‹ La défection de Marmont en 1814Chapitre 8 sur 35 · DE 1814 A 183Ü · texte numérisé non relu

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Marmont n’a pas tardé à sentir ce qu’il en coûte pour attacher son nom à une trahison. Il avait été un des principaux promoteurs du rétablissement des anciens rois (1 ) : la Restauration eut pour lui des grâces et le récompensa; mais elle ne l’avoua pas hautement et ne le laissa pas figurer dans ses conseils (2) ; le soin de sa dignité ne le lui permettait pas. Marmont avait été aussi un homme de

(1) « La première Restauration eut donc lieu, non par les royalistes, mais par deux révolutionnaires, MM. de Talleyarand et Marmont. » Papiers d’un homme d'Etat, tome XII, p. 549.

(3) Marmont s’est plaint avec amertume de cette exclusion dans un Mémoire jutificatif qui lui a été attribué : « Je no sache pas que l’on ait jamais dit que j’eusse été appelé à donner un conseil, à prendre part à une délibération. Les projets, les plans du gouvernement m’étaient tout à fait inconnus... c’est à d’autres qu’il avait demandé de le conseiller. » Mémoire justificatif du maréchal Marmont, 4 feuille in-8°. Amsterdam et Paris, 1830.

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la révolution; il s’en souvint, se tourna du côté du parti libéral et lui rendit quelques services : l’opposition accepta ses services ; mais, quelque envie qu’elle en eût, elle ne put pas faire de lui un de ses chefs; le soin de sa popularité ne le lui permettait pas. Marmont ne fut pas tout à fait rejeté, ni par le gouvernement ni par l’opposition ; mais il en était de lui comme de ces personnes aux attachements illicites que l’on dédommage en secret de ce que l’on ne peut leur accorder en public sans se compromettre : il eut des faveurs ; il n’eut point d’importance. Les royalistes purs eussent rougi de devoir de la reconnaissance à une trahison, et ils se montraient ingrats (1); les royalistes moins purs se montraient naturellement les plus ingrats. Les hommes de l’Empire, les plus réconciliés avec 1e nouvel ordre de choses , tenaient à éloigner toute comparaison entre une trahison et leur ralliement, et ils affichaient leur soin à se préserver du voisinage de M. de Raguse. Quant à l’opinion populaire, elle demeurait implacable. Dans les rues, on avait fait un mot du nom de Raguse : on disait raguser pour tromper. Marmont, à tout propos, à tout

(1) De 1814 à 1815, le maréchal üuc de Raguse avait été nommé capitaine d’une des deux compagnies des gardes du corps. Des hommes du temps assurent que les jeunes gens faisaient faire des démarches pour n’ètre pas placés dans la compagnie du duc de Raguse, que les soldais appelaient entre eux la compagnie île Judas.

moment et sans relâche rencontrait le ressouvenir de son acte ; il le rencontrait dans les exagérations embarrassées des louanges dont il était parfois l’objet ; il le rencontrait même dans le dévouement de l’amitié, qui, pour lui rester fidèle et ne point se dissimuler, avait besoin d’ajouter à ses mérites ordinaires celui du courage.

Marmont, qui avait rêvé un grand rôle politique, se trouva réduit à l’isolement, à l’impuissance.

Un jour qu’il subissait une disgrâce de courtisan pour a\oir fait preuve de quelque bon sens à l’occasion des troubles qui, en 1817, agitèrent la ville de Lyon, il écrivit au roi Louis XVIII une lettre où l’on trouve des aveux comme ceux-ci : « 11 y a quatre ans que les malheurs de la France me décidèrent à me déclarer l’un des premiers pour Votre Majesté. Cette détermination motiva contre moi les calomnies les plus atroces, et a eu sur mon existence personnelle les conséquences les plus graves. Il y a trois ans, j’ai été proscrit pour les intérêts de Votre Majesté... La haine immodérée d’un parti qui n’est ni français ni royaliste, et dont les espérances criminelles étaient détruites par mes opérations, m’a poursuivi sans relâche... La fatalité qui me poursuit a dépassé les bornes que je croyais pouvoir lui assigner. . . (1). » Cette lettre si amère

(1) Mémoires du duc de Raguse , tome VII, p. 239. — La lettre

et si pénible n’obtint pas même une réponse. Seulement, trois mois après il fut permis à M. de Raguse de se trouver sur le passage du roi qui l’aperçut et lui dit quelques mots indulgents. C’était le retour des bonnes grâces. M. de Raguse fut heureux. Il en était là.

11 avait toujours beaucoup aimé le luxe et les plaisirs ; il se livra aux plaisirs avec fureur. Mais des distractions ne suffisaient pas à occuper cette âme irritée 11 eut un sentiment assez net des besoins de son époque; il songea à l’industrie et entreprit dans son pays natal d’importantes exploitations : des forges , une plantation de betteraves , l’élève d’un troupeau de moutons mérinos (1), etc. Ces exploitations ne réussirent pas faute d’une sage direction et faute de capitaux. 11 acheva de se ruiner. Il eut des procès scandaleux où s’étalèrent ses ruines

est sans date, mais elle est écrite en réponse à une lettre du 1 4 juillet 1818, par laquelle le ministre de la guerre avait signifié à M. de Raguse qu’il eût à s’abstenir de paraître à la cour jusqu'à nouvel ordre.

(I) Pour acclimater ces moutons, il songea, dit-on, à les habiller, et il les habilla d’une plaisante façon, en militaires. Le troupeau formait un régiment, avec des signes distinctifs pour les grades. Mais le fantasque éleveur avait oublié de s’occuper de la nourri- , ture du troupeau aussi bien que de son accoutrement, et les moutons moururent de faim dans leurs brillants atours. Toutefois, il ne faudrait pas juger sur ce specimen les idées industrielles de M. de Raguse qui se proposait notamment de transporter dans la campagne les travaux manufacturiers et de les allier aux travaux agricoles.

domestiques , ses expédients , ses ruses de débiteur aux abois; la haine publique en profita pour s’ameuter autour de lui avec toutes sortes de risées (1 ).

(1 ) Voici un aperçu seulement des procès de M. de Raguse :

1° Demande en séparation de biens formée par Mm' la duchesse de Raguse, etc. , 31 mai, 1, 2, 14,16, 17 juin ; 2 juillet, 29 décembre 1827 ; 5, 12, 19, 26 janvier ; 17 février, 8 mars, 8 mai ; 16, 23, 30 juillet 1828; dix-huit audiences, deux années de plaidoiries, de mémoires, de répliques ; et à chacune des phases de cette affaire interminable, des tiers intervenaient, des créanciers, des ayant-droit opposant, saisissant, réclamant garantie, contestant les dires, etc. , etc. ;

2° Demande du sieur V... , créancier de M. le duc de Raguse pour une somme au capital de 400,000 fr. (14 mai 1827). — Ce créancier mourut, mais M. de Raguse n’y perdit rien, car le sieur V... laissa des héritiers, et ceux-ci se mirent à poursuivre M. de Raguse, tantôt à part et tantôt tous ensemble ;

3° Jugement contre le sieur R... , prévenu d’offense envers le roi pour avoir dit en un lieu public que le roi payait les dettes de M. de Raguse ( 8 août 1827 ) ;

4° Demande par le sieur M... d’une indemnité pour pas et démarches à l’effet de négocier un emprunt au profit de M. le duc de Raguse ; celui-ci se défendit de payer, l’emprunt n’ayant pas été effectué, mais en vain. On alla en appel, et M. de Raguse fut définitivement condamné à payer au sieur M... pour ses pas et démarches une somme de 3,000 fr. (14 mai 1827 ) ;

5° Affaire des délégations, faites par M. le duc de Raguse à la Caisse hypothécaire, d'une partie considérable de ses traitements et pensions. Cette affaire, compliquée des incidents les plus divers, occupa pendant vingt mois, onze audiences : les 18, 25, 26, 27 décembre 1828 ; 8, 10, 20 janvier ; 8 février, 5, 12, 15 août 1 829 ;

6° Voici la catastrophe : après les délégations et saisies faites sur les traitements et pensions, saisie et mise en vento par expropriation forcée des immeubles de Chàtillon-sur-Seine appartenant à M. le duc de Raguse ( 8, 15 mars et 6 juin 1829 ).

Et l’on aurait une idée plus complète des scandales qui sorti-

Il faut se représenter cet homme altier, superbe, fastueux, en butte aux déceptions, à l’abandon, aux sarcasmes, aux embarras les plus vulgaires, pour s’expliquer l’extrême méchanceté dont ses Mémoires offrent le spectacle; commencés en 1828, à l’époque de sa ruine définitive, ces Mémoires sont une suprême vengeance exercée par Marmont contre tous ceux par qui il a diversement souffert.

Mais la haine est sagace ; Marmont comprit de bonne heure que, pour faire de l’histoire, comme il l’entendait, sa dernière satisfaction, ce n’était pas assez de beaucoup d’esprit et d’une grande verve de dénigrement : il fallait tout d’abord pouvoir obtenir de la postérité cette confiance toujours refusée à la parole d’un traître ; il (allait écarter de son nom cette flétrissure de la trahison. 11 était pour le moins difficile de donner le change sur un événement qui avait eu de nombreux témoins et dont les phases principales avaient été consignées dans des documents devenus officiels. Si difficile que fût. cette œuvre de réhabilitation personnelle , Marmont l’entreprit , avec une habileté profonde et patiente que nous devons noter ici.

rent cio ces procès, si nous rapportions ici quelques-unes des plaidoiries des avocats. Un d'eux disait , donn mt un démenti à M. de Raguse : « ta douleur d’entendre de pareilles allégations s’atténue par cette considération qu’au milieu de l’escorte honteuse de ses créanciers, le maréchal ne conserve ni la liberté de ses actions, ni la liberté de ses paroles. »

A partir de 1815, il y eut, sous toutes les formes, des écrits sur l’histoire de l’Empire, ses batailles, ses institutions, ses acteurs, ses catastrophes ; dans la plupart de ces écrits, on ne mentionnait que d’une manière la conduite du maréchal qui, en 1814, avait commandé à Essonne l’avant-garde de l’armée impériale. Marmont aurait pu faire un choix entre ces accusateurs qui se succédaient, établir un débat contradictoire, opposer la vérité inconnue à l’erreur communément admise et préserver sa réputation d’un malentendu universel. Marmont s’est bien gardé de soulever un pareil débat, tant que les témoins de l’événement, encore vivants, ont pu intervenir et l’accabler de leurs dépositions.

Un seul jour, il s’est départi de cette réserve, alors qu’il lui a fallu répondre à l’accusation trop imposante de l’Empereur, en date du golfe Jouan lor mars 1815. Encore est-il juste de remarquer que cette réponse, faite à l’étranger, dans le Moniteur de Gand, n’a eu en France qu’une publicité très-restreinte ; après les Cent Jours, elle n’a pas été insérée dans le journal officiel du gouvernement français; imprimée à part à Gand et à Paris, elle n’a pas cessé d’être ce qu’elle est devenue tout

d'abord, dès son apparition, une rareté bibliographique.

Mais Marmont ne s’est pas borné à éviter soigneusement toute discussion en présence des contemporains de l’événement : il a pris à tâche de se préparer d’autres témoignages à la place de ceux qu’il redoutait. Par quels procédés, c’est ce qu’il importe de connaître.

