‹ La défense de l'Europe contre la pesteChapitre 17 sur 69 · DÉVELOPPEMENT DE LA PESTE. CAUSES PRÉDISPOSANTES · texte numérisé non relu

DÉVELOPPEMENT DE LA PESTE. CAUSES PRÉDISPOSANTES

CAUSE INTRINSÈQUIC.

Si l'on consulte l'histoire de la peste, on voit que cette maladie a souvent succédé aux guerres, aux famines, aux misères de tous genres et que son apparition a toujours coïncidé avec des conditions très appréciables d'insalubrité. On peut aussi tirer cette conclusion générale, que les ravages de la peste ont toujours été en raison inverse des progrès du bien-être, de l'hygiène et de la civilisation.

Ces remarques ont leur justification évidente dans l'histoire du monde entier. Il est surtout un pays qui en offre le développement frappant dans son passé. Je veux parler de l'Egypte, cette « création du Nil et des hommes, » qui nous apparaît .aujourd'hui à travers le double mirage du désert et de l'histoire.

De tous les anciens peuples de la terre, il n'en est pas un qui, si on le compare aux Egyptiens, se soit élevé au

même degré de sagesse, de force, de lumière (1). Tout ce qui concerne cette contrée antique et mystérieuse lui emprunte un reflet de poésie. La civilisation égyptienne s'attachait surtout à la conservation et à la perfection de l'espèce humaine. Favorisée au suprême degré par tous les dons de la nature, son soleil, son air, ses eaux, la fertilité du sol et la pureté du ciel, l'Egypte n'eut point à combattre les inconvénients d'un climat rigoureux ou malsain. Elle n'eut donc à s'occuper que du bienêtre de ses habitants, elle voulut régler avec sagesse leurs travaux et leur existence. Et, de ce côté encore, tout fut régi par une hygiène que ne désavoueraient pas les nations les plus éclairées. Elle régularisa la marche des eaux, elle en forma des réservoirs immenses presque comparables à une mer intérieure. Je laisse de côté ces monuments gigantesques, ces pyramides, ces temples, ces obélisques, qui, de Thèbes à Memphis, c'està-dire sur une longueur de cent lieues, s'élevaient sur les deux rives du fleuve ; ces chaussées dont le travail surpassait même celui des pyramides. Grâce à un système de canaux admirablement conçu, l'eau du Nil trouvait partout un libre écoulement. Les habitations placées sur un terrain plus élevé que le fleuve, la terre entièrement livrée à la culture, telles étaient les conditions qui devaient prévenir l'apparition de la peste.

Si Ton songe à toutes ces merveilles de la civilisation, on comprendra que, comme l'a dit Hérodote, l'Egypte ait été, pendant plusieurs siècles, une des contrées les plus salubres du monde. Cette civilisation subsista sous le règne des Pharaons, pendant l'occu^pation de l'Egypte

(l) Voyez, sur le développement scientifique de l'Egypte, Houdart, Recherches sur la vie et la doctrine d'Hippocrate et sur l'état de la science ■avant lui, 1865.

par les Perses, sous la domination d'Alexandre et pendant une grande partie de la domination romaine. Mais combien, depuis, le tableau a changé!

Dans cette contrée prodigue de tous les biens de la nature, au milieu de cette terre couverte de richesses destinées, les unes à vêtir l'homme, les autres à le nourrir^ l'homme est parvenu à être misérablement logé, vêtu, et nourri. Sa cabane est construite avec de la boue, la charpente est composée d'ossements d'animaux ; elle est basse, obscure, humide ; l'entrée en est étroite et Ton n'y pénètre qu'en rampant ; contre cette première habitation viennent s'adosser une seconde, puis une troisième auprès de la seconde, de manière à former ainsi un groupe de tanières assez rapprochées, au milieu desquelles l'air ne peut circuler. Une de ces cabanes vient elle à s'écrouler, l'Egyptien, selon la coutume des habitants de l'Orient, va en édifier une autre quelques pas plus loin, sans songer un instant à réparer celle qui vient de lui faire défaut. Dans ces misérables huttes^ tous, hommes, femmes, enfants, couchent pêle-mêle, sur la terre humide, dont ils ne sont séparés que par une natfe de jonc souvent pourri, n'ayant pour entourage qu'une montagne d'ordures et de décombres. L'Égyptien ne change presque jamais son linge de corps, ses haillons lui couvrent imparfaitement la ceinture et les épaules. Il n'y a que l'Egyptien ^'exception qui se nourrisse du pain de maïs ou de blé et de viande saine ; le fellah (1) cultive le blé, mais avec la défense d'en user;

