CHAPITRE VIII
NOUVELLES ÉPIDÉMIES NAVALES
De 1884 à la fin de 1886, c'est-à-dire en trois ans, plus de vingt navires venant de l'Extrême-Orient en Europe, en passant par la mer Rouge et le canal de Suez, ont présenté, soit au moment de leur départ, soit pendant la traversée, des cas de choléra.
Si l'on tient compte du moment de l'apparition de la maladie, ces navires peuvent être divisés en cinq classes :
1° Les uns ont eu le choléra dans le port de départ et avant de quitter ce port;
2° D'autres l'ont vu éclater à bord avant le départ de l'Extrême-Orient ;
3° Quelques-uns ont présenté des cas pendant la traversée jusque dans la mer Rouge;
4° Quelques-uns en ont eu jusqu'à Suez ;
5° Il en est enfin qui, comme le Crocodil, ont eu le choléra jusque dans la Méditerranée.
Je parlerai de quelques-uns de ces navires :
Le vapeur anglais Ganges, parti de Moulmein (Birmanie anglaise) le 28 avril 1885, perdit un chauffeur, du choléra, trois jours avant son départ.
Arrivé à Suez le 25 mai, il fut envoyé à Djebel-Tor où il fit sept jours de quarantaine; il passa ensuite le canal en quarantaine à destination pour l'Angleterre.
NOUVELLES ÉPIDÉMIES NAVALES
Le vapeur anglais Pollion, parli de Moulmein vers la même époque, perdit un matelot du choléra le 5 mai, arriva à Suez le 27 sans médecin, fit sept jours de quarantaine à Djebel-Tor, transita le canal en quarantaine pour l'Angleterre.
Le vapeur anglais Remembrance provenant de Kuratchi (port de l'Indus), arrivé à Suez le 29 juillet, avait perdu trois de ses hommes du choléra à Kuratchi. Il arrivait indemne après vingt et un jours de traversée ; il fit sept jours de quarantaine à Djebel-Tor et passa le canal à destination de l'Angleterre.
Sans suivre l'ordre des dates, je citerai encore :
Gulf of Mexico, arrivé à Suez le 2 octobre 1886 ayant eu deux décès de choléra le 17 novembre, a été repoussé à Djebel-Tor; est entré dans le canal le 11 décembre.
Le Mount Labanon, arrivé à Suez le 5 décembre 1886, ayant eu trois décès de choléra le 14 novembre, a été repoussé à Djebel-Tor et est entré dans le canal le 14 décembre.
Je citerai aussi les navires suivants, qui, ayant eu des cas de choléra à bord au port de départ, ont été admis à Suez à transiter le canal en quarantaine sans faire d'observation préalable.
Comorin, provenant de Haïphong (Tonkin), arrivait à Suez le 27 novembre 1885, après trente-quatre jours de traversée indemne.
Le vapeur anglais Laërtes, provenant de Shanghaï (Chine) arrivé à Suez le S décembre 1885 après un voyage indemne de quarante et un jours.
Le vapeur anglais Energia, provenant de Yokohama (Japon), arrivé à Suez, le 9 décembre 1885 après quarante-quatre jours de voyage indemne.
Vapeur anglais Port-Philip, provenant de Yokohama, arrivé à Suez le 12 décembre 1883 après un voyage indemne de quarantetrois jours.
Vapeur anglais Nestor, venant de Shangaï, arrivé à Suez le 14 décembre après un voyage indemne de quarante-huit jours.
Je pourrais citer un certain nombre d'autres navires, mais ces exemples suffisent; il faut d'ailleurs remarquer que l'énumération que je pourrais faire ne représentera jamais que les faits avérés ou parvenus à notre connaissance, mais qu'il existe probablement bien des faits inconnus, résultant du manque d'informations, et avant tout de la dissimulation intéressée des capitaines de navire.
Je préfère insister sur des cas appartenant à notre marine, cas que nous connaissons bien, cas très malheureux, mais qui, cependant, nous ont servi d'enseignement et ont été le point de départ d'améliorations dans le service sanitaire.
Voici ces faits :
Le croiseur auxiliaire Châleau-Yquem, transport français, parti de la baie d'Along le 14 août 188b avec 225 passagers militaires convalescents, embarqués le 13, eut un cas de choléra mortel provenant d'Haïphong où régnait cette maladie. Arrivé à Singapoor le 20 août, ayant perdu 8 cholériques, il revint à l'île de Poulo-Condor le 26 août ayant eu 18 décès.
Débarquement des cholériques, des malades et des convalescents le 7 septembre seulement, à cause du retard dans la construction des logements.
