FIN
RELATIVES A L'aFFAIRE DE DANJOUTIN.
Après notre sortie de Belfort, le commandant Oély, d'une part, les mobiles de Saône-et-Loire et leurs parents, d'autre part, demandèrent au colonel Denfert de provoquer une enquête sur les faits qui avaient causé la perte de notre position de DaDJoutin et la surprise de sa garnison. — G«tte enquête était dans les intentions du colonel Denfert qui n'avait pu la &ire durant le siège, par suite de la disparition des témoins faits prisonniers à Danjoutin. — Il la demanda donc au^ ministre de la guerre, qui n'y donna pas suite. Pour que le public puisse se fixer sur les causes de ce fftchëuz événement, nous plaçons sous ses yeux, à la demande du colonel Denfert, les pièces relatives à cette affaire.
466 PIÂCES JUSTIFICATIVES.
Lettre adressée mn eolonel Denfert par le père fin eapltalne de la liOyère* pris à DamlontlB.
La Loyère, 8 avril 1871.
Générais
Le 10 mars dernier, je suis allé à Grenoble porter quelque argent aux mobiles de l'arrondissement de Ghâldn, sortant de Belfort, comme j'étais allé, six semaines auparavant, en Allemagne et dans les ambulances suisses et prussiennes, sous Belfort, distribuer 17 000 francs aux prisonniers, et compter les victimes du combat de Danjoutin.
Vous m'avez fait l'honneur de me recevoir quelques instants, ce qui m'a permis de faire, auprès de vous, la démarche dont j'étais chargé par la ville de Ghftlon et les familles de notre bataillon.
Je vous ai demandé, en leur nom, de vouloir bien ordonner une enquête sur ce qui s'est passé dans la nuit et la matinée du 8 janvier, dans ce village dont vous aviez confié la garde aux enfants du Ghâlonais.
Vous étiez ignorant, m'avez-vous dit, des détails de cette affaire, vous ne saviez, en effet, que ce qu*aTai^nt pu raconter ceux qui n'ont malheureusement pas fait tout leur devoir, et ce qu'ont plus tard rapporté les officiers prussiens faits prisonniers à l'assaut de Belfort, et qui avaient pris part au combat de Danjoutin. La garde de ces officiers devait être remise au capitaine Perrin, si j'ai été bien informé. Vous saviez, enfin, mieux quç personne, les efforts tentés par la garnison pour aller au secours de la petite troupe qui, réduite de moitié, abandonnée de ses commandants, a si bien
1. M. de la Loyère croyait, par erreur, le colonel Denfert nommé général.
jufljlim la çç|i^^a&c^ gu^ you$ avi^z ïuisç en elle en l§qr don* nant ^n gar4e ce poste important de vo^re plan dc) à^r fense.
yQ,u8 avez bien voa^fi, gén^ral^ noi^^ promette ççt^ç fx^quête et m'autoriser à vous faire parvenir les rensçignemçi^ta que }^ pouvais avoir entre les mains. Ces renseignements, j'ai toujoi^rs hésité à vous les envoyer, bien que personne, je \d crois, ne fût plas à même de les donner. Outre toutes le£; correspondances qui m'ont été communiquées, j'ai vu tous ^9$ prisonniers, tous les blessés, bien des gens de Pf^njo.utin et des environs, pendant les journées du 2 et 3 février, passées ^an^ tous les villages sous Belfort, Délie, Bourogne) Qn^Q^yîlH^^» Morvillars, Ghâtenois, Moval, Meroux, Lac^iapelle, Dannemarie, etc., etc. J'ai vu le commandant Gély, et j'ai pu apprécier sous Tempire de quel sentiment il avai^ fait ^n rapport officiel dont j'ai eu Thonneur de pouvoir vous remettre une copie. Puis, enfin, j'ai vu, h leur arriyé§ à ^(Jrenoble, les bommes de la garnison de Belfort, et ps^rmi eu:^, notamment, les ofdciers d'artillerie de la Haute-Gr^rpnne, intéressés^ à ce qu'il parait, à expliquer le silence du c^pon d«s Perches, et disant, à qui voulait les entendre, que le combat de Danjoutin avait duré vingt minutes, et que dapç cette nuit où vous étiez sur pied et aviez fait mettre la gan^ison sous les armes, personne n'avait entendu la fusillade; nul, mieux que moi, n'était renseigné, et pourtant j'ai hésité jusqu'à ce jour, espérant toujours que le commandant Artaucl remplirait au moins ce devoir de rendre justice aux hommes de son bataillon et ferait un rapport. Cette hésitation, général, avait un autre motif que vous avez compris : ç*est mon fils qui a eu Tinsigne honneur de commander ^ panîputin ces 4eux braves compagnies qui, pendant douze heures environ, ont tenu en échec plus de 3000 Prussiens, et sop éloge qui, avec celui de M. de la Genardière, est dans toutes les bouches, voire même dans celle de l'homme qui Ta dMmn[i d^ son mieii^ prèa de vous, i{ mi'^tait difficile d^ li
faire. Mais aujourd'hui ces mêmes parents qui m'avaient en «^ voyj au-devant de vous à Grenoble, me chargent de venir vous rappeler la promesse que je leur ai rapportée de votre part, d'une enquête qui rende à chacun la part bien diverse qni lui appartient.