11 triomphait dans ces relations qu’on nomme la vie du monde. Il avait une physionomie noble, animée, spirituelle. 11 était instruit et fourni d’anecdotes sur tous les sujets. 11 racontait avec charme ; il étonnait, il captivait dans la conversation. Sa supériorité, très-apparente, inspirait le respect. Quand on le voyait et qu’on l’écoutait, on ne pouvait associer l’ignominie à l’idée qu’il imposait. 11 avait de plus cette humeur prodigue qui semble être de la libéralité à ceux qui reçoivent, et ce désir constant de faire montre de son pouvoir, que les solliciteurs prennent aisément pour de l’obligeance. 11 était bon sans discernement et les intrigants le vantaient. Certes, il blessait par sa hauteur; mais ceux mêmes qu’il offensait ainsi, il savait se les concilier par l’ascendant d’un caractère dont l’extrême fierté relevait, encore plus qu’elle ne les déparait, les qualités aimables ou brillantes; Napoléon l’avait appelé Marmont 1er. 11 plaisait surtout aux femmes, et partout où il y avait une réunion féminine, il

se trouvait pour lui plusieurs sortes de défenseurs.

Marmont mit à profit tous ces avantages personnels pour les besoins de son nom devant l’histoire.

A la vérité, il ne souffrait pas trop dans un salon que l’on fît tomber la conversation sur l’événement d’Essonne. Mais quand les circonstances, la qualité des assistants, leurs dispositions peu agressives, provoquaient les souvenirs et rendaient sans danger les communications , Marmont savait faire des demi-confidences, et il laissait entrevoir le reste dans des regrets contenus avec une douleur virile. Se trouvaitril là des témoins des événements? Il révélait des circonstances tout à fait inconnues ; il rappelait des détails tout à fait oubliés. Si les mémoires étaient rebelles, il n’insistait pas et il faisait seulement remarquer, ce qu’il prouvait par maintes anecdotes toutes plus piquantes les unes que les autres, combien, dans les temps de crise, les hommes absorbés dans leurs propres sensations ne voient rien en quelque sorte de ce qui se passe autour d’eux. 11 admettait d’ailleurs des excuses pour toutes les situations. 11 honorait les hommes sincères et loyaux de tous les partis, ('-eux qui étaient restés fidèles à l’Empereur, avaient bien fait; ceux qui l’avaient quitté, avaient cru remplir un devoir dont leur conscience était juge 11 ne demandait à

personne de l’approuver. Il réclamait seulement de chacun le respect que lui-même professait pour toutes les convictions, pour tous les sacrifices, pour tous les malheurs. Cette phraséologie, alors non encore usée, surprenait, séduisait. Marmont terminait un jour un de ces entretiens par ce mot qu’il disait à M. de Lacretelle, et que, depuis, il a répété : «Je suis l’OEdi perdes temps modernes; il y a toujours eu pour moi une fatalité qui m’a contraint à faire le contraire de ce que je voulais. » On ne sortait pas toujours convaincu de ces conversations où M. de Raguse s’était à moitié livré; mais du moins on en emportait un récit tel quel de l’événement, où l’on croyait voir que la fatalité, un concours de circonstances, des faits imprévus avaient précipité les choses, encore plus qu’une volonté réfléchie et préméditée.

Ajoutons qu’après les derniers jours de l’Empire, il y avait peu d’hommes qui n’eussent pas besoin , pour quelque acte en particulier, d’un peu de pardon et de beaucoup d’oubli. 11 y avait alors comme une conspiration générale pour imposer silence aux indiscrétions de l’histoire. 11 y eut de même comme une assurance mutuelle et réciproque d’amnistie.

Marmont parvint àpeu prèsàses fins. Déjà il s’établissait, sur l’événement d’Essonne, une légende spéciale, pleine de circonstances inconnues du vulgaire.

en contradiction, sur plusieurs points, avec le récit violent et brutal de l’histoire. Cette légende, qui la colportait? Ce n’était pas Marmont ; lui , il refusait le plus souvent de s’expliquer ; mais elle avait été racontée dans une maison fréquentée par des personnages fort instruits des choses secrètes du temps; quelqu’un qui avait jadis trahi avec décence et prudence , l’avait en quelque sorte confirmée avec discrétion, presque involontairement; on la tenait d’un général, d’un maréchal de l’Empire, d’un homme fidèle jusqu’au bout , qui avait été à Fontainebleau , à Essonne , à Paris , au moment de l’événement, et qui même conservait, sur d’autres points, toutes les préventions de la fidélité. Le parti libéral avait d’ailleurs un faible pour Marmont; c’est lui qui l’avait circonvenu, entraîné depuis le 30 mars 1814, et il n’avait garde de négliger l’occasion d’innocenter, de glorifier un de ses héros méconnus, son Curtius. Marmont allait décidément apparaître pur de toute complicité avec la fatalité, qui avait disposé de sa vie, lorsqu’un événement imprévu vint le surprendre au faîte de son travail de transfiguration. La Révolution de 1 830 éclata. Chargé de combattre l’insurrection , le maréchal duc de Raguse se trouva tout d’un coup en bulle aux ressentiments du peuple étranger à la légende des salons. Le récit violent et brutal de l’histoire reprit le dessus. M. de Raguse passa de

nouveau de letat d’Œdipe à celui d’homme traître à l’amitié, au devoir, à l’honneur, à la patrie. Il alla recommencer dans l’exil son oeuvre de réhabilitation, par ses lettres et par ses entretiens pleins de séductions avec ceux qui le visitaient; il fournit des notes aux historiens ; il voyagea , il promena en plusieurs lieux cette amabilité irrésistible et supérieure qui formait l’attrait de son caractère; il eut même l’impiété de se rendre à Vienne , auprès de Napoléon 11 , et d’entreprendre de tromper ce jeune prince sur l’histoire de son père. Quand la mort vint pour lui , son récit, laborieusement préparé sur de nouveaux frais, commençait à prévaloir pour la seconde fois. Sans la publication de ses Mémoires , sans cette explosion de calomnies posthumes contre toutes les gloires de l’Empire, nul n’eût songé à troubler Marmont dans cette indulgence universelle où l’on est convenu de laisser s’ensevelir le souvenir de toutes les fautes de nos temps de révolutions. Mais Marmont ne s’est pas contenté de profiter de cette absolution générale accordée de nos jours à tous les égarements ; il s’est posé en accusateur, en juge; l’homme de 1814 a porté un défi à toute l’histoire moderne. 11 subit aujourd’hui la peine de son fol orgueil. Que resterat-il de M. de Raguse? Moins qu’un doute, une sentence plus sévère encore que ne le méritait peutr-être un de ces hommes dont Napoléon a dit à

Sa i n te- Hélène, avec trop de raison : « Du reste, la première faute en est à moi ; ils étaient plusieurs que j’avais fait trop grands ; je les avais élevés audessus de leur esprit. »

Nous avons raconté les faits ; nous devons examiner de près les efforts de justification. Nous aurons ainsi occasion de nous occuper de cette légende des salons dont nous venons de parler , et qui s’est introduite dans maint ouvrage récent où l’on en trouve des fragments disparates. Mais c’est, dans les Mémoires de Marmont qu’il faut chercher cette légende pour l’avoir tout entière et telle que le contumace l’avait préparée.

On peut résumer ainsi le système de défense de Marmont :

1° La chute de l’Empire n’a pas eu pour cause un événement particulier, comme la défection d’Essonne; quand cette défection s’est accomplie, l’Empire n’existait plus, Napoléon avait abdiqué; la chute de l’Empire doit être imputée à Napoléon lui-même ;

2° Au jour des derniers revers , c’est le prince Eugène qui , par sa désobéissance à des ordres formels, a privé l’Empereur d’une armée néces-

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saire et qui eût été suffisante pour tout réparer, au moins momentanément ;

3° Quant à la trahison dont on accuse Marmont , voici la vérité : elle n’a jamais existé:

Premièrement, on dit que Marmont s’est engagé envers le prince de Schwartzenberg , du 3 au 4 avril 1 81 4 , à passer avec son corps dans les lignes ennemies. Cela n’est point vrai. Au 4 avril, Marmont n’était qu’en pourparlers : il n’avait pas contracté d’engagement. On cite des lettres prouvant le contraire, c’est à savoir qu’au 4 avril il y avait déjà engagement et non plus de simples pourparlers. Mais ces lettres sont en réalité postérieures à l’événement ; elles ont été antidatées par complaisance pour le fait accompli.

Secondement , on dit que les généraux du 6e corps ont opéré le mouvement de défection en exécution de l’engagement contracté et des ordres qu’ils avaient reçus en conséquence de leur chef immédiat. Cela n’est point vrai. 11 n’y avait pas d’engagement; il n’y eut pas des ordres en conformité d’un engagement qui n’avait pas été pris. Bien loin de là , en quittant Essonne pour se rendre à Paris avec les plénipotentiaires de l’Empereur, Marmont avait, au contraire, laissé aux généraux du 6e corps l’ordre de ne point faire de mouvement.

Ainsi , la défection du 6e corps s’est faite sans engagement préalable de la part de Marmont; il y a

plus, elle s’est faite en son absence , sans ses ordres et contre ses ordres.

Nous avons pris à tâche de ne pas diminuer la force des arguments de M. de Raguse. Comme on le voit, ces arguments sont tels qu’ils prouvent surabondamment l’innocence de l’accusé. En homme de précaution , il n’a rien négligé. 11 ajoute même en son lieu une conclusion où l’on retrouve à peu près ce qui suit : Qu’on n’insiste pas davantage sur cette injuste, sur cette absurde et trop cruelle accusation de trahison ; une trahison suppose un salaire ; or, M. de Raguse n’a rien stipulé pour lui et il n’a rien reçu.

Nous allons examiner aussi brièvement qu’il nous sera possible de le faire chacun des arguments de M. de Raguse.

Il est d’abord deux de ces arguments dont nous n’avons pas à nous occuper.

11 ne nous saurait convenir de défendre Napoléon 1er contre un pareil adversaire. Disons seulement un mot sur ce sujet. L’œuvre de Napoléon, comme toute œuvre humaine , est susceptible de contestation. Mais pour juger l’ensemble d’un système politique, il faut avant tout pouvoir s’en rendre compte. Or, il nous serait difficile de trouver dans les Mémoires de M. de Raguse un seul moment où celui-ci se montre à la hauteur des idées, des institutions et des actes contre lesquels

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il s’escrime. Voici tout son procédé pour venir à bout de ce qu’il ne saurait même comprendre : la calomnie. Mais la calomnie, qui dévore peut-être les réputations ordinaires , ne peut même pas s’appliquer à cette gloire où rien n’est demeuré indécis , où tout s’est mis fortement en relief, où les défauts même inséparables de notre nature et des vices du temps, sont remplacés par les excès d’une grandeur démesurée.

Nous ne défendrons pas non plus contre les outrages de Marmont le nom du prince Eugène; cette tâche pieuse et chère à la France a été dignement remplie, dans le Moniteur, par M. le général Tascher de la Pagerie; dans une publication spéciale, par M. Planat de la Paye; devant la justice, occupée en ce moment à déterminer les limites de l’histoire et de la calomnie, par l’organe du ministère public, M. Descoutures, et par cette parole si forte de raison et pleine de feu qui est l’éloquence de M. Dufaure.

Mais il nous appartient de ne pas permettre à Marmont de diminuer outre mesure l’importance de la défection dont il se déclare innocent. L’ Empereur avait abdiqué, dit-il, lorsque le 6e corps a passé à l’ennemi ; donc ce mouvement n’a eu aucun

effet sur la chute de l’Empire qui , déjà, avait cessé d’exister.

L’illusion est par trop grossière ; il nous suffira de quelques mots pour la dissiper.

Au 4 avril, Napoléon n’avait pas abdiqué d’une manière absolue ; il avait abdiqué conditionnellement, sous la réserve des droits de la dynastie impériale; de telle sorte que si ces droits n’étaient pas reconnus, il n’y avait point d’abdication. En d’autres termes , si l’on veut , au 4 avril , Napoléon avait abdiqué pour lui-même; mais il négociait pour le maintien de la dynastie impériale.

Or, la défection d’Essonne éclata au moment de cette suprême négociation et l’interrompit brusquement.

