‹ La défense de l'Europe contre la pesteChapitre 36 sur 69 · VINGTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGTIÈME LEÇON

La première maladie exotique dont l'importation ait été combattue par des mesures restrictives est la peste d'Orient. L'introduction du système sanitaire suivi de son application la plus immédiate, la création des lazarets, paraît appartenir à la République de Venise.

L'essai de défense de Venise fut imité par les autres villes qui étaient en relation avec le Levant : Gênes d'abord, puis en 1526 Marseille eurent un établissement d'isolement contre la peste.

L'administration sanitaire connue sous le nom de Santé de Marseille^ comme celle des autres cités méditerranéennes, acquit une influence considérable et montra des allures despotiques dont le souvenir n'est pas encore effacé ; mais elle rendit de réels services, et depuis 1720, date de la dernière épidémie de peste à Marseille, épidémie qui rendit célèbres les noms de Belzunce et du chevalier Rose, jusqu'à 1837 elle reçut à onze reprises des individus atteints de cette maladie, qui toujours s'éteignit dans le lazaret sans avoir gagné la ville.

Au xvni^ siècle et même au commencement du xix% l'application des longues quarantaines correspondait non seulement à l'esprit des populations encore terrifiées par

le souvenir de la peste de 1720, mais encore aux convenances des marins.

La navigation au long- cours se faisait par des voiliers de 200, 300, très rarement de 500 tonneaux. Le capitaine et les officiers, préoccupés de la grave responsabilité qu'ils encouraient, s'astreignaient souvent pendant de longs mois à une surveillance de jour et de nuit. Les équipages surmenés par des manœuvres à peu près constantes aspiraient au repos du mouillage.

L'eau de boisson conservée en barriques ne tardait pas à s'altérer ; la nourriture consistant en viandes ou poissons'salés provoquait vite une répugnance invincible. Il était donc naturel que chacun appelât de ses vœux le jour du repos, la distribution de vivres frais et d'une eau de bonne qualité.

La quarantaine qui offrait ce repos et ce régime était donc supportée sans impatience ; mais, à la suite de l'essor de plus en plus marqué du commerce, il se produisit une transformation dans l'esprit des populations relativement aux longues quarantaines. Les intendances sanitaires furent vivement attaquées ; elles apportaient des entraves très préjudiciables aux intérêts du commerce et de la navigation. En France, l'Académie de médecine, à la suite d'une discussion mémorable, se prononça contre des pratiques surannées, en contradiction avec les progrès de la science.

D'un autre côté, la navigation à vapeur se substitua presque partout à la navigation à voiles ; les traversées rapides succédèrent aux voyages interminables des voiliers. Les grandes dimensions des paquebots permirent de mieux loger les hommes de l'équipage. La jauge ne fut plus de 200 ou 300, mais de 2000, 3000 et 6000 tonneaux. Les- vivres frais constituèrent la ration journalière

et aujourd'hui l'eau, conservée dans des caisses de fer, peut être irréprochable.

Dans cette nouvelle situation, l'ancienne quarantaine devait apparaître comme un obstacle à la réalisation des progrès de notre époque.

En outre, un grand nombre de plaintes s'élevèrent sur la diversité des règlements et des pratiques sanitaires en vigueur dans les différents ports de la Méditerranée.

Chaque Etat avait un régime particulier ; ici, on repoussait les provenances qui, là, étaient admises sans difficulté.

Dans tel pays on considérait comme contagieuse et importable une maladie qui, dans les pays voisins, était déclarée non contagieuse et non transmissible.

La durée des quarantaines n'avait d'autre limite que celle que fixait la volonté d'administrations toutes à peu près indépendantes du pouvoir central. Les droits les plus divers et souvent les plus exagérés étaient imposés à la navigation. Il devenait impossible d'établir aucun calcul sur les chances d'une opération commerciale. C'est pour remédier à ces graves inconvénients que la France prit l'initiative d'un projet de conférence entre les délégués des différentes puissances ayant des possessions ou des intérêts importants dans la Méditerranée. Cette conférence devait poser les bases d'un système sanitaire uniforme pour tous les ports de cette mer.

Jusqu'alors, en effet, chaque Etat, soit au point de vue de ses intérêts commerciaux, soit en raison de la frayeur que lui inspirait la peste, car à ce moment on ne s'occupait guère que de la peste, la grande expansion cholérique de 1865 ne s'étant pas encore produite, chaque Etat s'efforçait de garantir son propre territoire de tout contact libre avec les provenances d'Orient, et cela sans le moindre

accord avec ses voisins ; si bien que les mesures défensives étaient aussi variables que les causes qui les suscitaient. Il en résultait des conséquences absurdes sur lesquelles il est inutile d'insister. On ignorait ce qui se passait en Orient et l'on trouvait tout naturel d'agir comme s'il eût été démontré que la peste y existât partout en permanence. Le gouvernement français comprit les inconvénients et les exagérations d'un pareil système qui ne pouvait prévaloir qu'à une époque oii les contrées orientales n'étaient soumises à aucune surveillance médicale. Il pensa avec raison qu'il fallait observer de près la peste présentée de loin comme toujours active.

Telle fut l'idée qui dicta à notre gouvernement la création àe^ médecins sanitaires d'Orient ;\qs> renseignements qu'ils ont donnés ont été dès le début si importants que leurs rapports ont servi de base à la Conférence de 1851 à laquelle Melier prit une grande part. Et cependant cette création ne remontait qu'à l'année 1847 ; elle fut comme la sanction du grand débat académique sur la peste et les quarantaines dont Prus fut le rapporteur.

