DE DÉSINFECTION. TRAITEMENT PROPHYLACTIQUE ET CURATIF
SÉROTHÉRAPIE. VACCINATION ANTIPESTEUSE.
I. — Lors de l'épidémie de peste à Rome, eu 1657, le jésuite Athauase Kirchner attribuait la propagation de la maladie à des petits vers si petits, si subtils qu'ils échappent aux sens et que sous le microscope ils ressemblent à des atomes. Il dit avoir constaté la présence de ces vermicules dans le sang des malades et dans le pus des bubons. Pour lui ils jouaient le rôle essentiel dans la transmission. Us se multiplieraient avec une rapidité
(1) Leçon faite au laboratoire d'hygiène par ,AI. Netter, professeur agrégé, chef du laboratoire.
extrême dans le corps des malades, sortiraient du corps par tous les orifices et tous les pores, et pourraient être transportés soit par l'air, soit par les vêtements ou objets divers, ou animaux ayant approché un pestiféré.
Je n'ai pas besoin de dire combien les opinions émises par Kirchner en 1657 se rapprochent de celles qui ont cours aujourd'hui. En revanche il convient de reconnaître qu'il n'y a aucune analogie entre les constatations microscopiques qu'il a cru faire et les recherches bactériologiques sur lesquelles sont fondées nos idées actuelles sur la propagation de la peste. Avec le microscope rudimentaire dont se servait Kirchner, on aurait peine sans doute à distinguer dans le pus des bubons les leucocytes et encore bien moins en conséquence le coccobacille dont nous devons la découverte à Kitasato et à Yersin.
C'est en effet seulement en 1894 que le bacille de la peste fut isolé par ces deux auteurs au cours d'une épidémie à Hong-Kong. Kitasato (1) et Yersin (2) ont travaillé absolument indépendamment l'un de l'autre. La communication de Kitasato, membre de la mission japonaise, la première arrivée à Hong-Kong, est datée du 7 juillet ; celle de Yersin du 30 juillet.
H. — Le microbe de la peste se présente sous la forme d'un coccobacille^ c'est-à-dire d'un bacille court^ trapii^ à bouts arrondis^ dont l'axe longitudinal dépasse peu l'axe transversal. Ce bacille se colore surtout aux extrémités de façon qu'il présente souvent un espace clair en son mi-
(1) Kitasato, Notice oji the Bacillus of the Bubonic Plague. Hong-Kong,
(2) Yersin, La peste bubonique à Hong-Kong [Annales de l'Institut Pasteur, septembre 1894).
lieu. Quelquefois le bacille parait comme entouré d'une capsule (i). On le trouve en grande abondance dans le
I. Pulpe du bubon dun Chinois atteint de peste,— IL Pulpe de ganglion d'un rat, mort spontanément de la peste. — III. Culture jeune du coc cobacille de la peste dans le bouillon.
pus des bubons qui le renferme en telle quantité que M. Yersin a parlé d'une v^éri table purée de hOiGiWQ?,. Il existe aussi dans le sang^ dans la rate^ dans les divers organes.
(1) Zettnow, BeitrCige zur Kenntniss des Bacillus der Bubonenpest {Zeitschrift fur Hygiène, t. XXI, 189G).
Le bacille de la peste se décolore -par la méthode de Gram .
Le microbe est facilement cultivé sur les divers milieux nutritifs usuels. Sur la gélose, il forme de petites taches blanches transparentes, présentant des bords irisés quand on les examine à la lumière réfléchie.
La gélatine n'est pas liquéfiée, les cultures en strie y ont une apparence de tache de bougie, la culture par piqûre se développe sous forme de petits grains ronds analogues à ceux du streptocoque mais plus volumineux. Le bacille de la peste se développe fort bien dans \q bouillon 011 son aspect rappelle celui du streptocoque, petits grumeaux qui se déposent au fond du tube et sur les parois en laissant intacte et transparente la masse du liquide.
Dans les cultures, le bacille de la peste prend des aspects assez différents de celui qu'il présente dans le pus des bubons. S'il s'agit d'une culture sur agar, on trouve des bâtons plus longs, très nettement bacillaires et des formes renflées. Dans le bouillon les éléments sont placés en série linéaire formant de véritables chaînettes [streptobacilles^ et présentant de bonne heure des formes cVinvolution.