Dans ce combat dont vous entendiez, m'avez-vous dit, la fusillade jusqu'à dix heures et demie du matin, sans la disparition, expliquée peut-être, d'une compagnie dont je ne fais pas le procès, Dieu m'en garde 1 sans la surprise de la 7* qui en a été la conséquence, cet avant-poste périlleux de Danjoutin, dont la garde lui avait été remise par vous, aurait été conservé àBelfort par ce bataillon de Saône-et-Loire, auquel, et avec raison, vous aviez donné une extrême preuve de confiance en le laissant, depuis plus de sept semaines, au poste d'honneur en avant-garde, soît à Pérouse, soit à Danjoutin, sans ravoir jamais fait relever une seule journée pour le ramener dans Tenceinte de la ville.
Je ne dirai ri en des commandants Artaud et Gtély . A votre sortie de Belfort, je sais que vous avez questionné, à Chfttenois, lesblessés'de Danjoutin. Vous avez appris de leur bouche quelle avait été leur conduite. Tous les témoins de la lutte sont unanimes à leur égard. Vous avez lu le rapport du cornmandimt Gély 4ozU les contradiotionsLy les termes embarrassés, la dernière phrase surtout : Pourquoi, mon Dieu^ les balles m' ont-elles épargné! justifient si bien ces paroles qu'il m'a répétées plusieurs fois de suite :
Dans cette affaire je n^ai qu'une chose à cœur^ c'est de décharger ma responsabilité.
M'abstenant donc ici de toute appréciation de la conduite des deux commandants, et pour remplir mon devoir envers les habitants de l'arrondissement qui tiennent à l'honneur de leurs enfants, morts ou vivants, je vous demande seulement de vous soumettre, en leur nom, quelques observations*^ sur
1. Voir ces observations à la suite du rapport du commandant Gély.
le rapport officiel du commandant Oély, et d'essayer de faire ressortir de ses termes, confus et embarrassés^ ce qui est la vérité, ce queTenquêtOy promise et attendue impatiemment, établira facilement, c'est que la 1'* et la 3® compagnies ont bravement fait lenr devoir et que la lutte soutenue par elles, le 8 janvier, n'a pas été un des faits les moins bonorables de la défense héroïque de Belfort, à laquelle votre nom, général, restera, en toute justice, à jamais attaché, et pour votre honneur^ et pour la gloire et la consolation de la France^ si tristement humiliée partout, excepté là.
Je vous demande la permission de joindre à cette lettre et aux observations sur le rapport du commandant Oély une note que mon fils a cru devoir adresser au comi^andant Artaud qui, lui aussi, ne peut manquer de vous envoyer son rapport sur son bataillon. Toutes ces pièces auront leur place au dossier de Tenquête que nous attendons de votre promesse et de votre justice.
Veuillez, général, agréer l'assurance de ma haute considération et de mes sentiments les plus distingués.
Signé ; V. A. de la Lotère.
Lettre du eapltalne de la Loyère à M. Artaud,
ehef de «on bataillon*
25 mars.
Mon commandant»
Depuis que nous sommes revenus de captivité, j'attendais votre présence, à Ghâlon , pour vous remettre un rapport sur Taffaire de Danjoutin, dans le bi^t de vous faire connaître ceux qui, parmi les braves jeunes gens que j'ai
470 PIÈGES JUSTIFIGATIVSS.
éù rhoûneur de commander, ont montré lé plus de ^i-bieié devant rém^emi^ et dont Tattitade énergique, ayant bervi d'exemple et d'encouragement à leurs camarades, Aiiiïe une mention particulière et pour pluôîeurs, selon moi, une récompense. J'aurai, en vous les signalant, en mèi&e temps que dégagé ma responsabilité envers eux, rempli mon 'devoir de chef de compagnie, en vous donnant la possîhiliië dé leur faire rendre justice. Venant d'apprendre que vous h''étîe2 pas dans Tintention de revenir, et étant moî-mêine sur le point de partir, je me détermine à vous envoyée dès ^quelques lignes que j'eusseïnieux aimé vous remettre énihain propre.
