CAPITULATION
« L’armistice de quatre heures dont on est » convenu pour traiter des conditions de l’occu- » pation de la ville de Paris, et de la retraite des » corps français qui s’y trouvaient, ayant conduit » à un arrangement à cet égard, les soussignés » dûment autorisés par les commandants respectifs » des forces opposées, ont arrêté et signé les articles » suivants :
Article I
» Los corps des maréchaux ducs de Trévjse et » de Raguse évacueront la ville de Paris le 31 » mars, à sept heures du matin.
Art. II
» Ils emmèneront avec eux l’attirail de leur » corps d’armée.
Art. III
» Les hostilités ne pourront recommencer que » deux heures après l’évacuation de la ville, c’esl- » à-dire le 31 mars, à neuf heures du matin.
Art. IV
» Tous les arsenaux, ateliers, établissements et » magasins militaires seront laissés dans le môme » état où ils se trouvaient avant qu’il fut question » de la présente capitulation.
Art. V
» La garde nationale ou urbaine est totalement » séparée des troupes de ligne; elle sera conservée,
» désarmée ou licenciée, selon les dispositions des » puissances alliées.
Art. VI
» Iæ corps de la gendarmerie municipale par- » tagera entièrement le sort de la garde nationale.
Art. VI I
» Les blessés et maraudeurs restés après sept » heures à Paris, seront prisonniers de guerre.
Art. VIH
» La ville de Paris est recommandée à la géné- » rosité des hautes puissances alliées. »
» Fait à Paris, le 31 mars 1814, à deux heures » du matin. »
Ont signé :
Le colonel comte Orloff , aide-de-camp de Sa Majesté l’Empereur de toutes les Russies ;
Le colonel comte Paer, aide-de-camp général de Son Altesse le maréchal prince de Schwartzenherg ;
Le colonel baron Fabvier, attaché à l’état-major de Son Excellence le maréchal duc de Raguse ;
Le colonel Denys, premier aide-de-camp de Son Excellence le maréchal duc de Raguse. »
Examinons en peu de mots quelques-unes des dispositions de cet acte.
Marmont, pour ce qui le concerne, lui et son corps d’armée, est assez ménagé; il fait une capitulation qui, s’il eût été seul et s’il eût traité en rase campagne, pourrait paraître honorable. 11 quitte, il est vrai, ses positions ; mais il reste libre de se rendre où il lui plait; il sauve tout son monde; il ne donne pas un ûtage ; il ne laisse pas un prisonnier; il emmène avec lui tout son matériel de guerre, et il ne s’astreint qu’à une trêve de deux heures, de sept heures du matin à neuf. On ne saurait avoir plus d’égards pour la juste susceptibilité du courage malheureux.
Toutefois il n'est même pas nécessaire de ne point s’arrêter à la surface des choses pour voir tout ce qu’il y a d’irrégularités honteuses et coupables dans cette convention du 31 mars.
Ainsi, Marmont n’avait pas été seul à défendre Paris ; cette défense, il l’avait notamment partagée avec Mortier et Moncey, et il appartenait à ces deux maréchaux de prendre part à l’acte de capitulation.
Or, ni Moncey, ni Mortier n’interviennent dans cet acte. Ont-ils été appelés? Appelés, ont-ils voulu se tenir éloignés de conférences qu’ils soupçonnaient être sans liberté, sans dignité, sans bonne foi? Venus aux conférences, ont-ils refusé de ratifier des conditions qui leur semblaient contraires à
l’honneur, à la loyauté et non suffisamment imposées par les circonstances ? On est autorisé à admettre une de ces hypothèses. Mais tout ce que l’on sait avec certitude, c’est que les signatures des délégués du maréchal duc de Raguse figurent seules au bas de stipulations où l’on dispose, sans le maréchal duc de Trévise, du corps commandé par le maréchal duc de Trévise, et sans le maréchal duc de Gonegliano, de la garde nationale de Paris commandée par le maréchal duc de Gonegliano.
11 y a plus : avant la bataille de Paris ou avait refusé des armes à ceux qui s’offraient pour combattre, et pendant la bataille, les munitions avaient manqué, sur plusieurs points, à nos défenseurs. Pourquoi ce refus d’armes et de munitions? doit-on l’imputer à une disette réelle ou à la trahison? s’il y a eu trahison, qui, sinon les traîtres, pouvait avoir intérêt à faire passer sous la main des étrangers, leurs complices et leurs protecteurs, les magasins, les dépôts, militaires de Paris et le secret de l’état réel des approvisionnements?
On pouvait stipuler que ces magasins et dépôts seraient enlevés par les corps d’armée battant en retraite; on pouvait stipuler qu’ils seraient détruits; on pouvait stipuler qu’ils seraient inventoriés et placés sous les scellés pour une destination à déterminer ultérieurement.
Mais Marmont ne s’est pas arrêté à un de ces
partis ; comme s’il fût entré tout d’un coup dans la complicité de ceux qui, par leur trahison, avaient rendus inutiles ses efforts de défense , il a consenti, par une clause ambiguë formant l’article IV de la capitulation , à l’abandon , entre les mains des étrangers, de tous les arsenaux, ateliers, établissements et magasins militaires de la ville de Paris.
Les étrangers ne tenaient pas seulement à sauver ceux qui les avaient secondés parmi les nôtres : ils tenaient encore à se procurer des munitions dont ils manquaient, et cela de manière à dissimuler à la fois le dénuement dans lequel ils se trouvaient et à n’avoir pas à faire un compte régulier de ce qu’ils auraient pris. Marmont favorisa tous ces calculs par l’article IV de la capitulation.
Ce n’est pas assez. Quand Marmont faisait sa capitulation, il traitait en réalité du sort de la ville de Paris. La capitale de la France avait le droit d’intervenir, par ses représentants, dans une convention où l’on disposait de sa dignité, de sa sûreté, de son existence. Marmont n’appela pas auprès de lui les représentants de la ville de Paris. Dans la position abusive qu’il s’arrogeait, a-t-il au moins pris à tache d'obtenir pour Paris les garanties que les représentants de cette cité n’auraient pas manqué de réclamer? Non, et c’est ici que l’on voit l’égarement manifeste qui a présidé à cette convention du MI mars.
Tout ce que le duc de Raguse stipule pour la ville de Paris, c’est qu’elle sera désarmée, privée de force publique, même de simple police, remise sans défense à la merci des étrangers, et comme il a osé l’écrire, recommandée à la générosité des hautes puissances alliées. Article Ier : « Les corps des maréchaux évacueront la ville de Paris... Art. V : ....La garde nationale ou urbaine sera conservée, désarmée ou licenciée, selon les dispositions des puissances alliées. Art. VI : Le corps de la gendarmerie municipale partagera entièrement le sort de la garde nationale. Art. Mil : La ville de Paris est recommandée à la générosité des hautes puissances alliées. »
Or, pendant que le duc de Raguse livrait ainsi à discrétion la ville de Paris, les représentants de cette cité étaient sur la route de Bondy, se bâtant d’arriver au quartier-général des souverains étrangers, et ils obtenaient aisément de ceux-ci des conditions de sûreté intérieure que le due de Raguse n’avait pas songé à stipuler et dont, autant qu’il avait été en lui, par ses concessions excessives, il avait déjà rendu l’octroi plus restreint, plus difficile et plus humiliant.
D’après une ancienne croyance des Romains, quand un général mettait en péril la République par quelque défaite désastreuse ou par quelque traité plus funeste encore, les divinités protectrices de la ville éternelle s’emparaient de l’homme fatal, suscitaient autour de lui les Euménides et le frappaient de vertige. Tel qu’il nous apparaît après avoir conclu la capitulation de Paris, Marmont semble vérifier cette fable antique du patriotisme romain.
A partir de ce moment, une idée l’a envahi : c’est que l’opinion, la France réclament un changement. 11 a vu les soldats tomber près de lui en criant Vive l' Empereur! 11 n’en croit pas ces vrais représentants du pays; il en croit davantage un banquier étourdi, un roué qui le flatte, des fonctionnaires éperdus de peur, des conspirateurs sortant de l’ombre. Déjà il s’apprête à justifier ce qu’il dira trois jours plus tard, au début de sa négociation secrète avec le prince de Schwartzenberg : « L’opinion publique a toujours été la règle de ma conduite. » Et cette opinion lui paraît irrévocablement hostile à l’Empereur. Reconnaissant plus tard la vérité, il dira, dans un moment de calme, cette
BATAILLE ET CAPITULATION DE PARIS fl 5
mémorable et juste parole : « Le grand capitaine s’est retrouvé en 1 81 4 ; mais il n’y avait plus d’armée; l’opinion seule combattait alors pour lui ( 1). » En 1814, Marmont, égaré, voit partout contre l’Empereur cette opinion qui seule combattait alors pour lui. » Le 31 mars, à l’entrée des coalisés, des scènes à jamais honteuses éclatent sur le passage des souverains étrangers; mais le peuple partout ailleurs ne cache pas sa surprise, sa douleur, son indignation. Les hommes à cocardes blanches sont maltraités, arrêtés dans les rues où ils se risquent à jeter des cris insolites. Ils ne se montrent impunément que dans le voisinage et sous la protection des baïonnettes étrangères. « Pourquoi tairais-je, dit un agent royaliste, organisateur de la manifestation, pourquoi tairais-je que dans les rues de Paris l’opinion se prononça absolument en sens contraire? ( Dans les faubourgs on criait : Vive l'Empereur! pendant que les alliés défilaient sur les boulevards ! ) Pourquoi tairais-je qu’ayant voulu moi-même étendre l’impulsion du côté de la place des Victoires, je fus arrêté vers les onze heures du matin (31 mars) avec deux de mes amis? Pourquoi ne dirais-je pas encore que la patrouille de garde nationale qui se saisit de nous au moment où nous
(1) Page 149 de l’ouvrage publié en I84C par Marmont sous le titre d 'Es/rrit des institutions militaires.
répandions des cocardes blanches.. . nous conduisit au poste des Petits-Pères, au milieu des vociférations du peuple (1). » Un autre témoin intéressé et moins suspect encore, a écrit que les royalistes qui s’ameutaient autour des souverains alliés « ne s’élevaient pas à moins de douze à quinze cents, mais qu’ils formaient une masse multipliée par ses rapides mouvements (2). » On trouve cc qui suit dans une relation des événements de 1814 faite en quelque sorte sous la dictée de la police étrangère : « Lors de l’entrée des alliés, il y eut des provocations à la résistance. Des gens à cheval couraient dans le quartier du Louvre , criant de fermer les boutiques, de barricader les maisons, de chasser l’ennemi, et que Napoléon allait attaquer par le dehors. Les premiers cosaques qui parurent furent assaillis, vers la Grève, de cris forcenés de Vive l’Empereur , accompagnés de gestes menaçants. L’inquiétude les gagnait et ils allaient se mettre en défense quand la garde nationale , qui se portait partout avec activité, apaisa ces tumultes et dissipa leurs malveillants ou insensés excitateurs (3). »
(1) Révélations de Morin, etc.
(2) Mémoires tirés des papiers d’un homme d’Ètat, etc., t. XII, p. 389.
(3) Cumpayne de Paris en 1814, etc., par P.-F.-F.-J. Giraud, Paris, 1814, in-8°; 6° édition chez A. Eymery. (P. 98).
C’est ici le cas peut-être de relever une dernière fois une erreur historique remise de nouveau et tout récemment en circulation par
M. de Kaguse pouvait et devait connaître ces faits, le véritable état de l’opinion parisienne; il n'importe: pour lui, Paris tout entier accueille avec joie, avec enthousiasme le triomphe des ennemis. Dès v qu’il apprend que l’Empereur est à la Cour-de- France, il se hâte de lui expédier un aide-de-camp chargé de lui porter la nouvelle de cette ovation et de n’en rien omettre, rien que la vérité tout entière. Ce malheureux officier crut de son devoir d’obéir ; il
la publication d’un ouvrage au reste fort curieux et intéressant, les Souvenirs militaires du général Pelleport. Ce général rapporte que, blessé à Belleville, le 30 mars, et transporté presque mourant dans l’intérieur de Paris, il vit se fermer devant lui les premières maisons auxquelles on s’adressa pour avoir des secours, et ce général tire de ce fait fortuit, imputable seulement à quelques suisses ahuris, cette induction , à savoir que la population parisienne n’était pas favorable à la cause de l’Empereur. Mais nous avons contre cette assertion l’assertion d’un autre général , présent comme M. Pelleport aux événements , et qui pouvait peutêtre juger de l’état des choses mieux qu’un blessé trop justement impatient de recevoir des secours. Le général Belliard s’exprime ainsi dans ses Mémoires (tome Ier, p. 178) : ... « Comment se sont conduits les Parisiens? (C’est l’Empereur qui interroge, et Belliard ré|>ond) — Très bien, Sire ; ils faisaient des vœux pour le succès de nos armes ; ils recueillaient les blessés, les mettaient dans des voitures pour qu'on les conduisit à l’hépital, après leur avoir fourni tout ce qui pouvait leur être nécessaire. Lorsque nous sommes rentrés en ville, et quand nous avons traversé les boulevards pour venir passer la Seine sur le pont du .lardin-des- Plantes, une foule immense, le visage triste et la consternation dans l'âme, nous regardait passer avec tous les signes de la plus profonde douleur. » Il est vrai de dire que le général Belliard faisait partie du corps du duc de Trévise et non de celui du duc de Itagusc.
