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Les citations suivantes, empruntées à un journal du temps, sont intéressantes :
Vendredi 9 août. Gaz. de HolL, 6 août 1720 (I).
(( La peste est à Marseille et y a été apportée par des vaisseaux dont on a fait une fausse déclaration pour éviter la quarantaine. Elle n'aura point de suite par le bon ordre qu'y a apporté M. Moustier, consul. Les pestiférés ont été portés aux infirmeries; après leur mort, leurs parents et ceux qui demeuraient dans leurs maisons y ont été conduits aussi^ et leurs maisons murées. Les équipages des trois bâtiments pestiférés ont été envoyés à une île déserte à 2 lieues de Marseille (Hyères) avec les marchandises. »
15 août.
« La peste continue à Marseille et ils ont aussi la famine, car ils n'ont ni vivres ni argent; les bourgeois n'ont pu aller à leurs bastides. Ils ont négocié leurs piastres à 14 fr. 10 sous; il ne leur reste que du papier. Le parlement d'Aix a défendu la communication sous peine de la vie. Tous les voisins sont sur leurs gardes; c'est un vrai enfer que d'être ainsi sans secours et sans espérance. On dit que l'évêque y fait merveille. »
25 août.
« La peste de Marseille a gagné les terres. On commence à craindre pour la Provence ; 6000 paysans gardent la Durance pour les Français, le duc de Savoie fait garder le Var. A Barcelone on a défendu toute correspondance avec Marseille, et ainsi de tous les pays étrangers, ce qui va ruiner le commerce de cette ville. »
(1) Journal et Mémoires de Mathieu Marais, 1715-1737; — de Lescure, 1863, tome I, p. 368.
2 septembre.
(( La peste de Marseille est plus forte que jamais. On y a envoyé M. Chicoyneau, médecin de Montpellier, chancelier de l'Université, gendre de Chirac, médecin du Régent, avec un M. Loutre, habile chirurgien.
« Ils ont écrit de là à M. de Roquelaure, commandant en Languedoc, qu'ils venaient de voir le plus aflreux spectacle que la nature puisse présenter à des hommes :: une infirmerie où il y a plus de 500 malades mourants, abandonnés sans aucun secours et qui n'ont pas même d'eau pour boire ; un amas de cadavres que l'on n'emporte point, qui sont entre les salles de cette infirmerie; une ville désolée et gémissante, des familles entières détruites^ les médecins et les chirurgiens presque tous morts, le& religieux de la Mercy de 80 réduits à 4, dont 3 se sont enfuis; les environs de la ville remplis de pillards et de voleurs qui pillent les bastides des bourgeois, qui euxmêmes ne savent comment ils pourront s'échapper ou de la peste ou des voleurs.
« Les Génois, par pitié, viennent d'envoyer 8000 quintaux de blé et on fait la garde à Montpellier. Tous les corps, à commencer par le clergé, font cette garde, et personne n'y entre.
(( A Aix, il est mort un homme de la peste dans le faubourg ; on a muré sa maison, et à la porte de la ville on a tué trois hommes de Marseille qui y voulaient entrer.
« Le P arlement^ par arrêt ^ a jugé cet homicide nécessaire et a ordonné une garde exacte.
« A Lyon, 07i commence aussi à faire la garde aux portes. M, V archevêque Va commencée lui-même^ et quelque personne que ce soit n'entre plus sans un billet de santé. »
25 septembre.
« La peste est plus forte que jamais à Marseille. M. de Langeron, commandant sur les galères, est entré dans la ville avec des troupes et des galériens, et ils l'ont nettoyée €n trois jours de tous les corps morts et immondices ; mais, trois jours après, elle s'est trouvée en aussi mauvais état. Il y a eu un arrêt du conseil du J4 septembre, en 26 articles, qui est un très beau règlement sur la peste et les précautions.
« L'évêque, qui a fait merveille jusqu'à présent, voyant qu'il n'y a plus de remède, s'est enfermé avec des vivres dans sa maison qu'il a fait murer. Le peuple (qui n'a jamais guère de raison et qui en a encore moins dans cet état de douleur, car la douleur est injuste) s'est fâché contre l'évêque ; ils ont entouré sa maison de corps morts pour le faire périr ; ils en ont jeté par-dessus les murs et c'est un siège d'un nouveau genre qu'il est obligé de soutenir. Le mal gagne la Provence et a détruit plusieurs ^ros villages.
