» Des discours ont été prononcés sur la tombe par M. Lapérouse , par M. le général Delarue et par M. Grimaux de Caux. ...»

Le journal ne rapportait que la fin d'un de ces trois

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discours, celui de M. le général Delarue, où l’on avait notamment remarqué ces paroles, qui venaient après une brillante esquisse des exploits militaires du duc de Raguse :

« Et c’est après de si beaux faits que la calomnie, dans son aveuglement, a essayé de ternir une si belle lie! mais la postérité lui rendra justice. »

L’honorable général allait plus loin encore dans l’expression de ses pieux sentiments : il mettait son appréciation des événements de 1814 sous l’autorité d’une personne trop élevée au-dessus de nos débats, que nul n’a le droit de faire intervenir en sa faveur dans une thèse historique, et qui nous protège tous dans la liberté de nos jugements.

Nous professons, pour les affections privées, un respect absolu. L'amitié, la reconnaissance, la piété ont, k nos yeux, des droits indépendants de ceux de l’histoire. Quand ces nobles sentiments viennent à se produire en public, quel qu’en soit l’objet, ils n’offensent jamais rien de sacré; ils honorent ceux qui les expriment; ils honorent le temps qui en permet la libre manifestation.

Mais malheureusement la cérémonie qui avait eu lieu, le 6 mai 1852, à Châtillon-sur-Seine, ne s’était pas tenue dans le cercle respectable et restreint d’une solennité de famille; elle avait affecté une apparence officielle et publique, et l’on avait profité de l’occasion pour amnistier, au nom môme de la France, le maréchal duc de Raguse.

Or, aucun journal n’avait protesté contre ces démonstrations d’une excessive indulgence historique et contre ces honneurs publiquement rendus à la mémoire de l’homme qui, en 1814, avait livré à l’ennemi un corps d’armée, l’avant-garde de l’armée impériale. Il y a plus : un des journaux officieusement placés sous la direction de

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l'administration, Le Constitutionnel , avait précédemment publié, en avril 1852, sur la vie et les écrits de Marmont, une élude aussi remarquable par le talent exquis et habituel de l’auteur, que par les jugements et les appréciations politiques qui y étaient exprimés. Dans cette étude faite évidemment sur le manuscrit des Mémoires de Marmont, dont il était donné des extraits et une habile analyse, l’auteur semblait admettre avec faveur toutes les circonstances atténuantes et même les justifications que Marmont a imaginées pour sa défense.

Cette étude se terminait ainsi :

« Les restes seuls de Marmont vont rentrer en France et reposer dans le cimetière paternel de Châtillon , oü un tombeau l'attend. Que les haines , s’il en était encore, se taisent; que les préjugés daignent acheter de s’éclairer et de se dissiper'; que la justice et la générosité descendent , au nom de l'Empereur même, sur cette rentrée funéraire du dernier des grands lieutenants de l’Empire; que les armes de nos soldats l‘ honorent et la saluent , et il y aura dans le cercueil de Marmont quelque chose qui tressaillera. »

L’auteur ajoutait dans une note placée à la suite d’une seconde édition de son étude :

« Le vœu que nous exprimions s’est accompli. Les restes du maréchal Marmont arrivés à Châtillon - sur - Seine le 3 mai 1 852 , y ont été reçus avec tous les honneurs militaires dus à son rang, et avec des témoignages unanimes d'affection et de sympathie de la part d’une population qui ne l’avait jamais oublié, ni méconnu (1). »

(I) En effet , cette sympathie date de loin. Après la défection du maiéchal

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On sait par ce qui vient d’être dit plus haut que les honneurs rendus à la mémoire de Marmont avaient même dépassé ce que l’on devait peut-être à un homme mort en possession de son titre de maréchal de France. Un des membres de la députation chargée de recevoir les restes du duc de Raguse, avait accompli pour sa part, autant du moins qu'il était en lui, ce vœu de l'éloquent biographe : « Que la justice et la générosité descendent, au nom de l'Empereur même, sur cette rentrée funéraire. »

Il y avait donc un accord dans les régions semi-officielles, entre les fidélités les plus affirmées et les interprètes les plus autorisés de la pensée publique , pour amnistier et même pour glorifier la conduite tenue en 1814 par le maréchal duc de Raguse.

