‹ La défection de Marmont en 1814Chapitre 10 sur 35 · DEUX CALOMNIES DE MARMONT · texte numérisé non relu

DEUX CALOMNIES DE MARMONT

Quand le général Buonaparte, comme disait Hudson Lowe, recevait, à Sainte-Hélène, quelque nouveau pamphlet, il avait coutume de demander aux personnes qui le lui apportaient: «Celui-ci dit-il aussi que j’ai fait massacrer une garnison turque prisonnière de guerre et que j’ai fait empoisonner des soldats français à Jaffa? » Ces deux contes étaient pour l’Empereur Napoléon le type des absurdités qu'on se permettait d’imaginer à son sujet. Or, ces deux contes, Marmont s’est efforcé do les remettre en circulation. Personne ne songeait plus à les tirer du discrédit où ils étaient tombés après avoir défrayé quelques misérables pamphlets produits par ce qu’il y a de plus lâche et do plus pervers dans les réactions politiques; Marmont est allé les chercher là ; et voici comment il s’y prend pour en faire do l’histoire : il n'en démontre pas la vérité ; les preuves nécessaires lui manqueraient; il ne pourrait pas

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citer dos témoignages sans laisser apparaître la calomnie do ses assortions ; en homme habile, il affirme les faits commo s’ils n’étaient pas contestables et contestés; il ne mentionno mémo pas les doutes et les dénégations; et il fait mieux encore pour capter la confiance du lecteur.

Mais écoutons-le lui-môme :

« On a souvent reproché, dit-il, au général Bonaparte deux actions : l’empoisonnement do quelques pestiférés abandonnés lors de sa retraite, et le massacre des prisonniers faits à Jaffa. Je prends bien gratuitement la défense de ces deux actes, auxquels je suis complètement étranger; mais ils me paraissent si simples, que je me laisse entraîner, par la conviction, dans l’espcranco de les justifier. » Mémoires, tome II, pages 12 — 14.

Suit la justification annoncée. Marmont prend à tâche de justifier les deux actes reprochés au général Bonaparte. Qui ne voit la portée do cot adroit expédient oratoire? On no se méfie pas d’un éloge de la part surtout d’un détracteur; on ne se méfie pas do la véracité d’uno assertion, si injuriouse et si absurde qu'elle soit, lorsqu’elle est présentée, non pas comme une accusation, mais bien commo une apologie.

Toutefois, le général Bonaparte ne mérite nullement l’approbation que Marmont veut bien lui accorder en cotte occasion, au risquo do so compromettre lui-mèmo par sos horribles maximes sur cortains droits do la guerre. Nous pourrions citer de nombreux témoignages ; nous nous bornerons à rapporter la relation suivante d’un ôcrivàin anglais.

Parmi les personnes qui se trouvaient sur le Nortkumberland, il y en avait une, le chirurgien du bord, qui a publié, sous forme de lettres, une relation de tout ce qu'il

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avait vu et entendu pendant la traversée. Le docteur Warden n’est pas précisément un ennemi ; il est touché par lo spoctaclo do la grande infortune ; mais c’est un Anglais imbu do tous les préjugés de ses compatriotes contre l’Empereur Napoléon; et ce qui fait le piquant de ses récits, c’est qu’il ne dit jamais rien de favorable sans quo la vérité ne lui soit en quelque sorte arrachée par l’évidence et par une irrésistible émotion. Il rapporte précisément une conversation de l’Empereur sur l’empoisonnemont des pestiférés do Jaffa et sur le massacre des prisonniers turcs dans la môme ville. Nos lecteurs no seront pas fâchés do trouver ici cette conversation (I).

§ t . Du massacre de la garnison turque à Jaffa.

« Vous avez sans doute lu, dit l’Empereur, que j’ai ordonné qu’on fusillât des Turcs à Jaffa?