Ce h'esf pas sans difficulté, ni sans embarras que j'ai choisi les noms que je vous envoie, car tous, vous lé saviaiz, mon commandant, ont fait admirablement leur devoir, et ont dépassé ce que nous étions à même d'attendre de leur énergie et de leur courage. Aussi faut-il que je vous demande la permission de retracer brièvement les faits (juî ont eu lieu et qui ont donné à ceux dont je vais vous parler roCcasîbn de faire preuve d'une manière brillante de ce qu'on appelait jadis la valeur française.
Vous vous rappelez, mon commandant, que lorsque nous fume» attaqués S Danjoutin, j'occupais les tranchées de la fabrique qui faisaient face à la route d'AndeInans. Il était onze heures du soir environ, quand on m'annonça que des colonnes ennemies s'avançaient vers le haut du village pour attaquer le poste occupé par la 5^ compagnie placée au passage à niveau.
J'avais, à ce moment, la moitié de ma compagnie dans les tranchées, la seconde section se reposait; je la fis immédiatement réunir et la plaçai sur la gauche, sous les ordres de M. !e lieutenant Druàrd, en face du Bosmont; en même temps, je prescrivais à M. le sous-lîeutènant Pierre de Surveiller avec la première section la riute d'Andelnanè.
Geis dispositions prises, j'attendis le retour d'un àotts-ôffi-
PIECES jUSlrilÔATIVES. 471
cier qiie jfe vous âvàîs envbyS j;)our vouô avertir de ce qmi se passait et voué demander des instruciions* Peu d'instants après, nous entendions quelques coups de fusil dii o6té de la 7* compagnie, et vers l'église, les cris de l'ennemi nous avertissaient qu'il était entré dans le village sans trouver de résistaiicë; c'est alors que vous me fîtes dire de me placer en àvaiit àé la maîïon Millet, le lon^ de petits murs à hauteur d'appui.
L'ennemi nous avait déjà cernés, et nous dûmes^ pour exécuter ce mouvement, nôiis faire jour k la baïonnette^ ce qui nous réussit heureusement, grâce S l'énergie et k Tentrain dé J!il. lé lieutenant Druard, ijui fit éprouver dé grandes pertes à rëûneniî, et fui blessé; nous arrivâmes au poste désigné, amenant avec nous quelques prisonniers. M. de Lagenardière, sous-lieutenant à là V^ compagnie, remplaça M. Druard et fil preuve; pendant onze heures, du plus ^rand courage en se maintenant jusqu'à l'épûisément dé ses munitions.
ï^èndaîit là huit, je fis feîiré, tant bien que mal, deux barricades pour essayer de garantir un peu les hommes de la 1" et de la 3®cbÎ!iàpàghîès, que l'ènnèmi, établi dans leé maii^on^, tuait presque à bôiit portant. Plus que tout atitré, par Soil âïtitùdê énergique, le sm-geut Muihelet contribua à la Ji)romptè construction de ces barricadés improvisées. MalheurèTise'méht cela ne put empêcher que nous hé fissions des pertes sensibles. Nous étions entourés de toutes parts, et nous n'avions d'autre alternative que d'être tués ou pris ; chacun le sentait et ie comprenait. Pourtant, vous devez vous le rappeler, aucun homme n'hésita à se placer aux endroits les plus dangereux ; bien plus, quelques-uns ont fait de véritables traits de bravoure, comme le seTgent Baysset (Emile), qui, ayant reçu plusieurs blessures, est chaque fois revenu sur le lieu du combat, âpres s'être fait panser, jusqu'à ce qu'enfin, ses forces le trahissant, il ait dû abandonner la lutte.
Je vous ai déjà cité MM. de Lagenardière et Druard, dont nous ayez pu apprécier comme moi l'intrépidité, en ayant été témoin. Voici maintenant les noms de quelques hommes de ma compagnie qui se sont le plus distingués :
Berthier (Louis), caporal;
Lacorne (Philibert)^ blessé au pied, amputé depuis;
Gravelon (Claude), qui, quoique blessé, est revenu plusieurs fois chercher des cartouches k Tambulance ;
Gambay (Léon), qui empêcha, avec Taide de deux de ses camarades, Loye (Alfred) et Malin (François), l'ennemi de s'emparer de la maison la plus voisine de notre poste;
Moin$ (Jean-Louis), qui, après avoir montré beaucoup de courage, parvint à s'échapper de Ghâtillon et traversa toutes les lignes prussiennes sous un déguisement ;
Gampion (Eugène), blessé;
Coissard (Alexandre), grièvement blessé;
Coulan (Charles), amputé;
Pagnier (Pierre), qui se tint tout le temps à l'extrémité de notre ligne et surveilla avec intelligence les mouvements de l'ennemi;
Guichard (Frédéric), grièvement blessé;
Henry (Philibert), qui ût deux prisonniers et fut blessé.
