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CHAPITRE VI

ÉPIDÉMIE û' EGYPTE DE 1883.

L'invasion du choléra en Egypte, en 1883. n'a pas été une surprise pour les médecins qui connaissaient la situation de ce pays depuis l'occupation anglaise. Aucune mesure sanitaire n'était plus prise à partir du mois de mai.

Déjà depuis quelques années, les autorités anglaises de l'Inde avaient imaginé une doctrine commode pour éviter aux navires partant de ce pays, où le choléra est endémique, les inconvénients d'une quarantaine à Suez. C'était de ne considérer les foyers endémiques de choléra comme dangereux que s'ils étaient le siège d'une épidémie; or, suivant Fauvel, comme ces foyers endémiques ne sont jamais le théâtre d'une véritable épidémie, les autorités anglaises en profitent pour délivrer constamment des patentes de santé nettes, c'est-à-dire ne faisant aucune mention du choléra. Or, il est nécessaire de faire ici une remarque sur laquelle a insisté également Fauvel.

On s'imaginait que les personnes venant de l'intérieur de l'Inde pour prendre part aux pèlerinages ou quitter le pays dans le but d'exercer un commerce quelconque, apportaient le choléra dans les ports de ce pays, et de là le transportaient au dehors. L'observation attentive des faits a démontré que c'était là une erreur.

Sans doute le choléra existe constamment à l'état endémique dans certaines parties de l'Inde, notamment à Calcutta et à Bombay; mais il en est de ces ports comme de ceux où règne la fièvre jaune ; cette maladie ne sévit sur les natifs qu'à titre tout à fait exceptionnel, et ce sont les étrangers non acclimatés qui l'y contractent ordinairement. De môme dans les foyers endémiques de choléra, les natifs en sont à peu près indemnes ; ils ont subi si l'on veut la vaccination cholérique, tandis que ceux qui gagnent la maladie et la propagent au dehors sont les étrangers venant de l'intérieur des terres, surtout lorsqu'ils sont dans de mauvaises conditions d'hygiène, et particulièrement aux époques de recrudescence saisonnière.

En d'autres termes, il est des régions entières de l'Inde où le choléra est aussi rare que dans les autres pays, et c'est dans les ports où il règne à l'état endémique que les Indiens qui y séjournent en attendant le départ des navires prennent le germe des épidémies cholériques, qu'ils propagent au loin. C'est ainsi que les pèlerins, prédisposés par la misère et les mauvaises conditions hygiéniques des navires qui les transportent, arrivent au Hedjaz et y déterminent des épidémies de choléra, si on ne leur a pas fait subir des mesures d'isolement et de désinfection dans certains points déterminés de la mer Rouge que nous aurons à indiquer.

L'épidémie de la Mecque de 1882 a été causée par des pèlerins venant de Boukhara, où le choléra n'est pas endémique, et qui avaient passé par Bombay, foyer endémique, afin de s'embarquer pour le Hedjaz.

En Egypte, en 1883, les Anglais ont d'abord nié qu'il s'agît du choléra envahissant; ils ont voulu démontrer que la maladie n'avait qu'une origine locale, et qu'elle

s'éteindrait rapidement sur place. On l'attribuait à l'insalubrité de Damiette et des lacs qui l'entourent, où l'on jette, paraît-il, un grand nombre de cadavres d'animaux. Une récente épizootie de typbus de l'espèce bovine aurait accru encore ces causes d'insalubrité. Mais il a été impossible d'accepter ces explications et de partager la confiance qu'un médecin des plus illustres de l'Angleterre, sir W. Gull, exprimait à la Chambre des lords, dans la séance du 3 juillet 1883.

L'absence presque complète de mesures à l'égard d'Indo-Javanais qui, depuis le commencement d'avril, arrivaient à Suez, explique de la façon la plus naturelle l'invasion du choléra.

A la séance du 9 avril du Conseil sanitaire d'Alexandrie, la Porte avait notifié au gouvernement égyptien que ces Indo-Javanais, devançant le pèlerinage et arrivant en patente nette, devaient subir une quarantaine d'observation de cinq jours à l'île de Camaran, avant de se rendre à Djeddah. Le délégué français demandait en môme temps que ceux qui arriveraient à Suez, sans avoir subi de quarantaine, au campement de Camaran, fussent soumis à une observation de trois jours dans un point isolé.