Les souverains alliés se montraient disposés à beaucoup accorder à l’attitude ferme , fidèle , unanime de l’armée française.

Or, par la défection d’Essonne, il n’y eut plus cet argument auquel les souverains alliés se montraient sensibles : l’armée française cessa tout d’un coup d’apparaître ferme, fidèle, unanime.

En engageant les négociations , l’Empereur avait prévu le cas où elles n’aboutiraient pas à la reconnaissance stipulée, et déjà, pour ce cas, il avait arrêté un plan de campagne.

Or, après la défection d’Essonne, l’Empereur n’eut plus qu’une année divisée, démoralisée ; privé

de son avant-garde , découvert du côté des alliés , doutant désormais de tous ceux qui l’entouraient, il fut réduit à l’inaction au milieu de ses projets.

J .a négociation non avenue, l’armée incertaine , tout recours à la force rendu impossible , l’abdication conditionnelle se changeant, de toute nécessité, en une abdication absolue : ce furent là les effets de la défection d’Essonne , un coup subit et sinistre donné dans un édifice qui chancelait , penchait et ne tombait pas encore.

Voici quelques témoignages que nous citerons sans commentaires.

Deux éminents historiens, que le patriotisme a rendus impartiaux en cette occasion, se sont ainsi exprimés; M. Achille deVaulabelle : « Le duc de Raguse porta le coup de mort à cette cause (la dynastie impériale). . . Le 4 avril, au matin (après l’abdication conditionnelle), l’Empereur n’avait plus de couronne; le 5 avril, au soir (après la défection consommée), l’Empire était fini; la Restauration commençait (1); » M. Elias Régnault : « Ainsi fut consommée cette indigne trahison qui donnait gain de cause à l’étranger (2). »

Un historien doublement digne de foi à cause de ses études consciencieuses et de ses traditions de

(1) M. Achille de Vaulabelle, Histoire des deux Restaurations, tome 1er, p. 345.

(2) M. Elias Régnault, Histoire de Napoléon, tome IV, p. 306.

famille, M. Emouf a écrit : « Cet incident capital (la défection d’Essonne) détruisait l’argument le plus efficace qui pût être allégué en faveur de la Régence, l’attitude unanime de l’armée française... Voilà donc l’événement qui assura le succès et le salut de nos ennemis et d’où date vraiment la Restauration (1). »

On lit dans un ouvrage qui a été fait en grande partie sur des relations contemporaines : « Alexandre, en apprenant la défection du 6e corps, dit que cet événement changeait l’état de la question et ne laissait à Napoléon que le choix d’une abdication absolue. C’est ainsi que la défection du duc de Raguse fit triompher la cause de la Restauration et anéantit celle de la Régence (2). »

Le général Koch, qui apprécie de même l’événement, se sert d’expressions presque identiques : « Par cette décision , dit-il , la cause de la Restauration fut gagnée et celle de la Régence perdue sans retour (3). » A cette occasion, le même écrivain compare Marmont à Monck trahissant le Protectorat poùr les Stuarts, et à Malborough trahissant les Stuarts pour Guillaume d’Oi’ange (4).

(1) M. Emouf, Histoire de France sous Napoléon, tome XIV , p. 58.

(2) Victoires et conquêtes, t. XXIII. p. 334.

(3) Koch , Mémoires pour servir à l'Histoire de la camjxigne de 1814, t. II, 2° partie, p. 592.

(4) Même ouvrage, p. 573.

Un soldat de l’armée de Fontainebleau a rendu compte ainsi de ses impressions et de celles de ses camarades de l’armée impériale : « La défection d’Essonne fut pour nous. . . un coup de foudre (1 ). » Un contemporain dont la sagacité n’est jamais en défaut, M. de Rovigo, a dit : « La défection de Marmont acheva la chute de l’Empire (2). »

Un autre contemporain, attaché à la personne de l’Empereur et dont l’esprit modéré et honnête était exempt d’illusions, M. Fain, a mis ce qui suit dans son journal : « Jusqu’ici (à la défection d’Essonne) les souverains avaient cru devoir user de ménagements envers Napoléon, qui s’appuyait sur les vœux et les affections de l’armée ... Maintenant que Fontainebleau a cessé d’être une position militaire, et que l’armée semble abandonner la cause de Napoléon, la question a changé de face; le temps des ménagements a passé : l’abdication en faveur de la régente et de son fils ne suffit plus à un ennemi rassuré ; on déclare aux plénipotentiaires qu’il faut que Napoléon et sa dynastie renoncent entièrement au trône (3). »

Le général Gourgaud, alors colonel et officier d’ordonnance de l’Empereur, apporta le premier à

(1) M. le capitaine Hippolyte de Mauduit, Derniers jours de In Grande armée , t. 1" p. 62.

(2) M. de Rovigo, Mémoires, t. VII, p. 128.

(3) M. Fain, Manuscrit de 1814, p. 229-230.

Fontainebleau la nouvelle de la défection d’Essonne ; il a raconté ainsi l’effet de cette défection : « Cet événement changea totalement la face des affaires. L’empereur Alexandre était ébranlé par les commissaires, et surtout par le maréchal Ney. . . 11 était prêt à se rendre à la conviction qui animait le maréchal Ney.... Ce cruel incident avait tranché la question; tout espoir de régence était désormais perdu.... L’abdication conditionnelle ne suffisait plus aux alliés; ils demandaient maintenant qu’elle fût pure et simple (1). »

IjQ récit du général Belliard est, s’il se peut, plus explicite encore. Ce général , du corps du duc de Trévise, était à Fontainebleau du 3 au 5 avril ; il avait vu partir les commissaires; il s’est particulièrement instruit auprès d’eux de toutes les circonstances de leurs négociations pour la Régence; c’est à leur retour à Fontainebleau, après la défection du corps de Marmont , qu’il les a questionnés , et voici en quels ternies il rend compte de ces premières impressions qui sont toujours les témoignages les plus exacts des faits :

« Toute la journée (5 avril), l’Empereur fut » soucieux. On attendait avec impatience des nou- » velles de Paris pour connaître la suite des négo-

(1) Lettre de Gourgaud, dans l’ouvrage intitulé Iiourrievtie et ses erreurs, tome II, p. 335-336.

» dations entamées la veille, et qui paraissaient » devoir se terminer avantageusement. Enfin , un » courrier, expédié par les commissaires, arriva, » annonçant que tout était manqué et qu’on le devait » à la défection du corps de Marmont. Bientôt, le » maréchal Macdonald vint donner connaissance à » l’Empereur de tout ce qui s’était passé... En » sortant de chez l’Empereur, il s’arrêta dans le » salon des aides-de-camp , où il me raconta ainsi » ce qui avait eu lieu ( suit un long récit dont nous n’extraierons que ce qui est relatif à notre sujet)... « Nous avions fait valoir, dit Macdonald en pour- » suivant, la volonté bien prononcée de l’armée, » et cet argument avait eu beaucoup de poids ; » elle inspirait encore du respect, de la vénération * et de la crainte... Nous semblions toucher à nos » fins , lorsqu’on vint annoncer, en langue russe, à » l’empereur Alexandre que le corps de Marmont » était passé... Cela changea toutes les dispositions.. » Sa majesté nous fit observer que cela devait chan- » ger toutes les combinaisons ; et , poussée par le » Gouvernement provisoire, elle demanda que » l’Empereur Napoléon abdiquât purement et sim- » plement; elle déclara que la Régence ne pouvait » plus avoir lieu, et que les Bourbons seraient » remis en possession du trône. Ainsi , c’est au » moment ou nous allions terminer, que tout a croulé, » et cela par la défection de Marmont; car, sans cet

» événement, avec l’attitude imposante de l’armée, » nous aurions bien certainement obtenu la Régence

» avec le fils de l’Empereur C’est une action

» sans exemple qui a atterré tout le monde , et » surpris même les alliés, qui ne pouvaient y » croire... (1) »

Si l’on veut voir encore l’effet produit par la défection d’Essonne sur les dispositions du temps, il faut lire la lettre écrite par un homme bien illustre et bien malheureux ; cet homme avait été plénipotentiaire de l’Empereur auprès d’Alexandre ; il défendait la cause de son maître, de la France surtout, comme Napoléon le lui avait recommandé, lorsque arriva la nouvelle de la défection de Marmont; il avait assisté à la première annonce de cette nouvelle, dans le moment même où se décidait le sort de l’Empire. 11 a témoigné en ces termes du changement qui fut alors brusquement apporté à l’état des choses :

« Monseigneur (2),

« Je me suis rendu hier à Paris avec M. le nia- » réchai duc de Tarente et M. le duc de Viccnce,

(1) Pages 186-191 du tome Ier des Mémoires du comte Belliard , lieutenant-général, pair de France, etc., 3 vol. in-8°, Paris, 1843.

(2) La lettre est adressée au président du gouvernement provisoire, le prince de Bénévent.

» comme chargé de pleins pouvoirs pour défendre, » près de S. M. l’empereur Alexandre, les intérêts » de la dynastie de l’Empereur Napoléon. Un événe- » ment imprévu ayant tout-à-coup arrêté les négociait lions qui, cependant , semblaient promettre les plus » heureux résultats, je vis dès lors qu’il ne restait » plus qu’à embrasser la cause de nos anciens » rois... »

« Fontainebleau, ce 5 avril, onze heures et demie dusoir(l). »

Cet [événement imprévu dont l’effet fut si fatal, nous n’avons pas besoin de le dire, c’était la défection d’Essonne.

Qui ne connaît cette scène décrite par tous les historiens et tous les mémoires du temps, où l’on

(1) Est-il nécessaire de dire le nom écrit au bas de cette lettro que nous ne citons pas en entier? Pour désigner, comme il convient, l’homme dont nous rappelons ici le souvenir, nous emprunterons les expressions d’une auguste princesse dont les vertus ont seules surpassé les infortunes. Madame, duchesse d’Angoulôme, se faisait lire un jour l’Histoire de Napoléon et de la grande armée pendant la campagne de Russie, que M. de Ségur venait de publier; c’était en 1824. Arrivée à cet endroit où l’on voit Ney à pied, sondant la neige, l’épée à la main et s’écriant : « Soldats, c’est ici le Dniéper! » Madame fit un geste pour arrêter la lecture et garda quelque temps le silence ; puis elle leva son visage tout en larmes et dit : « Quel dommage que ce beau livre n’ait pas paru plus têt ! Ney avait déserté notre cause.... Mais le prince de la Moskowa devait vivre pour l’honneur et la gloire de la France ! » ( Anecdotes historiques du temps delà Restauration, par Beaudouin. Paris, 1852).

voit l’Empereur apprenant la nouvelle de la défection d’Essonne? Il ne pouvait pas croire; il voulait douter ; il se faisait répéter les détails de l’événement. Quand le doute ne fut plus possible, sa parole s’arrêta, son regard devint fixe; il prit sa tête entre ses mains, et l’émotion qu’il s’efforcait en vain de contenir fut telle que les assistants crurent devoir s’éloigner et se tenir à l’écart. Est-ce un malheur de peu d’importance que celui qui courba dans l’affliction cette tête demeurée jusque-là inflexible sous les coups répétés de tant de désastres? Retiré dans ses appartements. Napoléon, qui se croyait seul, dit devant son valet de chambre : « Marmont m’a porté le dernier coup ! Le malheureux, je l’aimais (1 ) ! »

Nous n’ajouterons plus qu’une réflexion. La défection d’Essonne, entre tous les faits du même genre qui ont signalé cette triste époque de 1 81 4, a seule laissé dans les imaginations populaires une vive et durable impression; pourquoi ? C’est qu’entre tous les faits du même genre, la défection d’Essonne a seule éclaté au moment critique et décisif des destinées de l’Empire ; ce qui l’a caractérisée si fortement pour le peuple, dont le sens en histoire est toujours très-élevé et très-positif, c’est le brusque effet qui l’a suivie : elle n’a pas été seulement

(I j Mémoires île Constant, tome VI, p. 8Ü-S7.

une trahison; elle a été une trahison, cause immédiate de ruine.

