PESTES DANS L EMPIRE OTTOMAN
Peste de Benghazi de 1858.
A la fin de juin 18o8 arrivait à Constantinople un rapport de Benghazi, ville située sur le littoral de la
régence de Tripoli, annonçant l'apparition dans cette ville d'une épidémie ayant tous les caractères d'un typhus pétéchial avec bubons et charbons. L'administration sanitaire de Gonstantinople et Fauvel jugèrent, à cette description, que ce devait être la peste. Une commission médicale fut envoyée à Benghazi.
Il résulta de l'enquête que cette maladie, qui était bien la peste, avait pris naissance à huit lieues de distance de la ville de Benghazi, dans un campement d'Arabes misérables au plus haut degré, et que, de là, elle s'était propagée de proche en proche aux tribus voisines et à la ville.
Quant à la cause spéciale qui avait dû faire naître la maladie, elle était absolument inconnue. On savait seulement que, depuis plusieurs années, il y avait manque absolu de récolte et toute cette population nomade vivait en proie à la famine et à la maladie.
La peste n'avait pas paru dans ce pays depuis trente ans et la maladie actuelle difTérait de toutes celles qu'on y observait ordinairement.
Ainsi la peste venait de prendre naissance inopinément, loin de l'Egypte, loin de tout fleuve, dans un pays aride, sans qu'on pût la rattacher à une épidémie antérieure, et peut-être comme conséquence d'une famine.
La maladie se propagea le long du littoral jusqu'à Derna, gaguales plateaux de la Gyrénaïque, s'étendit dans l'intérieur jusqu'aux limites du désert. Elle fut môme transportée jusqu'en Egypte à bord de plusieurs navires, mais elle ne parvint pas à franchir les barrières que l'administration sanitaire ottomane avait posées. Elle n'envahit par terre ni Tripoli à l'ouest, ni l'Egypte à l'est, ni aucun des ports de la Méditerranée. Après plus d'un an de durée dans la province où elle avait pris naissance,
cette peste s'y éteignit peu à peu sans laisser de traces de sa présence.
Ainsi donc la peste se montra en Gyrénaïque en 1837, dans le district de Benghazi, sur le plateau de Barca. Formosa la méconnut et en mourut. Elle fut étudiée en 1858 par Bartoletti et Burrozzi.
La cause en fut inconnue.
Il n'y avait pas eu de peste dans la Tripolitaine depuis 1837 et à Benghazi depuis 1807.
Une nouvelle manifestation eut lieu en 1873 et en 1874 à Merdje. Elle fut étudiée par le D"" Laval qui en mourut et par Arnauld.
Peste de Benghazi de 1874.
Avant de décrire la peste de la Gyrénaïque de 1874, il nous paraît utile de donner quelques renseignements sur le pays qui en a été le théâtre (1).
Située dans le pachalik de Tripoli de Barbarie, la Gyrénaïque présente une étendue considérable. Elle est bornée à l'est par l'Egypte, à l'ouest par le golfe de la Grande - Syrte; les monts Degbi-Dagh l'occupent au sud ; la Méditerranée la baigne au nord. Gette région est aujourd'hui fort peu habitée. On y rencontre cependant à chaque pas les traces d'opulentes cités dont les nombreuses ruines, presque intactes, indiquent assez le degré de civilisation qu'avait atteint l'ancienne Gyrénaïque, connue aujourd'hui sous le nom de plateau de Barca.
Les deux principaux ports placés sur le littoral sont à l'ouest Benghazi et à l'est Derna. On voit aussi à l'est de Derna quelques agglomérations de misérables huttes,
(1) Proust, Des foyers ?^écents de peste en Orient [Annales d'hygiène^ 2e série, t. XLVIll, janvier 1877, p. 5).
telles que Tobrouk et Bomba. Entre Derna et Benghazi, on rencontre des grottes creusées dans le roc et habitées par des Bédouins.
En gravissant le plateau, on arrive au village de Merdje. A l'intérieur de ce plateau existent aussi des monastères arabes, autour desquels se groupent quelques mauvaises habitations. Le reste du pays est occupé par des campements de Bédouins qui se déplacent avec la plus grande facilité.
Il est assez difficile de préciser exactement l'époque de l'apparition de la peste de 1874. Toutefois les deux premiers foyers paraissent s'être montrés dans deux campements, dont l'un appartenait aux Orphas et l'autre à Ferig-el-Hassan. Ces deux campements étaient situés à deux heures et demie du village de Merdje; celui des Orphas était composé environ de huit tentes. Dix attaques de peste se produisirent chez ces Bédouins qui étaient au nombre de vingt-quatre. Il y eut sept décès. Le fléau se manifesta presque en même temps sous les tentes de Ferig-el- Hassan.
Il y avait 62 habitants, il y eut oo attaques et 22 victimes. La peste ne tarda pas à se propager dans un monastère arabe, à Kefanta, et envahit aussi les tentes du voisinage. Les Bédouins du campement des Orphas importèrent la maladie dans le village de Merdje, chef-lieu du canton. Merdje est à vingt heures de Benghazi ; c'est le rendezvous des Arabes du plateau de Barca ; il est situé à l'est de l'antique Bérénice. Il résulte du premier rapport du D'" Laval que des Bédouins ayant eu la peste vinrent €amper à 4 kilomètre de Merdje et qu'ils descendirent quelques jours après dans ce village, emmenant avec eux trois convalescents qui portaient encore des traces de bubons. C'est onze jours après Farrivée de ces Bédouins
que la peste éclata à Merdje où succomba le D'' Laval. Il était dans ce village le seul Européen et le seul médecin; il prodiguait ses soins à cette population^ lorsqu'il fut attaqué le 21 et mourut le 27, ayant offert quatre bubons. Son sang-froid ne s'est pas démenti un instant, il a fait part à notre vice-consul de ses dernières volontés et lui a désigné l'endroit où il désirait être enterré.
L'impression produite par la mort de ce médecin français a été des plus profondes, et à Benghazi, où un service a été célébré, toute la population a donné par sa présence une preuve éclatante et publique des sentiments que la conduite du D"" Laval lui avait inspirés.
Quelques cas se manifestèrent ensuite dans la montagne à Segba.
Dans les ruines de l'ancienne Zeucherâ^ le fléau vint s'abattre sur quelques tentes et de là s'étendit à d'autres campements arabes. Il apparut dans la tribu des Abides en dernier lieu.
Nous devons la description de cette épidémie aux D""® Laval et Arnaud, envoyés en mission dans le pays.
Grâce à des mesures locales énergiques et à un assainissement de tous les foyers, grâce à la docilité des Bédouins de la Cyrénaïque, instruits par les désastres de la peste de 1838-59, l'expansion de l'épidémie a été limitée sans trop de difficultés, de telle sorte que les ports de Benghazi et de Derna, seuls ouverts à la navigation, ont pu être préservés.
Tous les symptômes de la peste, bubons, charbons et pétéchies, se trouvent réunis dans la maladie de la Cyré^ naïque. Les malades présentèrent toujours des bubons, souvent des anthrax et des pétéchies. Les charbons n'apparurent que dans les cas graves.
Sur une population de 734 individus , il y eut 553 attaques, 208 morts et 325 guérisons. La mortalité a donc été assez considérable et l'on a remarqué que dans les localités de Merdje et de Refaute, où se trouvaient des habitations en maçonnerie, les victimes ont été plus nombreuses que sous les tentes élevées en plein air.