Mais après une série de tergiversations, de levées et de remises de séance, sous l'influence de la pression exercée par les délégués anglais, les mesures ne furent pas régulièrement prises, et à partir du mois de mai, le Conseil ne se réunissant plus, aucune protection ne fut plus exercée.

L'Angleterre, comme l'a dit Bouley. a donc fourni, au point de vue de la méthode expérimentale, une expérience d'une grande valeur et dont on doit espérer que les résultats ne seront point perdus. Il faudra en tirer pour l'avenir tout l'enseignement qu'elle comporte. Tant

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que les mesures prescrites sont exécutées en Egypte, le choléra n'y pénètre pas. Les précautions sanitaires sont supprimées, l'Egypte est envahie.

Le choléra débuta à Damiette vers le 19 ou le 20 juin, peut-être même un peu plus tôt; l'épidémie augmenta durant une dizaine de jours, fut stationnaire pendant 5 à 6 jours, diminua assez promptement; elle était à peu près éteinte un mois après son début, ayant fait environ 2000 à 2500 victimes.

La propagation de la maladie à toute l'Egypte fut prompte et manifeste.

La transmission se fit principalement par les lignes de chemins de fer, par le Nil, par ses innombrables canaux remplis par l'inondation à cette époque ; elle se fit aussi par les communications de village à village. Le choléra dut s'éteindre sur la limite de la Haute-Egypte et de la Nubie ; car il ne fut signalé ni à Dongola, ni à Berber, ni à Khartoum.

Le chiffre officiel de la mortalité, fixé à 28 345, serait probablement plus près de la vérité s'il était porté à 50 000, ou peut-être à 60 000, comme on l'a dit.

Cette épidémie, cependant, a été moins meurtrière que celle de 1865, qui, d'après la statistique, a donné 60000 décès.

Sans revenir sur toutes les discussions auxquelles a donné lieu le début de cette épidémie, je ferai remarquer, cependant, que la commission médicale de Damiette, à la date du 26 juin, n'hésita pas à déclarer que la maladie était bien le choléra épidémique. L'évolution ultérieure de l'épidémie vint établir, sans réplique, le bien fondé de ce diagnostic et lever toute ombre de doute sur la nature de la maladie de Damiette qui envahit l'Egypte comme un incendie.

Comment le choléra s'est-il introduit à Damiette? La mission allemande dirigée par Koch s'est rendue dans cette ville pour procéder à une enquête approfondie qui a donné des résultats absolument semblables à ceux auxquels était arrivé M. Mahé.

Comme lui, Koch et ses trois collègues ne doutent pas qu'il y ait eu, avant le 22 juin, au moins un premier décès de choléra ; celui d'une femme nommée Syrerin, malade le 18, morte le 19, qui avait été fréquemment en rapport avec une marchande arrivée à Damiette, le 14 juin; cette dernière trafiquait de produits divers, d'origine indienne, qu'elle avait sans doute achetés à Suez à des matelots anglais. Elle eut elle-même le choléra quelques jours plus tard.

D'autres modes de transmission peuvent être également invoqués. La foire de Diamette, qui avait lieu du 14 au 24 juin et se terminait au moment même où se manifestait le premier cas, avait attiré un assez grand nombre d'étrangers ; des témoins dignes de foi ont aflirmé y avoir remarqué huit Hindous ; enfin, un de ces chauffeurs égyptiens qui sont employés à bord des steamers anglais pour faire le voyage du canal dans l'Inde, a été vu le 18 juin à Damiette. Ce chauffeur avait été à bord du navire le Timor.

Il y a lieu d'insister ici sur l'importance que présente, au point de vue sanitaire, la façon dont ces chauffeurs sont recrutés.

Ils constituent, avec les ouvriers charbonniers, une sorte de corporation pouvant s'élever à plus d'un millier d'individus. Ils sont embarqués principalement à Port-Saïd, sur les navires transitant pour la mer Rouge et la mer des Indes. Un certain nombre de ces navires venant du Nord, arrivent à l'entrée du canal avec un Proust. — Choléra. 7

personnel restreint qu'ils complètent à Port-Saïd. Les chauffeurs qu'ils y prennent dépendent ordinairement d'un cheik ou de plusieurs, qui les embauchent ou les embarquent sans en prévenir l'autorité locale et en dissimulant en tout cas le nombre réel des individus embarqués, de sorte qu'il n'existe à cet égard aucun contrôle, ni aucune police.

Engagés pour la durée de la campagne du navire aller et retour, mais seulement jusqu'à Port-Saïd, ils ne figurent jamais sur le rôle d'équipage, ni sur les papiers de bord; à ce point qu'il est impossible de contrôler leur nombre, leur situation, leur débarquement, leur disparition ou leur mort.