Et nous n’insisterons pas sur un autre point de vue que celui de la politique, auquel on peut juger la défection de Marmont. Qu’on cherche dans notre histoire militaire, on y pourra trouver des faits de guerre civile, des armées se divisant entre des drapeaux diversement français ; cà et là quelques capitulations surprises à un moment d’égarement, quelques chefs passant de leur personne d’un camp français dans un camp ennemi : on n’y trouvera pas un corps d’armée, une avant-garde tout entière livrée à l’ennemi dans un péril extrême pour l’indépendance nationale. Un général a eu la malencontreuse idée de laisser dans ses papiers une défense de la conduite de M. de Raguse en 1814 : du moins le général Pelleport s’écrie : « C’est aux militaires seuls qu’il appartient de le juger. » Nous l’accorderons, mais c’est à la condition que les militaires jugeront plus sévèrement que nous ne le faisons nous-mêmes la conduite de M. de Raguse. Ceux à qui est remis le droit surhumain de donner la mort, sont tenus, sous peine d’être les derniers des hommes, au lieu d’en être les premiers, de vivre dans le culte constant de ce qu’on a si bien nommé la religion du devoir. 11 n’est point de circonstance qui puisse relever un soldat de l’obligation de mourir plutôt que de faillir au devoir. Et

le devoir, ce n’est pas assez : il y faut encore quelque chose de délicat et de fier, cette distinction hautaine, ce luxe du bien, qu’on appelle l’honneur. Là est la grandeur, la sainteté de l’état militaire, et, pour mieux dire, là est l’état militaire tout entier, dans cette disposition volontaire et devenue habituelle d’un ensemble d’hommes toujours prêts au sacrifice d’eux-mêmes. M. de Raguse a cherché, a trouvé des arguments pour expliquer comment et pourquoi il -a passé à l’ennemi. Un de ses apologistes a résumé ainsi ces arguments : « Le duc de Raguse pensa que le devoir du citoyen l’emportait sur celui du soldat (1). » Nous n’en voudrions pas davantage pour condamner M. de Raguse. En dehors de tout autre effet désastreux produit sur les événements politiques, n’est-ce pas un acte qui mérite l’animadversion et des citoyens et des soldats, que d’avoir fait rejaillir la souillure d’une défection en présence de l’ennemi sur le drapeau de la France, exempt d’une tache pareille depuis nos sauvages aïeux de Tolbiac ? En 1 81 4, les bandes épuisées et sanglantes qui avaient fait la campagne de France, pouvaient dire : « Tout est perdu fors l’honneur. » Autant qu’il a dépendu de l’auteur de la défection d’Essonne, l’armée française n’aurait point pu dire en 1814 que l’honneur du moins était sauf.

(I) Papiers d'un homme, d'Etat, t. XJI, p. 400,

Peut-on douter de l’importance de l’acte dont M . de Raguse se déclare innocent? Nous ne le croyons pas; mais il nous faut passer aux preuves de l’innocence de ce personnage

Le 7 avril 1814, le Moniteur, dans un article émané directement des secrétaires du gouvernement provisoire, Dupont (de Nemours) et Roux-Laborie, annonçait que le Sénat venait d’accepter une nouvelle constitution et de reconnaître comme roi Louis- Stanislas-Xavier. Et il ajoutait :

« Auprès d’une si grande nouvelle, les autres pâlissent.

» C’est notre devoir néanmoins de rendre compte de tous les événements qui ont contribué à l’amener. »

Ces événements se réduisaient à un seul, le traité de Chevilly, la défection d’Essonne.

Le journal officiel reproduisait ici les lettres rapportées par nous dans la seconde partie de cet ouvrage, et prouvant que M. de Raguse s’était engagé à faire défection du 3 au 4 avril 1814. Suivaient ce récit et ces reflexions, où se trahissent les habitudes d’un style étranger :

« En conséquence, les troupes sous les ordres du maréchal duc deRaguse, au nombre de 1 2,000 hommes, avec armes, bagages et munitions, ont quitté leurs cantonnements le 5 pour se rendre à Versailles; elles ont traversé les troupes des puissances alliées, au milieu des témoignages de la plus vive satisfaction, recevant les honneurs militaires dûs à des braves dont le sang si longtemps prodigué pour la défense de la patrie, n’aurait pu l’être désormais que par le désespoir de l’ambition et de la tyrannie expirante, et dont l’armée sous l’étendard de cette chère patrie présageait l’accomplissement prochain du grand œuvre de la pacification générale et du bonheur du monde.

» Tels sont les détails de cette négociation, également honorables pour le général étranger qui renonce à toutes les séductions de la gloire et à toutes les chances de la victoire pour servir pacifiquement la cause de la France et de l’humanité, et pour le maréchal de France qui, après avoir sauvé Paris par une capitulation inespérable, se hâte de se dévouer tout entier à la patrie, et dont les nobles sentiments s’occupent de l’honneur de ses troupes et du sort de celui qu’il a servi. »

C’est contre ce récit officiel, authentique, que Marmont s’inscrit en faux dans ses Mémoires , et il prétend : 1 0 qu’au 4 avril il n’avait point d’engagement, qu’il n’était encore qu’en pourparler ; que

• 2*0 MARMONT DE 48 4i A 1830

les lettres qui prouvent le contraire ont été antidatées ; 2° que les généraux du 6e corps ont opéré le mouvement de défection sans ses ordres et contre ses ordres.

Examinons la première de ces assertions. Le duc de Raguse s’exprime ainsi :

« Sans m’arrêter à cette réflexion que c’était jeter en quelque sorte un voile d’absolution sur la conduite coupable (le mot y est) des généraux, je demandai au prince de Schwartzenberg, et j’obtins de sa loyauté si connue la déclaration qui remplissait mon double objet. Cette déclaration fut mise, quoique après coup, à la date du 4 avril, époque à laquelle les pourparlers avaient eu lieu, dans le but de cacher la confusion qui avait existé, et de donner une apparence de régularité à ce qu’avaient produit la peur et le désordre (1). » Ainsi, il était loisible à Marmont de laisser à qui de droit le déshonneur de la défection. Mais ce déshonneur, il le réclame, il l’obtient pour lui. Pourquoi ? pour cacher une confusion, pour dissimuler une irrégularité. On ne saurait pousser plus loin l’amour de l’ordre et de la règle. Mais il y avait une confusion non moins grande, et une irrégularité non moins flagrante dans le fait d’un maréchal livrant lui-même à l’ennemi le corps d’armée qui

(1) Mémoires du duc de fia;/ use, tome VI. p. 266.

lui avait été confié. Comment une faute s’efface-telle en s’élevant de quelques subordonnés à leur commandant, tenu, lui aussi, et bien plus étroitement, à de sévères devoirs envers un autre chef suprême?

Mais le récit de Marmont n’est pas seulement incroyable, il est encore violemment contredit par les faits.

Voici le résumé d’une conversation du duc de Tarente avec le général Belliard, conversation rapportée par ce dernier dans ses Mémoires.

On se souvient que le 4 avril les plénipotentiaires de l’Empereur avaient emmené avec eux M. de Raguse à Paris, et d’abord à Petit-Bourg. Dans cet endroit, où l’on devait voir M. deSchwartzenberg, on vit aussi le prince royal de Wurtemberg, et cette Altesse, qui n’entrait pas dans les habiletés de M. de Baguse, dit ouvertement que celui-ci avait reçu la garantie stipulée par lui pour s’engager définitivement, et qu’il était engagé. M. de Tarente, à qui fut dite cette parole et qui en fut tout troublé, alla tout aussitôt chercher M. de Baguse dans la voiture où il l’avait laissé et où il ne le trouva point. Celui-ci s’était échappé, dès qu’il avait été seul, pour aller parler en secret à M. de Schwartzenberg. Quand M. de Tarente parvint à le rejoindre, il lui reprocha sa duplicité. Mais M. de Baguse paya d’audace, affirma que le prince de Wurtem-

m MARMONT DE 4814 A 4830

berg était dans l’erreur, qu’il n’était pas lui-même autrement qu’en pourparler, ainsi qu’on pouvait s’en assurer auprès de M. de Schwartzenberg, qui ne manquerait pas de l’attester, etc. (1). M. de Ta-

(4) U faut lire tout, ceci dans les Mémoires du comte Belliard , qui s’exprime ainsi; nous nous bornerons à des extraits:

« En partant de Fontainebleau l c’est le duc de Tarente qui » raconte les faits à M. Belliard), nous laissâmes à Essonne chez » le maréchal Marmont.... 11 me parut fort embarrassé, tergi- » versa longtemps et enfin finit par me confier qu’il avait reçu » des propositions des souverains alliés, et qu’il était entré avec » eux en négociation. Je lui demandai s’il avait conclu avec eux » quelque arrangement; il m’assura que non. — Eh! bien! lui » dis-je, dès que vous n’étes pas engagé, il ne doit être question » de rien, et nous allons traiter au nom de toute l’armée. — Il » m 'observa qu’il ne pouvait pas être commissaire. — Je lui dis » alors : il ne vous reste que deux moyens de sortir de celle » fausse position : ou il faut aller à Fontainebleau avouer tout à # l’Empereur; ou il faut venir à Paris avec nous, puisque vous » m’assurez n’avoir rien terminé avec les ennemis. Il choisit le » dernier parti, le premier lui paraissant trop scabreux : il crai- » gnait les gendaimes d'élite. Nous sommes partis ensemble. » Arrivés au quartier-général du prince de Schwartzenberg, au- » quel nous devions faire connaître l’objet de notre mission, » Marmont me dit : Je neveux pas paraître. — Eh bien! restez » dans la voiture.... Je fis ma visite au prince de Schwartzen- » berg; ensuite je fus chez le prince de Wirtemberg (Wurtem- » berg), qui me dit alors dans la conversation que le corps de » Marmont allait nous quitter et passer avec eux. J’observai au » prince que tout cela était seulement en projet. Il m’assura » qu’on avait accordé tout ce que le maréchal avait voulu, et » que tout était arrêté , convenu et bien terminé, et m'en donna » sa parole. Cela me parut bien extraordinaire, d’après ce que » Marmont m’avait assuré. Je ne cherchai pas à en savoir davan- » tage, et je retournai chez le prince de Schwartzenberg pour re- « prendre ma voiture, dans laquelle j’avais laissé le duc de Ra- » guse. Je fus fort surpris de ne pas l’y trouver ; il était des-

rente ajouta foi à cette affirmation, et ce fut une faute dont il s’accusa, lorsque le lendemain, le 5, à Fontainebleau, il vint faire à l’Empereur le récit de tout ce qui s’était passé.

Pour M. de Tarente à qui le prince de Wurtemberg fit connaître la vérité, et pour le général Belliard à qui M. de Tarente fit confidence de sa conversation, Marmont était bien définitivement engagé, du 3 au 4 avril.

Voici une autre preuve.

L’Empereur, après avoir appris la défection du G® corps, adressai l’armée de. Fontainebleau, dans la matinée du 5 avril, une proclamation dont nous ne citerons que les mots relatifs à notre sujet :

» cendu et causait avec le prince, chez lequel il était entré » lorsque j'en fus sorti. Je le rejoignis. Nous primes congé du » prince, et nous continuâmes notre route sur Paris. Je racontai » à Marmont ma conversation avec le prince de VVirtemberg; il » me jura de nouveau qu’il n'en était rien, et lorsque je lui té- » moignai ma surprise de l’avoir trouvé avec le prince de » Sclnvarlzenberg qu’il ne voulait pas voir, il me dit : — Le » prince a su par nos gens, je pense, que j’étais dans la voi- » ture ; il est venu lui-mème me prendre pour me faire descen- » dre, et je n’ai pu refuser... » Mémoires du comte Belliard, t. 1, p. 187-189.