« On débite dans Paris un écrit intitulé :
« Parfums et remèdes contre la peste, dont s'est servi « le P. Léon, augustin déchaussé de France, par ordre « du Roi, en 1666-1667-68 et 69. »
« J'ai entendu dire à M. de Chirac, médecin du Régent, que la déclaration delà peste est pire que la peste même, parce qu'il n'y a plus de communication de ville à ville ni de village à village, et que l'on manque de vivres et de secours, ce qui cause les maux du corps et de l'esprit, la faim et les délires. »
11 décembre.
« On a vu des lettres de Marseille du 27 novembre, qui disent que la peste y est déclarée plus que jamais ; que
quarante personnes saines ont été attaquées, en un même jour, de cette maladie, avec tous les signes de peste les plus caractérisés, et tels que l'on n'en avait point vu de pareils ; qu'elles sont mortes en deux jours ; que l'on attribue ce nouveau malheur aux jours chauds que l'on a eu depuis peu, et qu'on n'a d'espérance qu'à la gelée^ mais qu'on craint qu'au printemps cela ne reverdisse^ c'est le terme de la lettre.
(( Brune, fameux négociant de Marseille, écrit qu'on ne soit point étonné de ne plus recevoir de ses lettres parce qu'il est à sa dernière feuille de papier. »
21 mai 1721.
« Le premier médecin a invité les médecins de la Faculté et des maisons royales à se trouver chez lui pour leur communiquer quelque chose d'important de la part du Régent. Ils se sont assemblés le mercredi 21 mai^ l'après-dinée, chez lui. Ils étaient vingt médecins de la Faculté et cinq des maisons royales : Chirac, premier médecin du Régent, Terray, médecin de Madame, Falconet^ médecin ordinaire du Roi, Dumoulin, aussi médecin du Roi, et Sidobre, du régiment des gardes. Il a été question de la police de la peste et non de la guérison.
On a proposé lequel était le meilleur, dès que la peste est dans une maison, de la murer, et d'empêcher toute communication dans la ville, ou de prendre le malade et de le mettre, de quelque condition qu'il soit, dans une infirmerie ou hôpital destiné aux pestiférés. Ces deux manières ont été rejetées unanimement, comme contraires à l'humanité et à la charité. Par les lettres qui ont été lues on a vu qu'à Marseille, dès que M. de Langeron a eu fait ouvrir les maisons et les boutiques, la peste a beaucoup diminué, et a enfin cessé, et qu'à Toulon, au.
contraire, où l'on a muré les maisons, on y meurt partout de désespoir et de misère. Il a donc été résolu que les pestiférés devaient être traités dans leurs maisons comme on traite des malades de fièvre maligne et de petite vérole ; qu'on ne conduirait aux hôpitaux que ceux qui le désireraient ou qui ne pourraient pas être en état d'être traités chez eux, et que les personnes non attaquées de peste, mais demeurant dans les maisons où il y en aurait, pourraient communiquer avec les autres sans quarantaine, en se faisant seulement parfumer. Au surplus, le commerce ne sera point interrompu. Les boutiques et églises seront ouvertes, et cela a paru le seul moyen de conserver la santé avec la charité et l'amitié entre les hommes. Le résultat a été dressé et refait à cinq ou six fois, et on a été depuis 3 heures jusqu'à 8 heures à cette assemblée, digne des soins d'un Roi. M. Burette, médecin de la Faculté, professeur royal et de l'Académie des sciences, qui en était, m'a rapporté tout ce détail et m'a dit qu'il était mort beaucoup plus de gens de misère et de faim que de la peste. Sur ce résultat il y a eu un conseil du Régent, du Chancelier, de M. Amelot, chef du commerce, du premier médecin et de Chirac, et les ordres ont été envoyés en conformité en Provence. »
Ces détails sur la peste qui désola Marseille en 1720 expliquent sans les justifier toutes les mesures prises à cette époque et presque jusqu'à nos jours.
Il était interdit sous peine de mort de porter secours à des naufragés partis de lieux mis à l'index par l'intendance sanitaire.