Je l’ai cru du moins, comme tout le monde, et c’est, je l’avoue, avec une espèce de parti pris do me mettre au diapason de cette conspiration d’indulgence que j’ai

Marmont en avril 1814, quelques habitants de Chàtillon-sur-Seiue s'étaient réunis pour signer entre eu* une lettre de félicitation ainsi conçue :

• Chàtillon-sur-Seine, 18 avril 1814.

» Les membres du conseil municipal de la ville de Chàtillon-sur-Seine, à monseigneur le duc de Raguse, maréchal de France.

» Monseigneur,

• Depuis longtemps votre gloire militaire fixait les regards de la France-, elle faisait l'admiration des Chàkillonnais, enorgueillis d’étre vos concitoyens.

» Mais, monseigneur, vous venez d’ajouter à vos nobles travaux, à votre lionté paternelle pour le soldat, un bienfait qui sera éternellement gravé dans les cœurs des pères de familles. Oui, monseigneur, vous avez sauvé la France en préservant sa capitale des maux de la guerre , par l’invasion meurtrière des armées ! la négociation que vous avez si habilement conclue avec les puissances alliées a fait cesser l’effusion du sang humain ; elle a été l’aurore du retour à un gouvernement légitime que réclamait le vœu des Français; grâces vous en soient rendues.

» Nous vous prions, monseigneur, d’agréer l’assurance du plus profond respect; etc.» Suivent treize signatures fort lisibles.

Nous ignorous si ces treize signataires ont dûment demandé à la patriotique population de Chàtillon-sur-Seine , le droit de la représenter et de parler en son nom en celle occasion.

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accepté la tâche honorable et difficile de rendre compte, dans le journal du Gouvernement, de cette nouveauté si curieusement attendue : les Mémoires de Mnrmont.

Mais je n’avais pas lu les premières pages du premier volume de ces Mémoires que j'ai éprouvé une singulière surprise ; je ne saurais rendre autrement mon impression qu’en disant que je me suis tout d’un coup senti eu présence de l’ennemi. Il y a, si l'on peut s’exprimer ainsi , une nature propre aux hommes de la France nouvelle. Or, la nature de Marmont est tout autre. Ses idées, ses sentiments, ses dispositions habituelles n’offrent rien de cette faculté d’enthousiasme , de dévouement et même d’utopie qui constitue en quelque sorte le caractère moderne. Il est bien entendu que je ne parle pas ici des froids spéculateurs, des habiles de tous les régimes, mais bien seulement des hommes actifs, utilement mêlés aux œuvres de leur temps. Or, Marmont montre, il est vrai, de l’esprit, de l’ardeur, du courage ; mais il no vit point de la vie de son époque, il n’a point les illusions de ses contemporains ; il ne participe en rien à leur passion pour le bien public et pour la cause de l’humanité; il est uniquement préoccupé de lui-même; il n’a qu’un froid dédain pour tout ce qui n’est pas sa propre affaire. La plus haute et la plus forte raison de ce siècle, Bonaparte, n’a pas traversé notre ère de destruction et de régénération sans en avoir les colères, les préjugés même et surtout les sublimes projets. Mais Marmont ne ressent rien de ce dont la Frauce et l’Europe sont agitées. Il vit en solitaire. Et malgré moi, je me souvenais de cette parole d’Aristote : « L’homme qui peut vivre seul, en lui-même et par lui-même, est un monstre ou un dieu. » Bientôt je faisais une autre découverte : c’est que Marmont est, dès le début, un gen-

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tilhomme, un de ces gentilshommes comme il y eu a tant eu ce pays où la noblesse a, depuis longtemps, perdu la conscience du devoir, mais non pas celle d’un droit privilégié.