Le bacille de la peste est pathogène pour les animaux. Par ordre de réceptivité décroissante il faut placer la souris, le rat. le cobaije et le lapin. Si l'inoculation est faite avec une culture jeune très virulente , la mort survient en 24 ou 48 heures. L'animal présente de la prostration. Les poils se héjnssent. Il y a des crises convulsives de plus en plus rapprochées jusqu'à la mort.
On ne trouve à l'autopsie qu'un peu de rougeur, un œdème rosé au point inoculé, ainsi que de la rougeur et de l'engorgement des ganglions correspondants. L'intestin est hypérémié, les capsules surrénales congestionnées,
le rein violacé, le foie gros et rouge ; la rate, très grosse, présente fréquemment une sorte d'éruption de petits tubercules miliaires. La région de Finoculation, les ganglions, le sang et tous les organes sont remplis de bâtonnets. Si la culture est inoins virulente et si la mort se fait attendre davantage, les symptômes se rapprochent de ceux de la peste bubonique chez l'homme. An point inocidé apparaît un noijau qui se ramollit, s'abcède et quelquefois s'ulcère, rappelant la tumeur charbonneuse àe la peste. Les ganglions correspondants prennent un développement considérable et ont le volume d'un haricot^ d'une amande et plus comme le bubon. On trouve à l'autopsie les ganglions très congestionnés et présentant souvent des extra vasations sanguines et des foyers purulents. Tous les viscères sont congestionnés et partout on trouve le bacille inoculé.
IIL — Le bacille isolé par Kitasato et Yersin est bien le bacille de la peste. En effet :
1° // existe cJiez tous les pestiférés et na pas été signalé chez cr autres malades. Depuis que les auteurs précités l'ont rencontré à Hong-Kong en 1894, il a été retrouvé à Canton, à Hong-Kong en 1895, à Bombay en 1896, et même à Londres chez des sujets qui ont succombé à la peste. Les microbes de ces diverses origines se sont montrés identiques (1).
2° Le bacille de Kitasato et Yersin se trouve surtout dans les points où les lésions de la peste sont les plus caractéristiques^ c'est-à-dire dans les ganglions.
3" A l'aide du bacille de la peste on a pu, comme nous l'avons montré, reproduire chez les animaux une maladie
(1) Kolle, Zur Bactériologie der Beiilenpest {Deutsche medizinisc/ie Wocfienschrift, mars 1897).
reproduisant les principaux traits de la peste à bubons humaine.
4° Les animaux susceptibles vis-à-vis des inoculations du bacille de la peste sont précisément ceux que l'on sait être susceptibles de devejiir malades spontanément au cours des épidémies de peste. Le rat est pour ces inoculations l'animal par excellence. On sait précisément que dans rinde et dans la Chine les rats présentent une mortalité extraordinaire au cours des épidémies de peste. Ces animaux sortent de leurs trous, circulent avec lenteur sur le sol, sont pris de convulsions et meurent tenant souvent entre leurs dents des débris de chiffons. Les rats crevés trouvés par Kitasato et Yersin dans les maisons et dans les rues de Hong-Kong présentaient de véritables bubons et leurs organes renfermaient en grande abondance le bacille de la peste.
Ces raisons jointes à celles que nous donnerons plus loin nous permettent d'affirmer que nous sommes bien en présence du bacille de la peste.
Nous allons voir maintenant quel parti l'on peut tirer de ces recherches nouvelles.
IV. — Le diagnostic si délicat souvent de la peste est simplifié par la constatation du bacille de la peste. — A Bombay, à l'hôpital de Greenwich(l), on a affirmé le diagnostic en se basant sur l'analyse bactériologique. La tâche est d'autant plus aisée que, comme l'ont établi Yersin et Kitasato, le bacille existe en grande abondance dans le pus des bubons, qu'on le retrouve en moindre quantité dans le sang, qu'il se cultive facilement ; Kitasato et
(1) Cantlie, Epidemiological Society, 18 décembre 189G {Britisli inedical Journal, 26 décembre 1897).
Lowson l'ont retrouvé sur les lamelles préparées avec le sang retiré de la pulpe du doigt pendant la vie dans 80 p. 100 des cas sans qu'il fût nécessaire même de faire des cultures (1). Il est nécessaire seulement de préparer quatre à six lamelles que l'on colore au violet de gentiane ou à la fuchsine. Wilm à Hong-Kong a pu, avec le simple examen miscroscopiqiie^ trouver le bacille 33 fois sur 45 pestiférés^ soit 7i fois sur 100 (2).
