FULTON EN
On nous a reproché d’avoir traité avec trop do sévérité la commission chargée en 1804 d’examiner la proposition de Fulton, d’appliquer à la navigation la force motrice de la vapeur. Nous avons cherché à nous procurer de nouvelles lumières sur cette question historique. Dans un livre qui est un monument do science spéciale, de haute raison et do généreuse éloquence , M. le baron Charles Dupin a rendu compte des premiers essais de l’emploi de la vapeur comme force motrice ; le projet de Fulton, qui fut un de ces essais, a été apprécié par lui dans les termes suivants que nous allons rapporter, en les faisant précéder de quelques notions préalables données par le savant auteur et qui sont indispensables à l’intelligence du sujet.
Anciens et premiers essais.
Les Anglais ont les premiers employé cette puissance
(la vapeur) à l'élévation des eaux. On eût dit, dans le principe, qu’ils ne faisaient qu’inventer un nouveau jeu d’imagination, pour ajouter aux curiosités de la physique expérimentale. Bientôt il se trouva que la force alternative adoptée pour remplacer Ips pompes ordinaires pouvait être employée avec avantage à l’élévation des fardeaux, à l’extraction des minerais fossiles, à la conduite des chariots sur des routes, aux travaux d’une foule d’ateliers et de manufactures, etc.
En voyant l’agent de la vapeur rendre d’aussi grands services à tous les travaux qui s’exécutent à terre, il était naturel de chercher si l’on ne pouvait pas étendre les mêmes bienfaits aux travaux qui s’exécutent sur les eaux, et spécialement à la navigation.
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On sait combien est lent le parcours des eaux et des fleuves dont il faut remonter le courant et quelle immense force d’hommes ou de chevaux il faut employer au dur labeur du halage. La navigation sur les grands lacs et sur les mers, rendue plus facile et moins pénible pour l’homme, par l’impulsion des vents et par le mécanisme des voiles, n’est pas elle-môme opérée sans de grandes fatigues ; trop souvent elle éprouve des obstacles insurmontables durant les tempêtes, et surtout durant les calmes; elle est toujours lente et pénible, quand régnent les vents contraires. Ainsi des causes nombreuses et puissantes diminuent l’avantage que présente la force des vents pour la navigation.
C’est un Français, M. Duquel, qui le premier fit quelques essais heureux pour suppléer à la force du vent par des moyens mécaniques : ses expériences eurent lieu, de 1687 à 1695 dans le port du Hàvre.
En 1690, dans l’année môme où le capitaine Savery, profitant des idées répandues en Angleterre par le marquis de Worcester, faisait connaître la machine à vapeur, il présentait un projet de bateaux mis en mouvement par des roues à aubes; moyen qui devait, un siècle après, être reproduit avec tant de succès dans le nouveau mode de navigation.
Mais le capitaine Savery n'eut pas même la pensée de proposer pour force motrice à la mer, celle qu’il avait mise on action par sa machine à vapeur ; elle n’était point assez, parfaite pour donner un semblable résultat.
Invention de Jonathan Huit.
En 1736, Jonathan Hull, profitant du progrès que Newcomen avait fait faire à cette machine, crut pouvoir en proposer l’application à mouvoir les navires par le moyen de roues à aubes ; il prit une patente à cet effet. 11 s’efforça, mais en vain, d’intéresser l’amirauté d’Angleterre en faveur de son invention ; son projet fut repoussé. Parmi les objections sur lesquelles était fondé le refus de l’amirauté, se trouvait celle-ci : « La force des lames
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» de la mer ne brisera-t-elle pas en morceaux toute partie de » machine qu'on placera de manière à la faire mouvoir dans » l’eau? » A quoi Jonathan Hull répond aussitôt : « Il est impos- » sible de supposer que cette machine sera employée en mer » dans une tempête, et lorsque les lames font ravage. »
Ce que Jonathan Hull, l’inventeur même des bateaux à roues, ne supposait pas qu’on pût regarder comme possible, quatrevingts ans plus tard l’expérience en a démontré la possibilité et l’avantage. Une semblable particularité montre parfaitement le progrès des idées, depuis la naissance de l’invention jusqu’aux développements que cette même invention a pris de nos jours.
Il parait que les projets de Jonathan Hull n’ont jamais reçu d’exécution.
Bateau à vapeur de. if. Périer.
C’est en 1775, que Périer, de l’Académie des Sciences, construisit le premier en France un bateau à vapeur. Ce bateau, mis à flot sur une eau tranquille, aurait marché, mais avec bien peu de vitesse, parce que la force de la machine motrice n’équivalait qu’à celle d’un cheval. Avec des moyens aussi faibles, le bateau ne put pas remonter la Seine, et Périer abandonna ses tentatives.
Bateau à vapeur du marquis de Jouffroy.
