SUD
Ce n'est point dans la ville môme de Toulon que les premiers cas de choléra se sont montrés, et ce n'est pas le 20 juin, mais bien le 13 que le premier cas a été observé sur un soldat de la divisio?i.
La division est située en dehors de la ville, à 1 500 mètres environ, sur un point spécial du port ; c'est là que sont logés les marins de la flotte, sur d'anciens navires, véritables pontons, convertis en casernes.
Le premier cas se montra, le 13 juin sur un de ces navires, le Montebello ;
Un second cas le 14 juin, encore sur le Montebello;
Un troisième le 18 juin, sur le Jupiter, voisin du Montebello ;
Un quatrième, le 18 juin, sur le Montebello ;
Un cinquième le 20 juin, sur Y Alexandre, qui est placé également près du Jupiter et du Montebello.
C'est le 21 qu'a lieu le cas presque foudroyant du lycée. La maladie s'étend alors aux divers quartiers de la ville, et son étude devient beaucoup moins importante, parce qu'elle est naturellement plus obscure. C'est en effet au début de l'épidémie que l'on peut mieux apprécier son caractère, de môme que c'est dans les villages,
et non dans les grands centres, sque l'on peut bien étudier l'origine, la marche et le mode de propagation des épidémies.
Ainsi donc, la maladie à Toulon n'a pas débuté dans la ville ; elle s'est montrée d'abord à la division, sur les différents pontons de cette division ; ce n'est que plus tard qu'elle a envahi la ville, et qu'elle a affecté la marche progressivement envahissante que nous avons vue depuis.
Le choléra de Toulon nous a présenté les caractères du choléra asiatique, mais nous n'avons pu préciser le mode d'importation. Nous pensons qu'il a été importé, puisqu'il a affecté plus tard tous les caractères du choléra asiatique envahissant, qui est toujours importé; mais, je le répète, il nous a été impossible de préciser le mode d'importation.
La Sarthe a été considérée comme en ayant été l'origine. Or comment admettre qu'un navire qui depuis quarante-trois jours n'avait plus eu ni choléra, ni diarrhée suspecte; qui avait fait quarantaine et avait été désinfecté aussi complètement que possible au cap Saint- Jacques, après avoir débarqué à Saigon ses hommes malades ainsi que leurs sacs, après avoir brûlé tout ce qui leur avait appartenu ; qui avait subi à Toulon trois jours d'observation, qui avait été désarrimé, et qui n'avait mis ses cales à découvert que le 16 juin, c'est-à-dire trois jours après V apparition du premier cas, comment admettre, dis-je, que ce navire puisse avoir été la porte d'entrée de l'épidémie?
Toutefois il faut noter que le 7 juin, c'est-à-dire six jours avant l'apparition du premier cas, dix marins rapatriés à titre de convalescents, pris tous en route, provenant, un de l'hôpital de Colombo (Ceylan) où il était en traitement pour un abcès du foie, huit du croiseur le
Seignelmj, sortant de l'hôpital de Suez pour maladies diverses non contagieuses; le dixième provenant de l'hôpital de Port-Saïd où il avait été laissé par le transport la Corrèze pour fièvre typhoïde, furent, dirigés neuf sur la division, un sur l'hôpital Saint-Mandrier. En outre, neuf marins congédiahles, en honne santé, furent expédiés, soit à la division, soit dans leurs foyers.
Remarquons aussi qu'aucun de ces hommes nouvellement arrivés sur la Sarthe n'avait eu ni choléra, ni diarrhée suspecte.
Le Shamrock a également été accusé, mais il résulte d'une enquête très complète que nous avons faite, que ce navire, qui a eu une épidémie de rougeole, quelques cas de fièvre typhoïde, quelques cas de diarrhée de Cochinchine, des cas chirurgicaux, n'a perdu personne pendant toute sa traversée.
Ainsi donc, nous avons pensé qu'il s'agissait de choléra asiatique ; que ce choléra avait été importé, mais que les preuves matérielles faisaient défaut pour nous permettre d'affirmer d'une façon absolue le mode d'importation.