La peste de la Cyrénaïque n'a pas été importée, car, lorsqu'elle a éclaté dans le campement des Orphas, il n'existait aucun cas de peste dans aucune région en rapport avec le campement. Son développement paraît dû aux conditions particulières de misère, de disette, que nous allons maintenant examiner.
Bien que le sol de la Pentapole africaine soit généralement fertile, lamaladie a succédé à une très grande famine qui durait depuis cinq ans. Les campements de nomades affluèrent vers les centres, et chaque jour, dans les rues de Benghazi et de Derna, on trouvait des Bédouins morts de faim.
Pendant ces cinq années, la misère fut afTreuse. Les Arabes se nourrissaient de racines et d'herbes qu'ils se disputaient dans les champs.
Leur état social et leur hygiène laissaient d'ailleurs, même avant la famine, beaucoup à désirer.
Ils se contentent, pour toute nourriture, de farine d'orge délayée avec de l'eau chaude.
Les inhumations ne sont pas non plus sans inconvénients. A Merdje surtout, le cimetière est placé d'une façon déplorable.
Situé sur une éminence, à peu de distance, il sert de sépulture à la population qui a la fâcheuse habitude de ne donner aux tombes qu'un pied de profondeur et de ne recouvrir les cadavres qu'avec unpeu de gravier et de terre. Aussi les chacals viennent-ils facilement déterrer les
corps. Près du cimetière se trouvent des puits ordinairement à sec en été, mais remplis en hiver par la pluie. L'eau des^ cendant à torrent du cimetière enlève la terre, et souvent laisse les corps à découvert, entraînant des matières organiques putréfiées en quantité suffisante pour empoisonner les puits. Les indigènes et leurs bestiaux n'ont pas d'autre eau à boire.
Nous ferons remarquer que les circonstances qui précédèrent la peste de 1874 avaient été signalées avant la peste de 1858. La maladie, à ces deux époques, naquit presque dans les mêmes conditions.
Il faut encore noter que la peste se montra, en 1874, dans la province de Benghazi dans le même mois qu'en 1858 (fin mars et commencement d'avril) ; mais une différence importante doit être signalée entre ces deux épidémies. En 1874, la peste n'a pas gagné lesdeuxports de Benghazi et de Derna, et la durée de l'épidémie a été moindre. Cet heureux résultat paraît dû aux mesures énergiques qui, prises dès le début, ont empêché la peste d'arriver jusqu'au littoral.
Quoi qu'il en soit, l'origine, le siège de l'épidémie delà Gyrénaïque de 1874, comme de l'épidémie de 1858, présentent un très grand intérêt. Dans les deux cas, la peste a pris naissance inopinément, loin de l'Egypte, loin de tout fleuve, dans un pays aride, sans qu'on puisse la rattacher à une épidémie antérieure, et elle a été probablement la conséquence d'une famine. Pariset aurait été bien surpris d'entendre énoncer de pareilles assertions, aujourd'hui cependant absolument démontrées par les faits.
La peste n'a plus reparu depuis en Gyrénaïque.
PESTES DE LA SECOiNDE MOITIÉ DU XIX° SIECLE. 79
Pestes de F Arabie de 1874.
Entre le Nedj, le Hedjaz et l'Yémen, s'étend un vaste territoire qui est le pays proprement dit d'Assyr.
De hautes montagnes couvrent la contrée vers le nord; l'Assyr s'étend au midi. Ce pays renferme une population de 60 000 âmes. Ces tribus n'ont de relations qu'entre elles ; composées de Mohabites, elles s'isolent complètement des vrais croyants ; les conditions locales semblent donc contredire l'idée de l'importation, et l'origine de l'épidémie reste jusqu'ici mystérieuse.
Cependant, à ce moment, la peste régnait en Mésopotamie, mais il ne paraît pas probable qu'elle ait été transportée à une aussi grande distance, quoique les communications soient assez l'réquentes entre la Mésopotamie et l'Arabie.
D'un autre côté, nous ne pouvons guère songer à l'éclosion d'anciens germes, car depuis 1814 la peste n'avait pas paru en Arabie. A cette époque, elle avait été importée par les troupes égyptiennes et avait fait de nombreuses victimes parmi les pèlerins de la Mecque. Cette épidémie a été observée par Burckardt.
Quoi qu'il en soit, c'est dans ces montagnes, sur le plateau de Toumouna, que la maladie parait avoir débuté. D'après le D"" Pasqua, envoyé en mission dans l'Assyr, le premier cas (mars 1874) fut observé chez une femme de la tribu d'Ali-Sadi, tribu composée de 65 maisons et renfermant 32o individus.
« D'Ali-Sadi, dit le cheik de cette tribu, la maladie s'est propagée, après quelques jours, à une heure de distance, dans la tribu de Dali-Dachman ; puis à Dachma, village distant d'une demi-heure du précédent; pour-
suivant toujours sa direction vers le nord, elle finit par atteindre Ali-Amr, village situé à dix journées de marche de la Mecque ; c'est la dernière étape qu'elle ait pu franchir. »
L'existence de la peste au milieu des montagnes de l'Assyr, dans un district qui n'est qu'à quatre jours de la Mecque, devait inspirer de sérieuses inquiétudes. Là, en effet, chaque année, au mois de moharrem, 150 000 musulmans se réunissent à l'Arafat et dans la vallée de Mina, au milieu de conditions hygiéniques déplorables. La peste, éclatant au milieu du pèlerinage, aurait pu être importée par les Hadjis au moment de leur retour. On eût alors assisté à des événements semblables à ceux de 1865, et au lieu d'une épidémie de choléra on eût été menacé d'une épidémie de peste.
Le district de l'Assyr, oii la peste est si fréquente depuis de longues années qu'elle y est considérée comme endémique, porte le nom de Beni-Gheir.
Dans ce pays on incrimine parmi les différents facteurs de la contagion, la coutume de distribuer les vêtements des morts aux pauvres, aux parents et aux voisins.
Le mode défectueux des inhumations est également mis en cause. Les laveurs de cadavres sont fréquemment atteints de la peste. Il faut aussi signaler le fatalisme de ces populations qui, considérant la peste comme un mal divin et venant d'Allah, ne prennent aucune précaution pour l'éviter, tandis que, fait curieux, ils observent les mesures les plus sévères d'isolement contre la variole.
En 1895 la peste a fait de nouveau son apparition dans le district de Beni-Gheir. La difficulté des communications, l'insécurité des routes, où les soldats turcs euxmêmes n'osent s'aventurer qu'en colonne, s'opposent heureusement à la propagation de la maladi'^^
La population nomade de cette région ne reconnaît que l'autorité nominative du sultan.
Sans doute ces épidémies de l'Assyr peuvent continuer à être un motif d'inquiétude pour l'Europe. Le voisinage de la Mecque peut faire redouter l'importation de la peste dans cette ville et sa diffusion ultérieure par l'intermédiaire des pèlerins. Jusqu'ici heureusement ces craintes ne se sont pas réalisées, grâce probablement au peu de relations des nomades de l'Assyr qui se rendent à la Mecque.
Les habitants de l'Assyr, imitant ceux de la Mecque lors du pillage de l'hôpital des cholériques et de la destruction de Fétuve, ont décidé de s'affranchir de la présence du médecin sanitaire. Ils l'ont violemment maltraité. C'est à grand'peine qu'il est arrivé sain et sauf jusqu'à la côte, d'où il s'est embarqué pour Djeddah. Jusqu'à ce qu'un exemple éclatant soit venu imposer aux Bédouins le respect des lois, il faut s'attendre à ce que la contrée reste en pleine anarchie. Mais il est à craindre que les hommes qui sont à la tête de l'administration de cette province ne soient pas les plus capables ou les plus désireux de la réorganisation du pays.