Six postes furent créés dès le début : à Gonstantinople, à Smyrne, à Beyrouth, à Alexandrie, au Caire et à Damas.

Les observations des médecins sanitaires, et particulièrement celles de Fauvel, mirent hors de doute ce fait capital que, nulle part en Orient, la peste ne règne à l'état permanent. La conséquence de cette constatation était que, en dehors des temps d'épidémie, les relations de l'Orient avec l'Europe peuvent sans aucun danger être maintenues libres de toute quarantaine à la condition qu'une surveillance sévère existe au point de départ.

Le co*itrôle que les médecins sanitaires d'Orient exer-

çaient constituait une sorte d'état de paix armée, état dans lequel on s'efforçait, par l'application des règles de l'hygiène, de prévenir le retour du fléau, ou du moins d'en atténuer les ravages. Ces médecins avaient donc à remplir en Orient une véritable mission civilisatrice.

Conférences de Paris (1851 et 1859). — Après de longues négociations, la proposition du gouvernement français de convoquer une conférence fut favorablement accueillie, et une réunion à laquelle ont pris part les délégués de douze puissances eut lieu à Paris en 1851.

On sait quel en a été le but et comment, pour l'atteindre, il avait été nécessaire que chacun fit des concessions à l'intérêt commun. Aussi les travaux de la Conférence et l'œuvre tînale qui en est résultée portent l'empreinte d'un vif désir de conciliation et de sacrifices mutuels.

Aucun des Etats qui y ont pris part n'a pu avoir la prétention de voir affirmer dans la Convention toutes les opinions qu'il eût désiré faire triompher. L'important était qu'il en résultât un état de choses supérieur dans l'ensemble à celui auquel on avait voulu remédier.

La Conférence de 1851 a beaucoup contribué à faire disparaître plusieurs opinions erronées sur les conditions sanitaires de l'Orient, à diminuer les exagérations des mesures quarantenaires dans la Méditerranée, et à préparer l'adoption de principes rationnels de prophylaxie maritime.

En outre, si la Conférence de Paris de 1851 a proposé parmi ses règlements certaines mesures dont on a pu voir les imperfections, l'existence même de cette Conférence a constitué à elle seule un grand progrès dans l'histoire du système sanitaire. Jusqu'ici, en effet, si chaque pays avait pris des mesures de prophylaxie, il les prenait pour lui

LES CONFÉREiNCES ANTÉKIEUHES. 349

seul, sans concert préalable avec ses voisins. En 1851, la question est entrée dans une nouvelle phase. Pour la première fois, les puissances se concertaient dans un but d'intérêt commun, l'hygiène internationale était fondée.

La Conférence avait également pour objet la signature d'une convention internationale dont les règles devaient être obligatoires pour les Etats contractants.

La convention fut rédigée ; on prit soin d'y annexer un règlement qui comprenait en 137 articles tous les détails d'application du service sanitaire international, ainsi quun système administratif qui devait être uniforme pour tous les Etats participants.

Cette convention et ce règlement ont été depuis 1853 jusqu'en 1876 la base de notre système sanitaire.

La Sardaigne et le Portugal seuls signèrent la convention avec la France.

La principale cause de l'insuccès de cette conférence fut le règlement annexé qui assujettissait les autres Etats contractants à un système administratif uniforme ayant pour inconvénient grave de contrarier les habitudes propres à chaque pays.

On essaya de remédier à ce défaut en 1859 par une nouvelle réunion convoquée également à Paris, composée exclusivement de diplomates et qui eut pour mission de reviser l'œuvre de 1851. Le résultat fut un nouveau projet de convention donnant une plus large part à la liberté d'action de chaque Etat. Le règlement international était supprimé, mais on avait eu soin d'en introduire les points fondamentaux dans la convention.

La Conférence de 1859 n'avait donc d'autre but que de reviser en les simplifiant les résolutions votées en 1851. Mais la guerre d'Italie survint ; la Conférence se sépara

sans aboutir à l'entente espérée, et même, dès 1865, la Convention de 1851 fut dénoncée par le gouvernement italien et parle Portugal qui reprirent chacun leur liberté d'action.

Conférence de Constantinople (1866). — Depuis cette époque il n'y avait plus aucun traité pour aucun des gouvernements européens, lorsque, en 1865, éclata, avec une rapidité foudroyante, une grave épidémie de choléra. Les populations du Midi furent terrifiées ; l'Europe comprit qu'elle ne pouvait ainsi rester chaque année à la merci du pèlerinage de La Mecque ; le gouvernement français prit l'initiative d'une conférence internationale, convoquée à Constantinople, ce centre stratégique de toute action contre le choléra.

Cette conférence réunie en 1866 avait uniquement pour objet le choléra considéré au point de vue étiologique et prophylactique. Elle devait proposer les mesures les plus aptes à prévenir de nouvelles invasions de cette maladie en Europe.

Tous les Etats de l'Europe et la Perse furent convoqués. Ce fut la troisième Conférence internationale. C'est à partir de ce moment que les quarantaines furent établies sur des bases réellement scientifiques. Tout en acceptant en effet que les quarantaines avaient été souvent mal employées, la Conférence a proclamé les heureux effets du système protecteur, et elle a établi en principe que les mesures restrictives, connues d'avance et appliquées préalablement, sont beaucoup moins préjudiciables au commerce et aux relations internationales que la perturbation qui frappe l'industrie et les transactions commerciales à la suite d'une invasion de choléra. Elle a montré que les quarantaines ont une efficacité d'autant plus

grande qu'elles sont appliquées plus près du point d'origine de la maladie ; elle a précisé les points voisins de la mer Rouge où les postes sanitaires devaient être placés, et moi-même, dans une mission qui m'a été confiée à ce sujet, j'ai essayé de déterminer les points d'observation de la frontière russo-persane qui devaient protéger l'Europe contre le choléra.