Mais dès le mercredi matin, 25 juin (nous étions arrivés, M. Brouardel et moi, le 24 dans l'après-midi), nous adressions à M. le ministre une dépêche dont j'extrais la phrase suivante :
« Cependant l'épidémie indienne en 1835 et en 1865 ayant suivi à Toulon la marche qu'elle présente aujourd'hui, nous estimons qu'on doit agir comme s'il s'agissait de choléra asiatique, c'est-à-dire faire camper les troupes en plein air, sans leur permettre de communiquer librement entre elles, ni avec les populations civiles ; isoler les malades, et pratiquer une désinfection rigoureuse. »
Mais les preuves allaient venir progressivement, et une des plus importantes est l'expansion du choléra à Marseille, dont je vais maintenant m'occuper.
Rien, en effet, ne nous paraît plus évident que l'importation à Marseille, qui nous est relatée de la façon la plus nette par M. le docteur Trastour, ancien interne des hôpitaux de Paris et médecin de l'hôpital des cholériques au Pharo.
Le 27 juin, un jeune homme de dix-sept ans, arrivé depuis trois jours du lycée de Toulon, succombait au n° 75 de la rue Forhin.
Le lendemain 28, on amenait à l'hôpital du Pharo la concierge du n° 82 de la rue de la République, tout près de l'endroit où avait eu lieu le décès du jeune lycéen, là où la rue Forbin débouche dans la rue de la République.
Le 29, la petite fille de cette femme, âgée de dix-sept mois, était prise d'accidents cholériques et amenée à l'hôpital auprès de sa mère ; elles ne tardaient pas à succomber toutes deux.
Le 30 juin, la sœur de cette même concierge, demeurant au n° 75 de cette même rue de la République, presque en face du n° 82, entrait à l'hôpital du Pharo avec les symptômes du choléra à la période algide. Et dans la même journée on amenait une autre femme demeurant au n° 65 de la même rue.
Dans les journées qui suivirent, de nombreux malades atteints de choléra confirmé, et très rapidement mortel, sont entrés à l'hôpital du Pharo. Presque tous provenaient, soit de navires amarrés dans le Vieux Port, non loin de celui qui avait fourni le cas d'un jeune mousse de dix-sept ans, qui avait été pris de choléra également le 27 juin (son bateau était amarré dans le Vieux Port,
en face de la mairie), soit des rues situées dans le triangle compris entre les quais du port, la rue de la République et la Joliette, soit enfin de personnes habitant loin de ce quartier, mais obligées par leur profession de fréquenter les quais du Vieux Port ou ceux de la Joliette.
Voilà quel a été le premier foyer : rue Forbin, rue de la République, Vieux Port et rues avoisinantes.
Presque en môme temps, c'est-à-dire les 27 et 28 juin, rue Nationale, rue Saint-Dominique et rue de l'Etoile, à mille mètres environ du foyer précédent, dans un môme quartier, trois personnes succombaient au choléra le même jour et presque à la même heure. Ces décès se montrèrent près d'une foire, et, d'après ce qui nous a été dit, quelques marchands de cette foire venaient de Toulon et une des trois victimes môme serait arrivée de cette ville. Mais, ce qui est certain, c'est que cette foire est alimentée par les produits venant des jardins de Toulon et des environs.
Presque au môme moment encore deux personnes, deux parents succombaient dans une môme maison.
Je ne décrirai pas plus loin les progrès de l'invasion, c'est au début de l'épidémie que l'on en peut bien saisir le caractère. Or je trouve dans les premiers faits de Marseille tous les traits de l'importation, et ici nous sommes plus heureux qu'à Toulon, où nous croyons à l'importation sans pouvoir en démontrer le mode précis : à Marseille, nous voyons le lycéen, venu de Toulon, mourir du choléra et transmettre la maladie à son entourage.