Pestes de Mésoj^otamie.
Depuis trois quarts de siècle environ, la peste semblait avoir disparu de la province de Bagdad ; la tradition y conserve le souvenir de la grande peste qui y régna en 1773, et qui s'étendit même sur les deux rives du golfe Persique. En 1802, la maladie se montra de nouveau, mais elle ne fit qu'un nombre restreint de victimes. En 1831, il y eut une nouvelle apparition du fléau et la maladie revêtit une violence remarquable. Sur une population de 150000 indi-
PnousT. — Peste. 6
vidus, à Bagdad, 60 000 périrent. L'année suivante, l'épidémie n'était pas encore complètement éteinte (1).
En 1867, elle se montra parmi les habitants campés sur le canal de Hindié, mais elle ne prit pas un grand développement.
Nous citerons encore, à cause de son voisinage de la Mésopotamie, en 1863, l'épidémie de Makiu, petit district montagneux du nord-ouest de la Perse, près du mont Ararat. Enfin, en 1870, la peste se montra dans le Kurdistan persan, elle ne franchit pas la frontière turque.
Les épidémies de 1874-73-76 eurent pour siège l'irak- Arabie, qui forme la partie la plus méridionale de la Mésopotamie, pays qui rivalise avec l'Egypte pour frapper l'imagination par la grandeur et l'antiquité des souvenirs.
Le D"" Colvill, chirurgien de l'armée anglaise, envoyé en Mésopotamie en 1876, a joint à son rapport un plan du pays, faisant remarquer que les cartes qu'il avait consultées étaient défectueuses et souvent erronées.
Le début de la peste de la Mésopotamie semble avoir eu lieu quelques jours avant les fêtes du Courban Bayram (vers la fin de décembre 1873) dans le district de Daghara, où elle resta confinée pendant trois mois ; elle envahit successivement les autres parties de la province.
L'épidémie fut circonscrite entre la province de Hillé et celle de Hindié. La ville de Kerbellah, à l'ouest, et celle de Daghara, à l'est, furent les deux points extrêmes oii la maladie se montra. La peste s'éteignit, comme il est de tradition, au moment des grandes chaleurs, et
(1) La peste a apparu en 1856. Il y a eu des discussions nombreuses sur ces pestes. On les appelait : fièvres rhumatismales graves à forme typhoïde, fièvres pernicieuses, fièvres larvées, typhus loïmoïde non contagieux (Narangi, Castaldi, Tholozan).
vers le mois de juin 1874, elle avait cessé partout.
La peste reparut en Mésopotamie au printemps de 1873. Elle s'étendit dans la tribu des Moutefix, occupant une étendue de quarante lieues environ.
La peste s'éteignit encore pendant les grandes chaleurs ; mais en 1876 elle prit un nouveau développement et s étendit à Bagdad.
L'épidémie de Bagdad fut remarquable par son importance et sa léthalité. Je citerai comme exemple la troisième semaine du mois de mai. En sept jours, il y eut 457 attaques et 234 décès sur une population de 80 000 âmes environ.
La mortalité de Bagdad, pour 1876, est évaluée à 4000 décès, et l'on a remarqué que certaines maisons étaient plus spécialement atteintes.
Des cas évidents de peste se sont manifestés également dans div^erses villes de la province, telles que NedjefT.
Au mois d'août, lorsque la température, à Bagdad, s'élevait jusqu'à 49 degrés et se maintenait à 46 degrés, l'épidémie s'éteignit ; elle ne disparut pas, toutefois, comme les années précédentes, car, pendant tout l'hiver, on observa dans cette ville quelques cas de peste.
D'ailleurs l'épidémie n'est pas restée limitée à la Mésopotamie. A l'est, elle a envahi le territoire persan et s'est manifestée à Schuster et probablement dans les pays environnants.
Au milieu de quelles conditions s'est développée la peste de Mésopotamie et quelle peut en être la cause?
LaMésopotamie, et en particulier l'Irak- Arabie, oii viennent converger les deux grands fleuves le Tigre et l'Euphrate, sont le siège d'un vaste système d'irrigation. Ces eaux étaient anciennement contrôlées et régularisées; mais depuis, l'arrosage des terres ayant été négligé et le
84 Lk DÉFENSE DE L'EUROPE CONTRE LA PESTE.
drainage abandonné, l'eau des canaux a débordé sur tout le pays et y a engendré des marais.
Il faut joindre à ces conditions malheureuses la famine qui est la suite de ces débordements, et l'imprégnation séculaire d'une grande partie du sol par suite des inhumations superficielles qui s'y opèrent.
Les habitants de cette contrée sont arabes : ils logent dans des espèces de tanières infectes à moitié creusées sous la terre, ceintes de boue et couvertes de roseaux fournis en abondance par les marais voisins. Pour pénétrer dans ces masures, il faut passer par l'unique ouverture qu'on y a pratiquée à fleur de terre, et l'on n'y parvient qu'en rampant. Une natte, à moitié pourrie, leur sert de lit; c'est le seul meuble qu'on y rencontre et qui les sépare du sol toujours humide. C'est dans ces espèces de terriers que sont parqués les habitants, avec leurs troupeaux, leurs chevaux et leurs chiens.
Ainsi donc la position géographique de l'Irak-Arabie entre le Tigre et l'Euphrate, les nombreux canaux qui sillonnent ce pays, les inondations périodiques, la misère et la malpropreté des habitants, leurs logements à moitié enfouis sous la terre et environnés d'immondices, l'action nocive des matières animales et végétales en putréfaction au milieu des eaux qui ont submergé toute la plaine de Daghara et des villages environnants pendant tout l'hiver et jusqu'à la fin d'avril, voilà une série de causes qui montrent que tout était préparé, hommes et pays, pour aider au développement de la peste.
L'hiver de 1872-1873 avait été très rude, et les habitants de Daghara en avaient souffert. U?ie épizootie sur les chèvï^es avait sévi dans tout l'Irak-Arabie, deux mois avant l'apparition de la maladie, et les habitants se sont nourris de la viande des animaux morts
Nous ferons remarquer encore que, dans le courant de 1873, plus de 12 000 cadavres, venant de Perse, ont été transportés à Nedjeff et à Kerbellah. Nedjeft, ville de 4000 habitants, voit quelquefois doubler et même tripler sa population à l'occasion des grands pèlerinages. Il existe à Nedjeff, dans l'enceinte même de la mosquée un grand caveau réservé aux cadavres des riches Schiites, qu'on transporte dans la ville sainte. Ce caveau a plus de 300 mètres carrés de surface sur 80 de profondeur. On y remarque trois étages distincts et séparés. Qu'on s'imagine les émanations fétides qui s'exhalent de cette fosse chaque fois qu'on est obligé de l'ouvrir !
On comprend tout le danger de ces translations de cadavres et il faut avoir rencontré quelques-unes de ces caravanes pour avoir une idée des miasmes pénétrants que dégagent les cadavres récemment exhumés et enveloppés dans des feutres d'où suinte la matière organi.jue en putréfaction.
Toutefois, malgré toutes ces conditions fâcheuses et multiples, il est bien difficile de préciser la cause de l'épidémie de la Mésopotamie.
La peste s'est développée au milieu de populations dégradées par une profonde misère physique et morale. C'est la condition essentielle qui a provoqué la manifestation de la peste en Mésopotamie, comme dans les deux foyers de la Cyrénaïque et de l'Arabie, et son développement a été influencé par des circonstances accessoires dont il est difficile de formuler le mode d'action.