» Oui, répond Warden, j’ai souvent entendu parler de ce massacre en Angleterre ; c’était le sujet de tous les entretiens. »

Napoléon prit ainsi la parole : « Le général Desaix était dans la Haute-Égypte, et Kléber, dans le voisinage de Damiette. Je quittai le Caire et traversai le désert de l’Arabie, afin do réunir mes forces à celles de ce dernier, à El Arich. La ville fut attaquée et elle capitula (2). On trouva parmi les prisonniers des montagnards, habitant le mont Thabor, mais le plus grand nom-

(1) Iaîs Lettres du docteur Warden ont été publiées en anglais et traduites en français dés l’année 1816, croyons-nous. Elles ont été accueillies en Europe avec un immense intérêt, et il s’en est fait coup sur coup, dans tous les pays, de nombreuses éditions, souvent altérées au gré des passions de chaque éditeur. Le titre même a varié. L’édition française que nous avons consultée est une des premières qui aient paru ; elle porte ces deux titres : Lettres de Sainte- Hélène , et Correspondance de Guillaume Warden, chirurgien à bord du vaisseau de S. M. B. Le Nortihimderlaxd, qui a conduit Napoléon Buonaparte <j Vile de Sainte-Hélène ; in-81*, Bruxelles, 1817.

(2) Le 2 ventôse au Vil, 20 février 1709.

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bre de Nazareth. On les mit sur-le-champ en liberté, d’après l'engagement qu’ils prirent de rentror paisiblement chez eux (I ). En même temps on leur recommanda d’annoncer à leurs compatriotes que les Français n’étaient plus leurs ennemis, etc. Ensuite, l’armée continua sa marche vers Jaffa... La ville de Jaffa, à la première vue, semblait très-forte, et sa garnison était trèsconsidérable. Je la fis sommer de se rendre ; mais à peine l’officier parlementaire, porteur du drapeau blanc , eùt-il dépassé les murailles, qu’on lui coupa la tète, qui fut aussitôt placée sur un pieu et exposée, par dérision, aux regards de l’armée française. A cet aspect horrible et inattendu, l’indignation des soldats, portée à son comble, devint rapidement de la fureur. Ils demandèrent à grands cris d’être conduits à l’assaut. Je n’hésitai pas à en donner l’ordre. L’attaque fut terrible... Nous emportâmes la place, et il fallut tous mes efforts et toute mon autorité pour mettre un torme à la fureur du soldat. La nuit vint enfin couvrir cette scène de carnage. Au point du jour suivant, on me fit le rapport que cinq cents hommes qui avaient dernièrement fait partie de la garnison d’El Aric.h, et auxquels peu de jours auparavant j’avais donné la liberté à condition qu’ils retourneraient chez eux, avaient été trouvés et reconnus parmi les prisonniers.

Quand je fus certain de l'exactitude de ce rapport, je donnai l’ordre de fusiller ces cinq cents hommes (2).

|l) Ici le docteur Warden sc trompe ; les hommes dont il s’agit n’étaient pas de Nazareth, mais bien des environs d’Alger ou des régions occidentales, nommes pour cela des Mogrebins, d’un mot arabe francisé qui veut dire les occidentaux ; d’après la capitulation, ils avaient pris l’engagement de se diriger, non vers Nazareth, mais sur Bagdad, par le désert, et de ne pas reparaître en Syrie avant deux ans. — On trouve cette rectification dans les Lettres du cap de Bonne-Esytérance, écrites de Longwood pour la réfutation de l'ouvrage du docteur Warden, et dans le recueil du docteur Barry E. O’Meara, Napoléon en exil ou l'Écho de Sainte- Hélène.