(1) En Egypte, au-dessous de la domination de la Porte, végète une population dont les couches en quelque sorte superposées attestent les invasions qui ont passé sur ce pays : au degré inférieur, les Gophtes, reste misérable et dégradé de la race égyptienne primitive ; puis viennent les premiers conquérants, les Arabes, dont les uns mènent encore, sous le nom de bédouins, la vie errante et pastorale des temps.

il se nourrit de semences de coton, de résidu de graines de lin, de noyaux de dattes piles et réduits en galette ; quand le maître lui donne de la viande, elle provient d'animaux malades ; il complète cette alimentation par du poisson pourri, des feuilles de mauve, de chardon, des pastèques et une espèce de vieux fromage fait avec de mauvais lait, conservé dans des pots oii s'agitent des milliers de petits vers blancs ; comme boisson, de l'eau saumâtre qui séjourne dans des mares.

Ajoutez à ces causes d'insalubrité privée : l'absence de toute hygiène publique qui se fait sentir dans toutes les cités orientales ; des amas d'immondices entourant les maisons et jusqu'aux mosquées ; les cimetières placés au milieu des habitations, contenant des tombeaux toujours ouverts et exhalant continuellement une odeur cadavéreuse; les rues étroites, irrégulières. Enfin, la pratique suivante avait lieu dans un quartier du Caire, habité par les Gophtes, et placé au centre de la ville : au rez-dechaussée des cabanes, que nous décrivions tout à l'heure et au milieu desquelles ne circulent ni l'air ni la lumière, existait le caveau funéraire de la famille ; chaque fois qu'un membre venait à mourir, on soulevait la dalle qui recouvrait le caveau et on plaçait le cadavre nouveau sur les anciens cadavres. Ces caveaux renfermaient de 80 à 90 corps, et la famille n'en était séparée que par un plancher.

Tous les détails de la misère du fellah nous ont été appris par la commission scientifique que le gouvernement français a envoyée en Egypte (Hamont, Pariset) (1846). Les savants qui, depuis, ont exploré ce pays ont confirmé ces renseignements ; l'ouvrage de Godard sur

bibliques, et les autres cultivent la terre sous le nom de fellahs, ou possèdent la grande propriété sous le nom de cheiks ; enfin les Turcs, qui occupaient presque toutes les places, avant l'occupation des Anglais,

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l'Egypte et la Palestine (1867) nous montre que, malheureusement à cette époque, rien n'avait changé.

Aujourd'hui la situation s'est sensiblement modifiée, au moins dans les grands centres. Les splendides hôtels du Caire et des Pyramides, les belles habitations dans les quartiers européens d'Alexandrie montrent que, dans certaines parties de l'Egypte, la civilisation s'est substituée à l'état presque sauvage.

Cependant les conditions hygiéniques antérieures nous expliquent comment l'Egypte a été le siège de nombreuses épidémies de peste; mais nous avons vu qu'elle n'est pas le berceau exclusif de cette maladie.

Les travaux les plus récents montrent que la peste, qui présente au point de vue épidémiologique certaines analogies avec le choléra et la fièvre jaune, ne peut pas, au point de vue de l'étiologie, être soumise aux mêmes lois.

Le choléra naît sur les bords du Gange et du Brahma- Poutra ; la fièvre jaune a pour foyer le centre des deux Amériques ; ces maladies ont donc chacune leur berceau ; il n'en est pas de môme de la peste, l'Egypte n'en est pas le berceau unique. Elle en a été un foyer important ; mais nous avons vu qu'en Syrie, en Perse, à Constantinople, peut-être même sur les bords du Danube, en Chine, dans l'Hindoustan, la peste peut éclater à la suite d'importations ou de reviviscences des germes.

Les conditions d'insalubrité que nous avons signalées en Egypte se retrouvent dans la Cyrénaïque, l'Assyr, en Syrie, en Irak Arabie, à Constantinople, en Perse, dans l'Hindoustan, en Chine, et on ne peut nier qu'il n'y ait encore dans les villes, dans les villages de ces pays assez de

causesd'insalubritépour provoquer des épidémies de peste.

Je pourrais multiplier les exemples témoignant de l'état déplorable de l'hygiène dans tout l'Orient. Je me contenterai de citer le petit village de San-Dimitri qui a joué un rôle important dans l'épidémie redoutable de Constantinople en 1834.

