DES AMITIÉS DE M. DE RAGUSE
La lettre qu’on va lire, pleine de détails forts curieux et bien dits sur certaines affaires du temps, montre un homme d’esprit, un moment courtisan , dans l'exercice et toutes les grâces de ce rôle. Cette lettre et la suivante donnent le ton des amitiés de M. de Raguse, à ses beaux jours.
(INÉDIT
M. Victor de Broqlie , conseiller d'État en service ordinaire , à M. le maréchal M arm ont, commandant en chef l’armée de Dalmatie.
Paris, Ier juillet 1810.
Monseigneur ,
Le nouvel intendant qui va prendre la place de M. Dauchy, et, je l’espère, en occuper une meilleure dans votre esprit, veut bien se charger de remettre cette lettre à Votre Excellence. Il a été même assez bon pour venir me la demander. Ainsi je suis destiné à tenir de vous tout ce qui peut m’arriver d’honorable et d’heureux. Je n’ai pas la présomption de croire que mon opinion soit
Î88 APPENDICE
de quelque poids à l'égard de M. de Belleville ; mais l'importance qu’il attache à celle que vous prendrez de lui , me semble tout à fait en sa faveur, et tout homme qui voudra entrer dans vos vues et seconder vos desseins , ne peut manquer de bien faire et de faire le bien.
Nos fêtes sont finies , Monseigneur, et vous avez peu de choses à regretter; vous avez vu des bals, des feux d’artifice, des illuminations ; quelques lampions , quelques fusées , quelques robes à queue de plus, voilà tout. L’art des fêtes n’a pas fait encore les mêmes progrès que celui d’en multiplier les occasions. Nous nous en sommes surtout aperçus au bai de l’École militaire, où il n’y avait guère que six à sept mille personnes de trop , d’où il est résulté qu’on a fermé la porte à plusieurs grands personnages , entre autres le ministre de la guerre et celui de l’intérieur. L’Impératrice a dansé dans toutes ces fêtes; on remarque qu’elle commence à perdre toutes ses habitudes germaniques; que ses pieds, qui sont au nombre des plus petits qui aient marché sur le pavé de Vienne , se tournent maintenant en dehors, et qu’elle fait la révérence de la tête et non plus des genoux. Ces nouvelles peuvent vous paraître peu importantes à quatre cents lieues d’ici ; elles n’en sont pas moins l’objet de nos entretiens journaliers. Depuis trois jours on répand le bruit que S. M. est grosse; Dieu le veuille, je suis bien sùr que l’Empereur, qui est le premier après lui, ne s’y opposera pas.
S. M. paraît décidée à passer l’été à Saint-Cloud ; elle a déclaré qu’elle voulait travailler pendant trois mois, et a demandé le conseil d’État deux fois par semaine. Je suis très-fâché de ne pas m’y être trouvé pendant les dernières séances ; mais je ne rentre en service ordinaire qu 'aujourd’hui. Il parait qu’on a discuté le projet d’organisation judiciaire pour les provinces Illyriennes. L’Empereur y a trouvé trop peu de tribunaux , eu égard à la grande surface du pays que vous gouvernez. Si je m’étais trouvé là, j’aurais essayé de faire développer par M. Defermon ou M. Régnault les raisons qui ont déterminé Votre Excellence à en restreindre le nombre. Il en est une cependant que l’Empereur ne devrait pas oublier : c’est qu’il ne veut pas donner d’argent,
et que la principale source d'économie dans les Provinces Illyriennes , consiste dans la simplification des administrations de toutes les espèces. L’Empereur n’a point paru approuver rétablissement d’un tribunal des mines , composé de membres pris dans les autres tribunaux et siégeant à Laybach. « Comment , » a-t-il dit, un homme de la province de Cattaro, viendra-t-il se » faire juger à Laybach? » Il me semble avoir entendu dire à Votre Excellence, qu’il n’y a point de mines en Dalmatie.