Dans cette scène dont tous les détails seraient comiques si le fond n’en était pas une trahison , on ne sait ce qu’il faut le plus admirer, de la bonhomie trop crédule du duc de Tarente, ou de l’audace du duc de Raguse qui ne se donne même pas la {veine de bien dissimuler sa duplicité.

« Fontainebleau, 5 avril 1814.

» A l’armée :

n L’Empereur remercie l’armée pour l’attachement qu’elle lui témoigne... Le soldat suit la fortune et l’infortune de son général ; son honneur est sa religion... Le duc de Raguse n’a point inspiré ce sentiment à ses compagnons d’armes. 11 a passé aux alliés. L’Empereur ne peut approuver la condition sous laquelle il a fait cette démarche, il ne peut accepter la vie et la liberté de la merci d’un sujet. »

On se souvient que par sa convention avec M. de Sclnvartzenberg, Marmont avait stipulé pour l’Empereur la vie sauve et la liberté dans un espace circonscrit de terrain (1). Or, l’Empereur n’aurait point pu faire allusion aussi formellement, dès le 5 avril au matin, à cette condition injurieuse, si la convention, dont elle était partie intégrante, n’avait pas existé au 5 avril, si elle n’avait été arrêtée, comme le prétend Marmont, qu’un jour après, le C avril.

Mais nous avons M. de Raguse témoignant lui—

(4) Article 2 de la garantie stipulée : « Que si, par suite de ce mouvement (la défection), les événements de la guerre faisaient tomber entre les mains des puissances alliées la personne de Napoléon Bonaparte , sa vie et sa liberté lui seraient garanties dans un espace de terrain et dans un pays circonscrit, au choix des puissances alliées et du gouvernement français. »

même , dans un acte authentique , signé par lui , de l’existence de son traité antérieure au 6 avril. Qu’on lise avec attention la pièce suivante , et l’on y verra même plus que le témoignage dont il s’agit ici : c’est la trahison dans la liberté de son langage et l’excès de son égarement.

Le 5 avril , le maréchal adressait au G0 corps, ramené par lui dans la défection , cet ordre du jour :

« Soldats ,

« Depuis trois mois vous n’avez cessé de combattre, .et depuis trois mois les plus glorieux succès ont couronné vos efforts; ni les périls, ni les fatigues, ni les privations n’ont pu diminuer votre zèle, ni refroidir votre amour pour la patrie. La patrie reconnaissante vous remercie par mon organe et vous saura gré de tout ce que vous avez fait pour elle. Mais le moment est arrivé, soldats, où la guerre que vous faisiez est devenue sans but comme sans objet; c’est donc pour vous celui du repos. Vous êtes les soldats de la patrie. C’est l’opinion publique que vous devez suivre , et c’est elle qui m’a ordonné de vous arracher à des dangers désormais inutiles, pour conserver votre noble sang, que vous saurez répandre encore lorsque la voix de la patrie et l’intérêt public réclameront vos efforts. De bons cantonnements, et mes soins paternels vous feront

oublier bientôt, j’espère, jusqu’aux fatigues que vous avez éprouvées.

« Fait à Paris, le 5 avril 1814.

* Le maréchal duc de Raguse.

« Pour copie conforme :

« Le général, chef d'état-major général,

« Baron Meynadier (1). »

Ainsi, dans la France envahie par les étrangers, il n’y a plus d’ennemis à combattre; point d’indépendance nationale à sauvegarder. La guerre est devenue sans but et sans objet; le moment du repos est arrivé. L’opinion publique a ordonné à M. de Raguse d’arracher ses soldats à des dangers désormais inutiles!... Est- il nécessaire d’ajouter quelque chose à de pareils aveux? Mais prenons cet ordre du jour dans sa teneur directe : Marmont promet au 6e corps de bons cantonnements, etc. N’est-ce pas là l’exécution de l’article 1er de la garantie stipulée pour le traité de défection (2)? Comment M. de

(I ) Celle pièce se trouve au Moniteur du 7 avril 4814, à la suite des lettres échangées, pour le traité de défection , entre M. de Raguse et M. de Schwartzenberg.

(2) Art. 1er de la garantie : « Moi, Charles, prince de Schwartzenberg, etc. , je garantis à toutes les troupes françaises qui... quitteront les drapeaux de Napoléon Bonapai te, qu’elles pourront se retirer librement en Normandie avec armes, bagages et munitions, et avec les mômes égards et honneurs militaires que se doivent les troupes alliées. »

Raguse aurait-il pu annoncer ainsi à ses soldats, dès le 5 avril, cet effet de sa convention avec les ennemis, si cette convention n’avait été arrêtée par lui , comme il le prétend , qu’un jour après , le 6 avril ?

Mais pour confondre cette assertion , nous avons encore d’autres preuves.

Le 4 avril , le prince de Schwartzenberg mit à l’ordre des armées coalisées l’annonce et les dispositions suivantes :

« Le corps ennemi du maréchal Marmont marchera par Juvisy sur la grande route jusqu’à F resnes, où il s’arrêtera pour repaître; il suivra ensuite son mouvement, d’après les. ordres du gouvenemenl provisoire.

« Les 3°, 4e, 5e et 6e corps se tiendront à l’entrée de la nuit (du 4 avril) prêts à tout événement; il en sera de même de l’armée de Silésie.

« Le corps ennemi sera escorté jusqu’à Fresnes par deux régiments de cavalerie du 5e corps , et de là à Versailles par deux régiments de cavalerie russe de la réserve. Tant par ce motif qu’à cause de l'indisposition des habitants de Versailles, cette ville devra être fortement occupée par les troupes alliées. »

Le maréchal Barclay de Tolly n’avait pas pris moins de précautions en prévision de la marche du

6' corps français, et dans la même journée du 4 avril , il mettait à l’ordre de l’armée de Silésie l’annonce suivante :

« Le maréchal français Marmont ayant promis de passer de notre côté avec son corps de 10,000 hommes, il doit se diriger par Fresnes sur Versailles. Mais comme il pourrait arriver que Napoléon eût acquis la connaissance du projet du maréchal Marmont et qu’il voulût en profiter pour tenter une surprise de nuit sur notre aile gauche, il est indispensablement nécessaire que tous les commandants des corps se tiennent prêts à marcher, avec leurs troupes , jusqu’à ce qu’on ait appris avec certitude que le passage a eu lieu tranquillement. On ordonne en conséquence les dispositions suivantes pour l’armée de Silésie , dans le cas d’une attaque de nuit. » Suivent les dispositions (1).

(1) Les deux pièces que nous venons de rapporter se trouvent dansV Histoire de la Bataille et delà capitulation de Paris, par Pons (de l'Hérault). M. le duc de Rovigo, dans ses Mémoires, tome VII , p. 137, a cité la première de ces pièces, à laquelle M. Achille de Vaulabelle a fait allusion dans son Histoire des deux Restaurations. Le général Koch qui ne cite point ces pièces, mais qui les a consultées pour son histoire de la campagne de 1814, décrit ainsi les mouvements faits en exécution des ordres donnés par les chefs ennemis, dès le 4 avril : « Le prince de Schwartzenberg expédia l’ordre aux troupes de se tenir prêtes à protéger le passage du maréchal Marmont, au cas que Napoléon voulût s’y opposer ; et néanmoins pour éviter toute méprise dans cette longue marche de flanc sur le front des Alliés, deux régiments de

Ainsi, d’après Marmont, au 4, au 5 avril, il n’avait pas encore arrêté d’engagement, il n’était encore qu’en pourparler ; et dès le 4 , les généraux ennemis annoncent que le maréchal français Marmont a promis de passer de leur côté ; que ce mouvement doit s’opérer, comme il s’est opéré , dans la nuit du 4 au 5 avril ; ils prennent des mesures en conséquence; ils échelonnent leurs troupes sur la ligne marquée d’avance pour la défection. Marmont avait oublié ces deux documents ou plutôt il comptait bien sur les distractions de l’histoire, lorsqu’il a osé affirmer dans ses Mémoires ce qu’il racontait dans les salons , ce qu’il faisait croire à d’honnêtes personnages, à savoir que le 4 avril il n’avait pas encore fait son traité avec le prince de Schwartzenberg. Rédigé ou non dans les termes définitifs pu-

cavalerie bavaroise furent désignés pour exécuter un mouvement parallèle à celui de la colonne française, depuis le point où elle arriverait sur la ligne jusqu’à Fresnes, où deux régiments de la réserve russe devaient les relever jusqu’à Versailles....

« Les troupes (françaises) crurent assez longtemps qu’on les conduisait à une attaque sérieuse et prochaine, sur le flanc droit des Alliés. Mais la marche parallèle des flanqueurs bavarois qui, en exécution de la convention militaire, s’interposaient proccssionnellement entre le corps d’armée et la ligne ennemie, fit naître et accrut progressivement les doutes des officiers et des soldats. A Fresnes, quelques officiers et une centaine d’éclaireurs polonais s’écrièrent qu’on les trompait, et s’enfuirent à toute bride vers Fontainebleau. » Koch, Mémoires pour servir à l’histoire de la campagne de 1814. Pages 574 et 582, du toir.e II, 2° partie.

bliés par le Moniteur , ce traité a bien préexisté à la défection d’Essonne qui en a été la mise à exécution.

Passons à la seconde partie de la dénégation de M. de Raguse : les généraux du 6e corps avaient reçu l’ordre de ne pas faire de mouvement , de ne pas faire, pendant l’absence du maréchal et jusqu’à son retour, le mouvement de défection.

Qu’on remarque la contradiction : il n’y avait encore que des pourparlers; partant, point de convention arrêtée ; partant,' point de mouvement résolu. Et cependant M. de Raguse trouve qu’il y avait lieu de commander de ne point faire un mouvement qui n’était point résolu. Mais il ne faut pas prendre garde à si peu de chose. En réalité , Marmont prétend ici qu’il avait bien définitivement arrêté sa convention avec le prince de Schwartzenberg , dès le 4 avril , mais que , mû par un sentiment de remords ou de crainte, il avait contremandé le mouvement de défection ordonné par lui, quelques heures auparavant, aux généraux du 6e corps. Et il invoque à l’appui de cette assertion deux preuves : la première, c’est que cette assertion déjà avancée par lui , en 1 81 5 , dans sa réponse à la proclamation en date du golfe Jouan, n’a été

contredite par aucun des généraux intéressés; la seconde, c’est une lettre du général Bordesoulle.

Voyons la première de ces deux preuves.

