‹ La défense de l'Europe contre la pesteChapitre 25 sur 69 · DIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DIXIÈME LEÇON

CONSÉQUENCES A DÉDUIRE DE NOS CONNAISSANCES SUR LA PESTE ET ORLIGATIONS Qu'eLLES IMPOSENT AUX GOUVERNEMENTS.

Aujourd'hui nous ne devons prescrire que des mesures d'isolement, de désinfection, de propreté des milieux et des personnes, d'assainissement et de changement des habitations insalubres, mesures dont l'application n'est que la conséquence des progrès sanitaires récents.

La lenteur de la marche de l'épidémie de peste permet pratiquement d'éteindre les premiers foyers d'infection dès qu'ils se produisent. Il faut dans les régions menacées exercer une surveillance ininterrompue et prendre des mesures immédiates. Il ne faut pas se laisser rassurer par la rareté des premiers cas. Tout retard est dangereux. On ne doit pas hésiter à faire les sacrifices nécessaires au premier indice d'apparition de la peste. On évitera ainsi d'en faire plus tard de beaucoup plus gros et de beaucoup moins efficaces.

On devra exercer une surveillance spéciale sur les provenances des régions et des localités où règne la peste.

Certains pays comme la Mésopotamie, certains districts de la Perse, les montagnes de l'Assyr, sont des régions peu accessibles qui offrent peu de dangers pour la propagation au loin.

La peste de l'Assyr existe depuis longtemps et n'a pas été transportée à La Mecque ; mais la situation n'est

plus la même pour les ports, comme les ports ouverts de la Chine, par exemple et spécialement, à notre point de vue, pour ceux qui sont limitrophes du Tonkin. Bombay offre un danger tout particulier.

Lorsque nous nous sommes occupé de la Défense de r Europe contre le choléra^ nous avons remarqué que cette maladie, à son départ de l'Inde, avait suivi tour à tour la route de terre et la voie maritime.

Nous avons insisté sur l'idée de placer les postes sanitaires aussi près que possible du foyer de l'infection. Nous avons invoqué à l'appui de notre opinion, et l'efficacité des mesures restrictives lorsqu'elles ont éir exécutées sur un point déterminé offrant une vciritable position stratégique, et au contraire les résultats déplorables observés en 1830 et en 1832, alors que les cordons sanitaires avaient été institués au milieu de populations denses, et au centre de l'Europe.

Des mesures de protection du même ordre sont aussi nécessaires contre la peste.

Les points à défendre, ceux qui doivent être en quelque sorte fortifiés contre la maladie sont les régions limitrophes de l'Inde d'un côté ; de l'Asie et de l'Europe de l'autre.

Occupons-nous d'abord des moyens de défense du côté de la voie de terre.

Mesures à j^rendre sur la voie de terre. — Frontières de rinde et de la Russie. — Afghanistan et Béloiitchistan.

L'Inde communique avec la Perse à l'ouest et la Russie au nord-ouest par des routes qui traversent le Beloutchistan au sud et au nord l'Afghanistan (1).

(1) Aujourd'hui une ligne ferrée part de Kurachie, passe par Quetta et aboutit à Kandahar dans l'Afghanistan. Cette lionne doit être très sur-

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Quelques-unes de ces dernières peu fréquentées, semées d'accidents de terrain, passent par Caboul et aboutissent à la célèbre ville d'Hérat.

Tel est l'itinéraire qui a toujours été suivi de ce côté par le choléra.

C'est d'Hérat qu'il s'est répandu dans toute la Perse ; il a gagné d'abord Mesched, lieu saint qui, envahi par la foule des pèlerins persans, est devenu un foyer de renforcement et de dissémination de la maladie.

D'un autre côté on se rappelle qu'en 1892 le choléra, venant de l'Inde et ayant suivi le chemin de fer transcaspien, se montra à Bakou le 4 juin, et avec une rapidité foudroyante, envahit la Transcaucasie, le sud de là Russie, et poussa plusieurs expansions dont celle de Hambourg a été la plus redoutable.

Cette épidémie de l'Afghanistan, de 1891 à 1892, amis six mois environ, pour aller des bords de l'Indus à la mer Caspienne.

Cette marche a présenté deux étapes bien distinctes, la première naturellement très lente, les moyens de communication élant très lents, la seconde très rapide, le choléra ayant eu pour véhicule le chemin de fer transcaspien et les bateaux à vapeur de la mer Caspienne.

C'est là ce qui distingue l'épidémie de 1892 de celles de 1823, de 1830 et de 1846. Il a fallu à ces dernières plusieurs années pour aller de l'Inde à la mer Caspienne.

L'épidémie de 1892 n'a mis pour accomplir ce trajet

veillée, car la peste ou le choléra sévissant à Kandahar menacerait le Beloutchistan, la Perse et la Russie.