La Conférence de Constantinople ne fut suivie d'aucune convention diplomatique, mais composée de représentants de tous les Etats de l'Europe, d'un délégué d'Egypte et d'un délégué de Perse, ayant mis huit mois à l'accomplissement de sa tâche, ayant étudié d'une façon très complète les solutions pratiques demandées, elle eut une grande influence sur le régime sanitaire de chaque Etat, régime qui fut plus ou moins modifié suivant les principes qu'elle avait posés.

Nous ajouterons même que la Turquie dans la Méditerranée et la mer Rouge, l'Angleterre dans l'Inde, exécutèrent une partie des mesures que la Conférence avait recommandées.

Conférence de Vienne (1874). — La quatrième Conférence internationale réunie à Vienne (1) au mois de juillet 1874 sous les auspices du gouvernement austro-hongrois avait pour objet de reviser l'œuvre de la Conférence de Constantinople. Elle devait reprendre à nouveau toutes les questions relatives à l'étiologie du choléra et rechercher s'il n'était pas possible d'arriver à une entente internationale sur les mesures prophylactiques à mettre en vigueur contre cette maladie. On espérait que les difficultés pratiques qui avaient été l'écueil des conférences

(1) Je représentais la France avec Fauvel et M. de Ring à la Conférence de Vienne.

antérieures pourraient être facilement tranchées et que la Conférence donnerait lieu à une convention sanitaire.

Les questions scientifiques furent résolues à Vienne dans le même sens qu'à Gonstantinople. Les questions relatives aux procédés de désinfection ont été à peine effleurées malgré leur importance.

Conférence de WAsmNGTON (1881). — Je ne parlerai que pour mémoire de la cinquième Conférence qui se tint en 1881 à Washington, et qui eut exclusivement pour but la prophylaxie de la fièvre jaune.

Conférence de Rome (1885). — La sixième Conférence se réunit à Rome le 20 mai 1885 (1). Elle ne fut suivie d'aucune convention diplomatique.

De cet insuccès des six Conférences, il serait néanmoins injuste de conclure que leur réunion n'apas eu d'influence sur la pratique sanitaire des divers États. Ces réunions en effet ont contribué à faire disparaître, un peu trop lentement peut-être, les mesures excessives, absurdes, et même barbares, usitées jusqu'alors. Mais les conférences, par les discussions auxquelles elles donnent lieu, par les échanges d'idées entre les représentants sanitaires des divers pays, par les raisons données des décisions prises, ont une tendance à rendre les mesures plus rationnelles, moins rigoureuses, plus uniformes, de sorte que, même en l'absence de la signature d'une convention, il est impossible de ne pas reconnaître qu'elles ont été le point de départ d'améliorations successives.

(1) A Rome, la France était représentée par MM. Decrais, Brouardel, Rochard et par moi.

Préliminaires de la conférence de Venise. — A Rome, il était interdit de s'occuper des questions sanitaires touchant l'Egypte, la mer Rouge et le canal de Suez. Cependant, quel que soit le programme adopté par une conférence internationale convoquée pour chercher les moyens qui protégeront le plus sûrement l'Europe» contre une épidémie de choléra, que ce programme embrasse tout un ensemble de vues ou soit limité à certains points particuliers, une des questions les plus importantes et d'où dépend surtout la préservation de l'Europe est la défense de la mer Rouge et l'installation d'un système de protection sur cette mer.

11 faut absolument, ainsi que l'a dit Fauvel, empêcher la communication directe des navires provenant des régions contaminées de l'Inde et de l'Extrême-Orient avec l'Egypte, la Méditerranée et l'Europe. Aussi cette question a-t-elle été la première qui ait été examinée à la Conférence de Venise, en 1892.

Avant de se rendre à Venise, il était nécessaire d'aller étudier sur place diverses questions qui devaient être traitées à la Conférence. C'est dans ce but que je fus chargé d'une mission en Egypte. Il fallait d'abord préciser la réglementation des navires venant de l'Extrême- Orient, voir le canal de Suez, rechercher si un navire pouvait toujours le traverser dans l'isolement, quelles précautions on devait prescrire pour assurer le passage en quarantaine, constater si les mesures actuellement ordonnées étaient régulièrement appliquées, à quelles irrégularités, à quels abus la réglementation pouvait donner lieu. Je voulais également constater l'état dans lequel se trouvaient les lazarets de l'Egypte, choisir le point où doit être établie la visite sanitaire des navires qui, venant de l'Extrême-Orient, traversent la mer Rouge et le canal

Proust. — Peste. 23

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de Suez pour gagner l'Egypte, la Méditerranée et l'Europe.

Où devait-on établir l'hôpital et l'établissement d'assainissement et de désinfection pour l'équipage et les passagers des navires suspects ou contaminés ?

Enfin il était intéressant de connaître l'opinion des autorités égyptiennes et anglaises de TEgypte sur la conférence qui devait se réunir.

Le récit de quelques incidents survenus sur le canal donnera une idée de la façon dont la surveillance sanitaire était alors exercée.

En 1891, bien qu'il y ait déjà eu amélioration, la surveillance en rade de Suez n'était pas suffisante, le personnel quarantenairé était défectueux. Avant le pèlerinage on enrôlait des Barbarins et des Soudaniens se trouvant sans travail et on en faisait des gardiens sanitaires. Le nombre des officiers sanitaires qui accompagnent les navires était insuffisant. En 1891 un photographe italien avait été chargé de ces fonctions.