ÉVÉNEMENTS DE 1814 mentit, il vit l’affliction profonde de l’Empereur, il ne revint pas sur ses paroles pour le détromper : ainsi l’avait voulu son chef immédiat ; mais il en fit une maladie. Ce trait de cruauté semble incroyable; c’est M. de Rovigo qui l’atteste : « Avant de quitter Paris, Marmont avait transmis à l’Empereur la capitulation qu’il avait signée et lui avait fait dire que, s’il voulait rentrer de force dans la capitale, il devait s’attendre à la voir tout entière s’armer contre lui. L’aide-de-camp rendit le message tel que le lui avait donné le duc de Raguse; mais il ne fut pas à l’épreuve de cet horrible mensonge; il en fut longtemps malade et avoua à quelqu’un qui me l’a répété, que cette coupable faiblesse, avait empoisonné sa vie (4). »
L’Empereur, trompé, ignorant tout d’abord le détail des faits accomplis, l’attention absorbée par les éventualités imminentes qu’il voulait conjurer, ayant besoin d’ailleurs de croire à la fidélité des amis qui lui restaient encore, l’Empereur ne reprocha pas à Marmont la capitulation de Paris. C’était là une faute que d’autres fautes avaient précé-
(1) Mémoires du duc de Rovigo, t. Vil, p. 98.
dée; il lui répugnait de faire supporter à un seul homme une responsabilité qu’il aurait fallu partager entre plusieurs dont on ne pouvait pas suspecter le dévouement. Au surplus, une faute n’est pas un crime, et l’Empereur ne se méfiait peut-être pas de ce qui se passait dans lame de Marmont. Quand il le vit à Fontainebleau, dans la nuit du 31 mars au 1er avril, il le loua pour sa défense de Paris; il le loua et lui demanda ses états de proposition pour les braves qu’il était juste de récompenser. Au 1er avril, l’Empereur vint passer à Essonne la revue du corps du duc de Raguse; il distribua les récompenses et releva par quelques mots les cœurs de ces braves gens qui se croyaient coupables parce qu’ils n’étaient point morts.
M. de Raguse dit en parlant de cette visite de l’Empereur à Essonne : « C’était la dernière fois de ma vie que je devais le voir et l’entendre (I). » Tenons-lui compte de cette remarque, de ce serrement de cœur, de cette suprême émotion.
Ce qui prouve combien lame de l’Empereur était exempte d’incrimination et de soupçon, ou combien il avait cru nécessaire de ramener et de contenir, par une marque d’extrême confiance, le cœur tourmenté, mais, selon lui, non encore égaré de Marmont, c’est qu’il laissa et assigna au 6e corps que
(I) Mémoires, tome VI. p. 3oi.
commandait Marmont la position d’Essonne; cette position était la plus importante, non-seulement à tause du voisinage de Paris, occupé par les alliés, mais encore parce qu’elle faisait du 0e corps, contre les étrangers, l’avant-garde de l’armée impériale, alors à Fontainebleau. En confiant à Marmont cette position, l’Empereur avait dit : « Essonne, c’est là que viendront s’adresser toutes les intrigues, toutes les trahisons; aussi y ai-je placé Marmont, mon enfant, élevé sous ma tente. »
mmm partie
LA DEFECTION D’ESSONNE
Lu capitulation de Paris, la présence des étrangers en armes avaient enhardi, surexcité les ennemis du dedans. La trahison intérieure, éblouie, effrayée, entraînée, sortit des salons, travailla au grand jour, à la hâte, faisant de son mieux pour précipiter les événements, mettant tout d’abord en œuvre cette tactique que lui suggéraient à la fois l’habileté et lu peur, de multiplier sous toutes les formes l’annonce, l’apparence de son triomphe. Dès le 31 mars , elle s’emparait de tous les journaux de Paris, à qui elle imposait des rédacteurs de sa main. Le 1er avril, les organes de l’opinion, la veille encore tout retentissants d’enthousiasme pour la cause de l’Empire, débutèrent avec ensemble par une furieuse explosion d’outrages et de fausses nouvelles. Un d’eux alla
ÉVÉNEMENTS DE 181 i
jusqu’à dire, en parlant de l’armée française :« L’armée ennemie qui esta Fontainebleau (1). » 11 fallait frapper les imaginations, convaincre les plus incrédules du changement accompli, faire de la déception commune une irrésistible opinion : les manifestations représentant comme définitive la chute de l’Empire se succédèrent coup sur coup.
Le 31 mars, déclaration par les souverains alliés de leur intention de ne plus traiter avec le souverain de la France ni avec aucun membre de sa famille.
Le 1er avril, nomination, au nom du Sénat, d’un gouvernement provisoire composé de cinq personnes, toutes vouées à la coalition étrangère : Talleyrand, président; le duc de Dalberg, le comte François de Jaucourt, le général de Beurnonville et l’abbé de Montesquiou.
( I ) M. de Vaulabelle ( Hist . des deux Restaurations, t. Ier, p. 292), M. Ernouf ( Histoire de France sous Napoléon, t. XIV, p. 28) , M. Pons de l’Hérault (De la bataille et de la capitulation de l'aris. p. 300) ont tour à tour raconté comment s’est effectué cette prise de possession de tous les journaux de Paris. Ce fut un obscur agent royaliste, Morin, placé à la préfecture de police, qui eut l’idée de cette importante mesure. Mais les journalistes commandés voulurent un ordre écrit pour leur garantie. M. le marquis de la Grange se chargea de l’avoir; il alla le demander au général russe Sacken, nommé le matin, 31 mars, gouverneur do Paris, et l’apporta lui-mémo dans les divers bureaux de journaux où il installa des rédacteurs, des censeurs et donna des instructions. Un des journaux ne reçut ni des rédacteurs, ni des censeurs : il fut rendu à scs propriétaires et laissé à son naturel.
DÉFECTION D’ESSONNE
Le 1", le ‘2, le 3 avril, déclaration de déchéance laite tour à tour au nom du corps municipal de Paris, du Sénat et du Corps législatif.
Les mêmes jours, adresse à l’armée, adresse au peuple ; nomination de nouveaux ministres et directeurs des grands services publics; destruction des insignes de l’Empire sur les édifices; adhésions bruyamment faites, bruyamment annoncées, des divers corps administratifs, judiciaires, de police, cléricaux et savants; décrets pour enjoindre aux soldats de quitter les drapeaux, aux conscrits de ne point se lever, aux autorités civiles de ne point reconnaître un autre gouvernement que le gouvernement provisoire ; publication dans les journaux des lettres successivement écrites par divers personnages qui se détachaient de l’Empire et faisaient adhésion au gouvernemenl provisoire, etc., etc.
lin ancien secrétaire de l’Empereur, Bourrienne, se plaça à la direction des postes pour assurer la prompte diffusion de ces nouvelles dans toute la K rance (1).
(1) Bourrienne, directeur des postes, était ainsi traité à cette époque dans un mémoire de la main de l’abbé de Montesquiou, trouvé aux Tuileries, avec d’autres papiers, après le '20 mars 1815; l’abbé de Montesquiou, s’adressant confidentiellement à Louis XVIII, disait dans ce mémoire : « Le roi jugera peut-être à propos de donner les postes à M. Becquey, parce qu’elles sont aujourd'hui dans des mains honteuses et qui inquiètent le public. » (Journal de l'Empire du 16 avril 1815.)
La mise en scène était fort habile ; tous les contemporains, on peut le dire, y ont été trompés; un moment, les fidèles eux-mêmes crurent à une réaction universelle de la France contre l’Empire.
Toutefois, de tous ces actes artificiels et tumultueux, un seul, la déclaration des souverains, offrait de la gravité ; mais elle avait été faite par surprise à la suite d’une délibération non destinée à donner lieu à une décision immédiate et surtout publique. Au 31 mare, comme on le verra plus bas, les souverains alliés n’avaient encore aucune intention bien arrêtée d’exclusion, sinon contre la personne de l’Ertipereur, du moins contre sa dynastie.
Quant aux autres déclarations qui semblaient non moins importantes, elles n’émanaient même pas des corps dont on avait usurpé les noms ; elles avaient été faites sans droit par des fractions de ces corps : au Sénat par 62 ou 64 membres sur 1 40 ; au Corps législatif, par 77 ou 80 membres sur près de 300 ; de plus, les individus qu’on allait prendre chez eux pour les contraindre à poser leurs signatures au bas des déclarations préparées d’avance par les meneurs, n’avaient cédé pour la plupart qu’à la crainte, à l’erreur, à la violence (1).
(1) Dans la première séance du Sénat, celle où le gouvernement provisoire fut nommé et la déchéance votée, il n’y avait que 30 membres présents. Ce n’était pas assez. On prorogea la séance, on laissa ouvert le procès-verbal et l’on courut chercher par la
DÉFECTION D’ESSONNE
Tartes, tout cela était ignoré aux premiers jours. Mais si l’on pouvait aisément tromper le vulgaire, les chefs de l’intrigue ne se faisaient aucune illusion sur l’importance d’actes tous plus apparents que réels. La défection de quelques fonctionnaires, de quelques dignitaires ne prouvait rien ; comme dans toutes les situations violentes, l’autorité morale était en ce moment à la force. Or, l’armée , malgré les appels à la désertion qu’on faisait circuler dans ses rangs, l’armée demeurait inébranlable dans sa fidélité ; l’événement ne l’avait pas abattue, mais surprise et indignée; elle s’apprêtait à venir prendre sous Paris soulevé à son approche une terrible revanche.
Les chefs de l’intrigue comprirent que rien n’était fait si l’on ne parvenait pas à gagner une partie de l’armée. 11 eût été inutile pour plusieurs raisons de s’attaquer au peuple des soldats ; on s’adressa aux dignitaires supérieurs. Nous n’avons heureusement
ville de nouveaux' adhérents. D’heure en heure on en amenait un ou deux. SI. de Pastoret fut découvert dans une cachette elapporté an Sénat. La fin du jour ne mit pas un terme aux recherches. La nuit étant venue tout à fait, on dut clore le procès-verbal; à neuf heures du soir, on compta les signatures; on en trouva 62 ou 64 ; on n’avait pas pu faire mieux.
pas à donner ici la liste de tous ces dignitaires dont la loyauté fut alors plus ou moins entamée. Les mémoires du temps sont pleins à cet égard de détails dont quelques-uns excitent l’horreur et sollicitent l’incrédulité. Nous ne remuerons pas cette fange d’un jour de notre histoire. Nous ne dirons même pas, de peur d’offenser des noms aujourd’hui honorablement portés par des personnes innocentes, quels furent les agents d’intrigue et de trahison qui s’en vinrent, au quartier général d’Essonne, tenter, tromper, éblouir, achever d’égarer l’âme éperdue du maréchal duc de Uaguse.«On vit affluer à Essonne, dit M. de Rovigo, une foule d’hommes (pii , tout couverts des bienfaits de l’Empereur, n’insistaient pas moins vivement auprès du maréchal pour l’en détacher... Ils firent agir ceux des magistrats qui pouvaient exercer quelque influence sur le maréchal ; ils lui dépêchèrent quelques-uns de ses amis (1). » Un de ces amis, un de ceux qui louent Marmont d’avoir trahi dès le 30 mars, dès la capitulation de Paris, Bourrienne raconte qu’il lui a écrit une lettre « pour redoubler encore en lui ce dévouement à la France qui l’avait emporté sur ses plus chères affections personnelles (2) » M. de Pradt n’est pas moins explicite : « Dès que nous fûmes sortis du conseil (31 mars),
(1) Mémoires du duc de Rovigo, t. Vit, p. 102.
(2) Mémoires de Hourrienne, t. X, p. 71.
DÉFECTION D’ESSONNE
M. le baron Louis et moi, dit-il , nous travaillâmes à nous assurer d’un des généraux les plus influents et nous dépêchâmes vers lui (1). »
Tous les traîtres, tous ceux qui s’étaient compromis et qui avaient peur, dépêchaient vers M. de Raguse.
Nous prendrons le récit au moment où le dernier agent d’intrigue, parti d’Essonne, put annoncer au généralissime de la grande armée des alliés que l’œuvre de corruption était accomplie. Marmont en était arrivé au point qu’il fallait : il croyait à cette fantasmagorie d’une France tout entière hostile à l’Empereur; il trouvait, de plus, comme il l’avoue lui-même ingénuement, que les soldats étrangers avaient pris en quelque sorte une physionomie nationale (2). D’ailleurs, dans ce vertige où son esprit s’emportait avec le changement des choses, il voyait s’ouvrir à ses ambitions des perspectives infinies.
Le prince de Schwartzenberg , avec qui M. de Raguse allait traiter, « était, parmi les chefs alliés, le plus prononcé contre Napoléon (3). »
Quand la négociation commença , les souverains étrangers, inquiets de la morne attitude du peuple
(1) De Pradt, Du rétablissement de la Royauté, p. 72.
(2) « Les étrangers eux-mèmes n’avaient-ils pas changé de caractère et de physionomie, depuis qu’ils avaient été adoptés pour ainsi dire...» Le reste n’est pas moins curieux; Mémoires du duc de Raguse, t. VI, p. 258.
(3) Fain, Manuscrit de 1814, p. 207-8.
de Paris, peu rassurés par les violences inconsistantes du petit groupe de leurs partisans français , effrayés surtout par ce qu’ils apprenaient des dispositions de l’armée de Fontainebleau , avaient résolu d’évacuer Paris et de prendre position à Meaux. L’ordre de ce mouvement rétrograde allait être expédié au comte Barclay de Tolly, lorsque le prince de Schwartzenberg en arrêta l’envoi par un mot qu’il fit tenir aux souverains étrangers : « Je traite, écrivit-il , avec le duc de Raguse (1). »
Les pourparlers s’engagèrent dès le 2 avril On ne manqua pas de s’entendre. On s’entendit , de vive voix, dans une conférence secrète, à Chevilly. Mais la chose convenue dut être arrrêtée par écrit, et l’on échangea les lettres suivantes.
Le 3 avril , le prince de Schwartzenberg écrivit à M. de Raguse :
(4) Koch. Mémoires pour servir à l' Histoire de la campagne de 181 4, t. n, 2° partie, p. 573. — Victoires et conquêtes des Français, t. XXIII, p. 334 . — « Tout le inonde sait que l’ennemi était prêt à évacuer au moment où la défection du maréchal lui fut connue, » Pons de l’Hérault, Bataille et capitulation de Paris, p. 72. ~ « L’engagement pris par Marmonl ramena la sécurité... » Le duc de Rovigo, Mémoires, t. VII, p. 408.