Quoi qu'il en soit de cette étiologie, un fait doit surtout nous frapper. La peste paraissait éteinte en Orient et n'inspirait aucune crainte à l'Europe. Elle était reléguée à l'état de souvenir historique. Or, cette maladie
86 LA DEFEiNSE DE L'EUROPE CONTRE LA PESTE.
venait de réapparaître et son éclosion coïncidait avec des circonstances politiques graves, avec la guerre, dont les conséquences fatales, la misère et la famine, sont surtout redoutables en Orient. L'Europe pouvait être de nouveau menacée.
Nous avions peu à redouter du côté delà Syrie. De ce côté, le désert est la meilleure de toutes les barrières.
Qu'arriverait-il si la peste, remontant le cours du Tigre, atteignait Diarbékir? ou si, ce qui est moins probable, elle remontait l'Euphrate jusqu'à Biredjuk? Il y aurait alors de sérieux dangers d'invasion pour l'Asie Mineure et pour le nord de la Syrie, du côté d'Alep. Toutefois ce n'est pas de ce côté qu'est le plus grand péril.
Si la peste envahissait Tauris et Téhéran, il y aurait beaucoup à craindre qu'elle ne gagnât le littoral de la mer Caspienne et de là ne menaçât très sérieusement la Russie par Bakou et Astrakan.
Le véritable point pour l'arrêter, sur la mer Caspienne, est Bakou. J'ai pu, dans une mission sanitaire qui m'a été confiée en 1869, vérifier sur place l'importance pour la Russie, et par suite pour l'Europe, de cette position stratégique de Bakou contre l'invasion des maladies pestilentielles venant de la Perse. J'ai eu la satisfaction, à la Conférence sanitaire de Vienne, en 1874, d'entendre les délégués russes conhrmer, sur ce point, mes déclarations.
Mais le danger le plus redoutable pour l'Europe, la voie par laquelle la peste peut surtout être importée dans le bassin de la Méditerranée, est la voie maritime. De ce côté, c'est-à-dire par les provenances du golfe Persique, la peste peut être importée directement en Egypte, soit par des malades, soit par des marchandises, surtout, comme le croient certains auteurs, par les
laines, qui sont le principal objet de trafic sur le golfe. Or si la peste est importée en Egypte, où elle rencontrerait toutes les conditions favorables à son extension, non seulement les pays du littoral de la Méditerranée seraient menacés, mais, par le fait des mesures prises contre l'importation de la maladie, il s'ensuivrait une perturbation commerciale dont les quarantaines d'autrefois ne sauraient donner une idée. Il y a donc un intérêt de premier ordre pour l'Europe à ce que l'Egypte soit, par des mesures sévères, préservée contre le fléau. Pour cela il ne suffit pas d'une stricte observation à Aden, mais il faut encore que tous les navires de provenance infectée ou suspecte soient, à leur arrivée sur le littoral égyptien, assujettis sans exception à des précautions efficaces.
En somme, l'Irak Arabie ou ancienne Babylonie a été le siège de nombreuses épidémies de peste, en 1867; de 18G8 à 1872 ; de 1873 à 1874 ; de 1874 à 1875 ; en 1876 ; du mois d'octobre 1891 jusqu'au mois de juillet 1892.
La concession d'une ligne de chemin de fer de 600 kilomètres qui doit relier Beyrouth à l'Euphratc et s'avancer jusqu'à Telek en passant par Iloms, Hama et Alep, est un fait d'une haute importance au point de vue sanitaire.
Cette ligne Beyrouth-Alep, Beredjik(rEuphrate) Telek, est destinée à un grand avenir. Il suffît de jeter les yeux sur la carte pour comprendre son importance. Bcliant Alep (130 000 habitants) à Beyrouth (120 000 habitants), traversant des localités de 40 000 à 60 000 habitants telles que Homs et Hama, et des immenses plaines d'une fertilité admirable, cette ligne est assurée d'un transit énorme; mais, ce qui fait surtout sa valeur, c'est qu'elle établit une communication rapide entre l'Euphrate et le littoral de la Méditerranée, et relie par ce fait même Bassorah, Bagdad et Mossoul à Beyrouth.
Dès lors, toutes les provenances de la Mésopotamie, du golfe Persique, d'une partie de la Perse, vont trouver là un débouché naturel ; et la force même des choses va créer un immense courant de voyageurs et de marchandises se dirigeant sur Telek ou Beredjik.
Alep, que traversaient autrefois les interminables caravanes venant de l'Inde et de la Perse, Alep, déchue depuis le percement du canal de Suez, va probablement retrouver une partie de son ancienne splendeur et de ses richesses d'autrefois.
Malheureusement, ce courant humain qui, venant de Perse et de Mésopotamie, va se jeter sur Beredjik, ne sera pas sans danger au point de vue de la propagation des épidémies.
Avec quelle facilité le choléra sera-t-il transporté de Bombay à Bassorah, de Bassorah à Alep et d'Alep à Beyrouth ! Et la peste, dont les foyers sont encore si vivants en Mésopotamie et en Perse, qui sévit à Bombay, la peste dont l'isolement a été jusqu a présent notre meilleure sauvegarde, ne deviendra- t-elle pas menaçante le jour où la rapidité des communications drainera les productions et les habitants des localités où elle est endémique?
Cette éventualité ne doit-elle pas être prise en sérieuse considération et ne devons-nous pas, dès maintenant, songer aux moyens de protéger le littoral Syrien?
Sans doute, l'administration turque ferait, le cas échéant, les plus sérieux efforts pour localiser l'épidémie ; affolée comme toujours, et plus encore que d'habitude, car la ligne Beyrouth-Beredjik doit dans un avenir plus ou moins rapproché être rattachée à Constantinople par une autre ligne déjà concédée jusqu'à Césarée, elle appliquerait, avec une impitoyable brutalité et sans aucun discernement le système de quarantaines à outrance
qui a fait partie jusqu'ici de son programme sanitaire.
Or, ce système est absolument jugé, et s'il nous fallait de nouvelles preuves pour démontrer son insuffisance, je rappellerais que, en 1890, le choléra parti de Bassorah, remonta avec la plus grande facilité le cours du Tigre, atteignit Bagdad, Mossoul, puis se propagea à Diarbekir, Alep, Hama, Homs et Tripoli, faisant ainsi en peu de temps un énorme parcours, malgré les plus rigoureuses, les plus inadmissibles quarantaines que chaque région, chaque ville, chaque village, avec une incroyable sauvagerie, s'imposait pour se protéger.
Par contre, Beyrouth, situé à 70 kilomètres de Tripoli, ne fut pas atteint, bien que les quarantaines fussent remplacées par des mesures plus libérales.
Et l'année suivante, lorsque le choléra éclata à Damas, Beyrouth fut protégé efficacement, bien que notre médecin sanitaire, M. de Brun, fît lever la quarantaine de 15 jours à laquelle étaient soumises les marchandises venant de Damas (blés, orges, farines, huiles, vins, etc.).
En présence de pareils résultats, il y a grand intérêt pournousàsubstituer aux principes sanitaires ottomans, des règlements plus en harmonie avec les notions de prophylaxie publique admises aujourd'hui.
Plus peut-être que les autres nations, la France a intérêt à ce que cette question soit résolue conformément à ses doctrines sanitaires.