Remarquons en passant que le lycéen a quitté Toulon le dimanche matin 22; nous sommes arrivés à Toulon, M. Rrouardel et moi, le mardi 24, dans l'après-midi, c'est-à-dire plus de quarante-huit heures après son dé-
part. Il me parait difficile que nous ayons pu empêcher le départ de ce lycéen, et par suite l'infection de Marseille.
Quant aux autres foyers, la démonstration peut paraître moins nette, mais le voisinage des deux villes, les communications incessantes qui existent entre elles, expliquent suffisamment la transmission.
A propos de l'épidémie de Toulon et de Marseille, Jules Guérin est venu rééditer sa théorie du choléra né sur place sous l'influence d'une constitution médicale de nature particulière.
Si Jules Guérin ne veut pas admettre l'importation, s'il croit qu'un certain nombre de cas se sont développés à Toulon et à Marseille spontanément, dans plusieurs points, cela tient à ce qu'il pense que la genèse du choléra obéit à des lois différentes de celles que nous acceptons.
Jules Guérin est en effet venu reprendre, à la tribune de l'Académie, son idée favorite, que maintes fois déjà il avait exposée, qui consiste à dire que les épidémies cholériques sont annoncées et préparées par une constitution médicale particulière.
Pour Jules Guérin, la production d'une épidémie cholérique est une sorte de drame en trois actes, dont le développement se fait de la manière suivante :
Au premier acte, il existe une série de diarrhées qui vont préparer la scène morbide : c'est le prologue.
Au second acte, l'intrigue se noue, on voit apparaître quelques cas discrets de choléra sporadique.
Enfin le troisième acte constitue le dénouement, et le choléra épidémique se montre avec toute sa sévérité.
Cette théorie est extrêmement ingénieuse ; mais c'est une création purement artificielle que toujours les faits ont démentie.
En 1868, nous nous trouvions dans une situation qui offrait avec l'année 1884 quelques analogies. Le choléra était en Europe, et nous subissions une constitution médicale assez semblable à celle qui existait à Paris en juillet 1884. Il y avait eu de grandes chaleurs, il y avait donc beaucoup de troubles intestinaux, et, dans la séance du 4 août 1868, Jules Guérin s'exprimait ainsi :
« J'affirme, pour ma part, que les influences saisonnières ne sont pas seules à être en jeu. Nous sommes en présence d'im grand fait, et si l'avenir confirmait la supposition que j'ai émise, si le choléra venait à paraître, il y aurait une grande démonstration scientifique. Il serait certain que le choléra n'est pas seulement contagieux et susceptible d'être importé, ce qui est incontestable, mais qu'en outre il est susceptible de naître dans tous les pays. »
Or le « grand fait » ne s'est pas produit, et le choléra n'est pas venu. Le pronostic de Jules Guérin ne s'est pas réalisé.
Notre collègue M. Besnier, dans les remarquables rapports qu'il faisait autrefois à la Société médicale des hôpitaux, a surabondamment démontré qu'on ne devait pas établir de relation de cause à effet entre l'apparition d'une épidémie cholérique et les prétendues constitutions médicales caractérisées du nom de prémonitoires (en 1866, 1871 et 1873).
Je ne veux pas rappeler tous les démentis que la théorie de Jules Guérin a reçus; je ferai remarquer cependant qu'en 1865, les conditions sanitaires étaient
exceptionnellement favorables, les troubles intestinaux étaient fort rares, et cependant le choléra parut.
Enfin, en 1832, le choléra se montra à Paris au mois de mars ; on ne pouvait pas alors mettre en cause les grandes chaleurs et les troubles intestinaux qui les accompagnent. Comment Jules Guérin va-t-il expliquer ces faits?
Par la constitution médicale de l'année précédente (1831); la célèbre constitution médicale prémonitoire avait sommeillé pendant tout l'hiver : ses effets ne se faisaient sentir qu'au printemps.
Voyons maintenant si les faits de l'épidémie de Toulon sont plus favorables à l'opinion de Jules Guérin.