DÉFECTION D’ESSONNE
« Monsieur le maréchal ,
« J’ai l’honneur de faire passer à Votre Excellence, par une personne sûre, tous les papiers et documents nécessaires pour mettre Votre Excellence au courant des événements qui se sont passés depuis que vous avez quitté la capitale, ainsi qu’une invitation des membres du gouvernement provisoire, à vous ranger sous les drapeaux de la bonne cause française. Je vous engage, au nom de votre patrie et de l’humanité, à écouter les propositions qui doivent mettre un terme à l’effusion du sang précieux des braves que vous commandez.
« Agréez, monsieur le maréchal , etc.
Le maréchal prince de Schwartzenberg.
M. de Raguse hésita-t-il au moment de s’engager définitivement? Voulut-il se donner un semblant de quelques heures de réflexion ? Ou bien consultat-il , avant de disposer d’eux , les généraux placés sous ses ordres ? Cette dernière question est importante ; nous l’examinerons eu peu de mots.
Presque tous les historiens ont admis que M. de Raguse a consulté les généraux du 6e corps sur son projet de défection. Où sont leurs preuves? Nous l’ignorons; il faut, sans doute, les chercher dans une tradition qui s’est établie ou qui a été babile-
ment propagée par l’intéressé principal, à partir de
Si l’on s’en tient aux faits, on doit constater que le général Lucotte , notamment , commandant la réserve de Paris dans le G® corps, n’avait nulle connaissance du projet de défection, et que, dès qu’il l’a pu soupçonner, ce projet , il a refusé de l’exécuter. Le général Lucotte n’a donc pas été mis dans la confidence. Peut-être, en cherchant bien, trouverait-on encore d’autres généraux qui n’ont pas pu être ou qui n’ont pas été consultés. Mais, sans nous livrer à des conjectures qu’il serait trop long de justifier, arrêtons-nous aux assertions provenant des intéressés eux-mêmes. Parmi ceux-ci, deux seulement ont donné des explications : le général Bordesoulle et le maréchal Marmont.
Le général Bordesoulle, dans une lettre fort curieuse, publiée tout récemment par extraits (1), raconte ainsi les faits :
« Le 4 (avril) , vers huit heures (du matin) , je me rendis chez le maréchal , et je rencontrai à sa porte le général Digeon, qui commandait son artillerie.
(4) Celte lettre, adressée confidentiellement, en 4830, au maréchal duc de Trévise, se trouve aux pages 94-400 d’une œuvre intitulée : Le Maréchal Marmont, duc de Raguse, devant l’histoire, etc., sans nom d’auteur. Paris, in-8°, 4 857. chez Dentu.
DÉFECTION D’ESSONNE
— Vous allez chez le maréchal , me dit-il ; eh bien! il va vous apprendre du nouveau.
J’insistai vainement pour qu’il s’expliquât davantage. J’entrai,
.... Général, reprit alors le maréchal, \ousêtes un homme d’honneur, jurez-moi que vous ne révélerez pas ce que je vais vous confier.
Je lui donnai ma parole, bien éloigné de m’attendre à l’étrange confidence qu’il allait me faire.
— Vous savez, général, qu’un gouvernement provisoire, établi à Paris depuis deux jours, a proclamé la déchéance de Napoléon : j’ai , en conséquence, fait un traité avec le prince de Schwartzenberg pour mon corps d’armée qui, d’après mes conditions, va occuper la Normandie...
— Comment, monsieur le maréchal, vous avez fait un semblable traité, et sans nous consulter!
— Général, j’ai votre parole.
— Je la tiendrai , mais vous ne devez pas compter sur ma cavalerie.
— Vous ferez ce que vous voudrez ; moi , je suis décidé à prendre les armes ce soir, à six heures , sous prétexte d'une revue, et je passerai.
— Comment, monsieur le maréchal , vous allez donc découvrir Fontainebleau et mettre l’Empereur à la merci de l’ennemi !
— L’ennemi , reprit-il , ne fera point de mouvement cette nuit. J’ai d’ailleurs stipulé la sûreté de
Napoléon, dans le cas où des événements de guerre le feraient tomber entre les mains des alliés....
J’insistai pour qu’au moins il ne partît pas avant la nuit.
— C’est très-bien , dit-il , mais répondriez-vous de moi, si deux cents chevaux venaient pour m’enlever?
— Monsieur le maréchal, vous ne m’avez pas consulté sur ce que vous avez déjà fait, vous ne devez donc pas vous adresser à moi si vous avez quelque chose à craindre.
— Réfléchissez, dit-il en nous séparant, et venez à quatre heures me dire votre résolution. »
Ainsi, d’après le récit qu’on vient de lire, Marmont ne consulte pas le général Bordesoulle ; il lui fait part d’un traité déjà conclu, et il lui demande sa coopération pour l’exécuter. Marmont consulte-t-il de la même manière les autres généraux? C’est ce que l’on ne voit pas par ce récit ; il semble seulement que le général Digeon , comme le général Bordesoulle, avait été informé, après coup, d’une convention arrêtée d’avance, et qu’il s’agissait désormais de mettre à exécution.
Mais tel n’est pas le récit de Marmont, dont voici les assertions, trop légèrement admises par la plupart des historiens.
« Avant d’arrêter définitivement un parti, il était
DÉFECTION D’ESSONNE 135
convenable et nécessaire de prendre l’avis de mes généraux et de m’entourer de leurs lumières. Tous les généraux placés sous mes ordres furent donc réunis chez moi. Je leur communiquai les nouvelles reçues de Paris. Chacun avait le sentiment des prodiges opérés pendant la campagne, prodiges hors de tous calculs ; mais aussi tous étaient convaincus de l’impossibilité de les continuer. La décision fut unanime. 11 fut résolu de reconnaître le gouvernement provisoire et de se réunir à lui pour sauver la F rance. . . (1 ). »
Voilà donc Marmont se comportant avec quelque prudence; il réunit tous ses généraux, il les consulte tous, il s'entoure de leurs lumières ; avant de les engager dans sa catastrophe, il leur demande, à tous, leur consentement; qui ne voit dans cette décision unanime qu’il obtient de tous ses généraux, sinon une excuse pour la défection, du moins une responsabilité partagée et le témoignage d’un de ces égarements presque irrésistibles qui s’imposent aux raisons individuelles et qui sont inséparables des temps de troubles?
Mais malheureusement pour l’illusion historique qu’il voudrait établir, Marmont a fait deux fois le récit de sa conduite en 1814; et il n’a pas eu soin de se mettre d’accord avec lui-même. Dans sa Réponse à
(1) Mémoires du duc de Rai/ use, tome VI, p. Ï59-Ï60.
la proclamation en date du golfe Jouan, en 1815, il s’était ainsi exprimé .
«... Tel fut l’objet des pourparlers qui eurent lieu avec le prince de Schwartzenberg. En même temps que je me disposais à informer mes camarades de la situation des choses et du parti que je croyais devoir prendre, le duc de Tarente, le prince delà Moskowa, le duc deVicenceet leducdeTrévise arrivèrent chez moi ... ( 1 ) .
Ainsi, Marmont se disposait à informer ses camarades du parti qu’il croyait devoir prendre ; mais l’arrivée des plénipotentiaires de l’Empereur suspend d’abord la négociation, puis la réduit, selon lui, à néant, et il n’informe de rien ses camarades.
N’avons-nous pas le droit de choisir entre ces deux récits, dont l’un nous montre Marmont circonspect et presque loyal, consultant les gens avant de les engager, et dont l’autre nous fait voir le même personnage précipitant tout seul les choses au gré de sa folie? Entre ces deux récits, si différents, n’avons-nous pas le droit de choisir celui que Marmont a composé en 1 81 5, alors que les faits n’avaient encore qu’un an de date, que tous les témoins étaient vivants et toutes les mémoires présentes?
(1) La Réponse à la proclamation en date du golfe Jouan, publiée dans le premier numéro du Moniteur de Gand, a été insérée par l’éditeur des Mémoires du duc de Raguse, dans les pièces à l’appui, pages 145-158, du tome VII de ces Mémoires.
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Mais nous ne choisirons pas entre deux mensonges diversement arrangés pour les besoins de chaque époque. Nous déciderons la question d’après la raison des choses. Superbe et dédaigneux envers ses inférieurs, à qui il ne rendait pas compte de ses actes, ne voulant pas compromettre par d’imprudentes communications une négociation très-périlleuse, et dont, au reste, il ambitionnait d’étre seul à recueillir le résultat, Marmont n’a consulté personne avant de s’engager et pour s’engager envers le prince de Schwartzenberg. Mais cet engagement ne pouvait pas s’exécuter sans la coopération des généraux du 6e corps. Au dernier moment, ceux-ci furent mis dans la confidence, sinon tous, du moins ceux dont l’égarement était le plus possible et la complicité tout à fait indispensable. Alors, tout était arrêté; la confidence devenait une injonction impérieuse, et nul ne pouvait savoir, au milieu des troubles, des trahisons, des méfiances et des incertitudes où l’on s’agitait, qu’il pût suffire de désobéir et de se réserver pour empêcher la défection de s’accomplir.
Ayant passé un jour à peu près à prendre son parti, arrêter ses dispositions et voir se poser les événements, Marmont se décida, et dans la nuit du 3 au 4 avril, il répondit au prince de Schwartzenberg :
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« Monsieur le maréchal ,
« J’ai reçu la lettre que Votre Altesse m’a fait l’honneur de m’écrire, ainsi que tous les papiers qu’elle renfermait. L’opinion publique a toujours été la règle de ma conduite. L’armée et le peuple se trouvent déliés du serment de fidélité envers l’Empereur Napoléon , par le décret du Sénat. Je suis disposé à concourir à un rapprochement entre le peuple et l’armée , qui doit prévenir toute chance de guerre civile et arrêter l’effusion du sang français. En conséquence, je suis prêt à quitter, avec mes troupes, l’armée de l’Empereur Napoléon, aux conditions suivantes dont je vous demande la garantie par écrit :
« Art. 1er. Moi, Charles, prince de Schwartzenberg, maréchal et commandant en chef les armées alliées , je garantis à toutes les troupes françaises qui, par suite du décret du Sénat, du 2 avril, quitteront les drapeaux de Napoléon Bonaparte, qu’elles pourront se retirer librement en Normandie avec armes, bagages et munitions, et avec les mêmes égards et honneurs militaires que se doivent les troupes alliées.
« Art. 2. Que si , par suite de ce mouvement, les événements de la guerre faisaient tomber entre les mains des puissances alliées la personne de
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Napoléon Bonaparte , sa vie et sa liberté lui seraient garanties dans un espace de terrain et dans un pays circonscrit, au choix des puissances alliées et du gouvernement français. »
Le prince de Schwartzenberg se hâta d’accepter ccs conditions, dans la journée même du 4 avril :
« Monsieur le maréchal ,
» Je ne saurais assez vous exprimer la satisfaction que j’éprouve en apprenant l’empressement avec lequel vous vous rendez à l’invitation du gouvernement provisoire, de vous ranger, conformément au décret du 2 de ce mois, sous les bannières de la cause française.
» Les services distingués que vous avez rendus à votre pays sont reconnus généralement ; mais vous y mettrez le comble en rendant à leur patrie le peu de braves échappés à l’ambition d’un seul homme.
» Je vous prie de croire que j’ai surtout apprécié la délicatesse de l’article que vous demandez et que j’accepte relativement à la personne de Napoléon. Rien ne caractérise mieux cette belle générosité naturelle aux Français et qui distingue particulièrement Votre Excellence.
v Agréez les assurances de ma haute considération.
» SCHWARTZENBEllG.
« A mon quartier général, le I avril 1814. »
lio
Nous ne ferons pas de commentaires sur les lettres qu’on vient de lire : on ne commente pas un pacte de trahison. Nous ne dirons même rien de la clause par laquelle Marmont, tout en livrant, autant qu’il le peut, la personne de l’Empereur, stipule pour lui la captivité dans un pays circonscrit et dans un espace de terrain. Cette idée de captivité ainsi suggérée, ce fut là ce qui dans le temps souleva le plus l’indignation. Nous dirons seulement quelques mots du caractère, sinon moral, du moins politique de cette négociation si décisive. M. de Raguse s’engage à un acte qui doit avoir pour effet immédiat l’écroulement du gouvernement établi. Or il ne lui vient pas à l’esprit de se demander et de demander quel gouvernement succédera à l’Empire, et s’il y a des garanties pour que le choix de ce nouveau gouvernement soit conforme à la dignité, aux besoins du pays. La politique et le patriotisme, alors même qu’ils s’égarent, ne se jettent pas ainsi dans l’inconnu sans une condition, une promesse, une espérance, une perspective. M. de Kaguse fait mieux encore que de tout accorder sans rien exiger. Par l’acte auquel il s’oblige, il va désorganiser l'armée et dissiper toute force de défense nationale. Que restera-t-il au pays pour se préserver
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des fantaisies des étrangers? Rien que la crainte de son suprême désespoir et la prudence des étrangers! Traiter ainsi, ce n’est pas traiter, c’est livrer un pays comme un traître ou comme un niais.