Marmont a publié à Gand sa réponse à la proclamation en date du golfe Jouan : « Cette réponse , dit -il, envoyée en France, imprimée, y produisit l’effet désiré auprès de ceux qui en eurent connaissance... Mais le gouvernement, mécontent de l’accueil qui lui était fait, mit obstacle à sa circulation, et elle ne fut pas alors suffisamment, répandue. Je fis la faute de ne pas la faire réimprimer à notre retour en France et insérer dans Le Moniteur (I). »

Ainsi , la réponse de Marmont n’a eu en France qu’une publicité restreinte et interdite. Il fut mis obstacle à la circulation de ce factum. Si ce factum a été connu , si des répliques ont voulu se produire, un même obstacle a dû s’opposer à leur publication, ces répliques ne pouvant avoir pour effet que de soulever des récriminations que l’on estimait alors inopportunes et dangereuses. On ne saurait ainsi réputer comme un tacite aveu de culpabilité le silence gardé en cette occasion par les généraux accusés. Ces généraux ont pu ignorer l’accusation. Leur silence fut peut-être forcé. 11 y a plus, Marmont, dans sa réponse , ne nommait aucun des généraux

(1) Mémoires du duc de Raguse , tome VII, p 111 .

du 6* corps. Pourquoi ceux-ci, en réclamant, se seraient-ils dénoncés eux-mêmes ? On savait que les états de situation des corps, pendant la campagne de France, et surtout après la bataille de Paris, avaient été mal tenus, irréguliers, incertains, parfois omis. Personne ne songea à dire qu’il avait été à Essonne, lorsqu’on pouvait croire qu’il avait été ailleurs au moment du fatal événement. Les généraux du 6e corps, restés en France pendant les Cent-Jours, avaient cette raison pour se taire; quant à ceux qui étaient àGand, ils en avaient une autre : c’est que l’accusation de Marmont faisait plus grande leur participation à cet événement fort bien venu auprès du roi dont ils suivaient la fortune. Après les Cent-Jours, pendant quelques années, il ne fut point permis de parler librement de ce qui s’était passé à la fin de l’Empire. Plus tard, il ne fut plus temps de revenir sur une accusation à laquelle on n’avait pas répondu dans le premier moment. Et nous n’avons pas dit encore la raison principale qui a dû imposer silence aux généraux du Ge corps : qu’on veuille bien le remarquer, aucun de ces généraux, un seul excepté, n’aurait pu dire : « Je n’ai point trahi , je n’ai point coopéré à la défection; » ils pouvaient dire seulement : « Oui, nous avons trahi, oui, nous avons coopéré à la défection, mais d’une autre manière que l'affirme M. de Raguse. » Or, on ne prend pas la plume pour mettre

son nom au bas de l’aveu de son propre déshonneur, et pour disputer devant un public hostile et railleur, sur une nuance de culpabilité. M. de Ragusc prétend que les généraux du Gc corps auraient dû lui répondre, malgré l’ignorance où ils étaient peutêtre de ses accusations, malgré la police, malgré la crainte du ridicule et de la honte ; M. de Raguse se moque du lecteur.

L’argument tiré de la lettre du général Bordesoulle est, s’il se peut, moins sérieux encore. Et d’abord, il est nécessaire de connaître ce document.

« J’ai entre les mains, dit Marmont, une lettre du général Bordesoulle, écrite de Versailles, par laquelle ce général, en m’annonçant l’arrivée du corps d’armée dans cette ville, s’excuse par les raisons que j’ai détaillées, d’avoir enfreint mes ordres (1 ). » Voici cette lettre :

« Versailles, le 5 avril 18)4.

« Monseigneur,

« M. le colonel Fabvicr a dû dire à Votre Excellence les motifs qui nous ont engagés à exécuter le mouvement que nous étions convenus de suspendre jusqu’au retour de MM. les prince de la Moskowa et ducs de Tarente et de Vicence.

« Nous sommes arrivés avec tout ce qui compose le corps. Absolument tout nous a suivis, et avec

(I) Mémoires du duc de Hai/use, tome VI, p. 264-3.

connaissance du parti que nous prenions, l’ayant fait connaître à la troupe avant de marcher.

« Maintenant, Monseigneur, pour tranquilliser les officiers sur leur sort, il serait bien urgent que le gouvernement provisoire fît une adresse ou proclamation à ce corps, et qu’en lui faisant connaître sur quoi il peut compter, on lui fasse payer un mois de solde ; sans cela il est à craindre qu’il ne se débande.

« MM. les officiers généraux sont tous avec nous, M. Lucotte excepté. Ce joli monsieur nous avait dénoncés à l’Empereur.

« J’ai l’honneur, etc.,

« Le général de division,

« Comte Bordesoulle. »

Est-il nécessaire de démontrer longuement ce que prouve cette lettre? Pour le moment, nous n’en remarquerons que ces mots : « ... Nous avons opéré le mouvement que nous étions convenus de suspendre... »

Or, on ne suspend que ce qui est près d’être exécuté, et l’on n’est prêt d’exécuter que ce qui est arrêté. La défection d’Essonne n’était donc pas en pourparler, à l’état de projet, la veille du 5 avril ; elle était dès lors à l’état de résolution définitive. Il y avait donc, dès le 4 avril, entre Marmont et le prince de Schwartzenberg, un traité auquel rien ne

manquait que l’exécution. Que deviennent en présence de cet aveu d’un complice les prétentions de Marmontà un engagement non encore conclu, à une négociation encore pendante ?

Mais cet aveu prouve du moins, selon Marmont, qu’il y avait eu, de sa part, ordre de surseoir à l’exécution de la défection? Pas tout à fait, En traitant avec l’ennemi, le commandant du 6e corps était déchu de son autorité; il n’avait plus sous lui des inférieurs; il avait des complices, et, au lieu de leur donner des ordres, il convenait avec eux de ce qu’il y avait à faire. Le mouvement que nous étions convenus de suspendre , dit Bordesoulle, carrément posé dans cette égalité qu’une même faute établit entre des gens coupables, au mépris de toute subordination.

Mais admettons que cette convention de suspendre équivaille à un contre-ordre donné par Marmont. Nous avons malheureusement à examiner ce que mérite de confiance cette lettre du général Bordesoulle.

Ce n’est pas le général Bordesoulle, c’est le général Souhain qui commandait le 6e corps passant d’Essonne à Versailles, dans les lignes ennemies. 11 appartenait au général Souham, il n’appartenait pas au général Bordesoulle de rendre compte du mouvement que le 6e corps avait opéré. Pourquoi ce général auraitr-il pris la parole pour expliquer,

M ARMONT DE 18U A 4830

pour excuser au nom de ses camarades qu’il ne représentait pas, un mouvement qu’il n’avait pas commandé et dont officiellement, du moins, il n'avait pas la responsabilité?

Il y a plus : on trouve dans la lettre de Bordesoulle de bien étranges allégations : « Nous sommes arrivés avec tout ce qui compose le 6e corps, » ce qui n’était pas vrai;... « absolument tout a suivi,» ce qui n’était pas vrai; ... « avec connaissance du parti que nous prenions,...» ce qui n’était pas vrai,... rayant fait connaître à la troupe avant de marcher,... » ce qui n’était pas vrai. Le général Bordesoulle ne se serait pas borné à mettre son nom au bas de cette accumulation de mensonges; il aurait encore laissé voir, dans un moment où tout lui commandait de se montrer désintéressé, uniquement préoccupé du bien public, une sordide sollicitude de mercenaire . «... un mois de solde, sinon il est à craindre que le corps ne se débande. » Et ce malheureux général aurait même trouvé au fond de sa misère un peu de bonne humeur pour plaisanter au sujet du général Lucotte, qui n’avait point suivi avec sa division, quoique tout, absolument tout eût suivi : « ce joli monsieur nous avait dénoncés à l'Empereur. » Ce qui , au reste, n’était point vrai (1 ) . Le général Bor-

( I ) Le général Lucotte n’avait pas averti l’Empereur ; nous devons le dire pour rester dans la vérité ; mais nous devons aussi ajouter que ce général aurait dù le faire et quo sans nul

desoulle avait de brillants services militaires; simple soldat, il avait gagné tous ses grades, jusqu’à celui

doute il l’aurait fait, si les circonstances et l’état de ses informations le lui avaient permis. Le général Lucotte n’avait reçu aucune confidence, et il ne s’est douté de la défection qu’au moment où le 6e corps fut mis en marche sur Versailles : alors, il n’était plus temps pour instruire utilement l’Empereur; revenu à son poste de Corbeil, il prit eu toute hâte des mesures pour se fortifier sur le pont de cette ville ; le général Christiani, du corps du duc de Trévise, se joignit à lui pour reformer uno avant-garde à l’armée, découverte, de Fontainebleau. L’histoire, en consignant ce fait honorable, ne doit pas davantage oublier la noble proclamation mise par le général Lucotte à l’ordre du jour de sa troupe, après la défection. Voilà quelques paroles de ce mémorable manifeste :

« Le général Lucotte, commandant la division de réserve,

A MM. les officiers et soldats de la division,

-Corbeil, 5 avril) 81 A, à trois heures apri's-midi.

»... La nuit dernière, des corps entiers ont quitté leurs posi- » lions. J'avais l’ordre d’occuper Corbeil. Aucun ordre contraire » ne m'a été donné. Je suis donc resté fidèle avec vous à mon » poste.

» Les braves ne désertent jamais; ils doivent mourir a » leur poste....

» Les corps armés ne doivent pas délibérer, mais obéir. Les » hommes guidés par l’honneur et la fidélité sont partout et » toujours respectés. »

Cette proclamation est insérée dans le Moniteur du 7 avril 181i, chose étrange, à la suite de l’annonce et des pièces du traité et de la défection de Marmont. Un hasard, une inadvertance des secrétaires du gouvernement provisoire chargés d’expédier les nouvelles à publier dans le journal officiel, ont permis ainsi à la fidélité de protester, dans la même feuille, contre la trahison. L’opinion du temps fut fortement émue et intriguée

de général divisionnaire, par une suite non interrompue d’actions d’éclat ; il avait même mérité de l’Empereur le titre de commandant de la Légion d’honneur, le titre de baron, celui de comte, puis une dotation. Après sa déplorable coopération à la défection d’Essonne, il eut, sous la Restauration, des emplois politiques et militaires qui supposent un certain état d’intelligence; Bordesoulle n’était pas seulement un homme d’une bravoure extraordinaire; il valait encore quelque chose, quand il n’avait pas le sabre au poing en présence de l’ennemi. Comment pourrait-on croire qu’un homme

par cette coïncidence fortuite. Ajoutons aussi que l'Empereur, à Fontainebleau , ne manqua pas de remarquer la conduite du général Lucotle. Ici se place une anecdote fort curieuse que nous devons raconter. Lucotte avait encouru la disgrâce de l’Empereur, pour une question d’étiquette, pour une marque d’indépendance d’esprit, et la mauvaise humeur impériale était allée jusqu’à priver ce général de brigade d’un avancement mérité par des services et les qualités les plus solides. Or, en apprenant comment Lucotte s’était comporté à Corbeil, l’Empereur se rappela le mauvais traitement qu’il lui avait fait subir. « Voyez, répétait-il encore quelques jours après aux personnes restées fidèles à son infortune, j’ai été dur, injuste même envers Lucotte, et il a refusé de mo trahir; tandis que Marmont!.... Je voudrais bien pouvoir réparer mon injustice envers Lucotte ; malheureusement il n’est plus temps ; je ne suis plus rien. » On était alors au 13 avril, et l’abdication définitive venait d’être signée, depuis deux jours. Mais le duc de Bassano, qui était présent, comprit ce regret de l’Empereur ; il rédigea à la hâte un décret nommant Lucotte général de division ; puis il antidata de deux jours ce décret qu’il mit devant l’Empereur. L’Empereur sourit tristement et signa.

qui n’était, il s’en faut, ni inseftsibleau déshonneur, ni dépourvu d’esprit, ait pu écrire une lettre où des allégations manifestement contraires à la vérité s’ajoutent à d’indignes pensées?

Nous n’avons pas tout dit encore : il existe, sur l’événement d’Essonne, une autre lettre du général Bordesoulle, celle que nous avons déjà citée, écrite confidentiellement au duc de Trévise, en 1830. Or, dans ce récit de 1 830, on ne trouve point place à la lettre d’excuse de 1 81 4 ; on ne trouve rien qui permette de comprendre comment et pourquoi une lettre pareille aurait pu être écrite. Les choses se passent ainsi dans le récit de 1 830 : Marmont confie à Bordesoulle, à quelques autres généraux, son traité de défection. Surprise, malaise des généraux mis dans la confidence. Là-dessus, les plénipotentiaires de l’Empereur arrivent de Fontainebleau avec l’acte d’abdication.