Pendant que les navires en quarantaine, en rade de Suez, y font leur charbon, leur eau, leurs provisions, il y a toujours des rapports entre les passagers des navires suspects et les nombreux bateaux arabes d'approvisionnement ou de contrebande, rapports que ne saurait empêcher le nègre affublé d'une écharpe jaune que l'on place dans ces embarcations.

Je signalerai également l'absence de précautions à l'égard des aliments et de l'eau destinés aux pèlerins. Les hadjis rapportent presque tous de l'eau du puits sacré de Zem-zem qu'ils ont puisée à La Mecque. Ils en remplissent des outres et des bonbonnes soigneusement ficelées qui échappent à toute surveillance. Je dois faire remarquer toutefois qu'ayant prié M. Netter, en 1891, d'examiner cette eau au point de vue microbiologique, il

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n'y trouva point le microbe de Koch, bien qu'elle ait été puisée à La Mecque en d891, au moment oîi le choléra y régnait.

On m'a cité également de nombreux abus. Le règlement impose aux individus venant des Indes à Suez un séjour de quinze jours dans cette ville avant de se rendre au Hedjaz. Or, une quinzaine d'Indiens riches arrivés dans ces conditiens à Suez, par un paquebot anglais, ont pu partir pour Djeddah dès le lendemain avec un certificat de séjour de quinzaine délivré à ces Indiens par un fonctionnaire de la santé de Suez. On a rapporté également le fait d'un médecin arabe de Djebel-Tor ayant reçu environ 4 500 francs pour laisser partir des pèlerins avant l'achèvement de leur quarantaine. Il serait donc très utile de faire exercer la surveillance par de& agents plus intelligents, plus énergiques, moins sensibles à la séduction, de choisir par exemple quelques anciens sous-officiers des armées européennes. Les croiseurs chargés de surveiller la traite pourraient aussi être utilement employés au service de la santé européenne en obligeant les embarcations arabes traversant la mer en temps de pèlerinage à aborder dans un port sanitairement surveillé. Il serait utile aussi que nos pèlerins algériens et tunisiens fussent accompagnés par un médecin dans les différentes phases du pèlerinage ; qu'ils fussent divisés en un certain nombre d'escouades ayant chacune son cheik^ qui serait responsable des pèlerins soumis à sa direction. Cette réforme dont m'a entretenu M. Labosse, autrefois consul de France à Djeddah, a été depuis accomplie.

Le point fondamental du système que j'avais le projet de présenter à la Conférence de Venise consistait dans l'organisation d'une surveillance sanitaire à établir à

l'entrée du canal pour tous les navires venant de l'Extrême-Orient. Dans ce système, il fallait prévoir la construction d'un hôpital et d'un établissement d'assainissement et de désinfection. Il était impossible de songer un instant, comme cela se faisait alors, à envoyer à Djebel-Tories navires ordinaires (1), suspects ou infectés. Ce dernier poste devait être réservé exclusivement aux navires à pèlerins. Plusieurs localités avaient été mises en avant pour la création de la nouvelle station sanitaire et je devais, par un examen fait sur place, décider celle que je proposerais au choix de la Conférence. Deux localités, situées dans le voisinage de Suez, à 18 ou 20 kilomètres de cette ville et à une certaine distance de l'entrée du canal, l'Attaka et les Sources de Moïse, devaient principalement fixer l'attention. On a fait valoir en faveur de l'Attaka. près des carrières Dussaud, plusieurs raisons importantes; le mouillage est convenable; les navires peuvent accoster à terre et par des fonds suffisants ; la plage est pierreuse et va en s'élevant jusqu'aux montagnes qui lui forment un contrefort ; la distance qui sépare ce mouillage de Suez est d'environ 42 kilomètres; Feau du canal d'eau douce pourrait être amenée jusque-là, mais avec des frais assez considérables ; il y a lieu aussi toutefois de remarquer que, pendant l'été, il n'y a absolument aucune brise et que la température y est insupportable. En outre on peut venir directement de Suez à l'Attaka par terre sans avoir aucun obstacle à franchir ; tandis que du côté de l'est, le canal maritime sépare la ville de Suez de l'autre localité dite Sources de Moïse. C'est là pour l'Attaka, au point de vue de l'isolement, une condition d'infériorité.

(1) On appelle navires ordinaires ceux qui ne portent pas de pèlerins.

La localité dite « Sources ou Fontaines de Moïse » (x\ïoun-Mouça), située vers l'est et le sud-est, est, à 18 ou 20 kilomètres de Suez, au delà du canal qui la sépare de la ville. L'isolement y est donc plus facile, car il faut traverser la mer ou tout au moins le canal maritime pour aborder l'Egypte proprement dite. Le mouillage est aussi favorable qu'à l'Attaka, et déjà un grand nombre de navires ont fait quarantaine dans cette partie de la rade. L'eau qui s'y trouve sous le nom de Sources de Moïse, donnée par des puits, est saumâtre et ne sert guère qu'à l'arrosage des jardins de cette sorte d'oasis où des légumes et des productions maraîchères sont l'objet des soins de quelques Arabes. L'approvisionnement en vivres et en eau potable se fait facilement par mer ; l'eau du canal d'eau douce est apportée par des bateaux citernes. Enfin on pourrait à la rigueur installer des machines distillatoires comme cela a lieu dans toute cette région de la mer Rouge où il n'y a pas d'eau potable. La température extrêmement élevée pendant l'été^, comme dans tout le désert, est cependant atténuée par l'existence d'une brise à peu près permanente. Il y a là un emplacement convenable pour un établissement d'isolement et de désinfection. On s'en est d'ailleurs déjà servi ; on a établi une digue dans de bonnes conditions et qui facilite beaucoup les débarquements. J'ai pu aussi constater que quatre bâtiments y étaient déjà construits. Il n'y avait donc qu'à perfectionner et à étendre ce campement des Sources de Moïse auquel, pour les raisons indiquées, on devait donner la préférence sur celui de l'Attaka.