L’Empereur parait persister à ne vouloir subvenir en rien au secours de vos provinces, et j’avoue que je ne vois pas de manière de s’en tirer s'il ne change pas d’avis. J’ai vu plusieurs membres de la députation ici ; il serait bien nécessaire que l’un d’eux sût à fond les affaires et pût donner à l'Empereur des notions positives sur l’état des rhoses. Je ne vois que M. Caiafati qui en soit capable , et Votre Excellence lui aura sans doute donné toutes les instructions dont il a besoin ; mais j’ai peur que l’aspect de l’Empereur ne l’intimide un peu ; je lui ai conseillé de parler en italien , car il s’exprime difficilement en français.
Je n’ai aucune nouvelle à vous donner de Kermelitz ; personne ici ne sait qui c’est ; M. Maret m’a paru même avoir oublié son nom ; il semble être rentré dans l’obscurité dont il n’aurait jamais dû sortir.
L’Empereur, dans le dernier travail , m’a placé aux ponts et chaussées, comme je l’avais demandé, en me faisant espérer un avancement prochain. Ne vous en prenez qu’à votre bonté, Monseigneur, si j’ose vous importuner de ce qui me regarde.
Permetlez-moi de saisir cette occasion de mettre mes hommages aux pieds de madame la duchesse, et daignez croire à l’inaltérable dévouement avec lequel , etc.
Victor de Broglie.
APPENDICE
(INÉDIT
Le maréchal Oudinot , duc de Reygio, au maréchal Mar muni, duc de Raguse.
Amsterdam, le 10 juillet 1810.
1,’inlérèt que vous donnez à l’événement qui est venu me frapper si inopinément, ne m’a point surpris , mon cher Marmont, parce que, certain de vos sentiments pour moi, je devais m’attendre à ce témoignage auquel j’ai d'ailleurs été sensible. — Marmont est un homme de cour qui ne manque pas de mérite, et qui grille de l'envie de faire parler de lui. Il est brave et actif, je l'aurais envoyé en Catalogne si je n’avais eu M**’ sous la main et qu'il eût été moins utile au poste qu’il occupe. Ce sont, mon ami, les paroles de l’Évangile et que je me suis bien promis de vous rapporter parce qu’elles m’ont chatouillé les oreilles do plaisir et que peut-être on me les disait avec intention puisqu’on nous sait amis.
D'un autre côté, dites à madame la duchesse que j’ai aussi pris part à la maladie qu’on m’annonce qu’elle doit avoir faite à Raguse , et que la reine de Hollande et moi avons dit beaucoup de mal d’elle pendant l’entretien que S. M. m’a fourni sur son chapitre.
Je vous remercie pour le bien que vous faites à Toussaint ; je suis sûr qu’il en est reconnaissant et qu’il vous servira bien et loyalement. Quant à la ménagerie, je n’y compte, pas, mais beaucoup sur la continuation de notre vieil attachement. Vous écrivez comme un chat, mon ami, et si illisiblement que je vous conseille un secrétaire quand vous voudrez que je vous lise entièrement; enfin prenez modèle sur ma bâtarde.
Vous avez travaillé en Illyrie à la satisfaction de L..., j’espère en avoir fait autant en Hollande , où vous savez peut-être déjà que le.... (!) n’est plus etc., etc. Je ne puis en dire davantage.
(1) Ici un mol effaré avec intention.
APPENDICE
Adieu, ami, à revoir! respect et affection à l’aimable duchesse et embrassements tendres pour son cher époux.
Le maréchal Duc de Reggio.
U colonel Fabvier, sous-chef de l’état-major du 6' corps d’armée au maréchal Marmont, commandant en chef du dit corps.
Paris le 27 février <8)4, (onze heures du matin.)
Monsieur le maréchal,
Je suis arrivé ici hier à onze heures. J’ai vu M. le ministre. Il ne sait rien de l’Empereur que par les bulletins. Il ne dispose pas des troupes, c’est le Roi. Je suis allé chez S. M. Elle m’a envoyé au général Maurice Mathieu qui a bien senti tout ce que je lui ai dit avec beaucoup de chaleur. Il m’a dit de voir le Roi ce matin à dix heures. J’y suis allé. S. M. déjeunait. Elle est sortie pour aller passer la revue de la garde nationale et présenter des drapeaux autrichiens. En passant, je l'ai abordé ; sans m’écouter, il m’a dit : « Je n’ai pas de rapport avec les maréchaux. » J’ai voulu faire sonner les mots de Patrie, Paris, etc... Cela ne me regarde jm, etc. Voilà sa constante réponse : Allez chez le ministre de la guerre. J’ai vu qu’il était piqué, tout comme en Espagne. Je suis encore allé chez le ministre, d’où je vous écris ; il est très-occupé ; on le force à faire une foule de niaiseries, de cérémonies, et il n’a pas de temps pour les choses essentielles. Il m’a dit que le roi avait donné des ordres; il a envoyé 800 hommes à Lagny; 2,000 formant la réserve marcheront sur Meaux ; on a envoyé cet ordre par de l’artillerie. Mais je ne vois pas qu’une télé mène tout cela, et cela m’inquiète. On s’endort sur les espérances de paix. On parle de celle de Francfort. D’après cela on ne veut rien faire.