Il en est de même d'Erzeroum, grande ville de plus de 50 000 âmes, capitale de l'Arménie turque. La peste s'est montrée à différentes époques dans cette ville et dans les villages qui l'avoisinent. Située dans une presqu'île formée par les deux sources septentrionales de l'Euphrate, Erzeroum est baignée d'un côté par une petite rivière marécageuse, qui déborde à l'époque de la fonte des neiges. Il y a là une série de villages et de maisons entassés l'un sur l'autre, comme dans tout l'Orient. Ces maisons sont si basses, si humides que Tournefort, dans son Voyage du Levant^ les appelle « des renardières ». L'hiver, les habitants sont couchés pêle-mêle avec les bestiaux. Les animaux morts sont abandonnés dans les rues, où l'on dépose toute espèce d'ordures, et les bou~ chers y abattent leurs bestiaux. Le pays est très froid ; de la fin d'octobre au commencement de mai, le thermomètre Réaumur y monte rarement au-dessus de zéro. Le combustible le plus employé dans ces tanières est de la bouse de vache qui, appliquée et séchée contre les maisons, sert ensuite à faire des espèces de mottes. Tournefort avait déjà signalé l'horrible odeur qui s'échappe de ces terriers.

Ainsi, nous retrouvons en Syrie et dans l'empire ottoman, en Chine et dans l'Hindoustan toutes les causes que nous avons signalées en Egypte comme prédisposantes à la production de la peste. Nous pourrions donc déduire de ces observations cette conséquence, que Constantinople, Alep, Jaffa, Canton, Bombay, Kurachie

peuvent devenir tout aussi bien qu'Alexandrie ou le Caire des foyers de peste; mais cette question, qui autrefois a soulevé de nombreuses discussions, a perdu, par l'apparition de la peste à Benghazi, et par la découverte du microbe de la peste, une grande partie de son intérêt.

La double démonstration de l'importation de la peste ou de la reviviscence de ses germes est déjà difficile à établir lorsqu'il s'agit de faits contemporains. Aujourd'hui encore, un assez grand nombre de médecins discutent les cas d'importation du choléra, et cependant ces faits sont entourés de toutes les garanties possibles; mais comment demander des documents indiscutables à des temps éloignés, temps dans lesquels l'observation était encore dans l'enfance? et comment ajouter foi à des récits le plus souvent contradictoires?

Par la même considération, nous n'insisterons pas sur la question de la naissance spontanée de la peste en Europe. On s'est longtemps demandé, en effet, si les pestes qui ont désolé pendant le moyen âge la France, ritalie et l'Allemagne avaient dans ces pays leurs foyers d'origine ou si elles étaient des épidémies pour ainsi dire de seconde main, venant de l'Orient . L'Europe était, à ce moment, dans des conditions d'hygiène presque aussi désastreuses que le sont aujourd'hui les villes de l'Irak Arabie, de Perse, de Chine, de Flnde ; la misère y était aussi profonde; il n'y a donc rien d'impossible à ce que les mômes effets aient succédé aux mêmes causes. Ce ne sont point encore des arguments scientifiques qui doivent décider la question, c'est à l'histoire qu'il faut s'adresser, et ici encore l'histoire n'a pas plus d'autorité que dans le cas précédent.

Je ne m'arrêterai pas non plus à l'épidémie qui se montra sur les bords du Danube en 1828 ; l'armée russe,

Proust. — Peste. 8

à ce moment, venant combattre les Turcs dans la Moldavie, la Valachie et la Bulgarie, fut atteinte d'une fièvre s'accompagant de bubons aux aines et aux aisselles. Cette épidémie fut le sujet de discussions très vives entre le D^ Witt, médecin en chef de cette armée, et le professeur Seidlitz, qui tous deux avaient observé cette maladie. Seidlitz la regardait comme la vraie peste, la peste orientale, importée sur les bords du Danube, tandis que Witt, lui accordant les mêmes caractères spécifiques, dit cependant qu'elle doit être distinguée de la peste orientale, parce qu'elle est née sur les bords du Danube, sans aucune importation. C'est toujours, comme on le voit, la même discussion; les deux médecins reconnaissent bien dans la maladie les caractères de la peste, mais tous deux, étant convaincus que cette maladie ne peut apparaître sur les bords du Danube sans y être importée, sont obligés de forcer les faits et de dire : l'un, que la maladie a été importée, ce qui n'est pas prouvé ; l'autre, que ce n'est pas la peste, parce que l'importation ne lui est pas démontrée. Ces deux médecins se seraient évité les vives objurgations qu'ils se sont adressées, s'ils avaient su que les mauvaises conditions hygiéniques qui existaient sur les bords du Danube pouvaient y provoquer la peste, aussi bien que sur les bords du Nil et sur ceux de FEuphrate, soit par reviviscence des germes, soit par importation.