Mais sur ce point, il est nécessaire de suivre M. de Ragusedans ses efforts de justification : « Les débris de l’armée, se demande-t-il, en se réunissant au gouvernement provisoire, ne devaient-ils pas donner à celui-ci une sorte de dignité qui le ferait respecter des étrangers? Ce gouvernement provisoire ne devait-il pas y trouver les moyens de négocier, comme puissance, tout à la fois avec eux et avec les Bourbons, et enfin un appui pour obtenir toutes les garanties dont nous avions besoin et que nous devions réclamer (1)?» Ainsi M. de Raguse abandonnait Napoléon, dont la cause lui semblait perdue, pour fortifier contre les étrangers, par son adhésion, le simulacre d’un autre gouvernement français; et, pour mieux prouver que telle était son intention, son illusion, il raconte comment il faillit faire sauter par une fenêtre le ministre des finances du gouvernement provisoire, l’abbé Louis, qui se refusait à prendre des mesures pour subvenir à la solde, à l’entretien du 6° corps, après la défection : << Vous avez du goût pour le régime du knout; vous voulez nous mettre à la merci des étrangers,
(I) Mémoires, tome VI, p. 257
et vous ne relevez même pas la platitude de vos sentiments par la convenance de votre langage, etc. » Là-dessus, le beau mouvement vers la fenêtre (1). Mais cet accident de conversation animée ne prouve rien. Pourquoi, s’il a voulu donner un corps d’armée au gouvernement provisoire, M. de Raguse n’a-t-il pas traité avec le président de ce gouvernement, au lieu de traiter, comme il l’a fait, avec le généralissime des armées alliées? Pourquoi, s’il a voulu traiter pour le gouvernement provisoire, M. de Raguse n’a-t-il pas stipulé que le 6e corps se tiendrait près de Paris, à la portée de ce gouvernement, au lieu de stipuler, comme il l’a fait, que le 6e corps serait relégué, en Normandie, en dehors du rayon des événements? Comment d’ailleurs M. de Raguse pouvait-il ignorer que le gouvernement provisoire n’avait que faire d’une troupe française, qu’il ne s’appartenait pas, qu’il appartenait aux étrangers , que pour le fortifier, du moins dans le sens de la dignité nationale, il était nécessaire, non pas de se donner à lui , mais bien de rester près de lui, indépendant et menaçant, pour le contraindre, le réprimer et le retenir ? Comment M. de Raguse a-t-il pu davantage ignorer qu’en faisant défection, loin de conserver un corps d’armée en particulier, il divisait et détruisait l’armée française tout entière?
(4) Mémoires, tome VII, p. 5-8.
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Sans rien prévoir, sans rien savoir, se mettant ainsi à la discrétion des étrangers, lui, son corps d’armée, l’Empereur et la France, M. de Raguse se trouva engagé, le 4 avril, à faire défection. Mais il ne pouvait point faire seul le mouvement promis; il dut en dire, il en dit quelques mots aux principaux commandants du 6® corps. Ceux-ci, ébahis, troublés, ne surent tout d’abord à quoi se résoudre. La trahison, le devoir se disputèrent confusément ces pauvres raisons qui se sentaient prises dans des combinaisons politiques pour elles incompréhensibles. A tout hasard, on se donna du répit. On aurait pu arrêter le maréchal ; mais on était éloigné de ces temps où l’on savait prendre conseil de soiméme et se sacrifier à un devoir supérieur ; la discipline, le respect de la subordination était alors une de ces vertus auxquelles on ne préfère rien, pas même le salut de la patrie. On n’arrêta donc pas le maréchal ; on passa le temps à s’étonner, à se dire en particulier : qu’allons-nous faire? Et l’on ne dé cida rien. On attendit, pour décider quelque chose, que la nuit fût arrivée; car s’il fallait se résignera passer à l’ennemi, comme le maréchal l’avait résolu,
4 U ÉVÉNEMENTS DE 484 i
il était avant tout nécessaire, chacun d’eux le comprenait bien, de pouvoir tromper le soldat.
Mais avant que la nuit ne fût arrivée, dans la journée du 4 avril, il s’était passé à Fontainebleau un événement inattendu.
L’Empereur, résolu d’attaquer les étrangers sous Paris, venait d’annoncer lui-même cette nouvelle à l’armée, qui l’avait accueillie avec enthousiasme (1 ).
(4) Sur cette célèbre allocution de l’Empereur : SoUlats ! l’ennemi nous a dérobé trois marches... il faut lire dans notre Appendice la relation du Baron Pelet à qui il a été donné de l'entendre et qui était présent en sa qualité de général de brigade dans la jeune garde. Nous devons cette relation inédite à une bienveillante communication dont nous nous sentons grandement honorés, car le général Pelet est parmi nous une vivante image de l’ère impériale; il en représente la tradition ; il en a la foi, la passion et l’immortelle jeunesse. Dès ses premières armes, le général Pelet a eu conscience de ce devoir que fait une glorieuse époque aux hommes d'intelligence, de porter témoignage des choses auxquelles ils assistent. Il prenait ses notes même sur le champ de bataille, à l'heure de chaque action et comme sous la dictée des événements ; ces notes rédigées ensuite au premier moment de loisir, rapprochées d’autres renseignements, élaborées avec l’ardeur et l’esprit patient et critique de l’érudit, forment des archives du général Pelet un dépôt dans lequel on ira chercher un jour bien des preuves pour l’histoire de l’Empire, qui lui doit d’ailleurs une œuvre magistrale, les Mémoires sur la Guerre de 1809, de précieuses études publiées dans Le Spectateur
DÉFECTION D’ESSONNE 145
Les cris : A Paris! à Paris! retentissaient encore au milieu des soldats, et tous s’agitaient pour le départ avec cette alacrité terrible qui est propre à notre nation allant au combat, lorsque l’Empereur, rentrant dans ses appartements, se trouva en présence des grands dignitaires de l’armée. 11 est inutile de raconter ici une scène trop pénible et qui se lit dans toutes les histoires du temps. L’Empereur vit trop clairement qu’il serait peu, mal secondé, sinon abandonné par ses lieutenants dans son entreprise. 11 y renonça, et comme on avait osé le lui conseiller avec trop d’insistance, il abdiqua, il abdiqua conditionnellement, en réservant, entre autres droits, ceux de la régente et de son fds (1).
La mission d’obtenir des souverains alliés la reconnaissance de ces droits fut confiée par l’Empereur à trois plénipotentiaires : Ney, prince de la Moskowa; Macdonald, duc de Tarente; Caulaincourt, duc de Vicence.
D’après les mémoires du temps, l’Empereur, en nommant ces trois plénipotentiaires, eut un regret; il songea au chagrin que Marmont éprouverait de n’avoir pas été désigné par lui parmi ceux qui al-
mililaire et des soins pieux dont nous n’avons pas à parler ir.i. C’est une de ces notes prises sur le fait que nous avons l'avantage d’offrir au lecteur dans notre Apjtendice.
( 1 ) Voir dans notre Appendice le texte primitif et non connu de l’abdication du 4 avril.
laient soutenir la cause de leur souverain et de la dynastie. Mais, ne voulant pas éloigner Marmontdu poste important d’avant-garde qu’il occupait, l’Empereur recommanda à ses plénipotentiaires de ne point manquer de le voir à son quartier général , de l’informer de ce qui allait se passer, de prendre ses conseils, de lui dire qu’après avoir eu l’idée de le nommer son commissaire, l’Empereur avait pensé devoir laisser à Essonne son plus vieux compagnon d’armes (1).
Il y avait peut-être un avertissement dans cette recommandation ; l’Empereur avait-il renoncé à son mouvement sur Paris ? c’est ce qu’on ne saurait dire. Mais ce qui paraît certain, c’est que l’Empereur tenait à faire comprendre à Marmont qu’il comptait sur lui , sur ses troupes, qu’il croyait sa présence surtout utile à Essonne, à l’avant-garde de l’armée, qu’il ne livrait point tout à la négociation, qu’il avait des prévisions d’éventualités militaires.
Quoi qu’il en soit, Marmont se trouva grandement embarrassé, quand il vit arriver à son quartier général les plénipotentiaires de l’Empereur. 11 était
(4) Rovigo. Mémoires, t. VII, p. 417. — Eain . Manuscrit île 1814, p. 222, etc. — Voyez sur ce sujet dans T Appendice des paroles attribuées à l’Empereur.
DÉFECTION D’ESSONNE <47
engagé, et comme il le dit dans son langage de circonstance, « il avait fait au salut de la patrie le sacrifice de ses affections (1 ). » 11 se décida à des aveux :
« J’appris aux plénipotentiaires de l’Empereur, continue-t-il , mes pourparlers avec Schwartzenberg, en ajoutant que je rompais à l’instant toute négociation personnelle, et que je ne me séparerais jamais d’eux (2). »
En réalité, Marmont trompa les plénipotentiaires ; il ne leur dit qu’une partie de la vérité; il avoua des pourparlers , il n’avoua pas un engagement. Quant à l’assurance qu’il leur donna de rompre toute négociation personnelle et de ne jamais se séparer d’eux, ce fut une suite de la position équivoque et double qu’il prit en ce moment. Il ne dépendait pas de lui seul de rompre un engagement contracté à deux et pour lequel il y avait désormais des confidents, des complices. Marmont promettait donc plus qu’il ne pouvait tenir, et une preuve qu’il promettait même ce qu’il ne pouvait tenir, c’est que les généraux mis par lui dans le secret, ne reçurent pas des ins-
(1) Un mois après, changeant encore de langage avec les circonstances, il disait : «Nous nous sommes affranchis de l’acteur qu’animaient une passion aveugle, une démence criminelle, qui entraînait avec rapidité la France dans une ruine complète ; » et il se félicitait « d’avoir abrégé une agonie dont les effets auraient été chaque jour plus cruels. » {Lettre de Marmont aux frères Faucher , 9 mai 4814.)
(2) Mémoires, tome VI, p. 261.
tractions contraires au projet arrêté de défection. C’est ici un fait nié par Marmont, mais que nous établirons plus tard ; pour ne pas interrompre trop longtemps notre récit, nous demandons la permission de nous référer sur ce point à l’examen spécial de plusieurs documents. Qu’il nous suffise pour le moment d’affirmer qu’un contre-ordre n’a pas été donné par Marmont à ses généraux, et de citer à l’appui de notre affirmation les explications confidentielles du général bordesoulle : ce général, dans sa lettre, déjà citée, de 1830, ne fait nulle mention d’un contre-ordre donné par le commandant du 6e corps ; il rapporte même des paroles qui en impliquent l’impossibilité. (A la nouvelle de l’abdication) : « Je dis à part au maréchal : Voilà un événement qui tire Votre Excellence d’une fâcheuse position. — Cela m’est égal, répondit-il, je n’en opère pas moins mon mouvement ce soir. »
Une autre preuve de la duplicité de Marmont , résulte d’un fait remarquable, qui passa presque inaperçu dans le tumulte de l’événement, mais que nous devons relever. Des négociations allaient s’engager à Paris ; pour le succès de ces négociations , il était nécessaire de maintenir dans un bon état le moral de l’armée. Or, l’abdication de l’Empereur était une nouvelle qui ne pouvait manquer de livrer l’armée au découragement et aux désordres qui en sont la suite. Il était donc indispensable de ne point
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divulguer cette nouvelle , de la garder dans le secret, la ferme attitude de l’année étant toute la force de l’Empereur, l’argument presque unique des négociateurs qui se rendaient à Paris. Marmont gardat-il le secret? Loin de là : il commanda à son chef d’état-major de placer à l’ordre de l’armée la nouvelle de l’abdication. Quand Lucotte, un des généraux qui n’avaient pas été mis, et pour cause, dans la confidence , reçut cette nouvelle et l’injonction qui l’accompagnait, il refusa de croire et d’ol>éir; il crut à une ruse de guerre; il supprima pour sa division l’ordre du jour, et il écrivit même ingénuement au maréchal pour lui dénoncer « cette manœuvre de l’ennemi ; » le brave Lucotte ne savait pas combien il disait vrai.
Marmont avait résolu, sinon de se joindre aux plénipotentiaires, du moins de se rendre avec eux à Paris. Il ne tenait pas à se trouver à Essonne au moment où s’exécuterait la convention arrêtée avec le prince de Schwartzenberg. Si la défection réussissait , il était en mesure, à Paris plus qu 'ailleurs, de ne laisser prendre à personne les avantages qu’il s’en promettait. Si l’Empire résistait à la défection, il se ménageait la ressoui'ce de désavouer un mouvement qui s’était fait pendant son absence. Ses confidences avaient été verbales; il n’avait point donné d’ordres pur écrit ; les généraux du 6e corps, flétris par leur acte, n’auraient à lui opposer qu’une parole
sans crédit, lorsqu’il viendrait à affirmer que, loin de leur avoir commandé la défection , il s’était luimême spontanément constitué commissaire de l’Empereur pour soutenir à Paris , avec les autres plénipotentiaires, la cause de Napoléon II et de la Régente. Ajoutons que Marmont était inquiet des chances probables de la négociation qui allait s’engager et qu’il voulait la surveiller de près , afin d’être toujours à temps de se décider au mieux , suivant les circonstances.
11 resterait à expliquer comment les plénipotentiaires ont consenti à ce que Marmont quittât, pour les accompagner, l’avant-garde de l’armée impériale. C’est pour ne pas l’éloigner de ce poste que l’Empereur avait renoncé à le comprendre au nombre de ses commissaires. Comment les plénipotentiaires ont-ils pris sur eux de laisser méconnaître cette volonté formelle de l’Empereur? Tout ce qu’on peut dire sur une pareille question , c’est qu’il est des circonstances où les meilleurs perdent la tête. On ne croyait pas que l’Empereur eût entièrement remis à l’éloquence de ses négociateurs les destinées de la France, on craignait un retour subit à une de ces résolutions belliqueuses qui déjà avaient interrompu d’autres conférences. On craignait que l’Empereur ne fût tenté de reprendre tout d’un coup son projet de marcher sur Paris , ou bien de se replier vers la Loire, de rallier des forces qui se
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loi
trouveraient à sa portée, de recommencer lu guerre, etc. Or, le commandant de l’avant-garde étant absent de son poste, il devenait à peu près impossible à l’armée impériale de faire , d’improviser du moins un mouvement quelconque. On emmena donc à Paris le commandant du G* corps (1).