Dans la relation d'un fait observé en 1784 au lazaret de Marseille, nous lisons que le malade ne peut se rendre
de sa chambre à la grille intérieure de Tenclos Saint-Roch pour être vu de loin par les hommes de l'art.
Dans une autre relation de 1786 il est dit que le malade est trop faible pour venir à la barrière de fer. Le bubon fait des progrès, le délire persiste, le malade parait avoir pris les boissons déposées auprès de lui.
M. Michel Laroche, médecin, ne voyant pas le malade, mais étant renseigné par le garde de santé, dit, dans le certificat qu'il adresse à l'intendance, que les secours ne pouvant être administrés aux pestiférés que par les fenêtres et à l'aide de machines, celui-ci n'a ni assez de connaissance, ni assez de force pour se suffire dans sa chambre.
Nous prions, ajoute-t-il, l'intendance de vouloir bien examiner avec son attention ordinaire, si l'on doit abandonner un malade dans un tel état de délire et de prostration ou placer auprès de lui quelqu'un de bonne volonté.
Cette dernière demande est refusée.
Au lazaret de Marseille, de malheureux pestiférés mouraient sans avoir vu un médecin ni un chirurgien. A ceux-là on jette un bistouri pour qu'ils ouvrent eux-mêmes leur bubon; dans un cas un malade après être resté trois jours sur le carreau est tiré sur un matelas à l'aide de crochets.
On peut voir encore au lazaret de Ratoneau à Marseille des pinces de 4,80 et un chariot de 2,40 qui servait à transporter les pestiférés. Il y a aussi au lazaret du Frioul des bistouris de 65 centimètres destinés à ouvrir les bubons .
Ailleurs, des malheureux accusés d'avoir empesté une ville, en frottant des rampes d'escaliers avec des emplâtres chargés de pus de bubons pestilentiels, ont été livrés au dernier supplice.
Au Caire, des moines du presbytère italien ont poussé la frayeur en 1841 juqu'à saisir avec de petites pincettes l'hostie qu'ils donnaient à des communiants.
En Egypte également, l'habit des médecins et autres personnes visitant les pestiférés était de maroquin du Levant, le masque avait les yeux de cristal et on y avait adapté un long nez rempli de parfums.
A une époque qui n'est pas très éloignée, un pestiféré n'était vu qu'au sixième jour et avec des lunettes d'approche. Et vers la fin de notre siècle, en 1878, la peste a' donné lieu sur les bords du Volga à des scènes qui rappellent le moyen âge.
L'épidémie de Messine de 1743 se développa dans des conditions assez analogues à la peste de Provence. Elle fut importée par une tartane génoise venue de Missolonghi et fit périr en trois mois plus de 43 000 personnes.
Un grand nombre d'épidémies de peste sévirent sur le Portugal 1348, 1415, 1369-1570 dite la Peste grande, 1579 à 1581, 1598 à 1601 la Peste ;;^m^, 1645-1650 confinée à l'Algarve, 1680. Encore aujourd'hui à Lisbonne, un jeudi d'avril on fait chaque année une procession de la Senhora da Saude (Notre-Dame de la Santé) pour la remercier d'avoir fait cesser à Lisbonne l'épidémie de 1569 (Peste grande). La première procession eut lieu le 20 avril 1570 ; les officiers et quelques soldats d'artillerie sont obligés d'y assister (Communication du D'' de Sousa Martins) (1).
A Moscou, la peste de 1770-1771, d'après la statistique présentée au sénat et au conseil de santé, enleva 80 000 hommes (2).
(1) Voir : Memorias de Epidemologia Porluguera^ par Viera Meirelles. Imprimé à Coimbra, 18G6.
(2) Mertens, /;e Febribus putridis, p. 124.
La peste de Russie parut d'abord à Jassy, puis s'étendit à Kiew, Moscou, etc.