Il y aura donc lieu d'établir sur ces nouvelles lignes ferrées, quelques postes sanitaires bien choisis, et de munir ces postes d'un outillage perfectionné. Et afin que le service puisse fonctionner, que les appareils puissent être utilisés, il sera nécessaire que la nouvelle adminis-
90 LA DÉFEiNSE DE L'EUROPE COiNTRE LA PESTE.
tration possède un personnel ferme, compétent et bien exercé (1).
Èpidéinies de Perse.
Vers la fin de 1863 une épidémie se montra à Makiu, petit district montagneux du nord-ouest de la Perse près du mont Ararat; cette affection était probablement la peste.
En 1867 une maladie pestilentielle se montra dans la Mésopotamie sur des tribus arabes campant sur la rive droite de l'Euphrate ou plutôt du canal de Hindié, situé à gauche, et à peu de distance de la grande route qui mène de Kerbélah à Nedjef, non loin de l'endroit où fut Babylone, et en vue du célèbre tumulus appelé Bors- Nemroud. C'était à une demi- journée de marche de la ville de Hellé, et à une journée de Bagdad. L'administration sanitaire ottomane ne considéra pas que cette maladie ait été la peste. Le D"" Naranzi (2), qui a visité le pays, interrogé les cheiks, et examiné des individus ayant survécu à la maladie, la regarda comme une fièvre paludéenne pernicieuse. Tholozan, d'après les renseignements qui lui ont été donnés, crût y voir les caractères de la peste (3). En présence d'opinions aussi contradictoires, il est bien difficile d'affirmer la nature de l'épidémie de Hindié.
Cette incertitude n'existe pas pour l'épidémie qui a régné dans le Kurdistan (4) en 1870.
(1) La construction de cette ligne vient, pour des raisons financières, d'être retardée de cinq années.
(2) Rapport sur l'épidémie de Hindié dans l'Irak- Arabi en 1867, par C. Naranzi.
(3) Une épidémie de peste en Mésopotamie, par Tholozan.
(4) V. La peste dans le Kurdistan persan, rapport par Castaldi. — Rapport sur les mesures à prendre contre la peste qui sévit en Perse,
PESTES DE LA SECONDE MOITIÉ DU XIX' SIECLE. 9t
Dans les montagnes qui bornent au sud la mer d'Ourmiah, à une douzaine de lieues des villes d'Ourmiah et de Maraga, se trouve le district de Soudjé-Boulak. C'est là, dans de petits villages habités par des familles kurdes de la tribu de Mukri, que la maladie eut son origine.
Mirza-Abdulali, médecin persan qui fut envoyé en inspection dans ce pays, raconte que vers la fm de décembre 1870, un homme du village de Gaumichan étant allé à quelques lieues, à Merliemel-Abad, qu'on appelle aussi Miandaub '^vingt-sept farsaks sud-ouest de Tauris), à son retour rapporta un peu de coton. Le jour suivant, il eut du frisson, de la fièvre et une chaleur très vive ; ce même jour un bubon se montra à l'aine gauche et des pétéchies violacées et bleuâtres parurent sur la peau [hasbé). La mort survint le second jour. Deux jours après, une autre personne de la même maison mourut, après avoir présenté les mêmes symptômes. Tous les habitants de cette maison, au nombre de soixante, succombèrent successivement en deux semaines. Ensuite, une maison voisine fut attaquée, et ses habitants, au nombre de six, périrent, à l'exception d'un enfant en nourrice qui fut transporté au loin.
Entre les villages de Gaumichan et d'Arbénous, il y a trois quarts de farsak, c'est-à-dire près d'une lieue de distance ; les habitants avaient entre eux de fréquentes communications, et les morts du premier village étaient enterrés au cimetière du deuxième. Dix jours après le début de la maladie, elle se montra à Arbénous ; cette affection dura jusqu'au 20 mai 1871. Elle enleva tous les habitants des deux villages, à l'exception du laveur des morts et de 7 femmes ou enfants.
par Bartoletti, — Notes sur le développement de la peste bubonique dans le Kurdistan en 1871, par Tholozau.
92 LA DÉFENSE DE L'EUROPE CONTRE Lk PESTE.
On compta 62 décès à Gaumichan, 32 à Arbénous. De Gaumiclian la maladie fut aussi transportée à Uehtépeh, où elle dura jusqu'à la fin de juillet, et où elle causa 100 décès. Pendant l'hiver même, la peste gagna le village de Sindjag où périrent 35 personnes. Ensuite la maladie disparut. A Gueltépeh 12 personnes moururent, à Udjivan 13, à Turkmankand la maladie avait eu une grande intensité, à Seraub elle persistait encore à la fin de juillet, après avoir causé 18 décès. Dans le village de Piahim-Khan, 25 personnes moururent ; la maladie diminuait vers la fin de juillet. A Achtépeh et Bibckend, la maladie persistait à cette époque et l'on disait qu'elle s'était étendue au village de Yechkeler. Enfin, poursuivant toujours sa direction vers le sud- ouest, c'est-à-dire vers la frontière turque, aux environs de Souleimanié, la peste fut transportée àBana, petite ville de 2 à 3,000 habitants. On disait qu'après avoir dépassé le territoire de la tribu de Mukri, primitivement atteinte, la peste avait gagné la tribu voisine des Djafs.
Le médecin sanitaire persan n'a pas donné des renseignements sanitaires complets* sur cette épidémie, il n'a pas visité lui-même toutes les localités : le caractère violent et les mœurs sauvages des Kurdes l'ont forcé à partir; et Castaldi, qui a observé la peste à Bana et dans quelques villages voisins (Karava et Kaninias), n'a pu continuer son exploration, la commission ottomane dont il faisait partie ayant été repoussée à coups de fusil.
Dans les villages où la maladie a été plus grave, elle a fait périr 90 malades sur 100. Quand l'épidémie touchait à sa fin, il n'y avait plus que 40 à 50 décès sur 100 malades. On a reconnu que les habitants de la même maison et surtout ceux qui étaient le plus fréquemment en contact
avec les malades, étaient aussi beaucoup plus fréquemment atteints.
Il a été prouvé que le transport des haï des ou effets appartenant aux malades a importé la peste d'un village dans un autre. L'espace primitivement envahi pendant les mois d'hiver à Soudje-Boulak-Mukri peut avoir 15 lieues de tour; le pays est froid, couvert de neige pendant 4 à 5 mois d'hiver ; on y trouve quelques vallées,, très chaudes l'été ; on y cultive le riz surtout du côté du Miandaub où le premier malade semble avoir contracté la peste. Aucun de ces villages n a souffert de la disette terrible qui régnait en Perse depuis 1870. Pendant l'été de 1870 on a observé une épidémie sur les moutons, mais ces épizooties sont fréquentes, pendant cette saison, dans les montagnes delà Perse.
Tels sont les renseignements que nous avons sur cette épidémie. Un médecin russe, le D'' Telafous, envoyé par son gouvernement dans le Kurdistan, a fait connaître les résultats de sa mission (1). Son exploration commencée au mois de mai 1872, c'est-à-dire à une époque où la peste avait entièrement disparu, a duré trois mois. Telafous a visité toutes les localités atteintes par l'épidémie ; les détails qu'il donne sur les caractères de la maladie, attestés par les cicatrices de bubons suppures qu'il a pu constater chez un certain nombre d'individus guéris, ne laissent aucun doute sur la nature du mal. Quant à la cause de l'épidémie, Telafous croit l'expliquer par des fouilles pratiquées à Akdeivan dans un sol où, quarante ans auparavant, on avait enterré des pestiférés.