En 1781, le marquis de Jouffroy fut plus heureux ; il fit construire à Lyon un bateau à vapeur d’une grande dimension. (Ce bateau avait 46 mètres de longueur). La Saône, rivière d’un cours très lent, et que pour cette raison César appelle lentissimus Arur, la Saône était parfaitement propre aux essais de ce genre. Néanmoins les accidents, qui n’auraient pas dû faire abandonner l’entreprise au milieu du succès, en arrêtèrent la poursuite. La Révolution survint ; le marquis de Jouffroy quitta la France et ne sut pas, comme Brunei, tirer parti de son talent pour la mécanique.
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Essais subséquents.
Depuis <785 jusqu’en <804, MM. Muler de Dalwinston, Clarke et Symington, en Écosse, lord Stanhope et MM. Bunler et Dickinson, en Angleterre, faisaient aussi des essais de bateaux à vapeur ; mais aucune tentative n’obtenait un succès décisif.
Pareillement de <785 ou 4786 à <790, on voit en Amérique, MM. Jitch et Rumsey appliquer à la navigation la force de la vapeur. Malgré des essais qui devaient donner beaucoup d’espérances, se voyant mal accueillis dans leur patrie, ils vinrent en Europe pour tenter d’y faire adopter leurs inventions; ils ne réussirent pas.
Vers les dernières années du xvin* siècle, M. Desblancs obtint du gouvernement français une patente pour construire un bateau mû par la vapeur; on n’aperçoit pas qu’il en tire un parti fructueux.
Essais graduels et succès définitif de Fulton.
Sous le Consulat vint à Paris un mécanicien devenu depuis justement célèbre : c’était Fulton, qui poursuivait avec une indomptable énergie la pensée de réussir dans une entreprise où tour-à-tour échouaient un si grand nombre de concurrents.
Une guerre implacable était déclarée entre le gouvernement de l’Angleterre et celui de la France, dirigée par Napoléon. Le Premier Consul, pour frapper au cœur son ennemi, avait conçu le projet d’une immense flottille, afin de conduire en Angleterre l’armée qu’il savait rendre invincible.
Déjà la flottille était construite. Malgré l’effort des croisières britanniques , on l’avait réunie tout entière à Boulogne et dans les ports les plus voisins. Cette flottille était assez puissante pour que Nelson, Nelson même '. échouât en l’attaquant, et ne pût pas renouveler sa victoire obtenue contre une flotte de vaisseaux à l’ancre.
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Telle est l’époque où Fulton s'adresse à Napoléon, qu'on a depuis accusé d’avoir méconnu l’immense valeur de la proposition que lui faisait un homme de génie.
Voici la lettre que Napoléon écrivit du port de Boulogne, au ministre de l’intérieur, en le chargeant de faire examiner l’invention dont il venait de recevoir l’offre indirecte.
« Monsieur de Champagny, je viens de lire la proposition du » citoyen Fulton, que vous m’avez adressée beaucoup trop tard, » en ce qu’elle peut changer la face du monde. Quoiqu’il en soit, » je désire que vous en confiiez immédiatement l’examen à une » commission composée de membres choisis par vous dans les » différentes classes de l’Institut. C’est là que l’Europe savante » doit chercher des juges pour résoudre la question dont il » s'agit... Aussitôt le rapport fait, il vous sera transmis et vous » me l’enverrez. Tâchez que tout cela ne soit pas l’affaire de » plus de huit jours. Et, sur ce, je prie Dieu, Monsieur de » Champagny, de vous avoir en sa digne garde. — De mon » camp de Boulogne, le 21 juillet 1804. »
Fulton n’avait pas évité complètement la faute commise par ses prédécesseurs. Il n’avait pas fait usage d’une force motrice assez puissante pour donner de grands résultats ; et ceux-ci no purent pas être constatés sur la Seine.
Les eùt-il obtenus dès le milieu do 1804, on n’aurait pas pu recommencer la flottille, afin de substituer la force de la vapeur à la force du vent. Où donc aurait-on trouvé des ateliers innombrables pour accomplir, en temps opportun, une aussi grande entreprise? En combien de temps aurait-on réuni la multitude d’ouvriers expérimentés pour exécuter tant de mécaniques à vapeur? On n’avait pas même un seul grand atelier, pour fabriquer des machines, qui présentât un outillage supportable.... Voilà le point où l’on se trouvait dans l’été de 1804; et dès l’été de 1805, à la suggestion de l’Angleterre, l’Autriche et la Russie prenaient les armes; elles nous obligeaient à quitter la flottille pour aller accomplir les prodiges d’Ulm et d’Austerlitz.