A Dieu ne plaise que je méconnaisse ici la gloire historique inhérente à certains noms ! Je ne voudrais pas non plus paraître ignorer qu’il est toujours des familles qui ne se croient pas dispensées de vivre noblement. La distinction personnelle, la bienfaisance, l'héroïsme au besoin, le patronage des petits et des faibles, l’initiativo périlleuse des mesures utiles à tous sont encore l'apanage d’un ordre que la Révolution a dépossédé de sa puissance officielle, mais non pas de la force instinctive et morale de ses traditions et de ses vertus héréditaires. Je ne voudrais pas surtout paraître juger en passant, avec les préventions de mon époque, une institution comme celle de la noblesse qui, jusqu’ici, s’est retrouvée partout, à l’origine et à l’épanouissement de toutes les sociétés , et dont la suppression, décrétée pour la première fois par la société moderne, semble être encore un problème à résoudre. Toutefois, il est trop vrai de le dire, un ordre puissant ne tombe jamais que par sa faute, et si les destinées de la noblesse ont changé en France, c’est que trop souvent, depuis les Bourguignons et les Armagnacs, elle a compté dans ses rangs de ces gentilshommes comme Marmont, qui n’avaient guère , de leur condition et de leur naissance, que de la vanité et de l’orgueil. Pour ces gentilshommeslà, race indisciplinée, prétentieuse, avide, servile au besoin, tout ce qu’ils avaient appris à la suite de la longue et dure éducation qui leur fut infligée par la main de la royauté, c’est que le Roi, le premier des gentilshommes, était le symbole unique du droit, du devoir, de la patrie. Le symbole ôté, plus de patrie, plus de service général

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obligé, plus d'objet de dévouement. Le gentilhomme rentre dans la plénitude de son droit individuel, et il reste libre de faire de son épée ce qu'il lui plaît, un instrument de conquête et de fortune.

Tel est Marmont dès le début; il sert la Révolution, mais comme un condottiere, sans l’aimer, sans se passionner pour elle, sans se soucier do son droit, avec indifférence et pour en tirer parti. Il avance en grade, il obtient des honneurs, des distinctions, des prééminences , par là il se confirme dans la bonne opinion qu’il a de luimême, et la vanité et l’orgueil prennent en lui des proportions énormes.

Il n’est pas nécessaire d'être un moraliste do profession pour savoir que l’orgueil est dûment le principe de perturbations qui ne s’arrêtent à aucune limite de la perversité et de la folie. Comme l’orgueilleux est tout d’abord condamné à se tromper sur lui-même, sur ses qualités qu’il s’exagère, sur ses défauts dont il fait des qualités, il on vient nécessairement à no point se méfier de ses suggestions quelles qu’elles soient; quoiqu’il fasse, quoiqu’il soit, il est fier de sa manière d’être ; il est incorrigible ; il no connaît point le remords. Mais la punition de l’orgueilleux ne se borne pas à celte illusion qui le fait lu jouet de ses moindres passions : en dehors de lui , il y a d’autres mérites, d’autres compétitions, d’autres succès que les siens; s’il ne peut pas les méconnaître et se soustraire à la comparaison, s’il est même obligé d’en subir les conflits, toute la joie qu’il recevait de lui-même se flétrit et se change en amertume ; il se croit sacrifié à d’indignes rivaux ; il lui semble qu'on lui dérobe les avantages dont il ne jouit point ; l’envio et la haine s’emparent de son âme, et le voilà qui entre en lutte contre ce monde extérieur qu’il voudrait en vain soumettre à sa

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personne. Tout devient obstacle et déception pour l’orgueilleux ; il échoue .dans ses entreprises, tantôt parce qu’il a une fausse mesure de ses forces et qu’il calcule mal , tantôt parce que, avec les dispositions antipathiques qui lui sont propres, il provoque et suscite autour de lui l’hostilité.