Ainsi donc, en 1863 une première épidémie sévit à
(1) Rapport au comité d'hygiène, par Fauvel (13 janvier 1873).
Makiu (Aderbeïdjan persan) près de la frontière turque sur la route de Bayazid à Tauris.
En 1870-1872 la peste s'est montrée dans la tribu des Moukris. Elle a été attribuée, d'après le médecin russe Telafous, à des exhalaisons provenant d'anciens cadavres pestiférés.
La sauvagerie des Kurdes empêcha les médecins envoyés d'accomplir leur mission.
Ils étaient menacés d'être tués par la population du Kurdistan qui ne permet l'approche d'aucun étranger en temps d'épidémie de peste.
Le gouvernement persan ne fit rien.
Une nouvelle apparition de la maladie eut lieu dans le Kurdistan en 1881 et 1882.
Une quatrième explosion se fit dans le Kurdistan, elle semble être due à la reviviscence des germes laissés par les précédentes épidémies.
Le gouvernement persan nia d'abord iexistence de la maladie qu'il déclarait n'être que le typhus.
Une autre épidémie en 1883 débuta à Bekir-Beg (Bas Kurdistan) sur un habitant qui aurait bu de l'eau dans un souterrain au-dessus duquel auraient été enterrés des cadavres du temps de la grande épidémie de 1831-
En 1876-1877 on constata à Becht (Ghilan), 2000 décès sur 15 000 habitants.
On dit même que la peste gagna Bakou.
Les médecins persans la méconnurent parce que, disaient-ils, elle ne tuait pas tout le monde.
Elle venait probablement du Kurdistan qui envoie à Recht une de ses principales rivières.
Le Kurdistan est devenu depuis au moins vingt ans un foyer permanent de peste.
PESTES DE LA SECOiNDE MOITIÉ DU XIX' SIÈCLE. 95
Mais ce n'est pas seulement la région nord-occidentale de la Perse qui est prise ; il existe aussi quelques épidémies du côté du nord-est et de l'est du Khoraçan, du Hérat et même de l'Afghanistan.
Le gouvernement persan est peu ou point informé de la situation sanitaire de provinces où son autorité est plus nominale qu'effective.
En résumé, on a constaté deux foyers en Perse : un dans le Kurdistan à l'ouest, un autre dans le Khoraçan à l'est, et même un troisième au sud.
Après l'épidémie d'Hamadan de i88o, il y eut en 1887 une épidémie très grave dans les environs d'Asterabad.
Un peu plus tard, au mois de mai 1887, on constatait à Mesched une autre épidémie. En outre pendant l'hiver de 1883 à 1886 et celui de 1886 à 1887, une maladie semblable à celle de Mesched et de ses environs se déclara dans le voisinage de Merv, et à Merv-Meni, capitale des Turcomans Zekkes et autres.
Ayant débuté parmi les soldats sur des buttes élevées sur la place d'un ancien cimetière, l'épidémie cessa au moment des grandes chaleurs.
Tholozan pense que le foyer originel de la peste doit être placé dans la partie la plus septentrionale et la plus élevée du bassin de l'Euphrate sur les confins de la Russie.
Les foyers de l'Irak Arabie ne seraient que secondaires ; les provinces septentrionales de la Perse sont le siège d'un autre foyer endémique qui parait se confondre avec le précédent. C'est bien en effet dans les régions occidentales de ces provinces, sur le littoral méridional de la mer Caspienne, dans le Kurdistan, l'Aberbaïdjan et le Ghilan que de 1863 à 1885 la peste fit de nombreuses apparitions. Je citerai particulièrement l'épidémie de
Recht, capitale de la province de Ghilan (1877) que traverse la principale voie de communication entre la Perse et la Russie. C'est la route que j'ai suivie lorsque j'ai été en Perse. Cette épidémie fit 2000 victimes su? 20000 habitants^ dont les quatre cinquièmes avaient émigré.
Pour certains auteurs, l'épidémie de Recht a été le point de départ de l'épidémie de Vetlianka.
Les foyers de peste des provinces du Nord-Est, de la peste d'Asterabad et du Khoraçan sont moins importants que ceux des provinces du Nord-Ouest. Les épidémies y sont plus rares et plus localisées. Il semble que c'est dans ce foyer permanent de l'Iran qu'il faut placer l'origine des épidémies qui ont sévi dans le Turkestan en 1877, sur la garnison russe de Merv et dans les environs en 1885 et 1887, et l'épidémie de Kandahar dans l'Afghanistan en 1884.
Le domaine de la peste semble limité aux plateaux élevés qui forment une bande ininterrompue couvrant l'Arménie, les provinces septentrionales de la Perse, l'Iran, l'Afghanistan, l'Himalaya et le Junnan.
Sur cette bande de hauts plateaux s'étendant de la mer Noire à la mer de Chine la peste reste à l'état endémique, subissant quelque recrudescence au moment des températures moyennes ou basses, disparaissant pendant les fortes chaleurs.
Parfois la peste descend et envahit les contrées limitrophes suivant de préférence les grandes voies de communication, accompagnant les caravanes ou traversant les mers, importée à de grandes distances par les navires. Au nord de cette ligne d'endémie pesteuse, la maladie n'a fait que de rares invasions. Au Sud, au contraire, la propagatiou est plus fréquente et la dissémination plus
PESTES DE LA SECONDE MOITIE DU Xir SIECLE. 97
lointaine. Les épidémies suivent l'Euphrate et envahissent la Mésopotamie et l'Irak Arabie.
Descendant du versant méridional de l'Himalaya elles peuvent gagner l'Inde en suivant surtout la vallée de l'Indus; des plateaux du Junnan, enfin, elles suivent la vallée du Si Kiang, envahissent Canton, Hong Kong, Macao, l'île de Hainan, Lien Tchéou et Pakhoï.
Je joindrai le tableau suivant qui résume les épidémies de peste en Perse et dans les pays voisins.
1535. — Ghilan. Quelques cas à Ispahan (douteux).
1571-1575. — Tauris et ArdebiL
1596. — Tauris et Kaswin.
1617. — Khoraçan.
1636. — Nord de la Perse.
1685. — Démavend.
1725. — Asterabad.
1757-1758. — Suleimaiiiéh, Kurdistan (épidémie grave).
1760-1767. — Mazanderan (grave).
1773-1774. — Suleimaniéli, Kurdistan.
1774. — Kirmanshah (grave).
1797-1798. — Suleimaniéh.
1828. — Asie-Mineure, depuis 1802, vingt fois.
1829. — Ourmiah, Maragha.
1830. — Tauris.
1831. — Tauris, Ardebil, Kurdistan, Zenjan, Ghilan, Mazan-
deran, Khoraçan, Téhéran, Hamadan, Kirmanshah, Chouster, Dizful, Chiraz, Bouchir. (Aucun cas à Koum, Kachan et Ispahan.)
1834-1835. — Ardebil, Tauris, Zenjan, Asterabad, Kirmanschah.
1840-1843. — Erzeroum, Arménie.
1856. — Mésopotamie.
1867. — Mésopotamie.
1870. — Sud du lac d'Ourmiah (jusqu'en septembre 1871).
1874. — Mésopotamie.
1875. — Mésopotamie.
1876. — Bagdad, Bassorah, Chouster.
1876. — Jajerm (Khoraçan), Sharude (mi-chemin entre Téhéran
et Méched).
1876. — Bakou.
Proust. — Peste. 7
1877. — Rechfc (2000 décès), Hamadan (4 décès), Jovin (Khoraçan)
(37 décès.) 1877-1878. — Nord du Caucase, Kurdistan. 1877. — Hérat (septembre).