Mais laissons de côté toutes ces questions stériles, et arrivons à préciser l'état des choses dans l'empire ottoman. Vers 1848, à l'époque de la création des médecins sanitaires en Orient, on croyait la peste endémique en Syrie et à Gonstantinople. La conséquence pratique de cette opinion était une quarantaine très préjudiciable aux relations commerciales, frappant les provenances de ces

contrées. Tel était Tétat des choses, lorsque Fauvel arriva comme médecin sanitaire à Constantinople, en 1847. Son premier soin fut d'instituer une enquête propre à résoudre ce problème d'un si haut intérêt. Trois années entières furent employées à réunir les matériaux de cette enquête. Chaque province de Fempire ottoman fut étudiée par lui au point de vue des maladies qui y avaient été observées depuis la dernière épidémie de peste. Le résultat de l'enquête fut complètement négatif. La peste était entièrement éteinte sur tous les points de l'empire ottoman. Elle n'avait reparu nulle part depuis la cessation de la dernière épidémie de 1842 dans la province d'Erzeroum, en Asie.

Une enquête analogue faite en Egypte par Prus l'avait conduit à des résultats semblables. La peste avait cessé entièrement de se manifester en Egypte depuis 1844.

En Perse, la peste a été à peu près inconnue jusqu'au siècle dernier. Hirsch remarque que jusqu'au xvn* siècle le nom de peste était même inconnu à Téhéran, Ispahan et jusque dans le Mazandéran. Le D'' Lachèze (1), dans une excursion qu'il a faite, de Trébizonde à Ispahan, en passant par Gymuchané, Erzeroum, Bayazid, Koy, Tebris, Kasbin, etc., a interrogé avec soin les notables du pays, les chefs de village, les mollahs, les médecins, les consuls. Il a déduit de leurs réponses que le rayon de la peste peut être circonscrit dans un espace partant de Trébizonde à Téhéran et de Téhéran à Alep. Jamais elle ne franchit une ligne qui, tirée de la mer Caspienne, irait au golfe Persique. Il a remarqué en outre que la peste succédait aux famines, aux disettes, qu'elle revenait périodiquement, quelquefois tous les dix ans, quelquefois tous les quinze ans, tous les

(1) Mémoire sur la peste en Perse, par le Dr Lachèze, médecin de l'ambassade de M. de Cercey {Bull. ac. roy. de méd., Paris, 1837, t. I, p. 349).

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trente ans, tous les quarante ans, que cette fréquence variait suivant les contrées, et qu'elle était plus grande vers la partie sud de la côte de Syrie.

M. Tholozan raconte que la peste (taoun) s'était montrée « la dernière et la seule fois de mémoire d'homme » sous le règne de Feth-Ali-Schah, il y a une quarantaine d'années. 11 a appris des Persans que, d'après la tradition, la peste apparaisait en Perse tous les quarante ans ou tou& les soixante ans, et que dans ce dernier cas la peste était plus grave.

Devons-nous accepter cette prévision funeste, cette opinion fataliste, qui détermine l'époque forcée d'une épidémie, par cette seule raison que cette épidémie a paru quarante ans auparavant? On trouvera probablement l'explication de ces faits dans des causes moins surnaturelles, la reviviscence des germes.

M. Tholozan a publié plusieurs mémoires qui indiquent le nombre des épidémies de peste en Perse, une carte en fait connaître la distribution géographique.

La famine a fait en 1870 en Perse, surtout du côté du Khoraçan et de Fars, des ravages affreux : « les ensevelisseurs ne suffisaient pas aux cadavres, qui restaient sans sépulture dans les rues et dans les bazars; les parents vendaient leurs enfants pour quelques cran& (francs), afin de les soustraire à une mort inévitable et de se procurer à eux-mêmes le pain pour quelquesjours (1). »

Nous pouvons maintenant déterminer la patrie de la peste. Cette maladie n'a pas un berceau unique, l'Egypte, comme on l'a cru longtemps. Elle a eu pour foyer& principaux : l'Asie Mineure, l'Egypte, l'Assyr, l'Irak Ara-

(1) D"" Castaldi, délégué sanitaire'du gouvernement ottoman à Téhéran. La peste dans le Kurdistan persan^ p. 34.