// sera cependant préférable de recourir dans tous les casa la culture qui a permis à Wilm de déceler le bacille dans 83 p. 100 des cas. Les membres de la commission allemande sont également de cet avis. Les résultats des cultures sont très nets après 48 heures, et parfois après vingt-quatre heures (3).
Les membres des missions allemande et russe nous ont encore montré qu'il était possible de s'adresser au sérodiaggnostic. Le sang du pestiféré possède le même pouvoir agglutinatif vis-à-vis des cultures du bacille de la peste dans le bouillon que le sang du typhoïsant vis-à-vis des cultures du bacille d'Eberth (4).
Il convient cependant de signaler ici le débat qui s'est élevé à Calcutta au sujet de certains cas que Simpson et Gobb (5) considéraient comme des cas de peste atténuée en se basant sur la constatation dans le sang du bacille par l'examen microscopique et les cultures, tandis que les
(1) Lowson, The endémie ofBubonic Plague in lîong-Kong, 1894 [Indian médical Gazette, janvier-février-mars 1897).
(2) Wilm, Report on Plague [Indian médical Gazette, avril 1897).
(3) Ce contrôle par les cultures serait d'autant plus nécessaire que si l'on en croit Aoyama le sang des pestiférés renferme le plus ordinairement des streptocoques qui restent colorés par la méthode de Gram et plus rarement le bacille de la peste.
(4) Bericht der Deutschen Commission [Deutsche medizinische Wochenschrift, avril et mai 1897).
(5) Simpson et Cobb, Indian médical Gazette, novembre et décembre 1896.
membres d'une commission officielle dont faisait partie Cunningham ont contesté ce diagnostic (1).
Chez mi certain nombre de malades le bacille de la peste pourra être constaté non seulement dans le sang, mais dans le mucus buccal, les produits de l'expectoration, les déjections.
Lowson dans les cas douteux a cru pouvoir conseiller de ponctionner la rate, mais cette pratique ne saurait être recommandée et il convient même de s'abstenir de ponctionner les bubons tant que ceux-ci n'auront pas suppuré.
Le pronostic de la peste pourrait encore jusqu'à un certain point être fourni par l'examen bactériologique. Les bacilles se retrouvent surtout en abondance dans le sang des sujets gravement atteints.
V. — La connaissance du bacille de la peste ne va pas être d'un moindre secours à rétiologie et à la pathogénie de la maladie.
La peste humaine a pour symptôme objectif essentiel le bubon qui siège surtout au niveau de l'aine mais peut apparaître dans l'aisselle, au cou, dans l'abdomen. Les relations anciennes montrent que souvent le bubon était accompagné ou précédé d'anthrax dans la région dont émanaient les vaisseaux lymphatiques qui se rendent aux ganglions malades. — L'idée que le contage de la jjeste pénètre au niveau de la peau et arrive de là aux ganglions est déjà ancienne. Elle est utilement corroborée par la constatation de ce qui se passe après les inoculations à l'animal. On s'explique dès lors comment le contact du malade, celui d'objets souillés sont l'origine de cas de peste. L'usage courant en Chine des hardes qui
(I) ISole on the Cases repovted as Plague in Calcutta^ 1897. — Netter, Revue d'hygiène, mars 1897.
ont apparteîiu à des sujets morts de la. peste explique la grande fréquence du mal. Les bubons siègent surtout aux aines parce que les membres inférieurs sont plus sujets aux inoculations (1). Les Chinois et les classes misérables de rinde vont nu-pieds et leurs extrémités sont exposées au contact avec un sol souillé parles excrétions diverses des malades. Les médecins japonais envoyés en mission à Hong-Kong et surtout Aoyama font jouer un rôle capital à ce mode d'introduction du contage de la peste. Ils font remarquer que les Chinois qui vont nu-pieds ont eu presque toujours un bubon inguinal. Au contraire les Japonais atteints de la peste ont eu tous leur bubon dans taisselle. Ce fut en particulier le cas d'Aoyama et d'un de ses confrères qui furent blessés à l'autopsie d'un pestiféré. Ils eurent tous deux un bubon axillaire de la peste. Le collaborateur d'Aoyama succomba tandis que le professeur japonais en fut quitte pour une longue maladie. On a tout lieu de penser que les divers parasites si communs sur ces individus jouent un rôle important dans la propagation de la peste. Yersin a montré que les corps des mouches crevées dans le laboratoire oii il faisait des autopsies d'animaux renferment le bacille de la peste. Les membres de la mission allemande ne pensent pas que les moustiques puissent jouer dans cette transmission un rôle bien actif, étant donnée la fréquence même de ces parasites.