(I) Tous les historiens et auteurs de mémoires affirment que l’Empereur avait permis aux trois plénipotentiaires d’emmener avec eux à Paris, s’ils le trouvaient bon, le maréchal duc de Raguse. Mais c'est là trop évidemment une erreur propagée sous la Restauration et depuis, par les trois intéressés qui sentaient le besoin d’excuser leur conduite en cette occasion. — 1° Il est certain que si l’Empereur avait renoncé à nommer plénipotentiaire le duc de Raguse, c’était par suite d’une détermination sur laquelle il ne devait permettre à personne de revenir. — 2° Il est certain que pour constituer un plénipotentiaire , il faut des lettres de crédit et des pouvoirs en forme , lesquels ne peuvent émaner que du mandant lui-môme. Or, il n’est pas possible d’imaginer que les trois commissaires nommés , le fussent avec des pouvoirs tels qu’il leur fût loisible de les communiquer à une personne non désignée par l’Empereur dans une lettre de crédit. L’Empereur n'ignorait certes pas les usages des chancelleries, et ce n’était pas dans la position où il se trouvait qu’il aurait offert le spectacle d’un souverain ayant tout d'un coup désappris les rites et le style de la souveraineté. — Mais, dira-t-on, il ne s’agissait pas de communiquer au duc de Raguse une commission en forme; il s’agissait seulement d’avoir l’assistance officielle de son esprit, de son influence personnelle dans le cours de la difficile négociation qu’on allait entreprendre à Paris. Nous répondons à cetto objection par notre troisième argument. — 3° On verra plus bas que l'Empereur, après le départ des trois plénipotentiaires, envoya, à Essonne, au duc de Raguse, l’ordre de se rendre à Fontainebleau. Comment l’Empereur aurait-il donné cet ordre, comment aurait-il pensé que le duc de Raguse devait se trouver à Essonne, comment aurait-il conçu des alarmes et pressenti la trahison do ce que le duc de Raguse ne se trouvait plus
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Les plénipotentiaires partirent d’Essonne vers cinq heures de l’après-midi , ayant avec eux le duc de Raguse. Avant de venir à Paris, on s’arrêta à Petit-Bourg, chez le prince de Schwartzenberg. On avait pour cela toutes sortes de raisons : M. de Raguse à dégager de ses pourparlers ; une passe à demander pour traverser les lignes ennemies; le prince de Schwartzenberg était d’ailleurs une des fortes têtes de la coalition , qu’il convenait de consulter. Un détail qui fut remarqué dans le temps, c’est qu’à Petit-Bourg, devant le château, M. de Raguse resta dans la voiture pendant que les plénipotentiaires montaient chez le généralissime des armées alliées. Toutefois, il faut croire qu’il y eut un entretien particulier. Cet entretien eut-il lieu au su et du consentement des plénipotentiaires, qui ne se méfiaient pas trop de leur compagnon et qui le laissèrent libre de se dégager comme il l’entendrait de ses pourparlers? Cette confiance extrême, cette attention délicate à ne pas assister à une entrevue assez pénible, sont tout à fait admissibles de la part de gens du monde. M. de Raguse ne profita- t-il pas un peu trop de la liberté qui lui fut laissée? Tout ce que nous savons, c’est ce qu’il affirme :
à son jioste d’Essonne, s’il avait accordé à ses trois commissaires le droit d'adjoindre, à un titre quelcomjue, à leur négociation, et d’enlever de son quartier-général le commandant de l’avant-garde de l’armée impériale?
DÉFECTION D’ESSONNE
« Je ine dégageai des négociations commencées. Je lui expliquai les motifs... Le prince deSchwartzenberg me comprit parfaitement et donna son assentiment le plus complet à ma résolution (I). # D’après M. de Raguse, qui ne résiste pas au besoin de se louer, le généi’al ennemi approuve sans réserve une résolution qui, si elle eût été sérieuse, devait fort le contrarier; la vanité ici a mal conseillé le narrateur; il eût été plus habile en cet endroit de mettre un peu de mauvaise humeur, quelque mot aigre et piquant pour marquer le désappointement du général ennemi.
On trouvera plus bas, dans une autre partie de ce récit, qu’à Petit-Bourg, où l’on vit aussi le prince de Wurtemberg, les trois commissaires avaient appris de ce prince que le duc de Raguse était bien définitivement engagé envers les étrangers, qu’il y avait un engagement arrêté et que rien, si ce n’est l’exécution, ne manquait au traité de défection. < ’.ette découverte n’interrompit pas les relations et la confiance qui s’étaient établies entre les trois commissaires et leur étrauge compagnon. Dans les moments de révolution et quand une catastrophe se prépare, il y a comme un vertige qui entraîne, en même temps que les pervers, les plus fermes raisons et les plus nobles cœurs.
(I) Mémoires, tome VI, p. Î62.
On arriva à Paris le 4 avril, dans la nuit. Les circonstances étaient pressantes; les moments étaient comptés. Quoiqu’on fût déjà à une heure assez avancée, les plénipotentiaires, sans prendre du repos , se hâtèrent d’aller présenter leurs pouvoirs à l’empereur Alexandre qui avait sa résidence rue Saint-Florentin, à l’hôtel du prince de Bénévent.
Quelques mots sur les dispositions politiques du moment sont ici nécessaires.
Les souverains alliés , à leur entrée à Paris , avaient été assaillis par une émeute de personnes réclamant le rétablissement des Bourbons. Ils crurent tout d’abord avoir devant eux l’expression du vœu unanime de la France. Mais en faisant quelque attention à ce qui se passait, ils ne tardèrent pas à craindre d’avoir été joués par une intrigue sans portée. Ils eurent de plus en plus des doutes sur la réalité de cette adhésion nationale qui leur avait été promise , annoncée si positivement. Des faits, d’abord oubliés , leur revinrent alors à la mémoire. A Bordeaux, il y avait eu une manifestation en faveur des Bourbons ; il avait fallu , pour la faire triompher d’une garnison française de 400 à 500 hommes, un secours de 15,000 Anglais
DÉFECTION D’ESSONNE
conduits par lord Beresford (7-11 mars 1814). Malgré ce secours , les royalistes bordelais se trouvèrent bientôt isolés, menacés, et le chef de la manifestation dut écrire au duc de Wellington pour lui demander de l’argent et de nouvelles troupes : de l’argent pour payer les enthousiastes, de nouvelles troupes pour les protéger contre la population. Le duc de Wellington, qui avait accordé à contre-cœur un premier secours, répondit vertement à cette dernière demande par un refus (1). Dans une autre ville, à Troyes, un mouvement analogue (H février 1814) s’était terminé d’une façon ridicule, s’il n’y avait pas eu une victime (2). Quand le maréchal duc de Dalmatie, revenant d’Espagne , entendit prononcer le nom des Bourbons, il crut qu’on se permettait de le faire l’objet d’une plaisanterie, et il se facha’dans une proclamation depuis laborieusement rachetée (3). Tels étaient les précédents qui revenaient à l’esprit des
(1) Lettres du due de Wellington, datées de Seisses, 29 et 30 mars 1844, et publiées sous les n°* 890 et 891 dans le Recueil des dépêches et ordres du jour de ce général. — Dans une lettre précédente, même Recueil, n° 852, le duc de Wellington avait écrit au comte Bathurst, au sujet des Bourbons: «Les princes de cette maison sont autant et peut-être plus inconnus en Franco que les princes de toute autre maison royale en Europe...»
(2) Le chevalier Gouault, condamné par un conseil de guerre et fusillé au moment même où Napoléon signait sa grâce. Les autres promoteurs du mouvement s’étaient esquivés.
(3) Proclamation du quartier général de Rabasteins, le 8 mais
Iü6 ÉVÉNEMENTS DE 1814
souverains. A Paris, il n’échappait pas aux princes coalisés que ce n’était pas le peuple, que ce n’était même pas la bourgeoisie tout entière, mais bien un groupe de personnes, toujours les mêmes, qui se mettaient en avant pour crier et s’agiter en faveur des anciens rois. Un jour, les souverains alliés demandèrent des preuves ; on produisit deux abbés, l’abbé Louis, l’abbé de Pradt, qui, gesticulant beaucoup et parlant haut, affirmaient qu’ils représentaient la France, qu’ils voulaient les Bourbons au nom de la France. Mais cet épisode mérite d’être raconté avec quelques détails.
Les chefs alliés disaient : « Nous voici en France depuis trois mois; nous n’avons pas trouvé sur notre passage un seul lieu où l’on nous ait sollicités en faveur des Bourbons. » A cette remarque, l’empereur Alexandre en ajoutait une autre, relative à un fait qui l’avait beaucoup frappé. Au second combat de Fère-Champenoise, les armées alliées avaient notamment rencontré un détachement de 3,000 conscrits qui allaient rejoindre leur corps. Les 3,000 conscrits, enveloppés par des forces telles que toute résistance était humainement impossible, n’avaient pas voulu mettre bas les armes. En vain essuya-t-on leur feu et leur tua-t-on quelque monde pour leur permettre de se rendre, après un combat, avec les honneurs de la guerre. L’empereur Alexandre leur avait même fait dire : « Braves gens, vous avez assez fait pour le
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devoir; cédez ù une destinée plus forte que votre courage ; vous le pouvez sans manquer à l’honneur. » Les conscrits français ne voulaient rien entendre. Déjà l’on s’était résigné à écraser celte vaillante troupe et les morts s’amoncelaient, lorsque l’empereur Alexandre, ému de pitié, ordonna de laisser aller où ils voudraient ceux qui avaient survécu; et les survivants partirent, comme leurs camarades étaient tombés, comme tous avaient combattu, aux cris de Vive l' Empereur! Alexandre, en rapportant ce fait, disait : « Je conçois que de vieux soldats soient indissolublement attachés à Napoléon, quoiqu’il puisse arriver; mais des conscrits, des enfants, messieurs, ayant tant de raisons pour ne pas aimer celui qui les a pris si jeunes à leurs mères, à la vie, pourquoi montreraient-ils une telle fureur de dévouement s’ils n’étaient pas d’un pays foncièrement gagné à la cause de celui que vous prétendez être rejeté par la France? Ajoutez, reprenait Alexandre, que j’ai eu la curiosité de savoir à quelle province appartenaient ces valeureux enfants; il m’a été répondu qu’ils étaient de la Vendée. La Vendée elle-même n’est donc plus pour les Bourbons (1). » Le prince russe contl) Telle était l’impression de l’empereur Alexandre, mais les choses ne s’étaient pas tout à fait passées comme il vient d’étre dit. Ainsi, les 3,000 soldats surpris à Fère-Cliampenoise, le 25 mars! 81 i, n’étaient pas précisément des conscrits, mais bien des gardes nationaux, formant deux divisions commandées par les généraux Pacthod et Amey. La division Pacthod, notamment,
cluait ainsi : « Vous avez beau distinguer le peuple et l’armée ; en France, l’armée, c’est encore le peuple ; la conscription, par laquelle elle se recrute, la tire du peuple; elle n’est pas assez longtemps sous les drapeaux pour y prendre un esprit qui la sépare du reste de la nation; ce quelle veut, je le crains, c’est toujours ce que veut le peuple en France. »
se composait de gardes nationaux de la Sarthe, d’Eure-et- Loir, du Loiret, de Loir-et-Cher et d’Indro-et-Loire. Quelques soldats, faits prisonniers, à qui l’on demanda s’ils n’étaient pas de la Vendée, répondirent qu’ils étaient de la Sarthe, où il y avait eu aussi des chouans. De là peut-être l’opinion des alliés, qu’ils avaient eu affaire à des Vendéens. On ignore d’ailleurs la composition de la division Amey. — Il n’est pas vrai non plus que les alliés aient usé de grandeur d’âme dans cette occasion. Les 3,000 soldats ne purent opérer une première retraite, après des prodiges de bravoure et des pertes énormes, que pour tomber au milieu d’un autre corps d’armée ennemi, où ils furent détruits presque tous. — Un de ceux qui ont survécu à cette tuerie, le général Delort, écrivait plus tard : «Je ne saurais trouver des expressions pour rendre témoignage de la bravoure des gardes nationales sous mes ordres. L’épithète de brave et d’héroïque... est sans valeur pour donner une idée juste et précise de leur conduite....» — Tout, dans cette affaire, avait contribué à frapper les imaginations , même une anecdote qu'on racontait : il y avait deux frères qui suivaient des drapeaux différents, l’un parmi les alliés, l’autre dans les bataillons français ; et ces deux frères, malgré leurs dissidences politiques, étaient unis, disait-on, par une tendre amitié. Ils se trouvèrent l’un et l’autre, le 25 mars, à Fère-Champenoise. Celui qui était avec les alliés, le colonel R...., fut chargé de sommer un de nos carrés de mettre bas les armes; à peine eût-il fait entendre les paroles de sommation, qu'il tomba mort, frappé par une balle, nonobstant sa qualité de parlementaire. Dans le carré français, d’où le coup de feu était parti, il y avait l’autre frère, le capitaine R...., mort depuis peu général de division et sénateur.
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Ce fut alors que pour répondre aux souverains alliés on produisit l’abbé Louis et cet autre abbé de Pradt, qui, étant aumônier de l’Empereur, s’appelait lui-même, quelques jours auparavant, le chapelain du dieu Mars. « Lorsque mon tour de parler fut venu, dit celui-ci, j’éclatai par la déclaration que nous étions tous royalistes. » L’un et l’autre prirent à tâche de démontrer qu’en France tout dépendait de Paris. « Et Paris se prononcera, ajoutaient-ils, aussitôt qu’il sera appelé à le faire et qu’il y aura de la sûreté. » Un d’eux alla jusqu’à dire, à la suite d’une apostrophe faite sous forme interrogative et où le mot pourquoi se reproduisait trop souvent : « Pourquoi avez-vous tant tardé à venir? » Alexandre voulut donner une leçon au malencontreux questionneur ; il répondit : a Ah ! monsieur, épargnez-nous ces reproches ; n’accusez de notre arrivée trop tardive à votre gré, que la valeur de vos armées ! » Toutefois, on avait été séduit au premier jour ; mais on ne le fut plus bientôt après. Ce qui préoccupait surtout les souverains alliés, c’était de laisser à la France un gouvernement désormais sans racines. Que ne pouvait-il pas sortir de ce peuple dont tous les mouvements sont contagieux pour l’Europe, lorsqu’il se trouverait seul en présence d’un gouvernement qu’il n’avait pas voulu et qui porterait, à ses yeux, une terrible tache originelle ? Ceux même qui réclamaient avec le plus de sincérité les Bour-
bons, parlaient aussi avec non moins d’enthousiasme des libertés qu’ils comptaient bien se donner sous leur nouveau régime. Déjà les républicains vieillis s’éveillaient, ayant à leur suite des jeunes gens aux projets inconnus, dont ils ne se sentaient pas les maîtres.