CoisFÉRENCE DE Venise (1893). — La Conférence s'était uni grois.

réunie sur l'initiative du gouvernement austro-hon-

L'article fondamental du protocole proposé d'abord par l'Autriche et l'Angleterre était ainsi conçu :

(( Les bâtiments anglais à destination d'un port du Royaume-Uni, infectés ou non, seront libres de passer le canal de Suez en quarantaine. »

Ainsi donc le protocole demandait le passage en quarantaine pour les navires anglais venant de l'Inde et de l'Extrême-Orient. Or le passage en quarantaine formulé ainsi nous semble présenter de graves inconvénients. Le canal de Suez en effet est trop étroit dans quelques-unes de ses parties. Les communications sont difficiles à empêcher sur beaucoup de points et dans les endroits de garage .

En outre un certain nombre de chauffeurs sont pris à Port-Saïd et à Ismaïlia pour les navires qui se rendent dans l'Extrême-Orient. Ils complètent l'équipage de ces navires. Au retour, ces chauffeurs débarquent de nouveau, soit à Ismaïlia, soit à Port-Saïd. Or il est bien difficile d'empêcher ce débarquement, même quand il est dangereux.

C'est du reste ainsi que le choléra a été transmis en Egypte en 1883 par un chauffeur qui venait d'un vaisseau anglais, le Timor.

Le passage en quarantaine ne peut être non plus concédé aux navires d'une seule puissance. Je rappelle qu'on l'avait demandé primitivement pour les seuls bateaux anglais. Les compagnies de navigation des autres Etats seraient fondées à réclamer contre une faveur qui les placerait au point de vue de la durée du trajet dans un état d'infériorité marqué. Il doit y avoir, à ce point de vue comme aux autres, égalité absolue entre les pavillons des différents Etats, et la même faculté doit être accordée à toutes les puissances dans la Méditerranée.

Mais comme la distance est très courte entre Port-Saïd et la plupart des ports que baigne cette mer, le danger se trouverait alors sensiblement accru. En outre une fraude est toujours possible malgré les précautions indiquées par le protocole.- En 1890, un navire anglais le Fulford est venu aborder à Pauillac, bien que le capitaine, pour obtenir le passage en quarantaine, se fut engagé à aller directement en Angleterre. Or il suffit d'une fraude pour qu'un navire sur mille apporte le cboléra en Europe et y provoque une épidémie qui sévira pendant plusieurs années, causant une mortalité considérable et ramenant pour la Méditerranée, l'Europe et l'Amérique les quarantaines excessives et incohérentes, les troubles et les gênes pour le commerce et la navigation.

Le passage en quarantaine, s'il est accordé en principe, ne doit l'être que pour des cas spéciaux et pour des navires qui ne peuvent compromettre la santé de l'Egypte, de la Méditerranée et de l'Europe. Je demandai à la Conférence de lui exposer comment, à mon sens, le programme austro-anglais devait être modifié.

La défense de l'Egypte et du canal de Suez est d'autant plus importante que, lorsque le choléra franchit ces barrières, l'Europe entière est menacée; les diverses nations sont successivement envahies, et, après son importation en Europe, le choléra, comme cela a été constaté plusieurs fois, gagne l'Amérique. Il est donc d'un grand intérêt public d'exercer à l'entrée du caaal de Suez une surveillance sérieuse, capable d'empêcher la communication directe entre les ports de l'Inde et de l'Extrême-Orient d'un côté, l'Egypte et la Méditerranée de l'autre.

Cette surveillance est d'autant plus nécessaire que nous ne pouvons adopter la doctrine anglo-indienne qui donne patente nette aux navires partant d'un port de l'Inde tant

que ce port n'est pas le siège d'une grande épidémie et bien que le choléra s'y montre à l'état endémique.

J'ajoutais que, si nous voulons diminuer et même supprimer les quarantaines dans la Méditerranée et en Europe, il est indispensable d'exercer la surveillance la plus attentive sur le canal de Suez. Trois médecins et un chef de service médical possédant des connaissances épidémiologiques et bactériologiques doivent être installés à Suez. Chaque médecin, à tour de rôle, de jour et de nuit, ferait la visite médicale des navires, quelle que soit la nature de leur patente. Une police serait instituée le long du canal de façon à empêcher les communications compromettantes. Un établissement de désinfection, un hôpital, devraient être créés aux Sources de Moïse pour les passagers de navires ordinaires, Djebel-Tor continuant à recevoir les pèlerins, et les pèlerins seuls.

Je précisais ensuite le traitement applicable à chaque catégorie de navires. Ces navires provenant de régions contaminées ou suspectes devaient être divisés en trois classes : navires indemnes^ navires suspects et navires infectés.

Au lieu d'apprécier l'état d'un navire par sa provenance, je proposais de le caractériser par sa situation sanitaire. Je demandais des facilités aussi grandes que possible quand le navire est reconnu sain, des mesures sérieuses mais non vexatoires contre tout navire infecté ou suspect.

En 1886, il était passé par le canal de Suez. 3100 navires.

Voyons maintenant comment ces chiffres peuvent

se répartir dans les classes que j'avais indiquées.