(3) L’attaque du Jaffa avait commencé le U ventôse an VII (4 mars 1779). — Celte place fut prise d’assaut le 17 ventôse (7 mars). — Le jugement et l’exécution des cinq cents Mogrebins coupables ont eu lieu six jours après, le 23 ventôse an VU (13 mars 1799.1

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D’après Warden, Napoléon n’en dit pas davantage sur ce fait. Mais on trouve d’autres explications dans l’ouvrage d'O’Moara et dans les Lettres du Cap. L’auteur de ces Lettres s'exprime ainsi : « La prudence ne permettait pas d’envoyer ces prisonniers, seuls, au Caire; accoutumés au désert, ils se seraient sauvés en chemin et on les aurait retrouvés à Saint-Jean d’Acre... » O’Meara est plus explicite ; il fait parler Napoléon en ces termes : « Si je leur avais encore pardonné, et que je les eusse renvoyés sur parole, ils se seraient rendus directementà Saint-Jean d’Acre, où ils auraient fait de môme qu’à Jaffa. Je devais à la sûreté do mes soldats... de ne pas permettre qu’ils renouvelassent la môme conduite. 11 était impossible que je laissasse, pour les garder, une partie de mon armée déjà peu nombreuse et réduite encore par le manque de foi de cos misérables... »

En somme, il y a eu, à Jafïa, un certain nombre de prisonniers turcs qui ont été fusillés : 1° parce qu’on ne pouvait ni les garder ni les renvoyer sans compromettre la sûreté de l’armée française; 2° parce qu’ils s’étaiont rendus coupables d’un do ces actos qui, d’après les usages de la guerre, sont punis do mort. Mais en dohors do cette exécution commandée par la nécessité, et justifiée par un droit sévère, il n’est point vrai, comme on l’a dit, que la garnison tout entière de Jaffa ait été sacrifiée ; cette garnison se composait de sept mille hommes ; quatre mille ont péri par l’assaut do la ville et par le supplice des Mogrobins coupables ; les trois mille restant ont été sauvés : « Douze cents, lit-on dans les Lettres du Cap, furent envoyés prisonniers en Egypto ; treizo cents, soldats ou domestiques, égyptiens de naissance, furent mis en liberté ; les cinq cents autres , également laissés on liberté, allèrent

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porter la nouvelle do la victoire dos Français, à Damas, h Alep, à Jérusalem, etc., etc. »

Passons au second fait :

§ 2. De l’empoisonnement des iiestiférés de Jaffa.

« Yros compatriotes, dit Napoléon, s’adressant toujours au docteur Warden, vos compatriotes m’ont accusé d’avoir empoisonné les malades et les blessés de mon armée, à Jaffa. Soyez assuré que si j’eusse commis une action aussi horrible, mes soldats m’auraient voué à l’exécration et se seraient soulevés contre moi. Il n’y a aucun acte dans ma vie auquel j’aie donné plus de publicité qu’à celui-là....»

Il commença ensuito le récit suivant :

« Après la levée du siège de Saint-Jean-d’Acre, l'armée se retira sur Jaffa. Cette retraite était devenue absolument nécessaire. Il était impossible d'occuper longtemps la place, à cause des forces que Djezzer Pacha pouvait amener. Les malades et les blessés étaient en grand nombre, et leur départ fut le premier objet de mes soins. Des voitures, les plus commodes qu’on put trouver, furent préparées à cet effet. On en envoya plusieurs par eau jusqu’à Damiette, et l’on prit les mesures les plus convenables qu’il fut possible, pour que les autres suivissent leurs camarades à travers le désert (1). Sept hommes, cependant, attaqués de la peste, étaient placés à l’hôpital de la Quarantaine ; ce fut le chirurgien en chef Desgenettes, je crois, qui m’en fit le rapport. Il ajouta que la maladie avait fait un tel progrès, qu’on ne pouvait pas espérer qu’ils vécussent plus de quarante-huit heures. » — A cet endroit, je répétai, en hochant la tète, le mot

(!) L'Empereur nu dit jhis ici qu'il donna, en cette occasion, pour le transport des malades cl blessés, les chevaux de son état-major et tous scs propres chevaux.