On a dit que Marmont était un général malheuroux. Ce défaut de bonheur doit être attribué , je n’hésite pas à le croire , aux vices dont Marmont avait en lui-même la cause. Il était fastueux , adonné aux plaisirs : il manquait donc d’activité et de puissance pour le travail. La vie luxueuse est uue ruine continue ; toujours en proie aux besoins, il ne maniait pas les deniers publics sans que ses mains ne fussent suspectes : cet élément essentiel d’une bonne renommée , une intégrité certaine , faisait ainsi défaut à l’autorité morale de son commandement. Y avait-il lieu de stipuler un concours, de traiter avec des administrations rivales? Sa hauteur faisait naître des conflits : il n’avait pas , il avait mal le concours nécessaire. Rocevait-il un ordre? 11 s’appliquait moins à le comprendre pour le bien exécuter, qu'à le juger avec dénigrement pour faire étalage de sa propre supériorité, et ses opérations ne so combinaient pas , se combinaient imparfaitement avec l’ensemble du plan d’une campagne. Quand il exerçait un commandement, ce n’était pas sans laisser voir à ses subordonué.s qu’il se méfiait de leur capacité, qu’il n'avait de foi qu’on lui-mêmo et qu’il était prêt d’avance à so faire la plus large part dans les mérites de l’événement accqpipli , et sous lui l’obéissance était sans émulation. 11 n'en faut pas tant pour affliger un général de toutes sortes do surprises , de mécomptes et de mésaventures.

Mais je n’ai pas dit encore le trait auquel j’ai deviné

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trop aisément que Marmont était en possession du démon de l’orgueil. On a prétendu, Marmont prétend lui-même qu’il a aimé Napoléon Bonaparte. Cela n’est pas. Il serait peut-être inexact d’affirmer qu’il n’a eu pour lui que de la haine. Mais l’admiration que Napoléon lui inspire est involontaire et forcéo; elle lui est surtout pénible; il voudrait se la dissimuler à lui-même; il cherche des défauts à cet incomparable génie ; il accueille comme autant de vérités tous les bruits qui lui sont contraires. En vain il reçoit de lui do grandes faveurs; la reconnaissance lui semblerait un aveu d’infériorité; elle lui est impossible, il s'en défend comme d'une humiliation. En cette âme qui n’ose pas se reconnaître dans l’excès de sa vanité et de son ambition , il y a cette conviction arrêtée qui la tourmente : c'est que la destinée de Marmont n’aurait pas eu de limites, si Napoléon n’avait pas existé, si ce favori de la fortune n’avait lias pris à tache de maintenir dans un rang secondaire le seul homme qui fût en état de lui disputer la première place.

Je défie le lecteur le moins attentif de s’inscrire en faux contre cette vérité, à savoir que, d’après les récits de Marmont, Napoléon Bonaparte n'offre pas la réunion des qualités constitutives d’un vrai grand homme : il est extraordinaire , il n’est pas grand ; ce qu’il a été dans le monde , ne procède pas de lui-même ; il est le produit de circonstances exceptionnelles , monstrueuses ; quand les circonstances lui ont fait défaut , tout lui a manqué , et le météore est rentré dans sa nuit.

Dès qu’il me fut évident que tel était le but des démonstrations historiques de Marmont, je ne m’arrêtai pas à m’étonner de ce que tant de personnes animées des meilleures intentions , se montraient si favorables à la réhabilitation de l’homme qui avait été en 1814 un des

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accidents les plus décisifs de la chute de l’Empire. Mais je formai le dessein de m’opposer autant qu'il était en moi à cette réhabilitation posthume ; non point , qu’on veuille bien le croire , que je fusse ému d’un autre sentiment que celui de la pitié envers un homme que ses vices et les travers de son esprit avaient rendu si malhoureux ; mais parce que j’ai cru la moralité , la stabilité même de mon temps intéressées en cette occasion à un acte de sévère justice.

L’indulgence que nous avons pour les transactions et les erreurs politiques, date de loin; elle sied d’ailleurs à une société troublée comme la nôtre. Il y a plus : les vaines criailleries des partis ont dégoûté les gens de bien do ces rigueurs d’après lesquelles il n’est point de constance et point de vertu en dehors d’un asservissement sans fin aux passions de quelques coteries. Toutefois , ce serait pousser trop loin cette tolérance sage et décente, que do la faire dégénérer en une secrète faveur pour certaines fautes trop graves. Nous n’avons point le droit, je l'accorde malgré moi , de jeter beaucoup de pierres à la femme adultère; mais nous n’avons pas le droit non plus, de décerner à l’adultère les honneurs dus à la fidélité.