Gustave Orrœus, membre du collège de Saint-Pétersbourg, et toutes les autorités chargées de rechercher les causes de la peste, s'accordent à dire qu'en septembre 1769, un régiment commandé par le colonel Fabriciane ayant défait près de Galatz un corps nombreux de Turcs, les prisonniers, les blessés et les malades furent répartis chez les habitants. Peu de jours après, plusieurs soldats, quelques malades et un chirurgien moururent avec les symptômes de la peste. Le régiment du colonel Fabriciane retourna à Jassy, y fut logé chez les habitants ; les malades furent portés à l'hôpital militaire. Vers le milieu de janvier 1770, les médecins de l'hôpital observèrent, non seulement beaucoup de fièvres pétéchiales, mais encore quelques bubons. Le mal ne cessa de s'accroître; bientôt les blessés furent atteints de charbons promptement mortels. Comme à Marseille, la maladie fut longtemps méconnue ; jusqu'en avril, on la nomma fièvre maligne épidémique. La marche en fut lente d'abord ; mais, plus tard, les provinces du sud et de l'ouest envahies perdirent 300 000 habitants.
Au Moyen Age, sous la Renaissance, et jusqu'au siècle passé, aux époques où la peste fit des apparitions désastreuses dans tous les pays de l'Europe, dit M. Henry Meige (1), l'Art eut maintes fois l'occasion de s'inspirer des scènes réalistes et dramatiques que fit naître cette calamité.
Charcot et Paul Richer dans leur ouvrage sur les Difformes et les Malades dans l'Art, ont consacré aux Pestiférés un important chapitre.
(1) Voir la Nature, numéro du 10 avril 1897.
C'est sur les images de saint Roch qu'il faut chercher les premières traces iconographiques de la peste.
Au début du quatorzième siècle, alors que la peste sévissait avec rage dans presque toutes les grandes villes d'Italie, saint Roch, simple pèlerin, se fit le médecin et le consolateur des pauvres.
A Rome, à Rimini, à Aquapendente, il guérit beaucoup de gens a qui estoient frappez de peste à mort ».
Mais, à l'hôpital de Plaisance, il fut lui-même atteint par la maladie : « saisi d'une fièvre violente, et ressentit une douleur en la cuisse gauche, comme si on la luy eust percée d'une flèche ».
On le représente tenant d'une main un bourdon auquel souvent pend une gourde.
De l'autre main, il relève son vêtement pour montrer sa jambe nue et c'est sur ce membre que les artistes ont coutume de figurer les stigmates de la maladie.
Venise, qui fut, à plusieurs reprises, décimée par des pestes terribles, se plaça sous la protection de saint Roch, et les peintres vénitiens ont laissé un grand nombre d'œvres d'art où le saint est représenté frappé par le mal dont lui-même fut atteint. Les caractères des lésions pestilentielles sont généralement rendus avec exactitude.
A l'Académie des Reaux-Arts de Venise, un saint Roch de Carlo Crivelli (quinzième siècle), apparaît décharné, l'œil fiévreux, la face torturée par la souffrance, montrant sur sa cuisse la tumeur spécifique. Un autre de Rartolomeo Montagna, implorant le Seigneur avec saint Sébastien, porte aussi un gavocciolo largement incisé et d'où s'écoule un flot de sang.
La vérité pathologique atteint une surprenante précision sur une œuvre d'art soigneusement étudiée par M. Paul Richer et qui appartient au D"" Pierre Marie.
Il s'agit d'une statuette en bois peint, de la fm du quinzième siècle.
C'est surtout à l'occasion des grandes épidémies qui
statue en bois de saint Roch avec les stigmates de la peste. (Gravure extraite de la Nature.)
désolèrent les provinces méridionales de l'Europe que les représentations figurées de la peste commencèrent à se multiplier.
La peste ayant surtout sévi en Italie dans le centre
artistique le plus florissant de l'Europe, c'est là qu'on trouve en plus grande abondance les manifestations de la peste dans l'art.
Raphaël a peint une peste inspirée de l'Enéide et connue sous le nom de il Morbetto.
La terrible épidémie de 1720, qui fit tant de victimes à Marseille, a suscité un grand nombre d'œuvres d'art, presque toutes de l'école française et conservées dans cette Aâlle. Un tableau de J.-F. de Troy, un autre de Guérin, nous montrent le courageux chevalier Rose commandant les forçats qui jettent à la mer les cadavres de pestiférés. François Gérard, Mansiau, célèbrent le dévouement de Mgr. Belsunce, évêque de Marseille ; David représente saint Roch intercédant pour les pestiférés, etc., quelques-uns de ces tableaux sont conservés à la Santé de Marseille.