Les principales routes de commerce de l'Inde au Belouchistan sont de Kurachie à Las et Bêla, ou de Chikarpour à Kélat par la passe de MouUa ou à Quettah par la passe de Bolan.

Kurachie est la tête d'autres lignes de chemin de fer pour Lahore, Agra et Calcutta.

que quelques mois, et sa dernière et décisive étape n'a été que de quelques semaines.

Les premières épidémies ne pouvaient pas franchir directe ment la mer Caspienne, aucun moyen de communication n'existant entre le littoral oriental de cette mer occupé par les peuplades sauvages des Turcomans et son littoral occidental. Elles étaient obligées de la contourner au sud avec les caravanes qui, après avoir traversé le Khoraçan, le Mazanderan et le Ghilan, longeaient la route unique qui borde le littoral occidental de cette mer, littoral que j'ai moi-même suivi en 1869. En 1892 au contraire la maladie prend le chemin de fer transcaspien et s'embarquant à Ozoum Ada, sur la côte orientale, devenue possession russe et que les Turcomans fermaient autrefois, gagne Bakou.

Depuis 1846 le choléra semblait avoir abandonné la route de terre, c'est-à-dire la route de Perse et de Transcaucasie qui était délaissée par les voyageurs à cause de sa lenteur pour prendre la route de mer (Epidémie de 1865. Nombreuses épidémies navales).

Aujourd'hui le nouveau chemin de fer transcaspien, rendant plus rapide la route de terre, le choléra la reprend aussitôt (Epidémie de 1892).

Le gouvernement russe a dû instituer des mesures sanitaires pour protéger l'Europe contre cette voie nouvelle ouverte à l'invasion épidémique, à la peste comme au choléra.

La Conférence de Venise de 1897 a adopté les règles suivantes concernant les mesures à prendre par la voie de terre.

Elle a de nouveau condamné d'une manière formelle les quarantaines terrestres.

Quelques délégués ont fait des réserves, mais la

grande majorité a reconnu qu'en retenant à la frontière, sans distinction, les individus et les marchandises qui proviennent des pays infectés pour les soumettre à une période d'observation, non seulement on cause un dommage considérable pour le commerce et pour le mouvement des voyageurs, mais on ne pratique aucune défense contre la peste ; bien plus, cette mesure pourrait servir à favoriser un développement épidémique, si dans cette réunion de personnes (surveillées et surveillantes) quelques cas de la maladie venaient à se manifester.

La Conférence a adopté, sur ma proposition, l'article suivant :

Les mesures jwises sur la voie de terre contre les provenances contaminées de peste doivent être conformes aux principes sanitaires acceptés à Venise en J89'2^ à Dresde en 189S, à Paris en 1894 et à Venise en 1897 . Les pratiques modernes de la désinfection doivent être substituées aux quarantaines de terre.

Dans ce but^ des étuves et d'autres outillages de désinfection seront disposés dans des points bien choisis sur les routes suivies p)ar les voyageurs. Les mêmes înoyens seront employés sur les lignes des chemins de fer créés ou à créer. Les marchandises seront désinfectées suivant les principes adoptés par la Conférence de Venise de 1891 .

Ces dispositions ne pourront être appliquées qu'à la condition de la formation d'un service complet de surveillance fondé sur les principes modernes. La Conférence accepte de recourir à la mesure rigoureuse de la clôture de la frontière dans certains cas exceptionnels et a laissé la faculté à chaque gouvernement de fermer ses frontières aux passagers et aux marchandises.

C'est cette solution qu'a adoptée le gouvernement

russe comme on le verra par la lecture des règlements et des dépêches dont je donne ici quelques extraits :

A la date du 25 février 1897, le gouverneur général du Turkestan a ordonné au chef de l'arrondissement douanier de la région, d'interdire le passage des haijitants de Tlnde et l'importation de tous les produits originaires de ce pays à travers les lignes douanières russes de VAmou Daria et du Pendje.

De son côté l'Émir de Boukhara a renouvelé en même temps aux beks des frontières Tordre d'interdire aux indigènes de l'Inde l'accès du territoire de son Khanat. On a déjà commencé les travaux préparatoires de l'établissement d'un cordon sanitaire sur la frontière russo-boukharo-afghane. Ce cordon commencera à fonctionner dès qu'on aura constaté l'apparition de la peste en Afghanistan.

Les épidémies antérieures de peste ayant toujours pénétré, au Caucase, par la frontière de Turquie, les autorités militaires russes ont demandé qu'il fût créé des postes d'observation, sur cette frontière, comme cela a déjà eu lieu dans la région qui touche à la Perse.