On doit encore à notre compatriote une constatation très importante. Yersin a trouvé, dans le sol d'une maison infectée^ à une profondeur de 4 centimètres^ un bacille tout à fait semblable à celui retiré des bubons, mais non virulent. Cette présence du bacille de la peste dans
(1) Aoyama, Mitlheilungen der Kaiserlich japanisc/ien VniversUàt zic Tokio, III, 189G.
Proust. — Peste. 13
le sol ne manque pas d'intérêt. On s'explique par là aisément la participation des rats aux épidémies.
L'existence de foyers endémiques de peste avec réveils intermittents sous l'influence de causes encore mal déterminées, s'accommode à merveille avec cette idée de la persistance du bacille de la peste dans le sol. Les régions oit la peste est endémique présentent du reste des conditions de température et d humidité favorables à la vitalité hors du corps humain du bacille de Yersin.
Si le bacille de la peste a été trouvé dans le sol, on ne Va jamais rencontré dans l'eau^ et ici encore ce résultat négatif est d'accord avec l'épidémiologie. La peste n'est pas propagée par Feau, les personnes qui vivent sur les bateaux sontrespicctées par la peste. La chose a déjà frappé les narrateurs de l'épidémie de peste de Londres (1). Elle a été évidente à Canton, où le fléau a épargné la population des sampans et jonques du fleuve Jaune. A Packoi le quartier de la ville qui longe la mer est habituellement indemne.
Pour M. Yersin la peste ne pourrait être transmise par Yair. Kitasato n'est pas absolument de cet avis. Un de ses élèves a inoculé à des souris les poussières de locaux ovi sont morts des pestiférés et une fois il a donné la peste. Du reste, Kitasato signale la présence de nombreux bacilles dans les poumons des pestiférés. Les phénomènes thoraciques et les hémoptysies ne sont pas rares dans la peste et on s'expliquerait aisément ainsi et l'origine des bacilles contenus dans les poussières et la contamination possible par les voies respiratoires. V épidémie de peste noire du moyen âge était remarquable par la fréquence des troubles respiratoires. — Les relations de peste de
(1) Netter, La peste et son microbe [Sema'me médicale, 16 février 1895).
l'Inde dans la première moitié du siècle signalent également cette particularité et l'épidémie de Bombay en 4897 en a fourni assez d'exemples. Ghilde à Bombay (1) a particulièrement insisté sur cette forme pnemnonique de la. peste^ dans laquelle les lésions anatomo-pathologiqucs aussi bien que les symptômes rappellent la pneumonie ou la broncho-pneumonie et qui sans examen bactériologique ne serait pas rapportée à sa véritable cause. La mort du médecin anglais Manson à Bombay est due à cette forme de la peste, de même que celle de l'infirmière qui lui avait donné ses soins. Les membres des missions autrichienne et allemande ont trouvé dans les produits expectorés le bacille de la peste en grande abondance, tantôt à l'état pur, tantôt associé au pneumocoque ou au streptocoque. Wilm avait déjà à Hong- Kong décelé par la culture le bacille dans les crachats de 11 pestiférés atteints de bronchite sur 12. Sur loO de ses malades, 20 avaient de la bronchite et 15 des hémoptysie s.