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Cinquante ans plus tard, lorsqu'il sera question seulement d’un progrès spécial de notre marine militaire, on verra quel obstacle presque insurmontable, nous avons trouvé dans l'insuffisance de nos fabriques de machines à vapeur, après un demisiècle de progrès et d’agrandissement. Arrêtée do la sorte pendant quatre années de bon vouloir et d'activité, notre marine militaire aidée, mais trop faiblement, par le commerce, n’a pas pu réaliser un accroissement de Hotte à vapeur qui pùt porter à la fois vingt mille hommes au lieu de cent mille!...
Fulton. sans espoir de succès au milieu de la vieille Europe, tourna ses yeux vers sa jeune patrie. 11 résolut de transporter en Amérique la nouvelle industrie qu’il venait de créer au sein de la France.
Extrait des pages 35-40 du Rapport sur les arts de la marine et de la guerre, fait à la commission française du jury international de l'Exposition universelle de Londres, par lo Baron Charles Dupin, membre de l’Institut, président de la Commission française du VIIIe jury. — Paris, imprimerie impériale, in-8", MDCCCLV.
Comme on le voit, M. le baron Charles Dupin no contredit en rien notre récit. Napoléon n’a pas repoussé le projet de Fulton ; il en a compris tout d’abord la vérité fondamentale, la portée, l’avenir; et il y a bien eu , sur son ordre, uno commission nommée pour examiner les propositions de l’inventeur américain. Seulement M. le baron Charles Dupin diffère de nous en ce qu’il prend à tâche d’expliquer et d’excuser l’erreur dans laquelle cotte commission ost tombée. La machine de Fulton ne maîtrisait pas uno force suffisante pour l’im’pulsion d'un navire. Il aurait fallu un appareil plus puissant, que l’état, alors imparfait, des arts mécaniques, ne permettait pas d’improviser. Les circonstances politiques étaient telles
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qu’on n’avait pas le loisir de sc livrer à des expériences pour atteindre un but incertain. Co qui était demandé , c’était un résultat immédiat, un moyen de transport pour la flottille de Boulogne. Or, le projet de Fulton n’était pas applicable dans un bref délai. Il n’y avait dans ce projet qu’une idée grande et vraie à dégager.
Nous voudrions pouvoir répondre sans trop d’irrévérence à cet argument. Il nous semble que les corps savants ont précisément pour mission de se préoccuper do la vérité et de la valeur des idées et non de la possibilité do leur application dans un moment donné. Quand Napoléon recommandait à l’Institut l’examen du projet de Fulton , il ne songeait pas seulement à faire promptement arriver une armée sur les côtes de l’Angleterre ; il songeait encore à l’avenir de la civilisation , au monde dont la face pouvait être changée. Les savants de l’Institut, nous le craignons , n’ont pas été dans cette circonstance il la hauteur de la pensée de Napoléon.
Nous consignerons ici, sous toutes réserves, un détail ' fort important que nous tenons d’une tradition orale. Il paraît que la Commission chargée en 1804 d’examiner lo projet de Fulton , ne fut pas exclusivement composée do membres choisis dans l’Institut. Il lui fut adjoint des marins et des administrateurs , et elle s’est réunie , non au palais Mazarin, mais au ministère de la Marine. Les procès-verbaux de ses séances existaient , il y a quelques années , avec des pièces à l’appui , lo tout formant un dossier assez volumineux. Malheureusement ce dossier a été prôté, et, depuis, il ne s’est plus retrouvé.
Encore un détail historique , ou plutôt une anecdoto dont nous ne garantissons pas l’authenticité.
Napoléon était sur le Northumberland , et déjà loin des côtes d’Europe. On vit apparaître à l’horizon un
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nuage qui semblait courir sur l’eau. Bientôt on distingua un navire dont la marche ôtait surprenante : il filait rapidement, il n’avait point de voiles, il laissait derrière lui des tourbillons de fumée. Tous les passagers étaient sur le pont, suivant des yeux cette merveille. On sut le nom do ce navire ; c’était le Fulton , le premier bateau à vapeur qui ait navigué sur la haute mer. Fulton! s’écria l’Empereur tout d’un coup reporté par ce nom à ses souvenirs de 1804, Fulton! Puis, il ajouta, dit-on, tout soucieux : ô les savants! les savants !
Leduc de Raguse, dans ses Mémoires, se vante des soins qu’il a eus, pour la santé de ses troupes , au camp de Zeist, en Hollande. On verra par l'extrait de la lettre suivante, que, sur ce point, on peut au moins contester au duc de Raguse d’avoir eu l’initiative et le mérite de la prévoyance.
(INÉDIT
Ah ministre de la guerre.
(extrait)
Paris, le 16 germinal an XII de la République Française.
«... Ecrivez au général Marmont que je n’ai pas approuvé la manière dont on a placé l’année derrière les Iroupes dans la Batavie; on a détruit tous les corps par les maladies. Il faut que le général Marmont place le plus de troupes ba Laves possible dans l’ile de Walcheren, et très-peu de Français. »
Bonaparte.
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