« Voilà, dit Bordesoulle à Marmont, un événement qui tire Votre Excellence d’une fâcheuse position. — Cela m’est égal, répond Marmont, je n’en opère pas moins mon mouvement ce soir. »

Est-ce là le contre-ordre donné, la convention de suspendre ?

Puis, Marmont part pour Paris avec les commissaires de l’Empereur, il part à l’improviste, sans avertir notamment Bordesoulle qui était allé se coucher et dormait, lorsqu’à onze heures un quart,

le général Merlin vint le réveiller avec ces nouvelles : Le maréchal est parti ; — les troupes s’agitent ; — il faut nous rendre à l’état-major où il y a, depuis peu, des ordres de Fontainebleau. — Que se passat-il à l’état-major? Nous ne savons. Mais quoiqu’il en soit, les commandants du 6e corps se décident à prendre un parti qui leur répugne; pourquoi cette décision? Parce que, par suite du traité avec le prince de Schwartzenberg dont ils ont connaissance, ils se croient pris dans une nécessité inéluctable; ils n’ont point dénoncé le maréchal; ils ne l’ont point arrêté, ils se sentent complices; ils redoutent la colère de l’Empereur qu’ils croient informé; ils redoutent encore la révolte imminente des troupes qu’ils ne peuvent apaiser qu’en les trompant et les mettant en marche... Il faut le reconnaître, dans ce récit , rien n’est contremandé, rien n’est suspendu. 11 n’y a point lieu de s’excuser d’avoir exécuté un mouvement, sinon immédiatement commandé par Marmont absent, du moins résolu, arrêté, déclaré par lui exécutable nonobstant l’abdication. Et l’on doit noter que, dans le récit de 1830, Bordesoulle parle d’une espèce de correspondance qu’il a eue avec Marmont, de Versailles, après la défection. Pourquoi correspond-il avec son chef? Est-ce pour s’excuser, lui et ses camarades? Il n’est nullement question de cela. Comment correspondil? Est-ce par lettres? Non; Bordesoulle, qui se sent

dans une position honteuse et périlleuse , se garde bien d’écrire, comme il l’atteste par des expressions répétées : à Marmont qui lui fait demander s’il peut se présenter devant les troupes révoltées (et c’est-là tout le sujet de la correspondance), il fit répondre, il envoya dire... Si le général Bordesoulle avait eu l’imprudence d’écrire la lettre d’excuse qui lui est attribuée, il aurait sans doute cherché, essayé de trouver quelque circonstance propre à le tirer de la contradiction trop flagrante dans laquelle il se mettait entre sa lettre de 1814 et son récit de 1830.

Est-ce que cette lettre de 1814 ne serait pas sincère ? Est-ce qu’elle serait quelque expédient de défense imaginé in extremis? On serait tenté de le croire. Mais on ne peut pas se permettre, sans des preuves bien positives, une accusation de faux ; on ne peut pas surtout se permettre une pareille accusation, en présence des précautions, au reste fort extraordinaires, qui ont été prises pour certifier l’authenticité de cette pièce. En 1842, quelqu’un apportait à M. L. Belloc , ministre de France à Florence , deux pages d’écriture , l’une sur un papier vieilli , l’autre sur un papier récent, et reproduisant le même texte. Qui faisait cette présentation? Qui demandait au ministre de France de constater que ces deux pages d’écriture étaient identiquement conformes quant au texte? Nous l’ignorons. Le ministre de France ne vit point d’inconvénient à délivrer le

certificat de conformité demandé ; il délivra ce certificat , mit son nom au bas et apposa à côté de sa signature le sceau de la légation de France, à Florence le 1 1 mai 1 842.

On avait toutefois oublié de demanderai! ministre de France un brevet d’expert assermenté en écritures.

L’original autographe de la lettre a été sans doute conservé pour convaincre ceux qui connaissent l’écriture du général Bordesoulle.

Mais puisqu’il faut admettre l’authenticité de cette lettre de 1814 et qu’on ne peut pas davantage douter de l’authenticité de la lettre de 1 830 , il nous resterait à nous décider entre ces deux témoignages contradictoires , émanés de la même personne , portant sur le même fait. C’est ce que nous n’entreprendrons pas, et nous laisserons-là M. Bordesoulle infirmant lui-même , en 1830 , ce qu’il avait avancé en 1814.

Encore un mot, toutefois, sur ce mouvement qu’on était convenu de suspendre le 4 avril 1814. On se rappelle que plusieurs corps dès armées alliées avaient reçu , le 4 , du prince de Schwartzenberg et du maréchal Barclay de Tolly, l’ordre de flanquer le corps français passant d’Essonne à Versailles, de laisser libre sa marche en avant, et de se déployer sur la queue de la colonne , de manière à lui rendre impossible tout mouvement

en arrière. 11 est trop évident que par suite de ces dispositions arrêtées après le traité de Chevilly, dispositions que rien n’est venu interrompre au moment assigné pour leur exécution , et que nous avons prouvé avoir été prises, par la citation de deux pièces officielles et par le témoignage du général Koch, l’historien le plus exact de la campagne de 1814, il est trop évident, nous devons le répéter, que ni Marmont ni les généraux du 6e corps n’étaient maîtres de suspendre et de ne pas faire, dans la nuit du 4 au 5 avril, le mouvement de défection.

Nous avons à toucher à la partie délicate , obscure et tout à fait honteuse de cette triste histoire.

« On m’accuse de trahison, disait le duc de Raguse en 1815; je demande où en est le prix? » Et comme on n’a point pu produire le récépissé d’une somme portant signature pour acquit de trahison, M. de Raguse a triomphé.

Il est des gens qui se sont vendus sans se livrer; il en est d’autres plus rares qui se sont livrés sans s’être vendus. M. de Raguse prétend être au nombre de ces derniers.

Nous ne ferons aucune difficulté pour le reconnaître , M. de Raguse ne porte pas sur lui les caractères abjects de la vénalité. Il y a mieux en lui que cette bassesse grossière à laquelle la vénalité marque ceux qu’elle fait siens. L’espèce d’immoralité propre à ce personnage tient à la corruption de facultés et de passions d’un ordre élevé.

D’ailleurs, c’est un sophisme de prétendre qu’une trahison suppose toujours une somme d’argent. L’ambition est bien autrement corruptrice que la cupidité. L’occupation du pouvoir, une grande importance dans l’État, l’espoir de devenir l’homme principal d’un règne nouveau , ce sont là sans doute les causes qui ont surtout égaré M. de Raguse, d’ailleurs animé contre l’Empereur d’une de ces antipathies irrésistibles, aveugles, qui ne demandent pour se satisfaire qu’une occasion.

Mais le vulgaire ne saurait s’expliquer une action très-coupable par d’autres mobiles que ceux de la vénalité. C’est lui qui s’est obstiné à dire , à croire que M. de Raguse avait trahi pour une somme d’argent. 11 l’a dit, il l’a cru, parce que M. de Raguse n’a pas eu , par sa position politique sous la Restauration , un état équivalent au service qu’il avait rendu ; il l’a dit encore, parce que, sous la Restauration , les tribunaux ont retenti des procès suscités à M. de Raguse pour des embarras d’argent. On a pensé qu’un homme toujours en butte au besoin.

avait dû succomber à quelque suite inévitable de sa prodigalité, de son luxe extrême, du désordre do ses affaires. Malheureusement l’accusé n’a pas pu opposer à ces indignes soupçons des arguments très-péremptoires. 11 a bien essayé du dédain ; mais il ne s’y est pas toujours tenu ; et il a eu surtout la maladresse,, quand il a répondu sur certains faits, de ne point s’y prendre de façon à laisser croire qu’il eût en son pouvoir, pour d’autres imputations du même genre, des moyens d’une justification plus complètement satisfaisante.

Nous ne prétendons pas prouver que M. de Raguse ait reçu et surtout qu’il ait stipulé sa récompense en argent. Nous le répétons , il ne nous semble pas que la cupidité ait été son mobile. Toutefois , nous devons dire quelques mots sur le parfait désintéressement de ce personnage ; la vérité de l’histoire nous y oblige, et d’ailleurs la trahison en présence de l’ennemi est un de ces forfaits auxquels il importe de' n’épargner aucune espèce d’ignominie.

En juillet 1826, un sieur V..., dont nous avons déjà noté l’affaire, créancier de M. de Raguse pour une somme au capital de 400,000 francs, voulait, à défaut de paiement, un nantissement. M. de Raguse lui offrit de déposer chez un notaire à Paris : 1° une lettre à lui écrite en 1815, et par laquelle il lui était annoncé que le gouvernement

autrichien lui conservait sa dotation en lllyrie et consentait même à lui en payer les arrérages échus en 1 81 5 ; 2° seize mandats sur le trésor autrichien, représentant les quartiers à percevoir de cette rente, depuis 1 826 jusqu’en 1 830. Le sieur V. . . ne se déclara pas satisfait ; les pièces dont on lui offrait de faire le dépôt lui paraissaient insuffisantes et d’une garantie illusoire : « car, disait-il devant la justice , le duc de Raguse reste en possession du titre constitutif de sa rente en lllyrie; il pourra toujours la transférer à un tiers et me frauder ainsi à son gré du gage qu’il prétend me donner. »

Le public ne se scandalisa pas beaucoup de cette injurieuse supposition de friponnerie ; mais ce qui le frappa bien vivement, c’est cette révélation, à savoir que M. de Raguse jouissait depuis 1815, sans interruption, de la dotation annuelle de 50,000 fr. attachée à son duché d’illyrie ; il y avait plus : le gouvernement autrichien avait poussé la reconnaissance jusqu’à consentir à lui payer les arrérages échus. Quels étaient ces arrérages? Ceux dont les événements de la guerre avaient interrompu la perception à la fin de l’Empire : deux annuités entières, 1814 et 1813!

Le public s’étant beaucoup entretenu de ce fait, dont on devait la connaissance à d’authentiques allégations judiciaires, M. de Raguse n’a pas pu se dispenser de donner à ce sujet quelques expliea-

tions. C’est ce qu’il a entrepris de faire dans ses Mémoires j toutefois, pour concilier autant que possible, ce soin avec sa dignité, il a touché à cette matière d’une manière incidente, en évitant avec attention toute apparence de justification directe. 11 ne se justifie pas ; il raconte un détail de sa vie, simplement, sans embarras, avec un art qui se dissimule, mais que l’on devine, et il commence ainsi :

« En 1814, un traité conclu à Fontainebleau fixait le sort des dotations et en assurait la conservation aux titulaires (1). »

Arrêtons-nous un moment. C’est débuter par une insigne maladresse ; car ce que M. de Raguse avance ici est précisément le contraire de la vérité. Par la convention du 30 mai 1814, les alliés avaient promis de renoncer à toute créance sur la France (sauf de très - nombreuses exceptions qui rendaient cette clause à peu près illusoire) ; et ils avaient pris cet engagement à la condition expresse, par la France, de renoncer, de son côté, à toutes réclamations qui pourraient être formées contre eux à titre de dotations, de donations, de revenus de la Légion d’honneur, de sénatoreries , de pensions et autres charges quelconques de cette nature.

(!) Mémoire» dwduc de Kaguse , tomo VII, p. 175.

Ainsi, d’après M. de Raguse, « en 1814, un traité fixait le sort des dotations et en assurait la conservation aux titulaires. » Mais la vérité est qu’en 1814 un traité supprima toutes les dotations établies par l’Empire sur des pays étrangers ou qui cessaient de faire partie de la France.

Pourquoi M. de Raguse change-t-il ainsi, du tout au tout, le dispositif d’un traité? Comme il va être obligé de dire qu’il a été l’objet d’un traitement exceptionnel, il lui convenait d’établir tout d’abord que l’exception faite en sa faveur n’était pas une exception.