De 1885 à 1891 il n'est passé que 2 navires infectés, et tous deux en 1886. C'était VEiiphrate et le Golfe-du- Mexique venant l'un de Bombay, l'autre de Calcutta. Ils avaient eu du choléra six jours avant d'arriver à Suez ; l'un avait eu six cas, l'autre cinq.

Quant au nombre des navires suspects ayant passé le canal, il est le suivant :

En 1885 13 navires.

Voilà donc 50 navires seulement qui auraient été arrêtés pendant le temps nécessaire pour la désinfection aux Sources de Moise, et encore sur ces 50 navires il en est 30 qui ont passé le canal en quarantaine, de sorte que 20 seulement se seraient trouvés dans la situation de navires suspects retenus à Suez pour y subir la désinfection.

Ainsi, au total, dans l'espace de sept ans, 20 navires suspects retenus à Suez et 2 navires infectés. Il faut tenir compte aussi de cette circonstance que, en 1885, le choléra était en Europe, et qu'un certain nombre de navires suspects ont traversé le canal venant d'Europe.

Or, y a-t-il parité entre cette gêne insignifiante pour 22 navires en sept ans sur plus de 20 000 à 24 000 navires et le danger d'importer de nouveau le choléra en Europe, en supprimant toute mesure protectrice et en laissant passer librement le canal aux navires infectés? J'ajoutais que si l'on prenait plus de précautions dans les ports, au

moment du départ des navires et pendant la traversée, on aurait encore à réduire ce chiffre déjà si minime. La tendance de la science sanitaire actuelle est de substituer aux mesures prescrites à l'arrivée les mesures au point de départ et pendant la traversée. Si, en effet, dans les régions contaminées, on surveillait mieux les embarquements des passagers, si on prenait la précaution de ne laisser embarquer aucun linge sale ou contaminé sans le désinfecter, si on prescrivait des mesures d'assainissement pendant la traversée, le chiffre si minime dont nous avons parlé se trouverait encore diminué et presque annihilé.

Gomme on peut le voir, nous proposions, MM. Barrère, Brouardel, Gatelan et moi qui représentions la France à la Conférence de Venise, de substituer à un régime spécial ne s'occupant que du passage en quarantaine d'une seule catégorie de navires, les navires anglais, un système général de protection de l'Egypte, de la Méditerranée et de l'Europe contre les provenances de l'Extrême-Orient, système applicable aux navires de toutes les nations, donnant une garantie suffisante à la santé publique et beaucoup moins vexatoire pour le commerce et la navigation que le système préconisé par le protocole.

Les propositions que nous avions formulées devinrent la base des discussions de la Conférence ; elles sont seules mentionnées dans la convention qui a été signée, et dans cette convention le protocole austro-anglais n'est même pas visé.

Dans notre système, nous empêchions la communication directe entre les provenances de l'Extrême-Orient et Suez en prescrivant une visite médicale pour tous les navires venant de l'Extrême-Orient. Suivant le résultat de cette visite, les navires étaient distingués en indemnes,

suspects OU infectés. Les indemnes passaient immédiatement ; la quarantaine d'observation qui jusqu'alors était appliquée à tous les navires avec patente brute^ quarantaine absolument inutile lorsque la visite médicale donne un résultat favorable, était supprimée ; on procurait ainsi un allégement considérable au commerce et à la navigation. Les autres navires étaient retenus dans des conditions différentes, suivant qu'ils étaient infectés^ ou simplement suspects. Un hôpital et un établissement de désinfection étaient créés aux Sources de Moïse.

La seconde question qui occupa la Conférence fut la réforme du Conseil (U Alexandrie . A ce moment le Conseil d'Alexandrie était composé de quatorze membres étrangers et de neuf membres égyptiens nommés par le gouvernement. Nous proposâmes que, en dehors du président, ce chiffre tombât à trois. L'Angleterre demanda quatre membres. La proposition anglaise fut rejetée par douze voix contre deux : FAngleterre n'eut avec elle que l'Allemagne ; l'Italie et l'Autriche votèrent avec nous.

En résumé, la Conférence qui s'est réunie à V^enise a admis la nécessité de l'organisation d'une surveillance sanitaire à Suez et de la création aux Sources de Moïse d'un hôpital et d'un établissement de désinfection. Elle a réglé la question du passage en quarantaine du canal de Suez. Elle a refusé ce passage aux navires contaminés, elle ne l'a autorisé que pour les navires suspects et en l'entourant de garanties sérieuses (médecin à bord, étuve). Les autres navires suspects doivent avant de transiter subir une désinfection. Elle a créé un corps de gardes sanitaires pour assurer l'isolement pendant le transit.

Elle a réorganisé le Conseil d'Alexandrie, en a diminué l'élément local, et en a fait une institution d'un caractère plus international. Dans les conférences antérieures

comme à Rome, nos doctrines sanitaires avaient bien reçu l'approbation presque unanime de TEurope, mais jamais encore l'Angleterre n'avait adhéré à nos propositions.

Les résolutions prises à Venise ont donné lieu à une convention, la première qui ait été revêtue de la signature des plénipotentiaires. L'unanimité des puissances a depuis adhéré à cette convention. Un décret du khédive en a prescrit l'exécution depuis le mois de novembre 1893.

Conférence de Dresde (1893). — La huitième Conférence qui s'est réunie à Dresde au mois de mars 1893 n'a fait qu'appliquer à l'Europe les principes qui avaient été acceptés à Venise.

Voici comment, à mon avis, on peut comprendre le programme des travaux qui lui ont été soumis et l'ensemble des résolutions prises.

Deux idées principales se dégagent de ce programme : 1° Quel est le devoir d'un gouvernement quand des cas de choléra sont signalés sur son territoire ?