Voici leur liste, la date à laquelle ils ont été achetés et le prix qu'ils ont coûté.
Bas-relief de Puget représentant saint Charles Borromée bénissant les pestiférés et implorant le ciel, pendant la Peste de Milan. 11 fut acheté en 1730, 23 29o livres.
Un tableau symbolique, peint par David, représente saint Roch au milieu d'un pays désolé par la peste, priant la sainte Vierge d'épargner la ville et de faire cesser le fléau. Le saint est placé au milieu des pestiférés ; à la partie inférieure et au loin on voit des pestiférés et des cadavres.
Cette toile achetée en 1780, a coûté 1 229 1. 2 sols.
En 1824 acquisition du tableau de Gérard.
Ce tableau représente un trait de dévouement de M^'' de Belzunce, évoque de Marseille, lors de la peste de 1720. Il distribue des secours dans le quartier même de l'Intendance. A la partie inférieure du tableau on voit un pestiféré mourant, et présentant sur le corps des bandes imprégnées de pus de bubons.
M. le baron Gérard^ premier peintre du Roi n'a mis d'autre prix à son tableau que l'honneur de le voir placé à coté de celui de David, dont il fut l'élève.
Un autre tableau de Paulin Guérin représentant le dévouement du chevalier Rose durant l'épidémie de peste à Marseille a été acheté en 1826, 6000 francs. Le chevalier Rose enlève hii même les cadavres des pestiférés dans les rues étroites de la ïourette, inaccessibles aux voitures ; il donne l'exemple aux forçats qui avaient refusé de le faire.
En 1841 acquisition du tableau de Tanneur (5000 francs), qui représente la peste à bord de la frégate la Justice venant de Constantinople et ayant la peste à bord, l'an IV de la République. Les officiers et les soldats de marine jettent en mer un cadavre enveloppé d'un suaire et ayant un boulet ramé aux pieds.
Voici l'histoire pathologique de ce navire :
Notice sur la frégate la Justice, à bord de laquelle se manifestèrent plusieurs accidents de peste à son retour de Constantinople en 1796.
La frégate française la Justice^ commandée par M. d'Albarade, capitaine de vaisseau, partit de Constantinople le 11 prairial an IV de la République, avec un équipage de 329 personnes et 113 marins provenant de la corvette française Bossigno/, désarmée dans ce port pour cause de vétusté. La santé des deux équipages était excellente, celle de Constantinople était douteuse, à cause du décès de trois personnes que Ton croyait être mortes de la peste.
Quelques jours après le départ, du l^"" au 19 messidor, dix cas de peste se produisent successivement et plusieurs succombent en présentant des symptômes graves que l'on remarque dans la peste.
Le 19 messidor, la frégate la Justice, chassée par la flotte anglaise qui croisait sur nos côtes, se réfugia et vint mouiller dans la baie de Bandol. Le 23, on permit à son commandant de prendre possession d'une petite île inhabitée et sur laquelle il fut immédiatement établi des tentes pour les malades et convalescents de la frégate ; quinze malades furent déposés séparément ; le 20 un malade du bord succomba ; le 2 thermidor deux hommes, déposés sur l'île, périrent
de la peste, un troisième décès sur l'île, dû à la même maladie, fut encore constaté le 7 thermidor; le 8, il n'existaitque douze malades. Toutes les hardes des morts, depuis le départ de la frégate de Gonstantinople, ainsi que celles des infirmiers qui les ont soignés pendant leur maladie, sont brûlées sur l'île de Bandol.
Le 13 thermidor au matin, un pinque de TÉtat, parti la veille après midi de la baie de Bandol, sous l'escorte de plusieurs avisos et canonnières, arrive sur rade du lazaret de Toulon, apportant J09 marins de 1 "équipage du Rossignol, qui furent logés dans cet établissement sanitaire. Le même jour, quinze convalescents avaient été évacués de Tîle de Bandol sur le lazaret de Toulon.
Le 27, à huit heures du soir, la frégate la Justice, escortée des felouques la Charlotte et la Sentinelle, quitta la baie de Bandol, et vint mouiller à trois heures et demie du matin dans les eaux du lazaret.