Le maintien de Napoléon 11 avec la Régence, tout d’abord écarté, revint alors dans la discussion, ('.e parti n’avait pas pour lui quelques émigrés et leurs domestiques, quelques utopistes inquiétants, quelques fonctionnaires désormais discrédités par la promptitude et l’excès de leur défection ; mais il réunissait des hommes qui avaient eu un rôle actif dans la Révolution et qui seuls comptaient pour quelque chose dans la France nouvelle. Ni le peuple ni l’armée ne songeaient, l’Empereur vivant, à faire des vœux pour la Régence; mais sans nul doute, la Régence devait avoir l’adhésion du peuple et de l’armée, si par l’abdication et la retraite de Napoléon 1er, la Régence venait seule à représenter la cause impériale. La restauration de l’ancienne dynastie pouvait entraîner d’incalculables changements et tout remettre en question. L’Empire moins Napoléon 1er, tout en satisfaisant la coalition, tout en apaisant l’Europe, laissait les choses dans un état que la prudence pouvait prévoir et régler. Les hommes sages de la coalition, (il y en avait), reconnaissaient même à ce sujet qu’on
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ne dispose pas arbitrairement du gouvernement d’un peuple. Quel était le souverain qu’on voulait enlever à la France? Certes, un homme qui représentait une révolution et l’avait fait triompher. Mais cette révolution qu’il n’avait pas lui-même provoquée, il l’avait régularisée et rendue compatible avec toutes les anciennes garanties de la civilisation et de la stabilité de la vieille Europe. La Révolution était-elle désormais une puissance dont on ne dût tenir compte que pour la nier et la supprimer? 11 n’en était pas ainsi; la France nouvelle était le produit de la Révolution; l’Europe en était tout entière sourdement agitée; les armées alliées se composaient en grande partie d’enthousiastes volontaires qui reprochaient à Napoléon, non de représenter la Révolution, mais bien d’en avoir arrêté le cours. Or, il est des puissances qu’il faut savoir subir et qu’on ne contient pas autrement qu’en les satisfaisant. Le parti des anciens rois avait eu sa raison d’être, lorsqu’il était seul à soutenir en face d’une anarchie furieuse, la religion, l’autorité, les principes nécessaires de la subordination sociale. Mais ce parti avait perdu sa raison d’être, et comme on disait alors, sa légitimité (1 ), le jour où le pouvoir sorti de la Révolu-
(1) Selon M. Mignet, la légitimité fut une invention üe M. (le Taileyrand : « A l’exemple de tous les politiques , selon les ocrait
tion n’avait plus laissé à personne le soin de rétablir, de garantir, d’animer même d’une force nouvelle tous les principes outragés ou méconnus dans les excès de l’anarchie. On devait craindre qu’en enlevant à la France le gouvernement par lequel
sions, il variait ses moyens ; mais , venu dans un temps où l’on raisonnait beaucoup, il avait pris l’habitude d’ériger ses moyens en principes. Il faisait donc une théorie pour chaque circonstance. Cette théorie lui servait de direction. Il inventa alors la théorie de la légitimité. » Notice historique sur lu vie et les travaujc île M. le prince de Talleyrand , par M. Mignet, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques, lue dans la séance publique de cette académie, le 11 mai 1839. — II est bien entendu que nous citons ce qui précède à titre de curiosité anecdotique et non comme une opinion irréprochable et vraie en soi. Au point de vue théorique, il serait tout-à-fait absurde de prétendre que la notion de la légitimité a pu être l’invention d’un temps et d’un homme en particulier. Pour trouver une date et un promoteur à cette notion, il faudrait aller un peu audelà de M. Talleyrand et remonter au jour où sont nés l’esprit humain, la notion du droit, la société et la nécessité d’un pouvoir. M. Mignet a-t-il méconnu cette vérité? Nous dirons seulement qu’il ne s’est pas arrêté à la reconnaître. Mais à part cette légèreté académique, il est incontestable qu’en 1814 on a fait, pour la première fois, de la légitimité, une application qui en a compromis et discrédité la respectable notion ; et il est certain que cette regrettable déviation d’une idée nécessaire doit être surtout imputée à M. de Talleyrand. En Allemagne on marchait contre nous au nom de la coutume, de la tradition et des États historiques, que l’on opposait aux innovations de la Révolution française et de l’Empire. SI. de Talleyrand trouva les formules allemandes peu intelligibles, et il y substitua le mot de légitimité, en exprimant par ce mot le droit inadmissible d’une race privilégiée à régner sur une nation; ce qui n’est ni rationel, ni chrétien, ni vrai. Au reste, M. do Talleyrand n’a pas découvert du premier coup ce mot et cette idée ; il y a mis du temps, et au commencement de 1814, il ne proférait encore, de ce ton
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s’était accomplie l’alliance des idées nouvelles et des anciennes traditions, on n’assurât pas le triomphe unique de ce qu’on voulait faire exclusivement prévaloir, mais qu’on ne donnât lieu tôt ou tard à quelque irrégulière explosion de cette force qu’il ne suffisait pas de nier pour la supprimer et de combattre pour la diriger. N’oublions pas l’argument le plus décisif que l’on invoquât alors en faveur de la Régence : parmi les principaux souverains de la coalition, il y en avait un qui sans nul doute ne s’était pas armé contre son propre sang et l’intérêt de sa famille. Au début des hostilités, l’empereur d’Autriche avait écrit à l’impératrice Marie-Louise pour l’assurer que « quels que fussent les événements, il ne séparerait jamais la cause de sa fille et de son petit fils de celle de la France (1 ). »
Les dispositions des alliés pour le maintien de
fie Sybille qu’il savait prendre devant les niais, que cette formule? « Louis XVIII est un principe. » — «Je me rappelle, dit Bourriennc ( Mémoires , t. X. p. 98), que M. de Talleyrand nous répétait continuellement : « Louis XVIII est un jrrincipe. » Les gens qui ne s’entendaient pas en principes, comme Bourrienne, étaient émerveillés.
(t) Lettre contenue dans une dépêche de M. de La Bénardière, chargé par intérim du portefeuille des affaires étrangères, en date du 13 janvier 1814. Conséquemment à cette déclaration, le 23 février 1814, le prince de Lichtenstein s’était présenté devant Napoléon et lui avait « attesté que les alliés ne songeaient nullement aux Bourbons... » Papiers il'un homme d'Etat, t. XII, p. 347. Sur les dispositions de l’Autriche en 1814, voir dans V Appendice deux documents inédits.
KM
Napoléon 11 devinrent si vives et si évidentes que les promoteurs des manifestatious royalistes en conçurent un grand effroi ; et ce grand effroi ne se calma pas, il s’en faut, lorsqu’on apprit l’arrivée à Paris des plénipotentiaires de l’Empereur. « J’aurais bien de la peine, dit Bourrienne, à peindre l’anxiété, pour ne pas dire la consternation, de quelques membres du gouvernement provisoire et d’autres personnes réunies dans le salon où j’étais (une pièce d’attente à l’hôtel Saint-Florentin). Parmi ces messieurs, il y en avait bien quatre ou cinq dont les figures étaient réellement décomposées ; la crainte dont ils étaient saisis les faisait mal augurer de l’issue d’une démarche qui pouvait en effet avoir d’immenses résultats et changer la face des affaires. La vérité est que nous nous étions tellement avancés qu’il u’y avait plus à rétrograder (1 ). »
Le gouvernement provisoire aurait bien voulu ne pas être ; « il fut même sur le point de se dissoudre, » dit M. de Rovigo (2).
Un membre de ce gouvernement, l’abbé de Montesquiou, écrivant à Louis XV11I, confidentiellement, selon le devoir de sa charge, disait dans son rapport : « Cette nuit même les maréchaux sont arrivés... Le gouvernement provisoire a été sur pied
(1) Mémoires de Bourrienne, t. X, p. 9n.
(2) Mémoires du duc de Roi'igo, t. VU. p. 111.
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toute lu nuit... Ce matin la peur de la nuit durait encore (1)...»
Quelques-uns s’introduisant chez les souverains alliés, leur représentèrent qu’ils ne s’étaient avancés comme ils l’avaient fait que sur l’assurance de leur protection; qu’ils se sentaient abandonnés, qu’ils n’osaient pas envisager le sort qui les attendait, etc. Le ministre de la police du gouvernement provisoire, M. Ànglès, qui savait ce qui se passait, ne perdit pas son temps en discours; il fit ses paquets, prépara ses voitures et se tint prêt pour le départ (2). Le général Dessolles mis par le gouvernement provisoire à la tête de la garde nationale de Paris, avait au moins une des qualités de son état, la bravoure. Toutefois, il eut peur comme les autres, et, à la fin d’une allocution pathétique adressée à l’empereur Alexandre pour le dissuader de recevoir les plénipotentiaires, il fut assez peu maître de lui, jusqu’à ce point qu’il s’écria, les larmes aux yeux : « Sauvez au moins Mlle de Dampierre ! — Qu’est-ce que cette demoiselle, demanda l’empereur Alexandre souriant et surpris. — La meilleure des femmes! — Mais encore? — C’est ma femme, Sire. » Le général Dessolles avait en effet épousé une demoiselle de Dampierre (3).
(1 ) Papiers trouvés aux Tuileries après le 20 ;nars 1 81 5. (Journal de l’Empire, du 16 avril 1815, etc.)
(2) Mémoires du duc de Hovigo, t. Vil, p. 108.
(3) Mémoires du duc de Hovigo, t. Vil, p. 114.
Les choses en étaient, là, lorsque les trois plénipotentiaires furent reçus par l’empereur Ylexandre. On était dans la nuit du 4 au 5 avril.
Le duc de Tarente prit le premier la parole. Il donna lecture de l’acte d’abdication conditionnelle. Puis il dit quelques mots, d’un ton ferme, des droits réservés de Napoléon 11 et de la Régente. — Rien ne manquait à la légitimité de la dynastie napoléonienne. Elle n’avait point dépossédé, elle n’avait point usurpé. La place qu’elle avait prise était inoccupée. Le pouvoir qu’elle exerçait, elle l’avait créé. Une révolution qu’elle n’avait point faite, l’avait rendue nécessaire. Son établissement avait été la préservation et la garantie de l’ordre européen. Le libre vote de la nation française l’avait sanctionnée à chacune des phases de son avènement, et tous les souverains du continent l’avaient reconnue. C’eût été faire injure à l’Europe de penser qu’en faisant cette reconnaissance, à plusieurs reprises et de la manière la plus éclatante, elle n’avait pas cédé au droit , à la raison, à sa dignité, mais bien seulement à l’ascendant de la force et de la victoire. — Dans les circonstances où l’on se trouvait, les souverains alliés ne pouvaient
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se faire une idée des vraies dispositions de la France : il n’y avait de liberté que pour les ennemis de l’Empire. Mais en considérant quels étaient ces ennemis, l’importance secondaire qu’ils avaient quelques jours auparavant, le contraste de leurs manifestations actuelles et de leurs adulations de la veille, les ingratitudes dont ils se chargeaient, il était trop facile de voir qu’il n’y avait point là, pour un pays comme la France, des représentants. Ces gens-là ne représentaient qu’euxmêmes, c’est à savoir cette corruption morale qui est toujours la suite des révolutions et qui entre en fermentation à l’approche des grands changements Il ne convenait pas aux souverains alliés de se rendre complices de ce qu’il y avait de moins pur dans la nation française. — Quelles ne seraient point les conséquences d’une erreur dans le choix du gouvernement nécessaire à la France? L’histoire démontrait que l’Europe était intéressée à l’apaisement de ce pays qui avait eu toujours l’initiative dans les agitations sérieuses et durables du continent. Enlever à ce pays le gouvernement qu’il s’était donné pour lui imposer le régime contre lequel il avait fait une révolution, c’était créer une menace pour le repos du monde. — 11 n’y avait qu’une objection contre le maintien de Napoléon 11 et de la Régence, c’était la personne de Napoléon 1er; mais cette personne s’abandonnait
elle-même au sort, quel qu’il fût, que lui faisaient les événements. Le duc de Tarente ajouta qu’à cet égard il avait reçu l’ordre formel de dire que Napoléon 1er ne stipulait rien pour lui-même.
À ce trait d’un héroïsme si simple et si touchant, l’empereur Alexandre, jusque-là attentif, ne put pas déguiser son émotion.
Après le duc de Tarente, le prince de la Moskowa, et comme on disait alors le duc d’Elchingen , parla au nom de l’armée. — Ce qui représentait la France, ce n’était pas quelques fonctionnaires infidèles à leur mandat , quelques émigrés révoltés contre celui qui avait rendu la révolution clémente pour eux, quelques ambitieux s’éveillant au bruit des changements et rêvant tout haut un rôle sous un ordre nouveau. C’était cette armée qui, tout amoindrie et affaiblie, avait suffi à tenir tête, pendant trois mois, à toutes les forces coalisées de l’Europe. Or, cette armée, depuis longtemps familiarisée avec la perspective d’un suprême sacrifice, était résolue à mourir tout entière, s’il le fallait, pour la défense de cette dynastie qui symbolisait et réalisait pour elle les trophées , les institutions , la gloire, l’honneur, la volonté, le droit souverain de la France. — Là était l’argument décisif de la question. Dans une ville ouverte comme Paris, un labyrinthe plein de choses inconnues, la coalition était encore à la merci d’une entreprise désespérée
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de l’armée de Fontainebleau, se combinant avec une révolte des faubourgs. — Le prince de la Moskowa termina sa rude harangué en disant que des soldats, trahis par le sort des batailles, faisaient, par lui, appel à la générosité d’autres soldats, leurs ennemis plus heureux.