On voit combien cette situation est périlleuse, surtout si l'on tient compte des tendances bien connues des capitaines, à déguiser la vérité dans des cas suspects, et si l'on remarque que ces chauffeurs indigènes égyptiens, constituent précisément la catégorie la plus dangereuse des équipages des navires les plus susceptibles d'importer le choléra en Egypte.

Je n'insiste pas davantage sur l'affaire du chauffeur Mohamed Khalifa, car il importe peu que ce soit le chauffeur Khalifa ou tout autre, qui ait été l'importateur du choléra ou de ses germes, durant la foire de Diamette, du moment qu'il est établi, que nombre de chauffeurs et d'Indiens sont venus s'y promener, y faire du commerce et y séjourner plus ou moins longtemps.

Le fait suivant qui s'est passé également en 1883, emprunté au mémoire de M. Mahé, montre comment, au moins à cette époque, l'arraisonnement se faisait à Suez.

Le 18 juillet 1883 arrivait sur rade de Suez le navire anglais Govino, venant de Bombay.

L'agent sanitaire qui avait fait l'arraisonnement en rade allait s'en retourner en donnant libre pratique au bâtiment, quand il apprit d'un chauffeur égyptien qu'il y avait à bord un individu mort depuis deux heures. Le capitaine avait dissimulé le fait.

Prévenu, le docteur Freda, attaché au poste sanitaire de Suez, se rendit lui-même sur le Govino.

Il trouva également embarrassés et le capitaine et le. chauffeur qui avait déclaré la présence du mort et qui se disait son parent.

On finit cependant par faire voir au médecin le cadavre entouré de liens et prêt à être immergé à l'arrière du bâtiment où on l'avait caché.

Malgré les regards et les intimidations du capitaine, le chauffeur finit par avouer que son camarade ou parent venait de mourir deux heures seulement avant l'arrivée du navire.

Il ajoutait qu'il avait été trouvé malade cinq à six jours après le départ de Bombay et qu'il avait succombé à une maladie dont il ignorait la nature.

L'examen du cadavre donna au docteur Freda tout lieu de penser que la mort du chauffeur égyptien avait été causée par le choléra. Il eut l'idée de procéder à l'autopsie.

Mais le président du conseil d'Alexandrie fit envoyer le navire à Djeb el Tor et le cadavre fut inhumé aux Sources de Moïse. On garda le silence sur cette affaire; il pai'aît môme que le médecin de Suez fut accusé de zèle intempestif.

Il a d'ailleurs été établi que l'épidémie de choléra d'Egypte en 1883 n'a point différé de celle de 186S et que, comme celle-ci, elle était de provenance exotique.

Omnis choiera ex choiera, tel est l'axiome, dit M. Mahé, dont la vérité s'impose de nos jours et sous nos yeux plus que jamais.

On a dit que le chirurgien général Hunter avait déclaré, que le choléra d'Egypte de 1883, était hien, à la vérité, le choléra indien dont il procédait, mais d'une façon indirecte, c'est-à-dire, que cette épidémie n'eût été qu'une résurrection ou revivification de celle de 1865.

C'est une affirmation et rien de plus.

On a dit aussi, que le choléra sporadique ou peu expansif tout d'abord, aurait été importé, par les troupes anglo-indiennes en 1882, et qu'il n'aurait pris un caractère envahissant qu'en 1883, à l'occasion des conditions favorables à son développement.

Cette présomption ne repose sur aucune preuve.

Je renvoie pour plus de détails au rapport que M. le docteur Mahé, envoyé en mission en Egypte, a adressé au ministre du commerce sur cette épidémie.

Je ne dirai que quelques mots de ses conséquences vers l'extérieur.

Les provenances de l'Egypte furent mises en quarantaine par les puissances riveraines de la Méditerranée.

De plusieurs navires qui transportèrent en France des passagers venant d'Egypte, un seul, le Péhise, des Messageries maritimes, présenta un cas de choléra mortel, sur une personne venant du Caire. La maladie se déclara dès les premiers jours du voyage et ne se propagea pas à bord. Le navire fut désinfecté à Marseille et le cas du Péhise n'eut pas de suite.