Douze convalescents qu'elle avait laissés sur l'île furent transportés au lazaret, le 4 vendémiaire an V, par un pinque de l'État.
Aucune des affections alors régnantes parmi les malades ne présentant des symptômes dangereux, la quarantaine des équipages delà Ji^sf/ce et du ilossig/zo/fut réglée à quatre-vingts jours, à compter du 14 fructidor an IV. Ils furent, en conséquen«?e, admis à la libre pratique, le l^"" frimaire an V, après quatre mois et dix-sept jours de quarantaine.
Pendant le séjour forcé de la frégate la Justice dans la baie de Bandol, elle était surveillée par un vaisseau et une frégate anglaise qui croisaient du Bec-de-l'Aigle à File des Embiers; une chaloupe canonnière fut placée en observation à quelque distance de la frégate, afin d'empêcher les communications illicites ; une garde
Nicolas Poussin a peint aussi une Peste de Marseille qui se trouve à Vienne, dans la galerie Gzernin. Mais son chef-d'œuvre est la Peste des Philistins^ placée au musée du Louvre.
Le principal épisode semble avoir été inspiré par un récit véridique d'Ambroise Paré. Il représente une mère, depuis peu trépassée, dont Fenfant cherche à sucer le sein refroidi, tandis qu'un homme écarte le petit être pour le préserver de la contagion, s'il en est temps encore. Non loin de là, un jeune homme agonise à côté
d'un vieillard; plus loin gît le cadavre d'un nouveau-
ne ;
ers
le fléau n'épargne aucun âge. Les survivants pleurent,
se lamentent, invoquent le ciel ou, perdant tout espoir, s'abandonnent à la fatalité.
Quelques-uns s'efforcent de transporter au loin les morts ; la plupart se bouchent le nez pour ne pas respirer l'odeur épouvantable qui s'en dégage, car la putréfaction des pestiférés commence presque aussitôt après la mort.
Un détail est à remarquer : ce sont les rats, que Poussin a figurés dans son tableau, et qui, dans toutes les épidémies de peste, sont les premiers atteints par la maladie.
Une des plus belles compositions qu'aient inspirées les épidémies de peste a été exécutée par Pierre Mignard. Elle représente la Peste d'Épire.
La scène qui se passe au premier plan est particulièrement impressionnante; elle a aussi un grand intérêt médical que Charcot et Paul Richer ont bien fait ressortir : un médecin vient d'ouvrir, avec une lancette, un bubon de l'aisselle, dont l'origine pestilentielle n'est pas douteuse, et dont la figuration est conforme à la réalité. Mais à peine a-t-il pratiqué l'incision que, frappé soudainement parle mal qu'il cherche à guérir, le courageux opérateur sent ses forces l'abandonner, laisse tomber son bistouri, sa palette à saignée, et s'affaisse sur lui-même, victime du devoir professionnel.
Enfin, dans notre siècle, le tableau bien connu de Gros, au musée du Louvre, représentant les Pestiférés de Jaffa, offre aussi un intérêt médical :
Le général Bonaparte est figuré touchant du doigt l'aisselle d'un pestiféré. On peut rappeler à ce propos que les rois de France faisaient autrefois un geste analogue pour guérir les écrouelles.
Charcot et Paul Richer ont insisté sur ce fait que le
Proust, — Peste. o
peintre avait voulu préciser la nature du mal, en
indi-
quant sa localisation coutumière. C'est pour laisser voir
HISTOIRE DES EPIDEMIES DE PESTE BUBONIQUE. 67
le bubon du creux de l'aisselle que le malade soulève son bras en portant la main à sa tête, et non pas, comme le croyait Gh. Blanc, pour faire au général le salut militaire.
A la fin du xvni^ siècle, et au commencement du xix% l'Egypte a été le siège de nombreuses épidémies de peste.
De 1783 à 1844, il y en a eu 21. Une épidémie qui nous intéresse surtout est celle qui a sévi sur l'armée française pendant la campagne d'Egypte. Elle causa la mort de 2000 hommes et suivit les troupes en Syrie au siège de Saint- Jean-d'Acre.