J'ai cru^ mon commu^aat, remplir un devoir en signalant ces quelques noms de gens qui ont bravement exposé leur vie et consacré toutes leurs forces à la défense de la patrie et à l'honneur du département.
Je suis, avec respect, mon commandant, etc.
Akbiand de la LOYiRE.
Rapport du commandaiit Gély sur l'affaire
de Danjoatin.
Rastadt, 12 janvier 187 1 .
J'ai rhonneur de vous envoyer) par rintermédiaire du général commandant à Lyon, mon rapport sur la malheureuse affaire de Danjoutin.
J'ai eu rhonneur de vous écrire, à la date du 5, que l'ennemi faisait, tant dans le bois de Bavilliers que dans celui du Bosmont, des travaux qui m'inquiétaient pour la sécurité du poste de Danjoutin. Je n'ai pas voulu alors vous demander l'évacuation de ce poste, pensant que vous aviez des raisons majeures pour le conserver ; mais vous ne devez pas ignorer, mon colonel, que je vous avais dit à plusieurs reprises, et principalement le jour de l'attaque du bois de Bavilliers, que les troupes que j'avais sous mes ordres étaient d'une solidité fort douteuse, et qu'il était difficile, avec de pareils soldats, d'affirmer la réussi le d'une entreprise. Je ne pensais pourtant pas alors qu'ils eussent^ assez peu de cœur pour abandonner leur poste, du moins en partie, sans quoi je vous aurais demandé avec instance de me faire relever d'un commandement aussi difficile.
Le 6 au matin, l'ennemi a démasqué deux batteries : une de trois pièces, dans le Bosmont, et k 800 mètres de Danjoutin; l'autre de deux mortiers, dans le bois de Bavilliers. Ces pièces, jointes à celles d'Ândelnans, ont tiré sur le village pendant toutes les journées du 6 et du 7. Vers huit heures du soir, le feu ayant à peu près cessé, j'ai supposé que nous pourrions être attaqués pendant la nuit; j'ai de suite donné l'ordre au commandant Artaud de prévenir les quatre com-
474 PlickS iuSTIFlCATÏVËS.
pagnies de Saône-et-Loire de se tenir en éveil, d'avoir une section entière dans les tranchées et l'autre prête à marcher au premier signal d'attaque.
Sur la rive droite de la Savoureuse, le capitaine Éœklin, commandant une compagnie du Haut-Rhin, devait occuper les maisons situées en avant de la Maison-Rouge ; les compagnies de francs-tireurs, les maisons situées en aval du pont et la compagnie d'éclaireurs devaient leur servir de soutien.
Prévoyant le cas où l'ennemi pourrait arriver en force par la tranchée dû chemin de fer, j'avais prescrit au capitaine Mèyer, commandant une compagnie du Haut-Rhin, résidant à la forge, de se porter au premier signal d'attaqué au secours dé Ta compagnie placée au passage à niveau.
Ces précautions prises, j'avais le droit d'attendre que chacun resterait Îl soii poste et repousserait énergiq[uement uife attaque de l'ennemi faite même avec dès forces supérieures.
 minuit de grands cris sont partis dû côté du Ôosînont et du Ibôiis dé Etàvilliers, l'ennemi nous attaquait avec tirois batàîlions, sur là rive droite de là Savoureuse ^ îe capîtâîhe fcoètlîn perdait les mâiàôiïs qui font face k là Màièô'n-Éo'ù'è^è, mâi^ il se maint èDâit avec lès éclairèurs et les fràncs4ireïïrl îleS deux côtés dû pont et empêchait l'ennemi de pousser plue avant. Le capitaine la Loyère (Saôhe-èt-Loire), |f)Tàce àvè'c i^a compagnie eh face de la routé d'Ândelnans, a cWMé'rvé sa position et fait éprouver de grandes pertisè à l'ennemi.