Les points choisis seraient : Igdir, Karaourgan, Ordjosch et Olti, pour le passage des gens et des marchandises, et Kaghisman, pour celui des gens seulement. En même temps, on fermerait la côte de la mer Noire, en ne laissant que quatre ports ouverts au mouvement des personnes et des marchandises, Batoum, Poti, Soukhoum et Novorossiisk, et un, Touapse, pour le transit exclusif des voyageurs.

Ces mesures défensives seraient complétées par l'établissement, sur les confins de la Perse, d'un sixième poste sanitaire à Ordoubat, réservé uniquement aux gens, et, sur les rives de la Caspienne, dans le territoire du Térek, de deux nouvelles stations à Briansk et Serebriakofî ; enfin, par l'envoi de médecins en Asie Mineure, notamment dans les villes de Van, Mossoul, Erzeroum, Kizil-Duza (environs de Baiazid) et Bagdad.

D'un autre côté, le lieutenant-colonel TrofimofT a présenté un projet d'établissement de cordon sanitaire, dans les conditions suivantes : Ce cordon sanitaire partirait de la presqu'île de Taman, longerait la mer Noire jusqu'à la, pointe de Kapmousch e(, suivant la frontière terrestre de Turquie et de Perse, atteindrait Astara, d'où il remonterait, en côtoyant les bords de la Caspienne, jusqu'à Serebriakofî. Cette énorme distance, qui n'est pas moindre de 2 900 verstes, est occupée actuellement par 4 400 hommes, soit une Proust. — Peste. 14

proportion de moins de deux hommes par verste. Pareille opération exigerait un effectif de 20 000 hommes, et assurerait en moyenne la présence de huit à neuf hommes par verste.

Le plan du lieutenant-colonel Trofîmofî a reçu, à quelques menus détails près, l'entière approbation de ceux auxquels il était adressé, et a été expédié, d'urgence, à Saint-Pétersbourg, pour y être soumis à la ratification du département impérial compétent.

Le Bulletin des lois de Saint-Pétersboug publie le règlement suivant sur les mesures de préservation contre l'invasion de la peéte dans les ports de la mer Noire et de la mer d'Azow (l8 février) :

1° Institution de quarantaines à Théodosie, Kerich, Bakou et Astrakhan, d'agences de quarantaines à Odessa, Sévastopol, Novorossiisk, Batoum etPoti, et de stations d'observation médicale dans les ports où il n'y pas d'institutions de quarantaines.

2° Application aux ports de la mer Noire et de la mer d'Azow, des mesures de préservation ci-dessous contre l'invasion de la peste par la frontière de terre de la Chine qui avaient été édictées en 1894:

a. Les navires provenant de ports infectés doivent, selon les dispositions arrêtées par la commission de préservation contre l'invasion de la peste, être dirigés sur un des ports où se trouvent des institutions de quarantaines, etc

6. Tous les navires en question sont soumis à une observation de quarantaine de dix jours, pendant laquelle, autant que possible, les personnes se trouvant à bord ne pourront pas quitter les navires.

Un télégramme ultérieur nous a informé que Théodosie restait le seul point où s'effectueraient, à Favenir, les quarantaines pour les bateaux de la mer Noire.

Le général Kouropatkine a télégraphié le 9 février que des nouvelles certaines reçues de Hérat et datant de quinze jours, annonçaient que le gouvernement afghan avait pris les mesures nécessaires pour couper toute communication avec les Indes par les routes de Pechaver et de Quettah (lignes de chemin de fer), et qu'il avait établi des postes militaires importants sur ces routes.

Le consul général de Russie à Méched télégraphie que le gouverneur du Khoraçan se déclare impuissant à désinfecter la ville de

Méched faute de fonds et de désinfectants et qu'il se contentera en conséquence de la faire nettoyer.

Le gouverneur a envoyé environ 800 hommes d'infanterie et de cavalerie pour fermer la frontière depuis Sourabad (au sud de Serask), jusqu'à Kaïn et des ordres aux gouverneurs de Kaïn et du Seistan pour qu'ils fassent de même.

Le D'' Muller a fait observer au conseil de Téhéran que les mesures adoptées par le conseil sur Tinslallation et le fonctionnement de postes sanitaires à la frontière ne pouvant être appliquées que dans trois ou quatre semaines à cause de l'éloignement de la frontière, il propose d'envoyer immédiatement par le télégraphe des ordres sévères aux gouverneurs de Méched et de Kirman pour que ces fonctionnaires empêchent toute communication avec l'Afghanistan et le Beloutchistan jusqu'à l'établissement et le fonctionnement des postes sanitaires.

Suivant une dépêche du 20 février reçue par la légation de Russie à Téhéran : « Malgré les ordres sévères du Vali, la frontière n'est pas fermée ; passe qui paie.

« La poste anglaise de Bombay arrive comme toujours deux fois par semaine. Des Hindous et des Afghans sont arrivés le 15 de Bombay par Kirman. »>

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