bie. la Chine, l'Inde. EnEurope, elle a presque toujours été importée ; cette opinion n'est pas absolue pour la période qui a précédé le dix-huitième siècle; mais, depuis cette époque, l'importation n'est pas douteuse. La peste de Valachie (1828), qui a donné lieu aux discussions dont nous avons parlé, parait avoir été communiquée aux troupes russes par les Turcs. Quant à la lutte qui existe ^ntre la Turquie et l'Egypte, se rejetant l'une sur l'autre la production de la peste, la question ne peut être décidée qu'en accordant à toutes deux ce funeste pouvoir. Cependant l'histoire des épidémies nous apprend que, toutes les fois que la peste sévissait à Constantinople, €lle existait en même temps en Syrie et en Egypte. La Perse et l'Arménie n'ont été éprouvées autrefois que par la peste importée. Depuis une vingtaine d'années, tous ces foyers se sont successivement éteints, et, sauf quelques épidémies partielles, on n'a plus entendu parler de la peste; l'une d'elles, l'épidémie de Benghazi, a totalement disparu. Il n'y a donc plus à se préoccuper pour ces régions que de l'épidémie qui s'est développée dernièrement dans le pays des Kurdes, et qui doit nous laisser quelque inquiétude, à cause de la misère qui règne en Perse (1). Les foyers de la Chine et surtout de l'Inde doivent être l'objet d'une attention toute particulière.

Il y a longtemps déjà que l'influence de la disette avait été signalée. Au commencement du dix-huitième siècle, M. de Maillet, consul de France à Alexandrie, ayant

(1) « En Perse on laisse se putréfier à l'endroit même où ils sont morts, les chevaux, les chiens, les chameaux qui crèvent au milieu des villes. A Téhéran même, on voit à chaque pas des charognes à moitié rongées par les chiens et par les vautours, et répandant une odeur infecte. Que dis-je? dans ce temps de choléra, de typhus et de famine, il n'est pas rare de rencontrer des cadavres humains que personne nesonge à enlever. Pour mon compte, j'en ai fait enterrer deux qui gisaient à quelques pas de mon habitation. ^> (D^ Castaldi, loc. cit., p. 36).

résidé longtemps en Egypte, avait remarqué que la peste suivait ordinairement une élévation ou insuffisante ou exagérée du Nil. Dans une de ses dépêches, il déplore que le Nil n'ait pas atteint son niveau accoutumé : « Plaise au ciel que nous ne voyions pas des fièvres malignes éclater à la suite de la disette ! « Dans une seconde dépêche, il annonce que des fièvres d'un caractère dangereux sévissent en Egypte. Enfin, dans une troisième, il déclare que c'est la peste qui décime la population. La même remarque a été faite plus tard par M. de Jonville, vice-consul à Alexandrie ; il dit que le Nil ayant été mauvais (c'est l'expression consacrée dans le pays), la récolte du safranum et d'autres denrées a manqué. Il manifeste la crainte de voir la peste suivre la disette. Cette appréhension est bientôt justifiée.

On trouve dans le Macrisie, livre arabe traduit par M. de Sacy, des tables indiquant la hauteur du Nil pendant une longue série d'années. M. de Ségur-Dupeyron ayant rapproché les mauvaises crues du Nil avec les apparitions de peste soit en Egypte, soit en Europe, trouva la confirmation des observations faites à Alexandrie par MM. de Maillet et de Jonville.

L'apparition et le progrès de la peste ont toujours été en raison inverse du bien-être, de l'hygiène et de la civilisation des peuples au milieu desquels elle se développait. Aussi, son dernier réduit, ses derniers retranchements sont les régions orientales.

Dans les cités d'Orient, on voit en effet, à côté d'anciennes splendeurs, la misère, la saleté et des immondices de toute nature. Ce contraste est surtout saisissant dans les villes dont la situation est admirable comme Constantinople. En voyant l'état actuel de ces illustres cités, on se prend à se demander quel pouvait bien être celui

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de ces cités helléniques, si brillantes à travers le mirage des siècles, mais qui, vues de près aux plus beaux jours de l'antiquité, devaient ressembler au tableau que nous offrent aujourd'hui les villes de l'Orient et même quelques-unes de nos villes méridionales.

Ainsi nous pouvons dire, pour nous résumer, que la peste se développe au milieu de populations dégradées par une profonde misère physique et morale. C'est la condition essentielle qui engendre la peste ; mais son développement peut être plus ou moins influencé par des circonstances accessoires qu'il nous reste maintenant à examiner.