li n^én à malheureusement pàk été ie même àû centre pii l|è trouvait la 7« compagnie de Saône-ét-Loirej cbmi&ftidee ^âr ïë Capîtâînè Jàndard et le lieutenant Martiàèt. Ces dHix officiera ali lieu d'être à leur posté étaient dànà ûheMîsôn, ïeé èôûs- officiers et isoldats avaient isnccésàivémenl quitté lés tFàïicfiées, et quand l'ennemi s'est présenté^ quelques bois isoïdàts ont ^u lui répondre, rnaî« il lèùr à ét^ îïnî)osiablô de garder là position, la compagnie entière i 8te ï)risé dà^ les
maisons. A la gauche, la G"" compagnie commandée par le capitaine Gharrolais, ayant pour lieutenant M. Chardonnet et pour sous-lieutenant M. Carré , a lâchement abanwdonné son poste à la première attaque et a permis à l'ennemi de pénétrer en forces dans le village, soit par le chemin de fer, soit par la route de Méroux. J'ai l'honneur, mon colonel, de vous demander que les officiers de ces deux compagnies soient traduits devant une cour martiale et jugés conformément à nos lois militaires.
L'ennemi s'étant rendu maître de la partie Est du village, il ne m'était plus possible de laisser la compagnie du capitaine la Loyère en face de la route d'ÂndeInans où elle n'aurait pas tardé à être cernée. J'ai fait poster cette compagnie derrière de petits murs placés au centre du village, de manière à arrêter la marche de Tennemi. La première compagnie de Saône-et-Loire, capitaine Sicard, réunie à celle àû capitaine là Lôyêré, ont pu pendant une partie de la nuit résister à l'ennemi et le maintenir dans les maisons dont il s'était déjà emparé. Prévoyant que de nouvelles forces ennemies ne tarderaient pas à être dirigées sur le village, j'ai eu un moment l'intention de Tévacuer, en faisant attaquer les maisons situées en face de la Maison -Rouge pour pouvoir gagner la gare. Avant de prendre une pareille rêsôlutîénj j'ai dû tonèuller le cônimàridânt Artaud et les officiers qui étafènt près de niôi. îls ont tous été d'avis qu'il ne pouvait pas manquer de nous arriver des secours de la ville aup6int du jour et que nous devions garder le poste que vous nous aviez confié. Ce n'est qu'à regret que je me suis rendu à leur avis. Vers le point Hu jour, une vive fusillade engagée dans là direction de là routé du Fourneau, m'a fait espérer qu'il nous arrivait des renions sérieux qui nous permettraient dé reprendre nos positions. Peu d'instants après, le feu cessait et je voyais avec douleur que nous étions réduits à nos propres forces. A ce moment, l'ennemi a jeté sur nous de nouvelles troupes, nos compagnies leur oàt tenu Été pendant trois
576 PlÂCES JUSTIFICATIVES.
heures, mais non pas sans pertes sérieuses, le lieutenant Martin était tué, le capitaine Eœklin et un lieutenant de Sa6ne-et-Loire blessés. Deux maisons étaient remplies de blessés et pour comble de malheur le docteur lui-même était sérieusement blessé.
J'ai voulu alors tenter une retraite par la route de Montbéliard, en faisant attaquer le poste de la Maison-Rouge et les maisons voisines, mais les hommes complètement démoralisés criaient qu'on ne pouvait plus se défendre et mettaient la crosse en Tair.
Peu d'instants après, nous étions entièrement cernés.
Je ne vou3 dirai pas tout ce que j'ai souffert, quand j'ai vu qu'il n'y avait plus de résistance possible aveo-de pareils soldats, et qu'il ne nous restait plus qu'à nous rendre.
Vous le comprenez, vous, mon colonel, qui avez le cœur bien français.
Pourquoi, mon dieu, les balles m'ont-elles épargné! J'ai l'honneur d'être, etc.
Observatloiia sur ce rapport an nom des parents
des mobiles de ChAlon.
Ghâlon,27 avril 1871.
Pourquoi, si les travaux des Prussiens étaient inquiétants pour la sécurité du poste de Danjoutin, à ce point que le commandant Oély a été prêt à en demander l'évacuation, pourquoi, pendant vingt-cinq jours passés dans ce poste, n'a-t-il fait exécuter aucun travail de défense? Les quatre compagnies de Saône-et-Loire n'ont pas été une seule journée employées à faire des tranchées sérieuses à la place de
celles bien imparfaites qu'elles occupaient. Il n'y avait pas un seul outil, pas une pioche, pas une pelle à Danjoutin. Avec un peu de prévoyance, un chef intelligent et jaloux de son devc'ir, aurait, en exécutant des travaux convenables, donné de la solidité à celles de ses troupes qu'il jugeait si sévèrement et qui k leur tour ont droit de lui renvoyer lïnsuite qu'il leur adresse dès la première phrase de son rapport. Cette insulte d'ailleurs est gratuite, car les compagnies de Saône-et-Loire, qui ont pris part à Tattaque de Bavilliers, la 6® entre autres, enlevèrent toutes les positions ennemies et profitant du brouillard qui cachait leur petit nombre dépassèrent le but assigné.
n est bien évident, en lisant ces pages embarrassées, que le commandant Grély, comme il disait naïvement en parlant de son rapport, n'a eu d'autre préoccupation en le rédigeant que de dégager sa responsabilité qu'il sait être bien grande et bien compromise.