L'inoculation célèbre pratiquée à cette époque par Desgenettes sur lui-même a été citée comme argument contre la transmission de la maladie, mais écoulons son récit :
« Ce fut pour rassurer les imaginations et le courage ébranlé de l'armée, qu'au milieu de l'hôpital, je trempai une lancette dans le pus d'un bubon appartenant à un convalescent de la maladie au premier degré, et que je me fis une légère piqûre dans l'aine et au voisinage de l'aisselle sans prendre d'autre précaution que celle de me laver avec de l'eau et du savon qui me furent offerts.
« J'eus pendant plus de trois semaines deux points d'inflammation correspondant aux deux piqûres, et ils étaient encore très sensibles lorsque, au retour de Saint- Jean-d'Acre, je me baignais en présence d'une partie de l'armée dans la baie de Césarée.
(( Cette expérience incomplète et sur laquelle je me suis vu obligé de donner quelques détails à cause du bruit qu'elle a fait, prouve peu de chose pour l'art. Elle n'infirme point la transmission de la contagion démontrée
par mille exemples; elle fait seulement voir que les conditions nécessaires pour qu'elle ait lieu ne sont pas bien déterminées. »
La maladie se montra aussi de 1835 à 1844 ; c'est pendant ces dernières épidémies que la maladie fut surtout étudiée par plusieurs médecins européens parmi lesquels nous citerons : Glot-Bey, Pruner-Bey, Grassi, Bulard et Aubert.
La maladie disparut d'Egypte à la fin de 1844.
Elle n'y a pas reparu depuis ; ce fait juge l'opinion des auteurs qui considéraient le delta du Nil comme le lieu d'origine de la peste, de même qu'ils considéraient le delta du Gange comme lieu d'origine du choléra et celui du Mississipi comme berceau de la fièvre jaune.
A Constantinople, la peste causa L50 000 décès en 1803 et 110 000 en 1813.
De 1814 à 1866, elle s'étendit sur le littoral oriental de la mer Adriatique, en Dalmatie, en Albanie, en Epire, et dans les îles Ioniennes.
C'est de là qu'elle gagna la petite ville italienne de Noja qui est située à peu de distance de Bari.
Cette épidémie est célèbre, parce qu'elle ne franchit pas les portes de la ville, grâce au cordon sanitaire qui fut établi dès le 30 décembre.
Toute relation entre les troupes d'investissement et les habitants de Noja fut interdite sous peine de mort ; et un habitant de Noja fut fusillé pour avoir donné à des soldats un jeu de cartes provenant de la ville infectée.
L'intérêt qu'offre cette épidémie s'accroît encore par comparaison avec l'épidémie de Benghazi dont nous parlerons tout à l'heure. La misère des habitants de Noja était profonde ; des fièvres putrides ou pétéchiales précédèrent l'apparition de l'épidémie. La peste se montra dans la ville au commencement de 1814, parut diminuer
en avril, s'exaspéra en mai et s'éteignit en juin. Sur 5413 habitants, 980 furent frappés par le fléau et 728 moururent: 192 maisons ou cabanes, oii la peste avait surtout fait des ravages, furent brûlées (1).
En Grèce, la peste parut en 1828, à la suite des Égyptiens débarqués (2).
Cette même année (1828), l'armée russe, qui vint combattre les Turcs dans la Moldavie, la Valachie et la Bulgarie, fut atteinte d'une fièvre très meurtrière, s'accompagnant de bubons aux aines et aux aisselles. La nature de cette affection, et l'interprétation des phénomènes qu'elle a présentés, ont donné lieu à beaucoup de discussions, et les observateurs de cette épidémie sont loin d'être d'accord sur la caractéristique qu'il lui faut donner.
Le D"" Witt (3), médecin en chef de l'armée russe pendant les campagnes de I828et J829, nie la nature pestilentielle ; le D'" Seidlitz (4), qui prit part à cette même campagne, voit dans cette affection tous les caractères de la peste ; mais il ne considère pas cette peste comme une maladie d'importation : il n'y voit que le degré le plus grave des fièvres endémiques du pays.