Ces conditions sont ou climatériques ou telhiriqiies. Les saisons exercent une influence sur le développement ou l'extension de ces épidémies, etHirsch (d) a beaucoup exagéré en disant que cette étude ne conduisait qu'à des conclusions contradictoires. 11 y a, pour chaque pays, certains résultats qui ne manquent pas d'importance. En Perse, on a dit que les épidémies pestilentielles séviraient presque exclusivement l'été. En Algérie, elles sont toujours plus rares et plus modérées dans la saison des grandes chaleurs et des froids intenses. Dans l'Irak Arabie nous avons vu l'épidémie de Bagdad disparaître au moment des grandes chaleurs et réapparaître lorsque le thermomètre baissait. En Egypte, les pestes graves commençaient en novembre et en décembre, tandis que les épidémies pestilentielles moins redoutables ne débutaient qu'en janvier et en février. Les unes et les autres s'étei-

(1) Hirsch, loc. cit., § 113.

gnaient vers la fin de juin, sauf de très rares exceptions. La chaleur sèche de ce qu'on appelle en Egypte le second éét, le règne du vent du nord qui s'établit ordinairement vers le 24 juin, enfin les premières rosées, qui commencent vers la fin du même mois, changent et les conditions de l'air et les aptitudes organiques, et la peste cesse.

Une modification dans la constitution habituelle des saisons exerce également une influence sur le développement de la peste. On écrivait de Salonique, le 9 juillet 1837, au D"" Delaporte : « La saison actuelle, qui devrait arrêter le mal, semble au contraire le favoriser. Il est vrai qu'au lieu des chaleurs habituelles des mois de juin et de juillet, nous avons des pluies continuelles et une humidité inconcevable ».

Cette influence de V humidité de l'air a été remarquée sur les pestes qui ont sévi à Constantinople, aussi bien que sur celles qui se sont montrées en Egypte. « La peste en Egypte, dit Pugnet, est toujours en raison de l'humidité de l'atmosphère. » Toutefois cette cause n'est ni suffisante ni nécessaire, et je citerai à l'appui de mon observation la peste de Benghazi.

h^température, les vents ont une certaine action, malgré l'opinion de Hirsch (1). Là encore, il y a quelques résultats positifs : c'est du 1" au 20 juillet, époque où le vent du nord, la tramontana^ vient ordinairement à cesser, que les premiers cas de peste éclataient à Constantinople. La maladie se montrait fréquemment alors dans un des villages situés sur les rives du Bosphore, et principalement sur la rive européenne, plus exposée que la rive asiatique au sirocco ou vent du sud. En Egypte, la peste atteignait

(1) Hirsch, loc. cit., § 114.

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son maximum d'intensité pendant les mois de février, mars et avril, alors que les vents tiennent surtout des riimbs àii midi. Elle commençait au-dessous de 19 degrés Réaumur, tandis qu'à Constantinople elle semblait exiger

25 ou 30 degrés. Volney avait fait déjà cette remarque lorsqu'il était en Orient.

Les orages ont, au point de vue du développement et de la propagation de la peste, une influence qui a été souvent notée, et qui est évidente dans le fait suivant cité par Pugnet (1) : « A quelques accidents assez légers et en petit nombre, avait succédé un calme parfait; on goûtait généralement les douceurs d'une sécurité à laquelle invitaient chaque jour davantage et l'inaltérable pureté du ciel et les progrès marqués de la chaleur. Vaine confiance ! le 15 et le 16 germinal, l'atmosphère s'obscurcit et se charge, des nuages amoncelés sur nos têtes versent des torrents de pluie pendant les 17, 18, 19, et le 21 la contagion éclate. Ce fut un coup de foudre qui atteignit à la fois onze personnes dans l'enceinte de la A' ille ; elles seules f uren t frappées. Aucun autre malade ne s'offrit à nous jusqu'au

26 ou 27 du même mois, où de nouvelles pluies déterminèrent de nouveaux accidents. Ceux-ci eurent des suites non équivoques, soit qu'ils eussent une plus grande force de reproduction, soit qu'ils trouvassent des sujets plus susceptibles de se prêter à leur action ; ils se propagèrent sensiblement et c'est à leur époque que parut véritablement commencer le règne delà maladie. »

Arrivons maintenant aux influences telluriques ; nous trouvons ici quelques résultats contradictoires au point de vue de l'élévation du sol. En effet, si les plateaux de la Perse ont joui d'une immunité bien connue, d'autres

(1) Mémoire sur les fièvres du Levant, p. 52.

points aussi élevés, le Liban (3000 pieds), les montagnes de l'Arménie, ont été ravagés par la peste. La constitution et le caractère géologique des terrains ont plus d'importance; tous les terrains sans doute, ont été visités par la peste, mais il n'est pas douteux que certains états particuliers du sol, un état très humide par exemple, se prêtent bien davantage au développement et à la conservation des germes de la peste. Nous croyons même que si l'on avait entrepris, pour cette maladie, des recherches semblables à celles qui ont été faites dans la même direction par Pettenkoffer pour le choléra on serait arrivé à des résultats certainement intéressants.