L’empereur Alexandre avait écouté avec un visible respect l’expression des vœux de l’armée française. Quand le prince de la Moskowa eut fini son allocution, il dit même quelques mots relevés par une grâce fière : il avait pour l’armée française de l’admiration, la sympathie d’un soldat; rien n’était puissant sur son cœur comme le désir de lui complaire.
Mais les paroles précédentes pouvaient avoir irrité quelque fibre secrète. Le duc de Vicence, qui se fit entendre le dernier, se chargea d’en adoucir l’expression. Leduc de Vicence était personnellement bien venu, depuis longtemps, de l’empereur Alexandre. 11 fit valoir avec les souvenirs de Tilsitt et d’Erfurt tout ce qui pouvait toucher une âme loyale en faveur d’un adversaire aujourd’hui abandonné par le sort, et qui avait été autrefois un allié, un ami.
L’empereur Alexandre était arrivé à Paris avec le besoin évident de plaire et d’être agréé. 11 était si bien entré dans son rôle qu’il en avait presque contracté une sincérité affectueuse. Il parut forte-
ment ému par tout ce qu’il venait d’entendre. 11 mit un terme à la conférence en disant qu’il n’était point seul à décidei*' la question , qu’il avait besoin de s’entendre avec les autres souverains alliés. Mais le ton qu’il prit pour ajourner ainsi sa réponse était tout à fait rassurant. Il ne congédia pas les plénipotentiaires. 11 commença avec eux une conversation dont les incidents variés marquaient tous un intérêt flatteur pour chacun des interlocuteurs français.
La cause de la Régence était-elle gagnée? Les plénipotentiaires l’espéraient. « Tous trois, ditM. de Vaulabelle, la regardaient comme gagnée ( I); » surtout après un mot de l’empereur Alexandre au duc de Vicence : « Voilà ce qui m’embarrasse, avait dit l’empereur parlant bas au duc de Vicence, voilà ce qui m’embarrasse, » et du doigt il montrait, dans un coin de l’appartement, un monceau de feuilles imprimées ; ces feuilles contenaient la déclaration des souverains alliés de ne point traiter avec Napoléon ni avec aucun de sa famille; elles n’avaient point été toutes distribuées.
(4) M. de Vaulabelle, Histoire des deux Restaurations , tome Ier, p. 333.
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En cp moment, on entendit, dans la pièce précédant le salon où se trouvaient Alexandre et les plénipotentiaires, un bruit de pas et de voix, une agitation et comme le tumulte de plusieurs personnes «s’apprêtant à faire irruption.
Un officier entra et remit à l’empereur un pli, en disant en russe quelques mots.
Le duc de Vicence, qui comprenait le russe, pâlit, et jeta sur ses deux compagnons un regard empreint d’une- angoisse extrême.
L’empereur Alexandre sortit pour prendre connaissance du message. Le salon où les plénipotentiaires avaient eu leur conférence s’emplit alors de personnages qu’une vive émotion entraînait ainsi à s’introduire dans un lieu réservé; ces personnages étaient tous connus par leur hostilité contre l’Empire, et sur leurs visages apparaissait l’arrogance du triomphe.
Quand l’empereur Alexandre revint, sa contenance n’était plus la même. « Messieurs, dit-il aux plénipotentiaires, j’étais disposé, pour ma part, à beaucoup accorder au vœu unanime de l’armée française (l’Empereur, en parlant, appuya sur le mot unanime). Mais vous étiez dans l’erreur.
lorsque vous m’assuriez du vœu unanime de vos frères d’armes Cette nuit même, pendant que vous me donniez cette assurance, une partie de l’armée française séparait sa cause de la vôtre ; le 6° corps, qui était à Essonne, a passé cette nuit dans nos lignes. »
Au sortir de la conférence, les plénipotentiaires rencontrèrent Marmont; celui-ci était ou feignait d’être éperdu de douleur : « Quel malheur !. criaitil, je donnerais un bras pour que ce- malheur ne fût pas arrivé! » Macdonald contempla Marmont en silence, puis il prononça sur lui la sentence de l’histoire ; « Dites un crime, monsieur, et ajoutez que la tête, pour l’expier, ce ne serait pas assez. »
Il nous faut revenir en arrière pour raconter comment les choses s’étaient passées à Essonne.
Le U® corps, pendant l’absence du duc de Raguse, avait été placé sous le commandement du général de division le plus ancien dans son grade, le général comte Souham. Le départ du duc de Raguse avait eu lieu d’une manière inopinée, et ressemblait à une fuite. Les troupes étaient inquiètes, agitées; elles commentaient la nouvelle de l’abdication. Les soldats refusaient d’y croire ; ils parlaient tout haut
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de trahison. Les généraux se sentaient soupçonnés, menacés, surtout ceux qui avaient reçu des confidences. Us craignaient à tout propos de voir accourir de Fontainebleau des cavaliers chargés de les enlever, car il était impossible que pai*mi tant d’hommes ardents et fidèles, il ne s’en fût pas rencontré un qui eût pris sur lui d’avertir l’Empereur. Sur ces entrefaites, la nuit était arrivée, mais non pas le calme ; partout des groupes se formaient, des conversations animées s’établissaient, des hommes se glissant dans l’ombre allaient d’un groupe à l’autre, comme s’ils portaient le mot d’ordre d’une résolution commune. Une révolte se préparait.
Tout à coup les généraux apprirent l’arrivée à l’état-major d’un officier d’ordonnance de l’Empereur. Cet officier venait chercher le duc de Raguse, et lorsqu’il eut entendu dire que le maréchal n’était pas à son poste, il avait laissé voir une grande surprise, de la colère, de l’indignation. Puis il était reparti en toute hâte, en proférant des paroles de menace.
Bientôt après il arrivait à Essonne, de Fontainebleau,un ordre écrit de l’Empereur appelant encore M. de Raguse au quartier impérial. Pourquoi cette injonction répétée? Il était d’usage, quand un ordre de l’Empereur était porté verbalement, qu’il fût aussitôt régulièrement transmis par un ordre écrit du chef de l’état-major. Il n’y avait ainsi rien
(l’extraordinaire dans cette confirmation écrite d’un ordre verbal précédent. Mais les coupables s’alarment aisément ; les généraux entrés dans la complicité du traité conclu par Marmont ne se souvinrent pas de cet usage de l’état-major impérial; ils se crurent dénoncés, découverts, près d’être livrés.
De quoi s’agissait-il pourtant? Les conjectures variaient; selon les uns, il s’agissait de dispositions à’ prendre pour un mouvement; d’une attaque des étrangers sous Paris ; d’une marche en arrière vers la Loire. Les plaisants, il y en a toujours dans une troupe française, disaient qu’il s’agissait seulement d’une invitation à souper; l’Empereur voulait avoir quelqu’un avec qui causer et passer un moment d’ennui.
L’oflicier d’ordonnance dont nous avons parlé plus haut, le colonel Gourgaud, n’ayant pas trouvé à Essonne le duc de Raguse, était passé, non loin de là, à Mennecy, chez le duc de Trévise, pour lui transmettre le même ordre ; celui-ci n’avait garde d’être absent; il soupait tranquillement à son quartier général; quand il apprit qu’il était attendu, il se leva de table et s’achemina vers Fontainebleau.
Mais les généraux confidents et complices étaient loin de cette noble quiétude de l’homme assuré en son devoir. La peur les avait pris. 11 leur fallait tromper les' soldats, dont la révolte croissait; il
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leur fallait se mettre à l’abri des dangers dont ils se croyaient menacés; ils prirent leur parti en désespérés, et secrètement décidés à exécuter la convention arrêtée par leur chef, ils donnèrent l’ordre du départ.
Les troupes s’apaisèrent et obéirent, pensant qu’on les dirigeait sur Fontainebleau.
En ce moment, il se passa une scène trop significative pour n’être pas rapportée. Un officier supérieur qui était dans la confidence autant seulement, nous le croyons, que la loyauté pouvait le permettre, le colonel Fabvier, aide-de-camp du duc de Raguse, s’efforça de s’opposer à un ordre de départ dont il savait le but. 11 fit des représentations au général Souliam, qui se fâcha de ce qu’un inférieur osait lui donner son avis sans être consulté. Mais on ne resta pas sur cette extrême limite des convenances de la discipline. Le colonel Fabvier persistant dans ses représentations, et quelques personnes se joignant à lui, le général Souliam perdit toute dignité; il eut de ces mots qui échappent aux hommes vulgaires dans les moments de violente émotion : « — Le maréchal s’est mis en sûreté à Paris ; moi, je suis de plus haute taille que lui; je n’ai pas envie de me faire raccourcir. — Et puis, le vin est tiré, il faut le boire, etc. (1). »
( I) M. Fain dit de ce pauvre général « qu’on l’avait vu, la veille,
Le colonel Fabvier s’échappa et partit pour Paris, où il porta, le premier, la nouvelle de la défection.
Cependant les troupes confiantes s’étaient mises en marche; c’était dans la nuit, au commencement du 5 avril, et les ténèbres ne permettaient pas de reconnaître la route suivie.
Un général eut tout d’abord des soupçons ; le général de brigade Lucotte, commandant la deuxième division de réserve de Paris, avait déjà quitté son cantonnement de Corbeil, lorsqu’il s’aperçut qu’on ne prenait pas du côté de Fontainebleau ; il fit faire halte aux siens et revint avec eux à son poste (1).
Le reste des troupes s’avancaient toujours de plus en plus, inquiètes et craignant de deviner dans quelle direction elles marchaient. Des soldats habitués aux environs de Paris disaient qu’ils ne reconnaissaient pas la route de Fontainebleau. Un
à Fontainebleau (le 3 avril ) puisant deux mille écus dans la bourse de Napoléon. » ( Manuscrit de 1814) — 40,000 fr. dit le général llelliard, dans ses Mémoires, t. Ior, p. 180.
(1) D’après la plupart des historiens, un autre général, Chastel, eut aussi des doutes, refusa de marcher et resta à son poste. Mais, quel que soit notre désir de ne pas diminuer le nombre de ceux qui ont su faire leur devoir, nous sommes contraints de dire que le général Chastel n’a pas eu à s’abstenir, comme Lucotte, de la défection : le général Chastel ne faisait pas partie du 6° corps; il commandait un corps détaché campé dans les environs d’Essonne .
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moment, on commença d’entendre tout proche le , vague murmure qui s’élève d’une multitude en mouvement : des hennissements de chevaux, des bruits d’armes, un sourd retentissement dans le sol ; puis des lueurs pâles apparaissaient, comme celles que renvoient, même dans la nuit, les surfaces polies du fer. Ce murmure, ces bruits, ces reflets cessaient et recommençaient, toujours plus distincts.
Quelle en était la cause?
Après le traité entre Marmont et le prince de Schwartzenberg, le jour même que Marmont s’était, disait-il, dégagé de ses pourparlers, le prince de Schwartzenberg et le comte Barclay de Tolly, en exécution du traité définitivement conclu, avaient commandé à plusieurs corps alliés de s’échelonner sur la route que devait suivre le corps français.
Il n’y avait ainsi rien d’illusoire dans ces signes qui avertissaient nos soldats du voisinage d’une armée.
Nos soldats marchaient entre deux armées ennemies
Mais, quoiqu’ils dissent entre eux et qu’ils parlassent de trahison, ils ne pouvaient point croire à la réalité : des généraux français se livrant, livrant tout un corps d’armée à l’ennemi !
Bientôt il n’y eut plus de doute possible. L’aube parut; la direction qu’on avait suivie était celle de
Versailles; on avait traversé les lignes ennemies; les ennemis présentaient les armes aux soldats français, comme à des alliés! il n’y eut qu’un cri dans cette brave armée. Les généraux prirent les devants. Les troupes se précipitèrent en désordre à leur suite, et elles arrivèrent ainsi à Versailles, une ville indisposée, d’après la proclamation d’un général ennemi , c’est-à-dire mal disposée pour les étrangers, à qui l’on avait recommandé de la « garder fortement. »
A Versailles, la révolte éclata (1); on vit des soldats que la crainte d’une honte imméritée rendait furieux; les uns brisaient leurs armes, d’autres juraient de mourir plutôt que de les rendre ; des officiers arrachaient leurs épaulettes et disaient qu’ils n’étaient plus dignes d’exercer le commandement. Les généraux se présentèrent, comptant sur leur autorité pour en imposer à la sédition ; des murmures, bientôt changés en vociférations auxquelles se mêlèrent quelques coups de fusil, les obligèrent à se retirer (2) ; les troupes « faillirent les mettre
(1) « Là éclata ce qu’on a si mal à propos nommé la révolte, comme si, dans ce moment, les chefs supérieurs n’étaient pas les vrais rebelles. » M. Ernouf, Hist de France sous Napoléon, tome XIV, p. 60.
(2) Victoires et conquêtes, tome XXIII, p. 336. — Mémoires pour servir à l’histoire de la campaijne de 1814, par M. F. Koch, 3 vol. in-8°, Paris, 1819. L’auteur de ces Mémoires, favorable au duc de Raguse, est fort indulgent pour Varie politique d’Essonne,
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en pièces, » ditM. de Rovigo (1). On ne s’en tint pas à ces démonstrations. Chaudement accueilli par la population, le 6e corps, à qui la révolte avait donné un chef, le colonel Ordener (celui-là même que nous avons vu si ardent aux buttes Chaumont), se mit à délibérer sur ce qu’il avait à faire. Le premier avis ouvert, ce fut de tomber sur les ennemis qu’on avait sous la main. Le maire de Versailles s’interposa, et, pour sauver les nôtres d’un acte trop désespéré, demanda, obtint qu’on plaçât les troupes étrangères hors de vue, dans leurs casernes, dans leurs cantonnements. L’idée de bataille ayant été abandonnée, on ouvrit un autre avis : se faire jour à travers les lignes ennemies pour aller rejoindre l’Empereur à Fontainebleau.