La garde nationale est superbe, mais ne passera pas les barrières pour aucun motif. On ne l’a pas chanté (I).
(I) Ici un trait de malice inintelligible. I.e texte porte : on ne la pat chante. Nous ne nous donnons pas la peine de chercher à deviner.
APPENDICE
On garde des troupes pour l’Impératrice. J’ai été au moment de m’adresser à elle, j’aurais bien fait.
Je vais voir M. Allent, qui est le factotum du roi, pour lui demander des détails sur la défense de la Marne.
Je ne pourrai pas partir aujourd’hui. Je tâcherai de voir le roi, je le ramènerai; je lui ferai honte de sa susceptibilité.
Je vous écrirai encore ce soir.
Je suis allé chez Mm' la duchesse.
Le ministre m’a dit que vous auriez des cartes (2), mais il y a encore des formaltés que je vais remplir.
J'ai l’honneur d’élre avec le plus profond respect, etc.
Le colonel baron FABVIER.
P. S. L’Empereur ne veut rien croire ; il croit Blucher plus maltraité qu’il ne l’a été.
(Il Mut douteux.
Hhcinis, le 16 mai*s 1814.
Conformément aux instructions verbales que je roue ai données (1) et à l’esprit de toutes mes lettres, vous ne devez pas permettre (2) que, dans aucun cas, l’impératrice et le roi de Rome tombent entre les mains de l’ennemi.' — Je vais manœuvrer de manière qu’il serait possible que vous fussiez plusieurs jours sans avoir de mes nouvelles. Si l’ennemi s’avançait sur Paris avec des forces telles que toute résistance devint impossible, faites partir dans la direction de la Loire, la régente, mon fils, les grands digitaires, les ministres , les officiers du sénat , les présidents du conseil d’Élat, les grands officiers de la couronne, le baron de la Bouillerie et le trésor. Ne
<l| Mots oblitérés dans l'original, en apparence par l'humidité, mais rétablis du mémoire par le comte de Sutvilliers.
\m2) Même observation.
APPENDICE
quittez pas mon fils et rappelez-vous que je préférerais le savoir dans la Seine, plutôt que dans les mains des ennemis de la France. Le sort d’Astyanax, prisonnier des Grecs, m’a toujours paru le sort le plus malheureux de l’histoire (1 ).
Votre affectionné frère,
Napoléon.
(INÉDIT
Sur le Conseil de Régence qui eut lieu, aux Tuileries, dans la nuit du 28 au 29 mars 1814, pour décider le départ, de Paris, de T Impératrice Marie-Louise et du Roi de Rome.
Nous devons dire tout d’abord que le document dont la copie est donnée ci-après, est une pièce portant la signature autographe du roi Joseph, qui l’a certifiée conforme à l’original.
Cette déclaration faite, nous indiquerons en quelques mots l’intérêt qui s’attache à cette pièce, non-seulement à cause du sujet auquel elle se réfère, mais oncore par suite de certaines différences, assez difficiles à expliquer, dont nous allons parler.
Comme on va le voir, il s’agit dans cette Note d’un récit, fait par M. le baron Meneval, do ce qui s’est passé aux Tuileries, dans la nuit du 28-29 mars 1814, après lo Conseil de Régence sur la question du départ de l’Impératrice et du Roi de Rome.
Or, M. le baron Meneval, présent aux faits en sa qualité de secrétaire dos commandements de l’Impératrice, a publié un livre dans lequel il a déposé ses souvenirs sur ces
(U Voir l'observation qui précède, même lettre, note I".