Cette influence de l'humidité du sol a été depuis longtemps observée en Egypte, et Gaetani Bey a remarqué que la peste ne se répand jamais au delà d'Assouan, en raison de la diff'érence de situation, de chaleur, de sécheresse et de nature du sol, tandis que ce fléau s'insinue avec la plus grande facilité dans les localités où l'eau reste stagnante par suite de l'absence ou du mauvais entretien des canaux. C'est pourquoi Bassorah et Bagdad sont devenus dans ce siècle sujets à la peste, dont ils étaient autrefois exempts, lorsque ces deux villes étaient dirigées par une administration plus prévoyante.

La peste ne naît pas dans la Haute-Egypte, la Nubie, l'Abyssinie, elle ne remonte pas au delà de la première cataracte.

La bonne qualité du sol, le facile écoulement des eaux, le petit nombre des habitants et les grands mouvements de l'air contre-balancent et annihilent tous les vices du régime suivi par les indigènes. Mais, je le répète, si l'humidité du sol, si le caractère géologique du terrain ont une influence non douteuse, cette influence n'est point absolue, puisque la peste peut se développer

là OÙ il n'y a pas de fleuve, là où le terrain est absolument sec ; la ville de Benghazi était dans ces conditions et cependant la peste s'y est développée.

On a voulu différencier la peste sporadique de la peste épidémique, de la manière suivante : dans la peste sporadique, il y a rarement des bubons; dans la peste épidémique, le bubon Q^\?>ie presque toujours. Mais cette distinction est absolument illusoire, du moment où les partisans de l'opposition acceptent que, dans la peste sporadique, il peut y avoir des bubons, et que dans la peste épidémique il n'y en a pas toujours.

On a été plus loin et on a voulu établir la différence par le degré de la transmissibilité. La peste sporadique^ a-t-on dit, n'est pas contagieuse, la peste épidémique est transmissible. Si cette distinction existait, elle aurait une valeur de premier ordre, et on voit tout de suite les conséquences qu'elle entraînerait au point de vue du régime quarantenaire. La peste sporadique ne devrait donner lieu à aucune mesure restrictive, dont l'emploi serait exclusivement réservé à la peste épidémique. Il faudrait alors que nos agents dans le Levant, consulaires ou autres, fissent le diagnostic de deux maladies n'offrant aucun caractère clinique différentiel. Ce serait là un prétexte à tous les abus de pouvoir, une justification de l'inexécution des règlements. Mais il n'en est point ainsi, la peste sporadique ne peut être opposée à la peste épidémique, comme le choléra nostras au choléra asiatique. Il n'y a, comme je le répète, entre les deux pestes, qu'une différence de degré, chacune portant sur un plus ou moins grand nombre d'individus. C'est cette même

différence qui existe dans le pouvoir Iransmissible. La contagion, en effet, est plus active, plus puissante quand il y a beaucoup de malades que lorsqu'il y en a peu ; car, plus les cas sont nombreux, plus il y a nécessairement de germes répandus.

C'est cette multiplication des germes qui constitue l'épidémie, qui va former ce que l'on pourrait appeler la constitution pestilentielle, si l'on voulait détourner ce mot du sens qui lui a été accordé. La commission de la peste, en effet, et son savant rapporteur, ont prétendu qu'une constitution pestilentielle peut sévir dans des localités incapables de produire la peste, et sans qu'on puisse accuser les pestiférés d'autres localités d'y avoir importé la maladie. Or, quelque respect que nous inspirent les autorités que nous venons de citer, c'est là une prétention tout à fait inadmissible, et accepter dans ces termes une constitution pestilentielle, ce serait nier tout ce que nous avons dit sur la production des foyers de peste.

Il nous reste une dernière question à examiner. La peste peut-elle naître spontanément sur un navire parti d'un port non infecté et n'ayant à bord, au moment du départ, rien de suspect, ni parmi les personnes embarquées, ni parmi les hardes, ni parmi les marchandises? Cette question a été posée pour la première fois par Prus. On prétend avoir vu quelquefois à Alexandrie, enl'absence de toute épidémie, la peste éclater à bord d'mi navire stationnant en rade et n'ayant eu aucune communication suspecte. De pareils faits semblent d'autant plus contestables que leur récit même ne mentionne aucune condition de misère ou d'encombrement qui eussent pu favoriser le développement de la peste. Il faudrait, en outre, que toutes les enquêtes faites fussent absolument

rigoureuses; il est loin d'en être ainsi. Il serait enfin nécessaire que les exemples cités fussent entourés de garanties indispensables ; or aucune de ces conditions n'est remplie dans les trois faits suivants, les seuls qui aient été publiés en faveur de cette opinion :

Le D"" Botzaris, médecin de Méhémet-Ali, a dit avoir vu la peste naître à bord, sur un navire à voiles dans la mer Rouge, et dans des conditions où la peste ne pouvait être attribuée à aucune communication suspecte, ni de la part des hommes à bord, ni de la part du navire, ni de son contenu en bardes et en marcbandises.