1878-1880. — Bagdad.
1877-1879. — Astrakan et villages sur ]e Volga jusqu'à Tsaritzin.
1879. — Érivan et Bayazid ; Kazan sur le Volga; quelques cas à
Ponitzin, Odessa, Varsovie.
1880. — Ourmiah.
1880-1881. — Mésopotamie.
1881. — Jovein (Khoraçan, décembre); Kurdistan.
1882. — Kurdistan; Khoraçan, nord de Kichapour et nord de
Méched.
1883. — Kurdistan; Kandahar (décembre).
1884-1883. — Environs de Bagdad ; Mésopotamie. Novembre 1884 à février 1885. — District de Hamadan. 1883-1886. — Merv (troupes russes).
1887. — Méched, Khoraçan.
En 1831, quelques cas à Téhéran apportés d'autres localités. Depuis le commencement du xvi^ siècle, aucun cas de peste à Ispahan, à Koum, ou à Kachan (centre de la Perse).
Extrait fait par le général Schindler de divers documents, et notamment de YHistoire de la peste bubonique en Perse et La peste au Caucase, en Perse, en Russie, etc., par Tholozan.
Épidémie de Vetlianka.
Malgré la connaissance plus ou moins complète de ces diverses épidémies on ne songeait presque plus à la peste; on savait bien qu'elle existait encore dans quelque coin reculé de l'Arabie et de la Mésopotamie ; mais on la croyait à jamais disparue de l'Europe lorsqu'elle apparut en 1878 sur les bords du Volga à Vetlianka.
L'épidémie de Vetlianka produisit une émotion considérable et les principaux Etats, la France, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Autriche, la Russie, la Roumanie et la Turquie, envoyèrent des délégués dont les rapports ont été publiés.
Koch admit une fièvre intermittente avec bubons.
Griesinger une fièvre avec bubons semblable à celle du Danube.
On prétendit qu'un premier cas fut observé chez un matelot faisant le service entre Astrakan et Recht.
La discussion fut vive sur l'origine de l'importation de la peste à Vetlianka ; elle venait d'Astrakan et probablement de Recht et non de Ragdad comme on le prétendit, importée par des soldats turcs qui l'auraient transmise en Arménie aux troupes russes.
La maladie fit son apparition à la fin d'octobre dans le village de Cosaques qui porte le nom de Yetlianka, village situé au centre de la province d'Astrakan sur la rive droite du Volga à 195 kilomètres d'Astrakan.
Rien que le feldscher (officier de santé) eût appelé l'attention sur le caractère grave de l'affection, les premiers médecins en méconnurent complètement le caractère.
Le 5 décembre seulement, l'isolement est prescrit.
Le 11, l'apparition de la maladie en dehors de Vetlianka, dissipe les derniers doutes.
Le 17 on prononce le mot de peste pour la première fois et dans la nuit du d9 au 20 un cordon sanitaire est établi.
Les mesures énergiques du comte Loris Melikoff muni de pleins pouvoirs enrayèrent l'épidémie.
Vetlianka comptait 1837 habitants dont beaucoup avaient fui.
Dans les journées du 10, 13 et 14 décembre, on enregistra 34, 35 et 36 décès.
Le chiffre total des morts a été de 372.
Outre les cordons sanitaires locaux entourant chaque localité atteinte, il y eut un cordon qui séparait tout le
100 LA DÉFENSE DE L'EUROPE COiNTRE LA PESTE.
district envahi et qui s'étendait parallèlement au Volga à une distance moyenne de 20 kilomètres.
Cela ne suffit pas encore ; un cordon général supplémentaire enfermait encore tout le gouvernement d'Astrakan.
Les mesures d'assainissement et de désinfection rigoureuse furent prescrites et exécutées dans les divers foyers envahis.
Grâce à ces moyens, grâce peut-être aussi à la situation et à la topographie de la région infectée, la maladie ne fit pas de plus grands progrès, et l'Europe n'eut pas à subir une épidémie de peste.
(( Par un froid de — 8 à — 10 degrés Réaumur, les malades restèrent abandonnés, sans soins, sans aliments, sans vêtements, dans des maisons dont les vitres avaient été brisées par quelques fanatiques.
« Des enfants déguenillés, amaigris, couraient les rues en pleurant, chassés partout et mourant de froid et de faim.
« Une femme entrée au lazaret, y reste sans connaissance un jour ou deux, et, revenant à elle, se trouve entourée d'une vingtaine de cadavres et constate qu'elle a les pieds gelés. Elle crie inutilement pendant plusieurs heures, et le mortims, infirmier spécial des pestiférés, en arrivant tombe ivre devant elle. Les cadavres restent une douzaine de jours sans être ensevelis.
« Un pope meurt, et comme personne ne veut l'enterrer, sa sœur et sa femme enceinte creusent un fossé dans la terre gelée; elles succombent toutes deux trois jours après » (Zuber, délégué du gouvernement français à Vetlianka).
PESTES DE LA SECONDE MOITIÉ DU XIX' SIÈCLE. iOl
Pestes du Yimnam et des régions du S.-O. de la Chine de d850 à 1870.
La maladie aurait sévi dans ce pays depuis la guerre des rebelles Taïpings et musulmans de Fouest de la province (vers i850 à 1854). De grandes épidémies se montrent en 1866, en 1871 et en 1872.
Comme les précédentes elles débutent par la maladie et la mort des animaux qui vivent dans la terre ou sur le sol : rats, buffles, bœufs, moutons, daims, codions, chiens, volailles de basse-cour.
Suivant Rocher, c'est une coutume au Yunnam de laisser exposés à l'air sans sépulture les cadavres des pestiférés, par suite de ce préjugé que le diable qui y est enfermé, troublerait le repos de leurs parents et souillerait le caractère sacré des cimetières.
Il en résulte que l'odeur des morts empoisonne ceux qui respirent encore et que la contamination des cadavres peut infecter les vivants.
La peste serait aussi endémique à Pakhoï sur la côte nord du golfe du Tonkin et également à Lien-Chu.
Suivant Linch la peste sporadique de Pakhoï et de Lien- Chu apparaîtrait annuellement en mai, mais elle ne deviendrait épidémique que tous les trois ou quatre ans. Les épidémies du Yunnam et de la Chine méridionale n'ont été vues que par des voyageurs.
Cet historique, bien qu'incomplet, de la peste dans le sud-ouest de la Chine depuis près de quarante ans permet de comprendre l'origine de l'épidémie de Canton et de Hong-Kong en 1894, épidémie qui n'est probablement que l'extension de celles du Yunnam, de Pakhoï et des régions méridionales du Céleste Empire.
Pestes de rEindoustan.
Elles sont extrêmement nombreuses :
De 1815 à 1821, la peste est vue dans la province de Guzrate :
En 1846 à Pâli :
De 1846 à 1880 dans les districts subhimalayens près des sources du Gange ; on y observe la forme pectorale et Hirsch a cru qu'il s'agissait de deux maladies différentes. Il est revenu plus tard sur cette opinion.
La peste est encore vue de 1849 à \ 850, de 1851 à 1853.
Je citerai aussi les épidémies de 1860 à 1861, de 1870 à 1871, de 1876 à 1877.
Les noms donnés à la peste, Mahanmrree et d'autres dénominations d'origine sanscrite, tendent à confirmer l'opinion de l'antiquité de la peste, au moins dans le nord de l'Hindoustan.