APPENDICE
événements intérieurs du Palais des Tuileries dans la nuit du 28-29 mars 1814.
Avant d’aller plus loin, il importe de connaître ce récit imprimé deM. Meneval:
«Après la séance du conseil, qui se prolongea au-delà de minuit, le roi Joseph et l’archichancelier suivirent l’Impératrice chez elle j’étais présent. Après avoir échangé quelques paroles sur les fâcheuses conséquences que pourrait avoir l’abandon de Paris, le roi Joseph et l’archichancelier se hasardèrent à dire que l’Impératrice seule pouvait prescrire le parti à prendre dans une si grave conjoncture. La réponse de l’Impératrice fut qu'ils étaient ses conseillers obligés , et qu’elle ne prendait pas sur elle do donner un ordre contraire à celui de l’Empereur et à la délibération du conseil privé , sans avoir leur avis en forme et signé.
Tous deux refusèrent d’assumer sur eux cette responsabilité. Aujourd’hui qu’on peut oxaminer de sang-froid le passé , peuton blâmer leur conduite? Si l’honneur et la fidélité ne sont pas de vains mots, leur était-il permis de sacrifier l’homme qui s’était confié à leur foi , et de traiter avec l’ennemi, de lui et sans lui? S’ils avaient consenti à la déchéance de l’Empereur, car c’était s’y engager en contrevenant à son ordre , ils pouvaient sans doute obtenir : l’Impératrice, la reconnaissance de son fils ; le roi Joseph, la lieutenance-générale du royaume ; et l’archichancelier la conservation de ses dignités ; mais à quel prix 1 L’entretien se termina par cette déclaration de l’Impératrice , que , dût-elle tomber dans la Seine avec son fils , comme le disait l’Empereur, elle n’hésiterait pas un moment à partir , et que le désir qu’il avait si formellement exprimé était un ordre sacré * pour elle. L’Empereur s’est plaint , depuis , que son ordre ait été trop rigoureusement interprété ; il a dit que l’exécution de cet ordre était subordonné aux circonstances, qui avaient changé depuis l’époque à laquelle il avait été donné. Il n’est point douteux que la présence de l’Impératrice à Paris aurait pu déjouer de coupables manœuvres , et donner à l’Empereur le temps d’arri-
ver au secours de la capitale en prévenant l’ennemi : le conseil privé l’avait senti; la régente et son conseil le comprenaient; mais qui aurait osé contrevenir à des ordres aussi formels? Les lettres postérieures de l’Empereur n’étaient venues ni les infirmer ni les modifier, pendant les quinze jours qui s'étaient écoulés entre la date de son ordre et celle de son exécution.
Le trésor et les effets les plus précieux furent chargés sur les fourgons qui devaient suivre l’escorte de l’Impératrice. Je fis venir le commis archiviste du cabinet de l’Empereur ; je lui désignai, d’après les instructions que j’avais reçues, les papiers les plus importants qui n’avaient point suivi les équipages do l’Empereur, pour qu’il eût à les brûler. Cette recommandation ne fut exécutée qu’en partie ; beaucoup de pièces importantes, qui auraient dû être détruites , furent trouvées par le gouvernement de la restauration. Je pris avec moi les papiers et les correspondances de famille , que je gardais jusqu’à ce qu’ils fussent en danger d'être pris, auquel cas je devais les détruire. Je me retirai alors chez moi , et je fis mes dispositions pour suivre l’Impératrice le lendemain avec ma famille.
Il avait été convenu que le roi Joseph se porterait aux avantpostes , pour prendre une connaissance personnelle de la situation des corps des maréchaux Marmont et Mortier, et que l’Impératrice attendrait son retour pour partir.