A minuit, quand le commandant Gély entendit les cris des Prussiens, il y avait déjà un certain temps que la septième compagnie, compromise par la disparition de la 6* et de ses propres oBOouades qui se trouvaient dans les tranchées, était malheureusement surprise et enlevée. Il est évidemment inexact que les Prussiens soient arrivés du Bosmont et de Bavilliers, en poussant de grands cris pour tenter une attaque par surprise. Ils sont venus dans le plus profond silence et c'est en silence encore, qu après avoir surpris et enlevé la septième compagnie, ils s'avançaient au milieu du village en trois colonnes pour surprendre la première et la troisième compagnies, mais celles • ci étaient sur leur garde et à la réponse « Garde mopile erste compagnie » qui fut faite à leur Q ai- vive, elles firent une décharge nourrie qui tua un grand nombre d'assaillants et fit reculer les colonnes; c'est alors que le commandant Oély
478 PIÈCES JUSTmCATIVES.
entepdit le9 jiourraç des Prussiens revenant à, la chaîne. Cfi^j alors q^e de la maison Millet , où il sf tro^vut, mo^fs^er snr ipçssager furent envoyés à la ^xième çom^ pagnie, en retraite depuis longtemps, pour la prévenir d'être sur ses gardes et de résister; aucun des messagers ne revint, ils furent faits prisonniers. Mais la perte des 6* et 7* compagnies réduisit de moitié le nombre des défenseurs du village et rendit bien difficile la positon des deux compagnies restantes. Leur admirable conduite pendant cette nuit terrible n'a pu obtenir un éloge de la plume de M. le commsindant Gély. Il lui est impossible cependant de ne pas mentionner la résistance énergique de la 3*" compagnie qui sur la route d'Andelnans, dit-il, infligea de grandes perte^ à Tennemi. Il faut bien aussi, quelque mal qu'ici pense de pareils soldats, que le commandant Gély explique comment la l'* et la 2^ compagnies, attaquées à onze neurés du gfoir par trois mille hommes et plus, se battaient encore le lendemain , à onze heures, c'est-à-dire douze heures après. C'est là un fait rigourèui, une vérité que ses appi*éciatidns, ses insinuations malveillantes, ne sauraient modifier. Il faut bien trouver l'emploi de ces douze heures.
Mais d'ailleurs, sans cette résistance à outrance des IT» et 2'^ compagnies, c'est à onze heures et demie du soir, au heu de onze "heures et demie du matin, que lés habitants de la maison Millet auraient été, pour la plupart, faits prisonniers dans leurs lits par les Prussiens.
Le commandant Gély est bien sévère pour les officiers de ' la 6« et de la 7% mais il ne dit jamais ce qu'il a fait lui-môme, ce qu'il a vu de ses yeux. Si, prévoyant comme il l'affirme, une attaque pour cette nuit du 7 au 8 janvier, il avait, ï^i, £sdt son devoir, s'il avait été s'asfsurer de la vigilance de ses troupes, ce qui est arrivé aurait pu être évité; à lui donc une grande part de responsabilité dans la perte de ces deux compagnies. Il est certain au'un des plus coupables ç'Qst ^- ^urément lui.
Il liq ^tft^t iii4iqué d'être plus indulgent, m«às il f^ît, on ne sau^^it trop le répé^r avec lui, il avait sa responsa|)iIité h préserver et ç*est ^ ce soin qu'il sacrifie saiis aucune hè^ita||on li^ionneur des autres.