Ayant ainsi imaginé un traité pour les besoins de sa cause, M. de Raguse, sans craindre de se contredire, poursuit en ces termes et se vante de sa modération à ne pas solliciter un traitement différent de celui qui était fait aux autres dotataires impériaux : « Je ne crus pas devoir faire alors la plus petite démarche pour assurer mes intérêts d’une manière particulière. Partager le sort commun était mon seul désir et ma seule prétention. Mais en 1815, tout était naturellement remis en question... (1). »

C’est donc en 1 81 5 seulement qu’il se décide à profiter des dispositions des souverains étrangers en sa faveur. 11 ne songe pas à réclamer ses dotations

(1) Mémoires du duc de Raguse , tome VII, p. 175-6.

de Hanovre, de YVestphalie et de Poméranie (I). Mais il songe à conserver sa dotation d’illyrie, qui était la plus considérable et à la portée des bons vouloirs de M. de Schwartzenberg. Dans ce but, il se rend auprès de l’empereur d’Autriche, alors à Paris. Ici les habiletés s’accumulent. Ses amis l’ont pressé de solliciter ; il n’a pas écouté ses amis, et il aborde l’empereur François sans projet arrêté de sollicitation. Mais l’empereur lui parle avec beaucoup de courtoisie et de vive reconnaissance du bien que lui, M. de llaguse, a fait aux lllyriens, aux Croates, aux Dalmates. Alors il s’enhardit ; il se rappelle les conseils, les instances de ses amis, et il risque sa demande? Non, il allait faire sa demande, lorsque l’auguste interlocuteur le devinant et voulant en quelque sorte le prévenir, l’interrompit aux premiers mots et sans le laisser achever, lui rendit avec une grâce parfaite et presque spontanément sa dotation d’illyrie. Cette faveur ainsi accordée, M. de llaguse n’en réclame pas immédiatement l’exécution. Pour réclamer, il attend quatre années, jus-

(I) Autre révélation sortie des procès de M. le duc de Raguse. D’après un des mémoires des avocats, M. le duc do Raguse touchait, sous l’empire, en traitements et on dotations, 500,000 fr. à peu près par an. Et cependant le duc de Raguse s’est plaint en quelque sorto de la parcimonie de l’Empereur à son egard. Mais aussi il faut remarquer avec quels yeux il mesurait son bien, avec les yeux de l’envie. « Si je jette un regard sur les dons que Napoléon m’a faits, ils ont peu d’importance, dit-il, en les comparant à ceux dont d’autres ont été comblés. » Tome VI, p. 284.

qu’en 1819, une de ses époques de ruine financière où il fut obligé de prier le roi Louis XVII I de lui prêter 200,000 fr. Ce prêt ne suffisant pas à relever ses affaires, M. de Raguse, alors contraint par la nécessité, alla à Vienne où il obtint avec une facilité dont il a l’ingénuité de s’étonner, le règlement de sa pension annuelle de 50,000 fr. ; « et l’arriéré de six ans me fut payé, » ajoute-t-il; on faisait ainsi remonter le règlement à 1813 inclusivement.

Au reste, M. de Raguse a bien soin de dire qu’il ne fut point seul récompensé de cette manière : « La décision de l’empereur d’Autriche, qui me fut d’abord personnelle, ayant établi le principe, plusieurs dotés furent mis en possession de rentes égales à leurs anciens revenus, et les autres continuent à solliciter et conservent encore l’espoir d’obtenir (1). »

Nous ne savons ce qu’il faut penser de cette dernière allégation. La Sainte- Alliance a-t-elle eu à reconnaître d’autres services du genre de ceux de M. de Raguse? C’est là un point sur lequel on peut se fier à l’assertion fort pertinente d’un personnage aussi initié dans ces sortes d’affaires.

U résulte toujours du récit, si habile qu’il soit, que nous venons d’analyser, ce fait, à savoir que

(1) Mémoires du duc de Raguse, tome VII, p. 178, 262, 263, etc. — Les derniers mots cités (p. 178) sont sous cette date : 1815-1821.

M. de Raguse a obtenu du gouvernement autrichien, par une exception qui fut d’abord personnelle, la reconnaissance de sa dotation illyrienne, convertie en une rente annuelle de 50,000 fr. dont les arrérages lui ont été dûment comptés à partir de 1813 inclusivement.

Mais le gouvernement autrichien n’était pas seul obligé envers Marmont et il a été articulé d’autres chiffres.

Ainsi en 1815, il s’était répandu le bruit que Louis XVI11, en quittant les Tuileries, avait distribué entre plusieurs fidèles des sommes importantes qui se trouvaient disponibles. Longtemps on a cherché, sans le trouver, cet état de distribution. En 1 840 seulement un journal a cru l’avoir découvert, et il en a publié un extrait en déclarant avec assurance que « personne n’en contestera l’authenticité (1). » Nous ignorons si les intéressés se sont inscrits en faux contre ce document ; nous avons lieu de croire qu’aucune contestation n’a été élevée contre l’extrait des sommes payées à divers, du 1 5 au 20 mars 1 81 5, sur des autorisations spéciales et nominatives du ministre de la maison du roi. Nous donnerons de cet extrait un seul article, celui qui concerne notre personnage, ainsi coté :

« Le duc de Ragusé 450,000 »

(I) Le journal Le Commerce du 3 février 4840.

M ARMONT DE 1844 A 1830

Est-ce tout? 11 serait présomptueux de l’affirmer. Toute cette matière est fort obscure et de nature dissimulée. On n’y est jamais assuré de rien, ni de la présence de ce que l’on croit y voir, ni de l’absence de ce que l’on n’y voit pas. Mais il n’est pas hors de propos de rappeler ici une lettre publiée en 1830 par un officier de marine. Cet officier, servant sur le navire qui transportait en Angleterre la famille royale, a rendu compte d’une conversation qu’il a eue avec un des augustes passagers de la Grande- Bretagne. M. le ducd’Angoulême venant à M. L..., et s’emparant d’un bouton de son habit, qu’il se mit à tortiller, lui dit entre autres choses, cellesci : «Raguse va écrire ses mémoires.... Faire entrer les troupes dans les rues de Paris ! Cela ne se conçoit pas ! Il a une dent contre moi, parce que je ne lui ai pas donné l’expédition d’Alger. 11 était sur la liste que j’ai présentée à mon père, llaguse est brave comme son épée; mais vous ne vous figurez pas ce que le roi a payé pour lui.... (1) »

C’est là toute la vérité. Marmont n’était pas un homme vénal : mais il avait de grands besoins , il demandait de l’argent , il était contraint d’en prendre de toutes mains , et il est fâcheux, pour ce qu’il peut rester de dignité à sa mémoire, que cette énorme consommation de bienfaits pécuniaires ait

(1) Quotidienne du 3 septembre 1830.

suivi un de ces services qu’il est d’usage de ne récompenser que d’une manière, par de l’argent.

Comme nous l’avons dit, l’opinion publique tirait d’inexorables conséquences de la relation nécessaire qu’on supposait établie, depuis l’événement d’Essonne, entre M. de Raguse et la cassette royale; on ne doutait pas de la vénalité de M. de Raguse; on n’en doutait même pas parmi ses amis de l’opposition libérale, et c’est ce que l’on vit bien dans une mémorable occasion.

C’était en juillet 1830, le 28, au moment où l’insurrection populaire éclatait dans toute sa furie. Des députés, qui se trouvaient réunis chez l’un d’eux, M. Audry de Puyraveau, discutaient les moyens à prendre pour faire cesser sinon l’insurrection, du moins le feu des troupes royales. Une des premières idées qui se présentèrent à eux, ce fut d’acheter le commandant des troupes royales, lequel était le duc de Raguse : « Périer, dit un historien, avait déjà proposé, en confidence, d’offrir quelques millions à Marmont pour l’attirer dans la cause du peuple; il insista même pour que M. Laffitte, qui avait eu des rapports d’intérêt avec le duc de Raguse, se chargeât de cette négociation. (1) »

Quelques millions! Combien en fallait- il? Quel

(t ) Sarrans jeune , Lafayette et la Révolution de 1 830, 1. Ier, p. 222 (2 vol .*111-8°, Paris, 1832).

était, d’après les députés, le prix du duc de Raguse? Un historien précise le chiffre (1 ) : « Casimir Périer s’approche de Laffitte et lui dit : « 11 faut absolument négocier avec Marmont. Quatre millions ici ne seraient pas mal employés (2). »

Dans le même moment, le peuple, lui aussi, exprimait cette croyance, alors commune, en la vénalité de M. de Raguse; mais cette croyance, le peuple avait trouvé pour l’exprimer, un de ces mots ironiques et terribles, qui n’appartiennent qu’à lui : faisant tout à la fois allusion aux embarras

(11‘ Louis Blanc, Histoire de dix ans, t. I‘,p, p. 221.

(2) Il y eut une autre proposition faite à Marmont dans ces circonstances, celle-ci d’un autre genre, originale, étrange et plus mémorable encore. Quelqu'un, M. de G..., un hommede la Cour, vint dire à Marmont : « Maréchal voulez-vous sauver le roi, le peuple de Paris et votre nom? .. Arrêtez les ministres, tous les signataires, tous les conseillers des ordonnances ; failes-les porter à Vincennes, liés, garottés, comme des criminels, comme les seuls coupables.... Le peuple satisfait, apaisé par vous, posera les armes; le roi qui ne se trouvera plus en présence d’une rébellion, pourra faire les concessions nécessaires. Vous, vous serez exilé, il est vrai ; mais on pardonne aisément à qui nous tire d’un mauvais pas; vous nous reviendrez bientôt, le sauveur, le pacificateur, l’homme de la royauté et de la liberté. » Pendant cette confidence, Marmont donnait des signes d’une grande agitation. Il allait et venait sans desserrer les dents. Se tournant tout d’un coup vers M. deG... quialtnndait une réponse, il lui dit: «Vous avez raison peut-être ; mais je ne puis pas. — Pourquoi ? — Vous me demandez pourquoi ! Voyez-vous cet habit, reprit-il avec un éclat terrible, en frappant sur ses broderies : il y a dessus 1814.» Marmont raconte lui-même cette scène dans ses Mémoires -, mais il en adoucit les traits et paraphrase sa réponse. .

financiers de M. de Raguse, que personne n’ignorait, et à l’opulente récompense qu’on supposait lui avoir été promise s’il venait à bout de la sédition, le peuple disait en riant, sous le feu des troupes royales, à chaque détonation : « C’est Marmont qui paye ses dettes. »

M. Arago vint voir au Louvre le duc de Raguse avec qui il était dans des relations amicales. Après plusieurs représentations vives, éloquentes qu’il lui fit pour l’attirer dans la cause de l’insurrection, ne parvenant pas à le convaincre, il lui dit tout d’un coup, pour le prendre par quelque faiblesse de l’orgueil révolté : « Savez-vous bien comment on parle de vous dans les rues! » Et il lui rapporta, à brûle pourpoint, le mot du peuple. M. de Raguse ne fit qu’un bond vers une table où était déposée son épée ; il saisit l’arme et parut chercher autour de lui un ennemi invisible. Vain éclair d’une impuissante colère! Bientôt après, il ferma les yeux, laissa s’échapper de ses mains son épée inutile et s’affaissa sur lui-môme dans l’accablement d’une douleur inexprimable.

Toutefois il resta fidèle à ses derniers maîtres.

Que l’histoire lui tienne compte de cette fermeté dans le devoir, de cette colère et de cette douleur qui prouvent que de nobles fibres étaient encore vivantes dans le cœur de cet infortuné.

Le 5 avril 1 81 4, Napoléon avait dit, en apprenant

M ARMONT DE 1844 A 1830

la défection d’Essonne : « L’ingrat ! il sera plus malheureux que moi ! »

La prédiction s’accomplissait.

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