2*" Comment doit-il se protéger quand le choléra sévit dans un État voisin?

i° Il importe d'abord qu'un pays soit renseigné sur les cas de choléra qui peuvent se déclarer chez lui. La déclaration obligatoire des maladies contagieuses est donc nécessaire. D'un autre côté, l'État contaminé doit prendre les mesures indispensables pour éteindre le choléra sur son territoire et s'opposer à sa dissémination. En outre, il doit agir en bon voisin; il avertira donc les autres Etats afin qu'ils puissent prescrire des mesures de prophylaxie.

Au point de vue purement idéal, cette conduite paraît simple : mais lorsque le choléra se montre dans un pays, la pression de l'intérêt commercial fait qu'on hésite à dé-

clarer la maladie parce que Foii craint des mesures trop rigoureuses contre le pays contamiiié. Si donc on veut obtenir des notifications sincères, un adoucissement des mesures préventives est indispensable. 11 faut, en un mot, le minimum de gêne pour le commerce avec le maximum de protection pour la santé publique. Aussi la Conférence a-t-elle décidé que les mesures prescrites ne seront applicables qu'à la circonscription territoriale contaminée^ et non au pays tout entier dont dépend cette circonscription.

Il est nécessaire de distinguer la surveillance de l'observation.

Jusqu'ici tous les navires en patente brute, c'est-à-dire venant d'un point contaminé, étaient soumis à une observation d'une durée variable. Il y avait toujours un isolement soit à bord, soit dans un lazaret, avant la libre pratique.

La surveillance sanitaire recommandée par la Conférence de Drede ne prescrit pas l'isolement obligatoire. Le passager, arrivé d'un pays contaminé depuis moins de cinq à sept jours, subit la visite médicale^ il indique la ville dans laquelle il se rend ; et là il est soumis à une surveillance médicale d'une durée variable, complétant les cinq jours possibles d'incubation.

Si le clioléra se déclare, le malade peut être immédiatement isolé; on évite ainsi la formation des foyers.

Les décisions de la Conférence de Dresde constituent, comme on le voit, un adoucissement considérable des mesures sanitaires prescrites jusqu'ici. Cet allégement est justifié.

Aujourd'hui que nous possédons un outillage sanitaire plus perfectionné, nous pouvons nous contenter d'un minimum de mesures restrictives, surtout si la notification de l'existence des foyers cholériques, qu'il s'agisse

d'un pays entier ou d'une région limitée, est faite d^une façon sincère.

La Conférence de Dresde a été suivie d'une convention.

Conférence de Paris (1894). — Un certain nombre de problèmes d'hygiène internationale avaient déjà reçu une solution dans les conventions précédemment citées, ainsi que je viens de l'indiquer. Mais il y avait un point qui, traité pourtant dans les conférences antérieures, restait encore en suspens et s'imposait de nouveau à l'attention des gouvernements : il avait trait à la prophylaxie du pèlerinage de La Mecque. Un autre visant la protection du golfe Persique n'avait pas encore été soulevé. Ces deux questions ont fait l'objet des délibérations de la Conférence de Paris.

Prophylaxie du pèlerinage de La Mecque. — Les mesures prescrites jusqu'ici par les conférences et par les conseils sanitaires de l'Orient pour empêcher le choléra de pénétrer à La Mecque avaient été insuffisantes puisque, depuis I860, il s'y est montré plusieurs fois : en 1871 — 1877 — 1881 — 1882 — 1883 — 1890 — 1891 — 1893.

11 convenait donc de modifier ces mesures d'autant plus que le danger va encore augmenter avec les chiffres progressivement croissants du nombre de pèlerins : en 1893 il a dépassé 300 000.

Il faut pour assurer la prophylaxie, constater l'état sanitaire des pèlerins qui se rendent à La Mecque, les soumettre à une surveillance minutieuse, et prescrire une désinfection complète.

Une entente internationale était nécessaire pour remédier aux inconvénients du pèlerinage, assurer la pro- -tection de la mer Rouge et du Hedjaz contre l'invasion

du choléra. En d'autres termes, rechercher jusqu'à quel point et à l'aide de quelles mesures il est possible de prévenir de nouvelles invasions du choléra à La Mecque, telle était la première question soumise aux délibérations de la Conférence.

Il y a lieu d'abord de l'étudier dans l'Extrême-Orient au moment de l'embarquement des pèlerins et de préciser ensuite quels sont les points intermédiaires entr.e l'Inde et La Mecque où il serait possible d'établir des barrières efficaces. Le choléra, en effet, n'est pas endémique dans le Hedjaz. Cette maladie a toujours été importée du dehors depuis 1831, date de sa première apparition dans le pays.

Une des questions qui a occupé la Conférence a consisté dans V interdiction de l'embarquement des pèlerins qui ne justifieraient jms d'une somme d'argent suffisante pour le i^èlerinage. Les autorités de l'Inde devraient exiger de chaque pèlerin musulman qu'il ait les moyens de subvenir aux dépenses de son voyage et à l'entretien de sa famille pendant son absence. C'est là d'ailleurs une prescription de la loi musulmane. Or, les mendiants sont la plaie du pèlerinage. Ils fournissent le principal aliment des épidémies. Le D"" Mahé a adressé en 1890 au Conseil de santé de Constantiiiople un mémoire sur la proportion toujours croissante des indigents parmi les pèlerins musulmans qui se rendent à La Mecque et sur les inconvénients qui en résultent. Il ressort de ce travail que le quart ou le tiers des pèlerins en général est composé d'indigents. Le mal va en augmentant : cela résulte de la statistique du pèlerinage de 1893. Sur 14 255 pèlerins anglo-indiens ayant passé par le lazaret de Camaran il n'y en a eu que 6355 payants. Sur 94 963 pèlerins arrivés à Djeddah et à Yambo, il n'y en a eu que 71.179 payants.