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sept, et je lui demandai s'il ri y en avait que sept. — Je m’aperçois qu’on vous aura raconté la chose, différemment. — Trèscertainement, général; Sir Robert Wilson parle de cinquantesept ou soixante-dix-sept. Il dit même : tous vos malades et blessés. — « Les Turcs étaient très-nombreux, et leur cruauté était passée en proverbe dans l’armée. Leur coutume de mutiler les prisonniers de la manière la plus barbare, surtout les prisonniers chrétiens, était bien connue de mes troupes. Je me préoccupais sans cesse de préserver mes soldats de tomber entre leurs mains. Mais j’affirme qu’il n’y eut que sept malades que les circonstances me forcèrent d’abandonner à Jaffa. Leur mal était parvenu à un tel point, qu’il était impraticable de songer à los transporter ; et je ne parle pas du danger qu’il y avait à exposer toute l’armée, pendant une marche pénible, à la contagion de la peste. Je ne pouvais pas non plus placer mes malades sous la protection des Anglais. Je mandai près de moi le chef de santé, et l’invitai à me donner son avis dans cotte occasion. Il hésita un moment et me répéta que cos hommes, objet de ma vive sollicitude, ne vivraient pas plus de quarante-huit heures. Jo lui suggérai alors (ce qui me paraissait être son opinion, quoiqu’il ne me l’avouât pas, car il me semblait attendre que j’en prisse l’initiative), je lui suggérai alors que l’humanité mémo prescrivait d’administrer de l’opium à ces sept malheureux. Mais contre mon attente, il repoussa assez vivement cette proposition; je l’abandonnai aussitôt (1), et je m’arrêtai à un autre parti : je fis séjourner l’armée un jour de plus, et à mon départ de Jaffa, j’y laissai une forte arrièro-garde qui demoura dans cette place jusqu’au troisième jour. « A l’expiration de ce temps, un rapport m’annonça que ces hommes n’étaient plus. »

(1) Le docteur Wardcn sc trompe ici ; la proposition de donner de l'opium aux sept pestiférés n’est pa9 venue de Napoléon, mais bien d’un officier de santé dans une conférence d’hommes spéciaux, à laquelle n’assista pas le général en chef qui ne put pas ainsi émettre un avis quelconque sur la question. Le procès-verbal de cette conférence fut apporte au général Bonaparte ; celui-ci y vit la mention du rejet de la proposition d’empoisonnement, et sans montrer à personne ce qu'il en pensait, il prit alors la détermination de rester, quoiqu’il en put coûter, un jour de plus à Jaffa et d’y laisser une arrière-garde.

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— Ainsi donc, général, m’écriai-je, il n’y a pas eu d'opium de donné? — « Mais pas du tout, répondit-il en appuyant sur ces mots : le rapport qui me parvint m'assurait que les hommes étaient morts avant que l’arrière-garde eût quitté Jaffa. »

La conversation continue sur le même fait, et des explications qui suivent il résulte que l’histoire de l’empoisonnement des pestiférés de Jaffa avait été d’abord racontéo par un Anglais, sir Robert Wilson, dans un ouvrage sur l’expédition française en Egypte, composé de loin, avec des documents incertains et des renseignements sans authenticité; que le récit de sir Robert Wilson avait été déjà mis en doute par un autre écrivain anglais, le docteur Clarke, professeur à l’Université do Cambridge, lequel avait voyagé en Orient et recueilli sur les lieux dos traditions relatives à la conduite du général Bonaparte on Egypte et au fait particulier des pestiférés de Jaffa ; que l’Empereur Napoléon possédait une lettre de sir Sidney Smith, dans laquelle cet officier anglais, employé en Egypte contre le général Bonaparte, louait ce dernier do co qu’il avait fait pour transporter, pour sauver, pour ne pas abandonner jusqu’à la dernièro heure les blessés et les malades de son armée. Sir Sidney Smith était arrivé à Jaffa au moment où vivaient encore un ou deux des sept pestiférés laissés dans cette ville. Lo docteur Warden cite ce fait pour mettre l’Empereur en contradiction avec luimême. Mais l’Empereur lui répond : « Qu’est-ce que cela prouve, sinon que les sept pestiférés laissés à Jaffa, sous la protection d’une arrière-garde, n’avaient pas été empoisonnés. »

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