Le départ avait été fixé pour le lendemain 29 mars, à huit heures du matin. Les voitures, attelées, stationnaient dans la cour du Carrousel. L’Impératrice, habillée et prête à partir, se tenait depuis sept heures dans son appartement avec son fils et les dames de son service. Distraite et l’âme remplie de tristes pressentiments, elle éludait les questions que lui adressait son fils, dont ce mouvement inaccoutumé troublait l’heureuse insouciance. Dès le point du jour, les salons se remplissaient des personnes désignées pour la suivre. Un silonce pénible avait succédé aux conversations bruyantes d’abord échangées sur l’objet de la sollicitude générale , mais l’anxiété n’en était pas moindre. Un bruit soudain, l’ouverture d’une porte, faisaient accourir tout ce monde. On s'attendait à voir paraître le roi Joseph, qui s’était
rendu avant le jour aux barrières, ou quelqu’un envoyé par lui. Tout à coup , les officiers de la garde nationale, qui étaient do service au palais des Tuileries , et auxquels se réunirent plusieurs autres officiers, entrèrent précipitamment; ils furent introduits auprès de l’impératrice , qu’ils conjurèrent de ne point abandonner Paris, promettant de la défendre. L’Impératrice, touchée jusqu’aux larmes de leur dévouement , alléguait l’ordre de l’Empereur. Cependant , elle retardait d’heure en heure son départ , et cherchait ainsi à gagner du temps ; elle pressentait que son éloignement serait un malheur public; elle espérait, sans oser se l’avouer, qu’un événement fortuit viendrait l’empécher. Le ministre de la guerre Clarke , qui avait insisté la veille sur la nécessité du départ de l'Impératrice , et déclaré qu’il ne restait plus d’armes à Paris , avait envoyé dans la matinée un officier pour lui représenter l’urgence de ce départ. Pressée par les uns de hâter son départ , par d’autres de le différer, elle était en proie à une vive agitation. Elle rentra une fois dans sa chambre à coucher, jeta avec humeur son chapeau sur son lit, et s’assit dans une bergère. Là , appuyant sa tète dans ses deux mains . elle se prit à pleurer. Au milieu de ses plaintes entrecoupées de larmes, on l’entendait répéter avec impatience : « Mon Dieu! qu’ils se décident donc, et qu’ils mettent un terme à cette agonie! » Enfin, vers dix heures, le ministre de la guerre lui fit dire qu’elle n’avait pas un moment à perdre , et que si elle lardait encore , elle s'exposerait à tomber dans des partis de cosaques.
L'Impératrice ne recevant aucun message du roi Joseph , se décida à partir.
Les voitures défilèrent lentement, et comme si on espérait un contre-ordre, par le guichet du Pont-Royal. Dix lourdes berlines vertes, aux armoiries impériales peintes sur les panneaux des portières, une foule de voitures de bagages et de fourgons, formaient une ligne qui occupait toute la longueur de la cour. Soixante ou quatre-vingts curieux contemplaient dans un morne silence ce triste cortège comme on regarde passer un conv oi fu-
APPENDICE
nèbre ; ils assistaient en effet aux funérailles do l’Empire. Leurs sentiments ne se trahirent pas aucune manifestation ; pas une voix ne s’éleva pour saluer par une expression de rogret l'amertume de cette cruelle séparation. Si l’inspiration fût venue à quelqu’un de couper les traits des chevaux , l’Impératrice ne partait pas. Elle franchit le guichet de la cour des Tuileries , les larmes aux yeux et la mort dans l’àme. Arrivée aux Champs-Elysées, elle salua pour la dernière fois la ville impériale qu’elle laissait derrière elle , et à laquelle elle dut dire un éternel adieu. »
a Le roi Joseph avait promis aux citoyens de Paris de rester avec eux ; il avait rempli sa promesse ! Sa place n’était pas dans les murs de Paris, mais à ses portes, où était le poste du danger. Tant qu’il resta une lueur d’espérance de défendre la capitale, il ne renonça point à la défendre. Quand les maréchaux Mortier et Marmont déclarèrent, après une héroïque résistance, qu’ils ne pouvaient plus tenir, le devoir du roi Joseph était de sauver Paris des horreurs d’une occupation de vive force : il autorisa les maréchaux à traiter. Sa présence à Paris ne pouvait être d’aucune utilité après le départ de l’Impératrice et du Roi de Rome, Il avait fait pour empêcher ce départ ce que sa conscience et son honneur lui permettaient de faire ; il s’était montré citoyen autant que frère de l’Empereur. S’il fût demeuré à Paris, quels justes reproches n’eût-il pas mérités de la part des contemporains et de la postérité ! 11 n’y serait rentré que pour être, entre les mains des ennemis, l’instrument de la déchéance de son frère , rôle odieux auquel il n’aurait pu échapper. Tant qu’il put espérer d’être utile, il resta. Quand tout espoir fut perdu , il s’éloigna , et il s’éloigna le dernier. »
(Extrait du lomo II, p. 128 ut suiv. do Napoléon et Maiiie- Lolisk, Soumtirs historiques, de M. le baron Mcncvai . i* édition. Paris, ISU.)