Il eût fallu démontrer que Toulon et Marseille étant le théâtre d'une épidémie cholérique, ces villes avaient été préalablement le siège de la constitution médicale prémonitoire. Or Jules Guérin a glissé sur ce point, laissant, dit-il, aux médecins de ces villes, le soin de donner la démonstration, et alors il ne s'est occupé que de Paris, où il n'y avait pas à ce moment d'épidémie de choléra, et il a essayé de prouver que Paris subissait la constitution médicale prémonitoire.
Sans doute on observait alors à Paris des troubles intestinaux, des diarrhées, des choléras infantiles, quelques choléras nostras; mais c'était là l'effet des grandes chaleurs dont on souffrait et cela n'avait aucun rapport avec l'apparition du choléra épidémique ; et si le choléra n'avait pas existé à Toulon et à Marseille, personne n'y eut attaché la moindre importance.
Nous avons fait, pour Toulon et Marseille, l'enquête sur laquelle avait glissé Jules Guérin.
Je me suis adressé, pour avoir des renseignements plus précis et compléter ceux que nous avions déjà pris sur
place, M. Brouardel et moi, pour Toulon et pour Marseille, aux médecins de ces deux villes, et leur réponse a été qu'il n'existait aucune constitution diarrhéique parce que les conditions qui président à l'éclosion de ces constitutions saisonnières n'existaient pas, la température étant encore fraîche et les fruits encore trop peu abondants et assez chers pour qu'on en pût faire abus.
Choléra de Paris.
Au début, l'épidémie a eu un caractère insidieux. Il y a eu, le 13 ou le 14 juillet, deux cas suivis de décès ; l'un à Neuilly et l'autre au faubourg Saint-iVntoine, sur des individus venant des foyers épidémiques. On aurait pu croire que la maladie allait s'étendre. L'intervalle entre le début de l'épidémie qui avait eu lieu à Marseille et l'apparition des deux cas qui se produisaient à Paris, était à peu près le même qu'en 1865.
Cependant l'épidémie ne vint qu'au 4 novembre. Pendant quatre mois, juillet, août, septembre et octobre, il n'y eut dans la ville de Paris que 40 décès.
Chaque cas était pour ainsi dire traqué ; le malade isolé, ses déjections, ses vêtements et son local désinfectés ; ce fut le triomphe de la désinfection.
Les cas se montrèrent surtout dans la banlieue, qui donna 43 décès; 12 en septembre et 18 en novembre.
Les régions d'Aubervilliers, de Saint-Denis et de Saint- Ouen furent surtout frappées.
Dans la maison de répression de Saint-Denis, 28 détenus furent atteints par le choléra, 20 succombèrent. Il n'y eut de malades que parmi les hommes.
L'épidémie véritable de Paris commença le 4 novembre.
Du 4 au 30 novembre il y eut 938 décès.
En décembre, on en constata 19, ce qui donne un total de 9o7 décès.
En ajoutant les 40 des quatre mois précédents, nous obtenons le chiffre de. 997 décès, c'est-à-dire un chiffre au-dessous de 1000 pour une ville de 2 300 000 habitants.
La journée la plus forte a été le 10 novembre, qui a donné 110 décès.
Les quartiers les plus atteints ont été : le quartier Sainte-Marguerite, 8 cas dont 5 décès ; quartier des Epinettes, 6 cas dont 2 décès.
L'épidémie qui a sévi sur l'hospice de Breteuil a été surtout grave.
Cet hospice renfermait 217 vieillards :
Du 8 au 18 novembre, il y a eu 67 décès : 47 chez les hommes et 18 chez les femmes et deux religieuses qui soignaient ces vieillards.
Si nous comparons l'épidémie de 1884 aux épidémies antérieures nous arrivons aux résultats suivants :
Ces chiffres ressortent de la comparaison des tableaux suivants :
Cholériques à Paris.
Épidémie cholérique de 1832.
lre période Invasion.
Mars (à partir du 26) 90
Avril 12.733
Mai 812
Juin (du 1er au 15) 266
Fin de juin 602
Juillet 2.573
Août 969