Le D"" Brayer rapporte le deuxième fait :

Uii navire franc part d'un port de la Méditerranée où les lois sanitaires sont en vigueur. Sou bullelin de sanlé est parfaitement en règle. Il n'a pendant la traversée communiqué avec aucun bâtiment suspect; cependant, à quelque distance des Dardanelles, un homme de l'équipage tombe malade. Le navire, favorisé par le sirocco, franchit rapidement le détroit et arrive à Constantinople, où il y avait très peu de cas de pesle. La maladie est prise d'abord pour une fièvre bilieuse, ensuite pour une lièvre putride adynamique. Les symptômes sont si graves que le médecin consulté pense à la peste; mais le navire vient d'Europe ! Enfin, un bubon est constaté et le malade, transporté tout de suite à l'hôpital des pestiférés de sa nation, meurt après vingt-quatre heures.

Le troisième fait est dû au D' Laidlaw :

J'ai trouvé, dit-il, dans le port d'Alexandrie, à bord d'un navire anglais, un matelot qui arrivait d'Angleterre atteint de la peste. La maladie n'existait pas en ville, il était absolument impossible qu'il l'eût prise par contact (1).

Mais c'est trop s'attarder sur des discussions d'un autre âge.

(1) Prus, loc. cit., 662.

Il a paru nécessaire à la Conférence de Venise de 1897 de fixer, autant que possible, en un ensemble doctrinal, les notions principales qui peuvent être considérées comme certaines dans l'état actuel de la science. M. Van Ermengen, dans son rapport, a résumé ces notions.

Grâce aux conquêtes récentes de la microbiologie, la nature, la cause intrinsèque de la peste ne présentent plus, dit-il, rien de mystérieux.

Il est universellement admis qu'elle est d'origine microbienne et due au bacille isolé à Hong-Kong, en 1894, par Yersin et par Kitasato.

Mais la découverte du germe spécifique de la maladie, bienqu'elle jette les plus vives lumières sur son étiologie, soulève des problèmes nombreux qui attendent encore leur solution.

En attendant la publication des résultats des travaux des missions envoyées à Bombay, il faut s'en tenir aux seuls faits définitivement acquis, et éviter de compromettre la science par des applications prématurées.

Quelle est la source et quels sont les véhicules principaux du germe de la peste? Quelles sont les excrétions morbides qu'il faut considérer comme contagieuses et quelle est la durée de cette contagiosité?

A cette première question, la Conférence a répondu en affirmant que le microbe spécifique existe dans les diverses sécrétions morbides, notamment dans le pus des bubons, des anthrax ou charbons, les matières intestinales, les urines ? les crachats et dans le sang. Les cadavres des victimes doivent être considérés comme le réceptable de germes innombrables.

L'homme atteint de la peste ne constitue pas la source unique du contage. Des observations, faites au cours des épidémies récentes, aux Indes et en Chine, établissent que certaines espèces animales sont susceptibles de contracter la peste. Elle doivent, dès lors, contribuer à la diffusion de la maladie.

La réceptivité des rats, des souris, des petits rongeurs est généralement reconnue. Ils succombent en grand nombre dans les régions envahies par la peste, parfois même avant l'apparition de l'épidémie: leurs cadavres abondent dans les habitations où des décès sont survenus. Les conséquences de ces faits sont graves. Non seulement ces animaux entretiennent et propagent la contagion au sein des agglomérations, mais ils peuvent l'importer à bord des navires et introduire ainsi le fléau jusque dans les contrées les plus éloignées. Il faudrait dès lors s'efforcer de les détruire radicalement et considérer comme dangereux les objets et les marchandises souillés par les excréments et les cadavres de ces animaux.

D'autres espèces encore, vivant au voisinage de l'homme à l'état domestique, les chiens, les porcs, les buffles, les moutons, les chèvres, etc., peuvent être atteintes d'après certains observateurs. Jusqu'ici, cependant, aucune preuve directe n'a été fournie de la communauté d'origine de la peste et de certaines épizooties, qui ont, parfois, régné simultanément.

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