Ces faits ne permettent r/iière de douter de la possibilité de la transmission de la peste par les voies aériennes. Il ne s'agit bien entendu que d'une transmission à petite distance^ analogue à celle qui intervient dans la tuberculose pulmonaire. La fréquence d'un pareil mode de transmission est naturellement subordonnée à l'existence de cas antérieurs de peste à forme broncho-pulmonaire, et il suffirait pour prévenir cette transmission, d'empêcher la production des poussières provenant de crachats desséchés, ainsi que l'on fait chez les tuberculeux. Kitasato et Yersin et Wilm ont transmis la peste aux animaux par l ingestion de cultures ou de matériaux
(1) Childe, Remarks on tlie occurence of Plague Pneumonia {Britisk médical Journal, 15 mars 1897).
provenant de sujets pestiférés. Ce mode de transmission établi par l'expérimentation tendrait à faire supposer que le même mode d'infection peut entrer en jeu chez riiomme. A l'appui de cette manière de voir on pourrait invoquer des observations dans lesquelles le bubon siégeait dans le mésentère et avait donné lieu du vivant des malades à une douleur abdominale extrêmement vive. Rappelons également que Kitasato a trouvé le bacille de la peste dans les déjections des m,alades. Le docteur Wilm a de plus constaté deux fois sa présence dans l'enduit saburral de la langue et quinze fois dans les selles sur les 15 cas où il a fait cette recherche. Wilm croit que l'infection par le tube digestif est assez commune. 11 a trouvé souvent des lésions intestinales très marquées (tuméfaction de la muqueuse, injection, hémorragies, gonflement et même ulcération des follicules clos et des plaques de Peyer.
Sur ses 150 pestiférés 33 avaient des lésions intestinales très notables et ne présentaient jjas de bubon. Les membres de la commission autrichienne (1) admettent que la pénétration peut encore se faire au niveau des amygdales et de la région rétro-pharyngienne.
Les constatations bactériologiques nous permettent encore d'expliquer comment un des points les plus importants de cette maladie a été l'objet de tant de controverses. Nous voulons parler de la contagiosité.
Admise au xvi° et au xvn" siècle par Massaria tandis qu'elle était contestée par Mercurialis, soutenue au cours de l'épidémie de Marseille par les administrateurs
(1) Zusainmenfassender Bericht ûber die Thâtigkeit der von der kaiserlichen Académie der Wissenschaften in Wien zum Studium der Pest nach Bombay entsandeten Commission {Wiener klinische Wochenschrift, 20 mai 1897).
et les historiens tandis que les médecins les plus réputés doutaient de son existence, la contagiosité delà peste était encore repoussée en 1840 par la plupart des médecins en Egypte. Aujourd'hui même certains médecins, à Bombay, mettent encore en doute son existence.
Ces contradictions s'expliquent de plusieurs façons. En premier lieu, il est assez aisé d'échapper à la transmission. La manière de vivre des Européens les met à peu près à Fabri et le martyrologe des médecins qui ont contracté la peste compte bien peu de victimes si on Toppose à celui de ceux qui ont acquis la diphtérie ou le typhus exan thématique.
D'autre part, le pestiféré dans bien des cas n'est pas susceptible de devenir un foyer de contagion^ car les bacilles de la peste ne sortent pas habituellement du corps des malades ou tout au moins n'en sortent pas à F état virulent.
On a constaté en effet que les bacilles contenus en si grande abondance dans le pus des bubons ont déjà perdu une grande partie sinon la totalité de leur virulence.
Peut-être Phomme bien portant jouit-il déjà par cela même d'une certaine immunité vis-à-vis de la maladie. La peste na fait le plus ordinairement son apparition qu'à la suite de mauvaises récoltes^ de la famine et les conditions de l'Inde en 1896 étaient on le sait de nature à préparer les habitants à cette cruelle invasion.
VL — V influence des agents physiques et chimiques sur le bacille de la peste a été surtout étudiée par Kitasato.
Le bacille de la peste se développe bien à une température de 18° à 20°. II ne résiste pas à une température de 38° plus de quelques heures. On sait que dans les pays chauds la peste disparaît ou tout au moins diminue pendant les grandes chaleurs et on avait beaucoup insisté sur
l'immunité de la Nubie et de l'Abyssinie au moment oii la peste sévissait en Egypte. L'influence défavorable de la température élevée sur le bacille de la peste fournit sans doute l'explication de ces particularités.
La chaleur constitue un excellent 'procédé de destruction du bacille de la peste. Il suffit d'après Kitasato, d'exposer les objets imprégnés de ces cultures pendant une demi-heure à 80°, pendant quelques minutes à 100°, pour détruire les bacilles.