Mais il nous faut quitter le spectacle de ces braves gens en qui protestait l’honneur de la France, pour nous occuper de ce que faisaient , à Paris, ceux qui les avaient livrés.
achève ainsi le tableau de cette sédition : « .... Les généraux accourent; ils essaient de dissiper ees vaines terreurs; des voix les accusent d’être les auteurs du mal imaginaire. Cent coups de fusils parlent contre eux et ils s’échappent avec peine... » P. 105 de l’ouvrage précité, t. II, 2« partie.
(t) Mémoires du duc de Rovigo, tome VII, p. 138.
ti.
La nouvelle de la révolte du Ge corps était rapidement parvenue de Versailles à Paris, où elle jeta dans la confusion tout le parti de l’intrigue. « Après les vives inquiétudes que la mission des maréchaux avait causées , dit Bourrienne , un témoin peu suspect en cette circonstance, nous en éprouvâmes une autre également vive en apprenant le mouvement insurrectionnel des troupes de Marmont. Pendant la journée, nous étions tous dans une cruelle anxiété... la cause de la France pouvait se trouver encore une fois compromise... On était tellement inquiet que , de moment en moment , on envoyait à Versailles des exprès chargés d’aller et de revenir en toute hâte et de rapporter des nouvelles de l’état des choses (1). »
Pourquoi tout cet émoi ? A la vérité, la révolte du G* corps n’était pas beaucoup à craindre par ellemême. Que pouvaient quelques milliers de soldats isolés, épuisés de fatigues et de privations, sans chefs, au milieu d’immenses armées ennemies, reposées, repues et bien situées? Ils ne pouvaient que mourir pour l’honneur de leur pays. Mais cette
M) Mémoires de Houirienne, t . X, p. 408-9.
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révolte enlevait au mouvement qui venait d’être exécuté toute la signification qu’on voulait lui donner. On avait besoin de la défection d’une partie de l’armée française; or, il se trouvait qu’il n’y avait point de défection. Trompés, livrés à leur insu et malgré eux, les soldats ne montraient même pas, dans le piège où on les avait fait tomber, cette morne résignation qu’on aurait pu faire passer pour un tacite consentement Loin de se résigner, ils avaient menacé de mort, chassé leurs généraux; pour réparer le crime dont ceux-ci s’étaient rendus coupables, ils ne parlaient de rien moins que de. braver une destruction générale et certaine. On les avait placés entre l’infidélité et la mort. Ils optaient pour la mort. Or, il ne pouvait rien arriver de plus fâcheux au parti de la trahison. Marmont et ses complices n’avaient rien livré; ils n’avaient livré qu’eux-mêmes. Us avaient fait moins encore que de. ne pas rendre le service qu’on attendait d’eux : ils procuraient à l’armée française une occasion éclatante et terrible de manifester l’unanimité loyale de scs sentiments. Et nous ne disons pas tout. 11 convenait en ce moment aux étrangers d’avoir une attitude amie et de tromper la France à force d’égards et de ménagements. Mais si l’on reprenait tout d’un coup les armes pour sacrifier une troupe fidèle à cause de sa fidélité, que devenaient les protestations de respect et d'amitié? Des hommes qui se vouent
volontairement à la mort sont bien puissants : ils suscitent les cœurs. On pouvait se trouver en présence d’un grand peuple , non plus frappé d’inertie dans sa stupéfaction extrême , mais ému de pitié , animé du désir de la vengeance, sans illusion contre l’outrage , provoqué à l’héroïsme par l’exemple de ses plus nobles enfants.
Marmont comprit qu’il n’avait rien fait que créer un immense danger. A la réception des nouvelles de ce qui se passait dans le 6e corps, il partit aussitôt de Paris.
Quand il arriva à Versailles, il trouva, à la barrière de cette ville , les généraux du 6e corps, chassés, confus : « Gardez-vous, lui dirent ceux-ci , de rejoindre les troupes ; les soldats vous tireront des coups de fusil (1). » Plus clairvoyant que ses mal-
(1) Mémoires du duc de Raguse, tome VI, p. 267. — Marmonl se fait adresser ces paroles par le générât Coin pans. Nous rencontrons ici une erreur historique que nous sommes heureux de pouvoir relever. Tous les historiens, on peut le dire, et même les mémoires du temps, placent le général Compans au nombre des commandants du 6e corps qui ont coopéré à la défection. Nous avons l’état de situation du 6e corps à son arrivée à Versailles, le 5 avril 1814, au matin ; cet état donne les noms des généraux défectionnaires et les désignations des troupes qui les ont suivis ; or le nom et la division de cavalerie du général Compans ne figurent point en cet état officiel , authentique. Voir cette pièce dans V Appendice. — Il nous resterait à expliquer comment a pu s’accréditer ce que nous croyons être une erreur. Mais à cet égard nous ne pouvons faire que des conjectures. Le général Compans, depuis le second combat de Fèrc-Champenoise, s’était
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heureux complices, Marmont savait que pour trahir avec avantage il faut trahir jusqu’au bout et réussir dans sa trahison. Il se sentait dans un de ces rao-
Irouvé à la suite des deux corps des ducs de Trévise et de Raguse. A la bataille de Paris, le 30 mars 1814, il avait été sous les ordres du duc de Raguse. Du 1er au 4 avril, il était encore auprès du 6e corps, sur la rivière d’Essonne. Delà, croyons-nous, la présomption fâcheuse qui s’est attachée à son nom. Quant à Marmont qui ne pouvait pas s’y tromper, on ne s’explique pas son erreur autrement que par cette supposition : c’est qu’il devait de la reconnaissance au général Compans. A Fère-Champenoise (25 mars 1 81 4), les deux corps des maréchaux avaient gagné à grand’peine Connantray, grâce à la bonne contenance des divisions Ricard et Christiani qui les avaient couverts pendant leur mouvement de retraite; et ce fut un des beaux faits d’armes de la campagne. Mais les deux corps des maréchaux n’avaient échappé à une destruction certaine que pour tomber dans un péril non moins urgent. « L’armée française, dit le général Koch dont nous suivons le récit, l’armée française n’étaitpas encore ralliée derrière Connantray, lorsqu’on aperçut déboucher du ravin quelques coureurs : on eût pu facilement les arrêter; mais frappées d’une terreur panique, artillerie, cavalerie, infanterie, tout s’enfuit pèle-méle dans la direction de Fère-Champenoise. Il était à craindre qu’on ne put arrêter la déroute, lorsqu’un renfort inespéré sauva l’armée d’une destruction totale. C’était le 9e régiment de marche de grosse cavalerie, arrivé à Sezanne depuis la veille. Jugeant par l’intensité de la canonnade qu’un combat très-vif se livrait aux environs, le colonel Leclerc qui lo commandait, sollicita et obtint du général Compans, la permission de se porter en avant, et déboucha de Fère-Champenoise au moment où les troupes le traversaient dans cet affreux désordre. Il ne se laissa pas rompre par les fuyards, et se portant à la rencontre des escadrons légers des alliés, leur en imposa par sa bonne contenance et facilita aux maréchaux le moyen de rallier leurs troupes sur les hauteurs de Linthes. » M. Koch, t. il, 2° partie, p. 386 — 7 des Mémoires pour servir à l'histoire de la campagne de 1814.
mentsoù l’on doit payer de sa personne et préférer la mort à l’insuccès. Sans écouter des conseils plus timides que prudents , il se lança dans la direction prise par les troupes alors en marche sur Rambouillet. Quelque temps il les suivit sans les aborder, attendant que les clameurs toujours poussées par les soldats se fussent éteintes dans la fatigue de la route et la préoccupation des périls vers lesquels ils s’avancaient. « 11 y avait beaucoup de soldats ivres, » dit Marmont, qui ne résiste pas au besoin de calomnier la noble exaltation de ces braves gens ; « il fallait leur donner le temps de retrouver leur raison. J’envoyai un aide-de camp pour voir leur contenance. 11 revint et me dit qu’ils ne vociféraient plus et marchaient en silence, lin second aide-de-camp fut envoyé et annonça partout ma prochaine arrivée. Enfin un troisième apporta l’ordre de ma part de faire halte , et aux officiers de se réunir par brigade à la gauche de leur corps. L’ordre s’exécuta et j’arrivai ( I). »
Il arriva. Son autorité fut tout d’abord méconnue. Le colonel Ordener, qui , comme nous l’avons dit, avait pris le commandement du corps , lui adressa des paroles dures et violentes. Marmont fut en péril . Mais il fut sauvé par son audace même à braver les menaces de mort qui l’entouraient, et tout contri-
(1) Mémoires du duc de Ray use, tome VI, p. 267.
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bua à lui donner de l’éloquence. 11 traitait bien le soldat, il était dur seulement pour les officiers : il parla de ses bons traitements. Il s’était bien battu : il montra ses blessures. Il fut pathétique, il eut des larmes dans la voix. Tout ce qu’il avait fait, il l’avait fait pour leur conservation et leur honneur. Le mot honneur revint souvent dans son discours. On ne devait pas le juger, on devait avoir en lui une confiance absolue, faisant ainsi allusion à quelque secrète combinaison dont il ne pouvait pas parler en public ; mais à la manière dont il en parlait , il s’agissait bien évidemment de ce que peut faire un général homme d’honneur, père du soldat et politique très-habile. Enfin il jura qu’il disait la vérité, il le jura sur son honneur de maréchal ; c’est alors qu’il eut des larmes dans la voix.
11 n’en fallait pas tant, l’armi ceux qui l’écoutaient, il n’y en avait pas un en état de soupçonner qu’un maréchal pût mentir. « Ces braves gens, dit M. Élias Régnault, n’étaient pas accoutumés à douter de la parole d’un maréchal (1). » Plus simples encore et plus naïfs que les enfants qui, depuis quelques mois , partageaient leurs travaux , les survivants des grandes batailles, les vieux soldats pleuraient. « Les cœurs de ces vieux compagnons
s’abandonnèrent à un mouvement de sensibilité, et
(I) Histoire de Napoléon, l. IV, p. 305.
je vis plusieurs de ces figures , basanées et marquées de cicatrices, se couvrir de larmes. Je fus moimême profondément attendri. »
lisse laissèrent faire. Ils allaient sur Rambouillet, pour gagner par là vers Fontainebleau. Ils rebroussèrent chemin et marchèrent vers Mantes, d’où ils devaient être dirigés en Normandie, loin des événements.
Phénomène étrange, monstreux, produit par un excès de vanité se combinant avec un défaut absolu de sens moral 1 Marmont, au moment même où il vient de surprendre, de tromper définitivement la fidélité d’une armée française, de mentir, de faire prévaloir le mensonge, de consommer la défection, Marmont n’a pas d’autre émotion que le sentiment de son triomphe personnel ; comme un artiste, il se complaît dans son œuvre achevée et parfaite , et cette œuvre, c’est une trahison! « Je peux difficilement exprimer, dit-il, ma satisfaction d’avoir obtenu un succès aussi complet; c’était bien mon ouvrage... » 11 continue ainsi : « On était à Paris, pendant ces événements, dans un grand émoi. On éprouvait de vives inquiétudes. Quand je revins, le soir, chez M. de Talleyrand je fus fêté, complimenté ; chacun me demandait des détails sur ce qui s’était passé (1). »
(1) Mémoires du duc de Raguse, t. VI, p. 268.
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Marmont déguise ici, par modestie, une partie de son ovation, qui fut extrême. Quand il revint , le soir, dans le lieu qu’il nomme, on avait dîné; on le fit dîner à part, sur une petite table, au milieu du salon. Chaque personnage du lieu, grand ou petit, voulut être admis à l’honneur de le saluer. Ce fut une procession. « Il serait impossible, dit Bourriennc, de se faire une idée de la manière dont il fut reçu au milieu de nous, chez M. de Talleyrand.... Après quinze ans passés, il me semble encore assister à cette scène ; il me semble encore le voir, le maréchal, arrivant chez M. de Talleyrand au moment où tout le monde avait fini de dîner. Je le vois seul à table devant un petit guéridon sur lequel on l’avait servi au milieu de la salle; chacun de nous allait causer avec lui et le complimenter. Il fut le héros de la journée... (I). »
Le soir du 5 avril, Marmont était bien le héros de la trahison (2).
(1) Mémoires de Bourrienne, t. X, p. 109.
(S) Tous les historiens sont d’accord sur ce point, que « le duc de Raguse porta le coup de mort à la cause impériale, en apaisant, au profit du gouvernement provisoire, la patriotique révolte des soldats (M. Achille de Vaulabelle, Histoire des deux Restaurations , t. 1er, p. 3io.) Un autre historien s’exprime ainsi : « Ainsi fut consommée cette indigne trahison qui donnait gain de cause à l'étranger... Marmont en avait été le premier moteur, il en fut le dernier complice... Il prit, en arrêtant ses soldats fidèles à leur devoir, toute la responsabilité de la flétrissure. Depuis, il s’est plaint des égarements de l'opinion publique ; l’opi-
nion publique, en le condamnant, n’a été ni injuste, ni trop sévère. » (M. Elias llegnault, Histoire de Napoléon , t. IV, p 306 ) — M. de Lamartine, fort indulgent pour M. de Raguse, dit, en parlant de la réception faite à ce dernier chez M. de Talleyrand : « Marmont, à l’enthousiasme des ennemis de son maitre, dut reconnaître la triste réalité de sa défection. » Histoire de la Restauration, t. Ier, p. 309.