Mais ces épidémies de l'Hindoustan placées dans des points presque inaccessibles et isolés, offraient peu de danger pour l'Europe. Il n'en est plus de même depuis que la maladie règne à Bombay et à Kurachie.
L'épisode de Vetlianka avait déjà présenté au point de vue sanitaire un intérêt considérable. Il avait montré qu'on ne peut aujourd'hui encore affirmer d'en avoir fini pour toujours en Europe avec la peste et qu'il est de la prudence la plus élémentaire de surveiller tous les foyers encore en activité. Mais l'attention doit être surtout exercée lorsque les foyers existent dans des grands centres qui sont en relations constantes avec l'Europe comme Bombay, Kurachie et Calcutta.
En résumé, de 1845 à {'^^'è'ûj di cessation des épidémies de peste.
De 1856 à 1867 elles 7'é apparaissent^ mais sans grande intensité.
Mais de 1867 à I880 elles augmentent de plus en plus.
Foyers de peste.
En Cj'rénaïque 2
En Assyr 2 précédés de 7 ou 8.
En Irak- Arabie 7 ou 8 sans les précéienls.
En Perse H
DansleKourtiistan(àrouest). 7 \
DansIeKhoraçan (àl'est) 3 \ 11
Dan le Kousistan (au sud).. . 1 )
Dans l'Inde ) ,, , ,
„ ^, . > Ln grand nombre.
En Chine ) °
Et nous sommes loin de connaître toute les épidémies.
L'origine des divers foyers actuels ne paraît être que la continuation de la grande épidémie de 1831 qui envahit le Perse et la Mésopotamie du nord au sud.
La formation des foyers subit l'influence des voies de communication. Je citerai comme exemple l'épidémie d'Astrakan qui semble provenir de Redit.
Si l'on compare la distribution géographique de la peste autrefois et aujourd'hui, on voit, comme nous l'avons déjà établi, que son domaine était autrefois beaucoup plus grand qu'aujourd'hui. Cependant la Turquie possède encore trois foyers, la Perse deux, la Chine a des foyers dans le Yunnam et peut-être dans le Kouang-Si. Elle a subi les épidémies de Canton et de Hong-Kong, et l'Inde qui était déjà envahie dans les districts montagneux souffre de l'épidémie de Bombay et de Kurachie.
Peste noire. Peste de F Inde. — La peste noire a dévasté l'Europe de 1347 à 13o0. Elle entre en Europe avec les
lOi LA DÉFENSE DE L'EUROPE CONTRE LA PESTE.
Mongols, elle passe en Sicile et en Italie. H. Hœser (1) décrit ainsi sa marche. Elle ravage la Sicile en 1346 ; Gonstantinople, la Grèce, Chypre, Malte en 1347 ; Marseille en novembre 1347 ; l'Espagne, Avignon, Narbonne, Modène, pendant la première moitié de 1348 ; Paris, Rome, Londres, la Norvège, le Jutland, pendant la seconde moitié de 1349 ; la Pologne, l'Autriche, Vienne, Francfort, les rivages de la Baltique en 1349; la Russie en 1330.
Nous avons déjà fait connaître la mortalité de la mort noire du moyen âge.
Plusieurs questions ont été posées à propos de cette peste. On s'est demandé d'abord si elle était identique à la peste bubonique ou peste d'Orient ; puis, cette identité étant acceptée, on a recherché si la peste noire partie de l'Inde y avait bien son foyer d'origine, ou si, au contraire, née en Egypte, elle n'avait pas fait de l'Inde un berceau secondaire et comme la première étape de son effroyable invasion. Ces questions, surtout lorsqu'elles ont trait à des époques aussi lointaines, sont toujours difficiles à résoudre (2).
Toutefois, il nous parait probable que la peste de l'Inde qui a désolé l'Europe sous le nom de peste noire a eu son point de départ en Asie ; mais nous croyons que cette peste offre les mêmes caractères que la peste d'Orient, que, comme elle, elle est transmissible, et peut être importée. Ce point est d'un intérêt d'autant plus grand pour nous, que la même maladie a reparu dans un pays circonscrit entre le Guzrate et les versants de l'Himalaya.
(1) H. Ilœser, loc. cit., p. 136.
(2) G. Hecker, Die grossen Volkskrankheiten des Mittelalters; Berlin, 1855, p. 46.
PESTES DE LA SECONDE MOITIÉ DU XIX° SIÈCLE. i05
La peste se montra pour la première fois de ce siècle, dans rinde, vers 1815. A cette époque, elle ravagea les provinces du Cutseh et de Guzrato, pour se répandre par Kattywar, jusque dans le Sind où elle a sévi surtout sur la population d'Hyderabad. Elle se montra sous forme épidémique en 1817-1819. Elle se répandit à l'est jusqu'à Zillali, puis disparut vers 1821.
Une nouvelle manifestation fut observée en juillet 1836 dans la province de Marwar, à Pâli (de là le nom de peste de Pâli). D'après les autorités anglaises qui prescrivirent une enquête, la peste régnait depuis longtemps sur le versant sud de l'Himalaya.
De 1849 à 1850, la peste sous le nom de mahamurree, ainsi que nous l'avons vu, fit de grands ravages à Gurhwal. En 1852, des médecins anglais, visitant un certain nombre de villages ravagés par l'épidémie, reconnurent que cette maladie était semblable à la peste d'Orient et que, comme elle, elle était transmissible.
D'après Pearson, Francis et Hirsch (1), elle diffère par quelques symptômes spéciaux de la peste d'Orient. La peste de l'Inde serait caractérisée par des lésions pulmonaires particulières, lésions de nature gangreneuse et inflammatoire ipleuro-pneiimonie). On a expliqué l'absence de bubons par ce fait, que le malade mourait d'affection pulmonaire dès le troisième jour, c'e£.t-à-dire à l'époque à laquelle apparaissent ordinairement les bubons dans la peste d'Egypte.
La peste de Pâli s'est montrée au milieu de populations vivant dans le dernier degré de la malpropreté et de la misère, parquées dans des habitations accolées l'une
(1) A. Hirsch, Handbuch der historisch-geograpinschen Pathologie. Erlangen, 1860, p. 1-29.
contre l'autre (1). En un mot, on retrouve, au point de vue de l'étiologie de la peste de l'Inde, toutes les conditions que nous allons rencontrer dans l'étude des causes de la peste d'Orient, les mêmes influences de climat, de température, de terrain, de misère sociale. On y retrouve les résultats contradictoires que nous allons rencontrer dans la peste d'Egypte. Cet ensemble de considérations fait que beaucoup d'auteurs assimilent avec raison cette maladie à la peste de l'Orient (2). L'examen bactériologique donnera une conclusion décisive.
Hirsch repousse cette identité absolue ; la peste noire, dit-il, diffère de celle du Levant ; ce n'est point, pour lui, une maladie d'importation, elle est autochtone. Nous n'adoptons pas l'opinion de Hirsch ; sans doute, les lésions pulmonaires donnent à la peste de l'Inde un cachet spécial, nous croyons cependant qu'il y a, entre ces affections, plus de parenté que de différence. Le trait commun de toutes ces maladies est le caractère transmissible qui leur appartient ; c'est là ce qui doit tenir l'Europe en éveil sur les épidémies qui peuvent apparaître sur les versants de l'Himalaya. Quelques auteurs ont en effet prétendu que la peste de Bombay avait eu cette origine.
(1) Nederl Weeckbl, janv. 1855, et Schmidt's Jahrbilcher, 1856, partie 1.
(2) Webb, Pathologia indica, 2^ éd., p. 212.