X^i cqpapagnie ia lioyëre fut obligée pour r^mpUr seg ordres de se faire jour k la baïonnette; elle exécuta ce mouvement fveç un entrain admirable, elle fit un certain nomiatfe dQ prisonniers, le lieutenant Druard se fit en cette circqnçtaj]|çp particulièrement remarquer. C'est alors que secoi^dé énergiquement par le brave sous-lieutenant de la G^nardière, qui commandait de fait sous ses ordres la 1" compar gnie et dont la conduite a été dans cette nuit au-dessus de tqu^ éloge, ^e capitaine de la Loyère construisit, spu^ u^i feu te^xible partant des maisons envahies, avec des meubles, de§ Tagots, des futailles, uae barricade derrière laquelle il at)rita ses hommes et se défendit, non p^s unç partie ^e k nuit, coDc^pç le dit inconsidérément le rapport, mais b.ien la nuit tout entière. Gela du reste est établi par le commandant Gély,contradictoirement avec lui-même, quelques lignes plus bas. Au point du jour, c'est-à-dire à huit heures (heure du lever du soleil le 8 janvier), la garnison de Belfort vient au secours du village, la fusillade dure quelques instants, puis elle cesse, après quoi l'ennemi jette de nouvelles troupes auxquelles nos compagnies tiennent tête pendant ^rpis heures. Il est donc établi par le rapport que Danjoutin n'a été pris qu'après onze heures bien passées. Au milieu de la nuit le commandant Gély propose, dit-il, d'abandonner le poste qui a été confié au bataillon de Saône-et-Loîre, pour rentrer à Belfort; mais voilà que les officiers de ces troupes, d^une solidité fort douteuse, s'y refusent tous énergiquement, il le constate. Il est seul d'avis de battre en retraite. Ce n'e$t qu'à re^re^, ajoute-t-il, qu'il s*est rendu à cet avis^ avis donné par de pareils soldats. Tout espoir de secours de la place est évànotd. Bh bien, de pareils soldats, c'est-àrdire, deux comjgà^ies commandées par le capitaine de la Loyërp el le
BOUS- lieutenant de la Genardière (le brave lieutenant Druard a été emporté blessé), tiennent trois heures encore, tant qu'il y a des munitions. Elles ont déjà éprouvé des pertes sensibles, une partie importante de leur effectif est hors de combat, deux maisons sont pleines de blessés.
Et c'est alors, après ces trois heures, vers onze heures et demie que le commandant Gély aurait songé à attaquer le poste de la Maison-Rouge, il aurait voulu lancer une poignée d'hommes sans cartouches contre trois à quatre cen ts Prussiens, enlever des maisons crénelées , mais cette affirmation n*est pas sérieuse. Il savait mieux que personne que dans cette maison Millet, son centre de commandement, qui regorgeait de blessés, on était venu chercher toutes les cartouches emportées par eux du combat. On avait fouillé les morts pour leur prendre les leurs aussi. Il sait cela et il ose dire (il a ce courage) que les hommes démoralisés mettaient la crosse en l'air.
Cette prétendue intention de retraite eût été une folie, le commandant Gély le prouve lui-même. Â peine cette pensée lui est-elle venue à Tesprit, que ses hommes encore valides sont oersés de toutes parts. Leup dernière cartouche est brûlée.
En résumé, des termes même du commandant Gély, il résulte donc aussi bien que du témoignage de tous ceux qui ont pris part au combat de Daujoutin, que deux compagnies du bataillon de Ghâlon, la B^'etla 1'% sous le commandement du capitaine de la Loyère, secondé du sous-lieutenant de la Genardière, seules contre trois bataillons Prussiens renforcés de troupes fraîches vers le matin, ont résisté douze heures durant, ont fait supporter de grandes pertes à Tennemi, n'ont pas voulu consentir à abandonner le poste qui leur avait été confié. Ces compagnies ont perdu beaucoup de monde, les efforts de la place pour les dégager ont été im-
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puissants, et ensuite elles ne se sont rendues que faute de munitions.
A la suite de ces faits bien constatés, est-ce un éloge qui se trouve sous la plume du commandant Gély ? Non : il répète froidement à la fin comme en tête de son rapport cet outrage à ces hommes qu'il n'a ni assistés, ni commandés, ni encouragés : « comment résister avec de pareils soldats. »
Enfin il termine par cette phrase qui serait grotesque si elle n'était honteuse à lire: « Pourquoi, mon Dieu, les balles m'ont-elles épargné I »
Deux cents signatures seront mises, s'il est besoin, au bas de ces observations, faites au nom des combattants de Danjoutin et des habitants du Ghâlonais. L'enquête promise ne peut manquer d'être faite. Si la brave conduite des enfants de Ghâlon ne mérite aucune récompense, la lâcheté du moins sera signalée et punie et moitié de la justice sera rendue.
Lettre de H. Olugembre, capitaine de francs-tirenn* pris A Danjoutin, au capitaine Thiera.
Versailles, le 18 juillet 1871.
Mon cher eapitaine,
Puisque vous écrivez la relation sérieuse du siège de Belfort, je crois de mon devoir de vous donner quelques explications sur l'affaire de Danjoutin, où près de sept cents hommes ont été pris, lâchement abandonnés par deux compagnies de Saône-et-Loire.