Les lazarets d'Italie, d'Autriche-Hongrie, de Grèce et des autres pays riverains de la Méditerranée, ne reçurent pas de malades atteints du choléra d'Egypte, malgré les

milliers d'émigrants qui y affluèrent. Il faut en excepter toutefois la Turquie, dont une partie voisine de l'Egypte, la Syrie, fut gravement menacée du danger de l'invasion, notamment par Beyrouth.

Elle courut les plus grands dangers, à cause de sa proximité avec le littoral infecté et à cause de la contamination du lazaret de Beyrouth.

Mais, comme le fait observer M. Mahé, le mal devint un moyen de salut. Il força le Conseil de santé de Constantinople et le gouvernement ottoman à défendre l'accès de la Syrie aux émigrants d'Egypte, en fermant le lazaret de Beyrouth, et surtout en prescrivant et en faisant exécuter la répulsion de la côte syrienne contre les navires provenant d'Egypte.

Le lazaret turc de Clazomène, placé près de Smyrne, déjà plus éloigné d'Egypte que celui de Beyrouth, eut seulement quatre cas de choléra sur les passagers du navire à vapeur Charkrié, venant d'Alexandrie.

Le choléra n'était pas encore terminé en Egypte, que l'on recevait la nouvelle qu'il venait d'éclater au pèlerinage de la Mecque.

On a beaucoup discuté, sans arriver à une conclusion précise sur l'origine de cette épidémie, qui, du reste, a été peu intense. Elle s'est développée entre deux foyers, l'un plus près, en Egypte, l'autre plus loin, mais toujours très suspect, le foyer des Indes Orientales, et d'où, si fréquemment, le choléra est venu au Hedjaz.

Enfin on a pu aussi supposer que l'épidémie de 1883 au Hedjaz, n'a été qu'une reviviscence de celle de 1882.

En 1884, un certain nombre de navires partirent de

l'Extrême-Orient et eurent des cas de choléra pendant leur traversée :

Le Nichgarvil provenant de Bassein, près de Rangoon, dans l'Indo-Chine anglaise, YAccomac provenant également de Bassein, le Saint-Olaf provenant aussi de Bassein, enfin le Crocodil venant de Bombay avec 1558 passagers. L'histoire de ce dernier navire est surtout intéressante.

Bien qu'elle n'ait pas été exactement connue du public, il est certain que le Crocodil devait avoir présenté des cas de choléra de Bombay à Suez, où la déclaration du capitaine fut inexacte, ce qui eut pour résultat de faire donner libre pratique. Mais on fut bien obligé d'avouer le cas qui se montra dans le canal.

De Suez jusqu'au delà de Malte, où il fut repoussé, le Crocodil eut cinq cas de choléra dont trois mortels.

Ainsi donc, le Crocodil eut du choléra à bord jusque dans la Méditerranée occidentale. On sait qu'il fut soumis à un nettoyage, à une désinfection et à des soins d'assainissement extraordinaires, durant le reste du voyage et lors de son arrivée sur la rade de Portsmouth.

L'Egypte et l'Europe échappèrent au danger. Mais ces incidents révélaient l'importance du péril dont ne tenait pas suffisamment compte l'administration sanitaire d'Egypte depuis l'occupation du pays par les Anglais (1).

Le professeur Robert Koch a également insisté, dans la conférence qu'il a faite à Berlin, sur le danger de l'importation du choléra par les navires et surtout par ceux qui sont chargés de pèlerins, d'émigrants, de coolies.

(1) Mahé, Mémoires sur la marche et l'extension du choléra asiatique des Indes occidentales dans l'Occident, 1875-1884. Constantinople, 1885.

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« On tend généralement, dit-il, à considérer, au point de vue des épidémies de choléra le commerce maritime comme inoffensif ; on se base sur le nombre considérable des bâtiments qui ne transportent pas le choléra par rapport au nombre relativement restreint de ceux qui le transportent ; mais on oublie que, quand même un seul navire sur mille serait infecté par le choléra, ce navire seul peut être la cause de malheurs aussi grands que si les mille vaisseaux avaient transporté la maladie. En outre, quand au lieu de compter tous les navires en général on borne ses observations aux vaisseaux de transport dont je viens de parler, il n'y a plus une grande disproportion entre le chiffre des vaisseaux indemnes et celui des vaisseaux infectés.