Qu’est -ce que Marmont? un homme qui a fait pleurer des larmes de sang à toute une génération d’héroïques soldats, ses compagnons d’armes. Et cet homme revenu de l’exil, dans un livre où il a déposé toutes les rancunes elles vengeances de son impénitence finale, allait surgir de nouveau parmi nous, non pas comme un supplicié pour qui l’on demande une tombe, le pardon, l’oubli, mais bien comme un accusateur, un juge de l’histoire contemporaine ; cet étrange et suprême triomphe des coupables passions et des trahisons de 1814, se serait accompli sans être autrement accueilli au milieu de nous

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que par le discret murmure d'une approbation réparatrice !

Certes , les personnes distinguées, éminentes , qui ont fait entendre les premières paroles d’indulgence , ne s’é- - taient pas représenté toutes ces considérations ; les unes avaient cédé à ces sentiments d'amitié et de piété , qui ont le droit de se tromper en histoire et même en politique et qui ne cessent jamais d’être respectables ; les autres s’étaient placées dans une de ces régions plus philosophiques que pratiques, plus littéraires que philosophiques, d’où l’on prend à tâche d'étudier les données morales d’un homme et de le faire revivre dans une peinture saisissante pour la plus grande gloire de ce précepte poétiquo:

Il a' est point de serpent, ni de monstre odieux,

Qui, par l’art imite, ne puisse plaire aux yeux.

Mais avant les satisfactions de la piété et de la psychologie littéraire , il y a le bon sens public à sauvegarder. Cette société n'est pas assez affermie dans ses conditions intellectuelles, elle n’a pas une conscience assez nette des - raisons d’être du fait par lequel elle a été préservée, pour qu’il soit sans danger d'excuser devant elle, mieux que cela , d’honorer le souvenir d’un homme qui , comme Marmont, a cru qu’il pouvait être expédient, dans un moment critique, de déserter la cause de l’Empiro et de la Révolution.

D'ailleurs, l’acte de Marmont n’est pas seulement une erreur politique : c’est un de ces forfaits que tous les partis, s’il en est plusieurs encore, doivent, d’un commun accord , flétrir du même nom. Malheur à nous si la trahison peut ajouter à ces profits par lesquels il est dans sa nature de se laisser tenter, cette chance et cet espoir de s'abriter sous une équivoque et de n'avoir pas à

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redouter une réprobation universelle, une honte irrémissible !

Je n'en dirai pas davantage pour expliquer les motifs qui m’ont déterminé, autant qu’il était en moi, à faire justice do Marmont et de ses Mémoires. Mais entre autres obstacles qui s’opposaient à mes intentions, il y avait cet état de l’opinion dont j’ai parlé plus haut. Je me renseignai de mon mieux, et tout ce que j’apprenais ne me permettait pas d’ignorer que mon entreprise était hardie, téméraire ; qu’elle ne manquerait pas d’être sottement interprétée de la part d’un écrivain admis à l’honneur de placer ses attaques dans le journal du Gouvernement; que la liberté de ma pensée serait suspecte et que je ferais en vain acte de courage et d’indépendance.

Je n’en persistai pas moins dans ma résolution; je m’établis dans cette idée qu’il fallait faire mon devoir ; je ne songeai plus qu’à ne pas être indigne de la généreuse hospitalité accordée par le journal officiel à toutes les opinions sincères et loyales ; et je publiai mes deux premiers articles sur les Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse. Pour ménager, autant que possible, les préventions favorables à cet illustre défectionnaire, j’avais pris à tâche de mêler beaucoup de louanges à mes critiques. Déterminer les traits généraux du caractère de Marmont; faire ressortir de cette constatation des aperçus d’une vérité accablante ; retenir l’expression de mon propre jugement, mais de manière è obliger le lecteur à conclure plus sévèrement que je ne le faisais moi-même ; tel fut le but que je me proposai dans mes deux premiers articles, oh je ne mis au reste que des observations générales et mes préparatifs d’attaque.

Je m’attendais à subir le sort réservé aux importunités de la vérité historique. Je réussis, au contraire, au-delà de

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