De Giaxa et Gozio (1) ont repris ces recherches et ont montré qu'il convient de distinguer les cas où les objets imprégnés de bacilles de la peste sont exposés à la chaleur à l'état sec ou à l'état humide. Dans ce dernier cas les bacilles résistent plus de quarante minutes à une température de 60°, moins de dix minutes à 80°, et sont stérilisés en moins de cinq minutes à 100^
Dans le premier cas, au contraire, la résistance est beaucoup plus longue. On trouve encore le bacille en vie après une heure d'exposition à la température de 100°.
Le bacille de la peste résisterait très peu à la dessiccation, d'après Kitasato et les membres de la mission allemande. On admet dans ces conditions que ce bacille ne reste jamais virulent plus de sept jours, que le plus ordinairement il ne garde sa virulence que quinze jours et que souvent celle-ci a disparu après trois jours, ^'exposition aux rayons lumineux hâte encore cette disparition de la virulence. Il suffirait de quelques heures.
Pour de Giaxa et Gozio les résultats seraient un peu différents dans des climats plus tempérés et il conviendrait de distinguer entre la perte de la virulence et la perte de la vitalité. A la température de 10° à 18° ils ont
(1) De Giaxa e Gozio, Ricerche sul bacillo délia peste hubbonica in rapporto alla profilassi [Annali d'Igiene sperimentale^ VII, 1897).
pu sur des objets imprégnés de pus d'animaux morts après inoculation retrouver le microbe par la culture sur gélose au bout de vingt-neuf jours. Pour ce qui est de la virulence, les constatations des auteurs italiens ne difTèrent pas de celles de Kitasato. f
Le médecin japonais a enfin établi avec une grande précision, rinfluence des agents chimiques désinfectants. Il a montré que l'acide phénique au centième suffit à la destruction, que le même effet est obtenu avec la solution de chaux vive au centième. De Giaxa et Gozio confirment ces résultats. L'acide phénique à 1 p. 100 détruit en trois heures, l'eau de chaux en une heure, le sublimé au millième en deux heures, la lessive de savon à 60° en vingt minutes. En revanche, les vapeurs de formol n'agissent avec une efficacité très grande qu'après une exposition de vingt-quatre heures, et encore seulement à une faible profondeur, la désinfection des balles de coton par le formol ne saurait être obtenue. Inutile d'insister sur l'intérêt de ces constatations au point de vue des mesures prophylactiques. Le nombre des substances et objets exposés réellement à la souillure par le bacille de la peste n'est sans doute pas très grand et la désinfection delà plupart d'entre eux pourra être réalisée facilement et à peu de frais.
YIL — L étude du bacille de la pjestc nous a mis en possession d'un procédé tout nouveau de prophylaxie et de guérison dont la découverte est due tout entière à M. Yersin.
M. Yersin avait constaté tout d'abord que le bacille de la peste est loin de présenter toujours une virulence identiciue. Le bacille provenant des bubons est souvent peu virulent et ne devient très pathogène qu'après plusieurs
passages. D'autre part les bacilles transplantés pendant plusieurs mois à travers les milieux de culture cessent de demeurer virulents. En examinant le développement de colonies de bacilles de la peste sur la gélose, Yersin a constaté que les colonies qui se développent le plus vite et avec le plus cVênercjie sont les moins virulentes^ et qu'à la longue ces colonies finissent par étouffer les autres. Enfin, en inoculant successivement le bacille de la peste d'animal en animal^ Yersin augmentait d'une façon notable sa virulence.
En se basant sur ces prémisses, Yersin, aidé de MM. Roux, Borrel et Galmette, s'occupa de réaliser l'immunisation d'animaux contre la peste (4). Ils réussirent assez facilement à immuniser le lapin, animal d'ailleurs moins susceptible que le cobaye ou le rat. En injectant à deux ou trois reprises dans la veine de ces lapins des cultures stérilisées à la température de 08°, ils réussirent à immuniser ces animaux contre les cultures virulentes et ils constatèrent que le sérum des lapins immunisés exerce une action curative sur les lapins.
Chez le cobaye le problème est plus difficile. Dans le but de se procurer des quantités de sérum plus considérables, Yersin s'adressa au cheval. A cet animal il injectait dans les veines d'abord à très faibles quantités des cultures de la peste. Il accumulait graduellement au fur et à mesure que l'accoutumance s'établissait.