» Dans les Reports of the Sanîtary Commission with the Government of lndia de 1881, il y a un rapport intéressant concernant le choléra sur les vaisseaux-transports de coolies partis de Calcutta. Ces navires relativement petits transportent trois cents à six cents travailleurs aux colonies anglaises d'Amérique. Dans le courant de dix années, deux cent vingt-deux de ces vaisseaux partirent, dont trente-trois avaient le choléra ; sur seize d'entre eux, l'épidémie dura plus de vingt jours. On pourra donc se faire une idée du danger que ferait courir à l'Europe un vaisseau semblable qui débarquerait ses passagers en Egypte. »

Les épidémies navales, comme on le voit, sont pleines d'enseignements. Les cas de la Corrèze et du Crocodil offrent des exemples frappants de l'importation du choléra par des navires provenant de l'Extrême-Orient. Mais aucune démonstration n'égale celle quia été fournie par les épidémies d'Aden et de Camaran, importées par

les vapeurs à marche rapide, le Columbian et YHesperia, provenant de Bombay.

Le dernier surtout est le fait d'importation le plus évident que l'on connaisse depuis longtemps, et il n'est inférieur en certitude à aucune des expériences les plus positives, exécutées avec La plus grande précision dans nos laboratoires. Aussi s'étonne-t-on de voir, après ces faits, les médecins, conseillers du gouvernement angloindien, avancer qu'il n'y a point d'exemple d'importation directe du choléra des Indes dans la mer Rouge et en

J'ajouterai que les navires anglais, Besperia et Crocodil partis de Bombay où il n'y avait que quelques cas rares de choléra, quatre et sept au plus par semaine, ne furent pas moins les importateurs de cette maladie; ce qui juge line fois de plus la façon d'établir les patentes du gouvernement anglais de l'Inde. Cette année encore, •en septembre 1891, deux navires anglais, le Marathon et le Redbreast virent éclater le choléra à bord, en rade de Bombay; en quelques jours il y eut 1G décès. Et Bombay, n'ayant le choléra qu'à l'état endémique, délivrait patente nette !

C'est encore de Bombay que provenaient les trois autres navires : Maraval, Clydesdale et Columbian, qui transportèrent le choléra à Aden ou jusque dans la mer Rouge.

Bombay est donc toujours fort suspect. Il le devient surtout quelques mois avant le pèlerinage du Hedjaz; il «st l'aboutissant à l'ouest du vaste réseau de chemins de fer qui y déverse les voyageurs de toutes sortes, pèlerins, commerçants, militaires, provenant de toutes les parties de la péninsule, du centre et des extrémités, de l'Hima-

laya, de l'Asie centrale, de l'Afghanistan et de quelques points beaucoup plus rapprochés comme Madras, Calcutta, Lahore, Peschawer.

C'est à Bombay que les attendent et d'où vont partir les grands steamers à marche rapide, dont le nombre augmente tous les jours et qui vont les amener en dix, onze et douze jours dans la mer Rouge, à Suez, et dans la Méditerranée.

Depuis une quarantaine d'années, la route du choléra venant de l'Asie vers l'Europe a changé. Avant cette époque, l'itinéraire suivi était : les plateaux de l'Iran, le sud de la mer Caspienne, l'Europe; mais comme l'homme abandonnait cette voie, trop lente, pour la voie de mer, le cboléra, continuant de suivre les grandes migrations humaines, franchit avec l'homme, en quelques semaines, les mers qui nous séparent des Indes.

Cependant les événements qui se sont passés en 1889 et en 1890 du côté du golfe Persique montrent qu'il faudra aussi se préoccuper de défendre l'Europe de ce côté ; surtout, lorsqu'un chemin de fer amènera en quelques jours les voyageurs du golfe Persique sur la Méditerranée dans le golfe d'Alexandrette.

Désormais donc, plus encore que par le passé, l'attention de l'Europe doit être appelée sur le danger permanent de ces deux grands prolongements de l'Océan Indien, qui à l'Orient (golfe Persique), et à l'Occident, (mer Rouge), s'avancent comme deux grands bras, jusqu'aux portes de la Méditerranée, où ils permettent aux rapides steamers d'apporter de Bombay et de tout l'empire anglo-indien, avec une vitesse remarquable, des marchandises précieuses et des passagers, mais aussi des germes de redoutables épidémies.

En ce moment, seule la Turquie est chargée de la surveillance de ces deux passes périlleuses; elle n'est pas en mesure de les garder efficacement ; elle ne possède ni le matériel, ni le personnel, ni les moyens de police maritime nécessaires pour atteindre ce but. Mais elle pourrait, avec l'aide des puissances intéressées, améliorer ces mesures et ces dispositifs de prophylaxie, et c'est là ce qu'il faut chercher à obtenir.

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