On vient de lire la rolation imprimée de M. Meneval. Ce que nous devons ajouter a lieu de surprendre : c’est que la
APPENDICE
relation manuscrite dont le roi Joseph a eu entre ses mains le texte original, présente, sur les mêmes faits , dos différences assez notables. Ces différences ne sont point telles qu’on puisse les expliquer par les soins d’une nouvelle rédaction ; elles no sont point littéraires de forme ou de style ; elles portent sur le fond même des faits et les exposent sous un aspect nouveau, presque inattendu. En d'autres termes, plus explicites , dans le récit imprimé le roi Joseph se montre décidé au départ, mais désireux de laisser à l’Impératrice l’initiative et la responsabilité do cette mesure fatale ; dans le récit de la note manuscrite, le roi Joseph, qui prévoit toutes les conséquences de cette mesure, s’oppose, autant qu’il est en lui, au départ de l’Impératrice ; ici, la fermeté clairvoyante de l’homme d’Etat, moins la puissance de faire prévaloir son avis; là, uno vaine clairvoyance que troublent la timidité, l’entratncment des circonstances, le besoin de se dérober à une redoutable responsabilité.
De ces deux récits, lequel est le vrai ?
Nous sommes porté à reconnaître la vérité , nous devons l’avouer, là oü nous trouvons le récit le plus conforme à la dignité d’un personnage comme le roi Joseph, dont nous venons de relire la vie dans uno admirable étude que nous avons sous les yeux (1).
Il nous resterait à expliquer comment M. Meneval a pu rédiger, sur les mômes événements, deux relations qui diffèront entre elles ; comment ayant fait parvenir au roi Joseph uno première relation manuscrite, il a cru devoir notablement la modifier dans un ouvrage imprimé en son nom. Un homme d’une honnêteté parfaite comme M. Mc-
{ 1 1 Quelques mois sur Joseph-Napoléon Bonaparte, par le prince Napoléon- Louis Bonaparte, iu-8”. ISM.
APPENDICE
neval, n’a pu varier ainsi, hâtons-nous de le reconnaître, qu’en cédant aux scrupules les plus respectables ; peutêtre qu'au moment de représenter au public, comme responsable d’un funeste événement, la souveraine au service de laquelle il avait été attaché, M. Mcneval a hésité entre ses premiers et plus exacts souvonirs et un do ces sentiments de fidélité extrême, un de ces partis pris de dévouement personnel dont les nobles cœurs sont seuls capables.
Quant à penser que le roi Joseph a pu dicter à M. Moneval un témoignage dans lequel celui-ci n’a pas cru devoir persister, c’est là une supposition doublement injurieuse, doublement inadmissible, que nous n’émettons ici que pour la repousser et qu’il ne nous semble même pas nécessaire de réfuter.
Toutefois, nous laisserons le lecteur libre en ses conjectures et nous donnons ci- après, sans plus d’observations, le document dont nous venons d’indiquer l’intérêt tout spécial.
« A 'oie originale de M. le baron Mennetal (J), secrétaire des commandements de l’ Impératrice Marie-Ijouise, qui l’a accompagnée à Vienne et n’est revenu à Paris que dans les Cent Jours.
u A l'issue du conseil privé qui ne finit qu’après minuit, Joseph suivit l’Impératrice chez elle avec l’archichancelier. La question de départ fut de nouveau longuement agitée. Joseph avait rempli un devoir rigoureux en produisant la lettre de l'Empereur ; mais il prévoyait les fâcheuses conséquences qui pourraient résulter de l’abandon de Paris par l’Impératrice e,t par le Roi de Rome. Dans cette anxiété, il proposa à cette princesse de
(!) Sic.
APPENDICE