Le cheval ainsi immunisé fut saigné trois semaines après la dernière injection et son sérum fut essayé sur les souris. Les souris qui recevaient 1/10 de ce sérum de cheval immunisé ne devenaient point malades quand, douze heures après, on les inoculait avec une culture du
(1) Yersin, Borrel et Calmette, La peste bubonique {Annales de L'Institut Pasteur, juillet 18S5).
microbe de la peste. Ce sérum était donc préventif. Pour guérir les souris déjà inoculées de la peste depuis douze heures, il était nécessaire de leur injecter un centimètre cube ou un centimètre cube et demi. Le sérum exerce donc une action curative manifeste.
Ces données permettaient de tenter l'emploi du sérum antipesteux dans le traitement. Yersin arrivait au mois de juin 1896 à Canton avec 80 bouteilles de sérum antipesteux rapportées de l'Institut Pasteur deGarches.Le ^6 juin il put traiter un premier malade auquel il injecta, à cinq heures, à huit heures et à neuf heures, trois doses de 10 centimètres cubes. Ce malade guérit (1).
A Amoy, où Yersin se rendit ensuite, la peste étant à son déclin à Canton, il put appliquer le même traitement à 23 malades ; il obtint 21 guérisons. En ajoutant^à ces 23 cas le premier malade de Canton et deux autres traités dans la même ville après le départ de Yersin, il obtint un total de ^^ guérisons sur ^6 malades. Des deux décès le premier se rapporte à un individu traité seulement le cinquième jour et le second à un sujet déjà dans un état très grave. Le traitement nouveau donne une mortalité de 7,6 p. 100 au lieu de 9o.
// semble que la guérison sera à peu près sûre dans tous les cas traités de bonne heure et dans quelques-uns de ces cas, Yersin a même réussi à prévenir la suppuration du bubon. La convalescence a été très courte. Elle est ordinairement longue et pénible, même dans la peste bénigne. Ces résultats, comme Ton voit, sont des plus encourageants . Le sérum à titre curatif doit être injecté à une dose variant entre 30 et 60 centimètres cubes.
(1) Yersin, Sur la peste bubonique: Sérothérapie [Annales de Chistitut Pasteur, janvier 1897).
M. Yersin pensait également qu'il y aurait lieu d'employer le sérum à titre préventif dans les cas où un cas de peste aura éclaté dans une maison.
Haffkine [}) à Bombay a employé dans un but prophylactique les inoculations sons-cutanées de cultures stérilisées du bacille de la peste. Les premiers résultats seraient des plus encourageants. Dans la maison de correction de Byculla il y avait eu du 23 au 29 janvier 9 cas de peste dont 5 mortels. Le 30 janvier Haffkine procède aux inoculations prophylactiques de 3 centimètres cubes. Sur les 337 individus 154 se font inoculer. Dans la soirée du 30 il y a 6 cas nouveaux, dont 3 chez les sujets inoculés. Le 31, il y a 2 cas mortels sur les 177 non inoculés, 1 cas terminé par guérison parmi les 151 inoculés. A partir du 1" février jusqu'au 6 mars les non-inoculés fournissent 12 cas dont deux mortels et les sujets inoculés, 1 seul cas (le septième jour de l'inoculation) terminé par guérison.
Ces premiers résultats paraissent favorables à l'emploi des inoculations de Haffkine à titre prophylactique. 11 suffirait d'une inoculation unique et ses effets se feraient sentir de fort bonne heure, en moins d'un jour.
Signalons enfin les recherches de Lustig et Galeotti (2) qui ont isolé des cultures de la peste un poison chimique qui inoculé à petites doses aux animaux leur conférerait l'immunité et permettrait d'obtenir un sérum antipesteux. Lustig et Galeotti recueillent la culture qui se développe au bout de 24 heures à la surface de la gélose. Cette culture est mise à macérer pendant 12 à 24 heures dans une solution de potasse à 0,75 p. 100. Le liquide
(1) Haffkine, Indian médical Gazette^ mars 1897.
(2) Lustig et Galeotti, Deutsche medicinische Woc/ienschrift , avrilmai 1897.
filtré est précipité par l'acide acétique et redissous dans une solution alcaline. Le sérum des animaux immunisés par ce procédé n'a pas encore été employé dans le traitement de la peste, mais son injection dans le tissu cellulaire sous-cutané de l'homme est inoffensive.