Chaque pèlerin devrait être tenu d'avoir un passeport constatant qu'il a satisfait aux prescriptions réglementaires et sans lequel aucun ne serait autorisé à partir. Cette prescription, qui a pour but d'atténuer l'exportation maritime du choléra de l'Inde, doit être d'autant plus recommandée que l'emploi des moyens qu'elle édicterait dépend des autorités britanniques et ne semble pas de nature à soulever de bien grandes difficultés. J'ajouterai que le gouvernement hollandais, voulant réduire le nombre croissant des pèlerins qui, de ses possessions, se rendent à La Mecque, avait d'abord imposé à chacun d'eux l'obligation de se munir d'un passeport dont le coût avait été fixé à 110 florins. Il revint sur cette mesure, mais il exigea néanmoins que les pèlerins eussent les moyens nécessaires pour les frais du voyage et pour l'entretien de leur famille pendant leur absence.

La législation française exige également que les pèlerins demandant en Algérie à partir pour le Hedjaz prouvent qu'ils ont une somne de mille francs pour entreprendre le voyage.

Une autre question a été de la part de la Conférence l'objet d'un débat approfondi : il s'agissait de l'espace qui devait être réservé aux pèlerins sur les bateaux qui les transportent.

Les membres de la commission ont insisté sur la nécessité de donner aux pèlerins sur ces bateaux un espace suffisant dans l'entrepont. Il sera réservé à chaque pèlerin un espace d'un minimum de deux mètres carrés de surface^ soit un mètre de largeur pour deux de longueur, l'entrepont ayant 1™,80 de hauteur. Actuellement l'espace concédé est tellement restreint que le pèlerin ne peut pas se coucher, et il est d'autant plus insuffisant que le pèlerin ne veut jamais se séparer de ses bagages dont

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le volume vient encore diminuer l'espace qui lui est si parcimonieusement accordé.

La Conférence a décidé que des mesures seraient prises au moment du départ des pèlerins de l'Inde, elle a édicté un règlement pour les navires qui les transporteraient et elle a prescrit une observation à Camaran réorganisé, avant qu'ils pussent aborder Djeddah, l'échelle de La Mecque, dans un bon état de santé.

La Conférence a également porté son attention sur la surveillance sanitaire des caravanes qui se rendent au Hedjaz.

Enfin elle s'est préoccupée du retour des pèlerins, a demandé des améliorations pour le lazaret de Djebel-Tor, qui a servi dans ces dernières années de lieu d'observation et de quarantaine pour les pèlerins se dirigeant vers le nord.

Protection du golfe Persique. — La seconde question dont la Conférence devait s'occuper avait trait à la protection du golfe Persique. Nous reviendrons sur ce point en parlant de la nouvelle Conférence de Venise.

Un coup d'œil jeté sur l'ensemble des résolutions prises dans les diverses conférences nous a montré les étapes successives des progrès obtenus .

La première Conférence de Paris en 1851 inaugure le principe des mesures uniformes.

La Conférence de Constantinople en 1866 formule les règles des quarantaines scientifiques.

La Conférence de Vienne en 1874 propose le système de la revision et la création d'une commission permanente des épidémies.

La Conférence de Rome en 1885 établit les règles d'un

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code sanitaire international, composé de prescriptions rationnelles, modérées et uniformes, qui pouvaient servir de base à une entente ultérieure.

La Conférence de Venise en 1892 interdit la communication directe des navires provenant des régions contaminées de l'Inde et de l'Extrême-Orient avec l'Egypte, la Méditerranée et l'Europe ; elle atténue la rigueur des prescriptions sanitaires et les rend plus efficaces; elle diminue l'élément local du Conseil d'Alexandrie et lui donne un caractère plus international.

La Conférence de Dresde en 1893 applique aux frontières des divers Etats de l'Europe les principes acceptés à Venise.

La Conférence de Paris de 1894 n'a pas été inférieure aux précédentes ; elle a précisé les mesures nécessaires pour arrêter au départ de l'Inde et sur le mer Rouge le choléra qui souvent a envahi La Mecque ; elle a indiqué les moyens d'empêcher cette maladie de pénétrer par le golfe Persique, écartant ainsi le danger dont les épidémies récentes ont montré la gravité, et qui va croître encore lorsqu'une ligne ferrée reliera le golfe Persique à la Méditerranée, et permettra aux provenances de l'Inde de gagner rapidement Beyrouth et les autres ports de la Syrie.

En réformant le Conseil supérieur de santé de Constantinople, en lui restituant son véritable caractère, en établissant une sorte d\mio?i saîiitaire^ l'Europe remplit un rôle réellement civilisateur ; tout en respectant la souveraineté ottomane, elle partage avec elle la direction de l'administration sanitaire et fait en Orient une vraie croisade contre les épidémies, croisade plus profitable encore aux intérêts des peuples orientaux qu'à ceux des autres pays. Elle ne demande en définitive que de con-

courir en commun avec la Porte à un résultat qui importe au moins autant à l'Empire ottoman qu'aux autres gouvernements intéressés.

Les questions que la nouvelle Conférence de Paris a eu à traiter, les solutions qu'elle a proposées touchent à des intérêts de premier ordre, à la santé publique et aux relations internationales. Toutes les résolutions ont été adoptées à la presque unanimité. Cependant quelques puissances ont mis des réserves au protocole de signature qui depuis ont à peu près disparu.

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