Gi-joint, l'ordre que vous connaissez, qui m'a été adressé
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le lendemain dn jonr où yons avez fait sauter le viaduc de Dannemarie en nous repliant. Cet ordre dit : « Si les compagnies étaient forcées de se replier, e^es prendront position w. arrière de Tépaulement formé par le talus du chemin de fcr. »
Craignant, mon cher capitaine, de vous importuner par un trop long récit, je me bornerai à vous dire que, lorsque l'attaque du haut du village a été entendue, et que lecotnmandant Oély est venu me voir de l'autre côté de la Savoureuse, où je me tenais avec ma compagnie, celle de Kœchlin et les éclaireurs de Martin, le commandant Gély me demanda si î'aperoevais l'ennemi du côté de Botans ou du côté de BaviUiers ; sur ma réponse négative, il me recommanda de me tenir prêt à recevoir ses ordres et me dit qu'à tout prix il fdiait garder la position que j'occupais.
A peine le commandant Gély était-il retourné à Textrémfté du pont, que du bois de Bavilliers déboucha une troupe formée en bataille, que j'évaluai environ à trois cent cinquante hommes ; elle s'avança dans le pré, dans la direction de la maison Meyer (dite Maison-Rouge), incendiée dans la journée de la veille ; elle fit alors une légère conversion à droite, occupant la route de front.
A deux eent Moquante mttres à ^peu près, le lieutenant tÊoÛB h» reçut par un feu de barricade des mieux nourris, auquel ils ne répondirent pas et se replièrent en désordre.
Jusqu'au lendemain à neuf heures et demie, ils tentèrent aiMÎ ({oat«a asfiaul» qui tous furent repoussés de la même manière, mais nous y perdîmes plus de BMmdd qu'à la première attaque.
Je voue signale là, comme mémoire, la conduite de M. Arcier, mon lieutenant, qui sur mon ordre avec dix hommes monta au-dessus des grottes et rampa jusqu'à cinquante mètres du Grand Bois, d'où il ramena un Allemand prisonnier, qui avait l'audace de s'avancer jusqu'au deuxième arbre fruitier où je venais de poser une sentinelle double.
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Il n'était pas mintdt qae la portion du village occupée par les compagnies GharroUais et Jandard était occupée par les Prussiens. À ce moment, on amena cinq prisonniers allemands qui venaient d'être pris au milieu du village et qui nous avouèrent avoir pu entrer dans le village presque sans coup férir, nos soldats ayant déjà fui. (Ceci me fut coaÊrmé par le capitaine qui s'est le premier élancé du Bosmont avec sa compagnie vers la tranchée qui venait d'être abandonnée par le capitaine GharroUais et sa compagnie.) G'est à cette heure que Greuzard (aide-major de Saône-et-Loire), tombait; deux de mes hommes se dévouant pour aller le chercher tombèrent sous le feu de l'ennemi, c'est un éclaireur de Martin qui malgré cela put le rapporter seul; il n'eut pas de chance, il fut tué vers neuf heures du matin.
Je dois signaler (toujours comme mémoire) la belle conduite du maître d'école de Danjoutin qui soigna environ soixante à quatre-vingts blessés entassés dans les granges et maisons Millet et Livrey. A partir de onze heures du soir nous étions complètement dépourvus de docteurs et d'infirmiers; presque tous, Prussiens et Français, moururent faute de soins.
Il résulte donc des principaux renseignements que je viens de vous donner, que lorsque le commandant Gély vint me demander quelques hommes dévoués (à minuit) pour aller à Belfort, la ligne de retraite ordonnée par le colonel Denfert par le talus du chemin de fer était prise et occupée formidablement par les Prussiens.
Aucun des cinq francs-tireurs ne revint, je pus en reconnaître deux tués le lendemain près du moulin et du cimetière, j'ai perdu les autres.
De mon côté, vers trois heures du matin, j'en envoyai un par la Gare, le long de la Savoureuse, le nommé Yiry; il fut tué et a dû avaler le billet que je lui avais donné pour le colonel Desgarets: je lui avais recommandé, s'il était pris, de le manger.
Je me résume, et ma conviction est : Que le malheur qui
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est arrivé à Danjontin, retombe entièrement sur la tête des deux compagnies qui nous ont lâchement abandonnés sans presque tirer un coup de fusil, et je vous affirme que j'attends avec impatience la tradition en conseil de guerre des coupables, afin de pouvoir éclairer la justice autant qu'il sera possible de le faire.
Signé : gingembre.