Cette interprétation se rapproche beaucoup de celle du D' Oppenheim, qui ayant fait ces deux mêmes campagnes, nous dit dans ses Soifvewrs de voyage dans la Turquie : « Les fièvres intermittentes, rapidement mortelles, régnent assez souvent épidémiquement dans la Turquie d'Europe, et souvent on les prend pour la peste. Ceci arriva également quand l'armée russe eut passé les
(I) H. HcBser, Geschichte der epidemischen Kranhkeiten.léndi, 1865, p. 573. {'!) A. Gosse, Relation de la peste qui a régné en Grèce, Paris, 1838.
(3) Mémoires sur les sciences médicales publiés par l'Académie impériale de Saint-Pétersbourg pour 1844.
(4) In recueil publié à Hambourg, contenant les travaux des médecins allemands habitant la Russie (1835).
Balkans et s'établit dans la ville d' Ai dos. » Sans entrer plus en avant dans cette discussion, nous pouvons conclure que la maladie observée pendant les années 1828 et 1829 en Moldo-Valacliie sur l'armée était la peste, et cette peste était probablement une maladie importée, car elle vint après la suspension des quarantaines.
En Turquie, la peste s'est montrée en 1836 et 1837, en Syrie de 1838 à 1841.
11 résulte de cette étude historique de la peste et de sa distribution géographique que l'Europe centrale et occidentale n'ont jamais été le foyer d'origine de la peste.
Les épidémies les plus graves qui y ont été importées ont toujours disparu au bout d'un certain temps.
La peste a toujours été limitée à l'ancien continent. Elle n'a jamais atteint les régions de l'équateur, ni l'hémisphère austral. Elle n'a que très rarement dépassé le tropique du Cancer ou septentrional, même dans les périodes de sa plus grande intensité et de sa plus grande expansion.
Cependant la peste que l'on considérait comme une maladie éteinte après sa disparition d'Egypte, s'est rallumée dans ces dernières années dans la Mésopotamie, dans les montagnes de l'Assyr, sur les bords du Volga (épidémie de Vetlianka), enfin à Benghazi dans la Tripolitaine.
Depuis vingt-cinq ans, la maladie s'est deux fois au moins propagée à de très grandes distances, de la province de Bagdad en Perse et de ce dernier pays jusque sur le cours du bas Volga.
La conclusion à tirer, c'est qu'il ne faut point se départir d'une active surveillance à Tégard de la peste.
Depuis quarante ans, elle s'est montrée en effet, deux fois en ^Afrique dans la Cyrénaïque, une fois en Europe, au voisinage de l'Asie, à Vetlianka près d'Astrakan. Elle
HISTOIRE DES ÉPIDÉMIES DE PESTE BUBOiNIQUE. 71
règne dans l'Asie antérieure, la Turquie, la Perse, l'Arabie, dans l'Asie centrale, le Turkestan et l'Afghanistan, dans l'Asie méridionale et orientale, l'Hindoustan et la Chine ; il est à remarquer que dans certains pays comme dans l'Assyr, dans l'Inde, dans le Yunnam, les altitudes considérables compensent les latitudes basses.
Elle disparaît devant la grande élévation de la température (40 à 45° centigrades), comme on Ta vu dans l'épidémie de Bagdad en Mésopotamie, de 1874 à 1876.
C'est aussi à l'intluence du climat torride qu'on a attribué l'immunité de la Nubie et de la partie de l'Egypte qui est au sud de File de Philœ, c'est-à-dire au sud de la première cataracte.
C'est donc à tort que quelques auteurs comme Littré et Anglada ont considéré la peste comme faisant partie du groupe des maladies éteintes ; depuis environ quarante ans, nous pouvons compter 60 apparitions plus ou moins graves de la maladie.
L'empire ottoman a perdu par la peste environ 80 000 habitants ;
La Perse 10 000;
La Russie 1000;
L'Hindoustan près de 10 000;
La Chine près de 150 000.
Soit un total d'environ 240 000 à 300 000, près de 6000 en moyenne par an, sans parler de l'épidémie de Bombay et de l'Inde anglaise.
Nous sommes cependant loin des hécatombes de plusieurs millions d'habitants que coûta à l'Europe la grande peste du xiv^ siècle, mais la maladie a conservé son pronostic sévère. Nous donnerons maintenant un court abrégé de ces épidémies de peste qui ont régné dans les quarante dernières années.