Du 4 septembre, avant le débarquement, jusqu'au 15 septembre, cessation momentanée du choléra qui réapparut une fois à terre le 15, une fois le 16, toujours à terre, et, pour la dernière fois, le 19, à bord du navire (cas mortel).
Réembarquement des malades à bord le 26 septembre, après désinfection du navire par la vapeur de la machine et par des fumigations sulfureuses. Destruction des hardes des cholériques, etc. Le choléra ne se montre plus à bord du navire jusqu'à Suez, où le Chdteau-Yquem mouilla le 27 octobre après avoir perdu 72 hommes dont 38 de choléra sur cinquante-neuf attaques. L'épidémie avait duré trente-quatre jours et avait occasionné une mortalité dépassant 64 p. 100.
Envoyé à Djebel-Tor où il subit une quarantaine pendant sept jours et une seconde désinfection analogue à la première, le Chdteau-Yquem transita le canal en quarantaine et arriva depuis longtemps indemne à Toulon le 25 novembre 1883.
NOUVELLES ÉPIDÉMIES NAVALES
Plus récemment, le transport français le Tonkin partit de la baie d'Along le 26 juillet 1886, et arriva à Saigon le 30 où il fut mis en quarantaine, ayant eu pendant la traversée un décès cholérique.
Il resta trente jours (jusqu'au 30 août), tant dans la rivière de Saigon qu'a Poulo-Gondor. Dans cette dernière station il y eut 14 décès cholériques.
Le navire fut alors évacué, fumigé et désinfecté dans toutes ses parties.
On désinfecta et on brida tous les objets de literie ou vêtements d'usage appartenant soit aux passagers valides, soit aux malades ordinaires, soit aux contaminés.
Le Tonkin repartit de Saigon le 31 août, et fut admis en libre pratique à Colombo, Obock et Aden. Depuis Saigon il y eut 8 décès de maladies ordinaires, le dernier de ses cholériques remontait au 20 août, et depuis ce jour il n'y a pas eu le moindre cas suspect.
Le transport français de l'État la Nive, parti de la baie d'Along avec 287 malades ou convalescents, dont 30 convalescents de choléra, le 23 septembre 1885 après avoir eu déjà le 22 un cas de choléra mortel chez un phthisique ; le 23, il y eut un second décès cholérique sur un malade atteint de diarrhée chronique; le 24, troisième décès cholérique sur un soldat : La Nive arriva au cap Saint-Jacques (entrée de la rivière de Saigon) le 26 septembre, elle y fit une quarantaine de dix jours.
Pendant le séjour à Saigon, du 4 au 5 octobre, cas de choléra léger sur un homme de l'équipage, qui guérit à l'hôpital de la ville.
A Saigon, la Nive embarqua encore 125 malades convalescents; elle quitta Saigon le II octobre, ayant à bord 898 hommes dont 319 d'équipage et 579 passagers; 401 de ces derniers étant des convalescents.
La ISive parvint à Suez le 1er novembre, le navire fut envoyé à Djebel-Tor où il y eut encore un dernier cas de choléra qui guérit, mais qui fit recommencer la quarantaine.
En somme la Nive eut cinq cas de choléra dont trois mortels et deux légers. Une désinfection complète fut pratiquée au campement de Djeb-el-Tor, le navire traversa le canal en quarantaine. Aucune suite mentionnée.
Ces faits du Château- Yquetn, du Tonkin et de la Nive m'avaient particulièrement frappé. Je me suis alors adressé à M. le ministre du commerce pour le prier de Proust. — Choléra. 9
demander à ses collègues de la guerre et de la marine de donner des instructions aux autorités du Tonkin afin de régler l'embarquement des malades ou des convalescents rapatriés, en s'entourant de toutes les précautions commandées par l'existence dans ce pays d'une épidémie de choléra ; c'est-à-dire, faire un choix rigoureux du personnel à rapatrier et soumettre à un isolement de cinq à six jours, avant leur embarquement et tant que l'épidémie persistera, les hommes qui doivent être ramenés en France.
Depuis que ces mesures ont été prises, nous n'avons plus assisté à la reproduction d'accidents semblables à ceux dont la Corrèze, en 1877, et le Château-Yqucm, en 1885, avaient été le théâtre (1).
Sur ma demande, le ministre de la marine a prescrit d'installer une étuve à désinfection sur tous les navires ramenant du Tonkin des convalescents et des rapatriés.
Je pourrais citer plusieurs exemples des résultats obtenus, je me contenterai de rappeler le cas du Canton, l'un des navires ramenant des troupes du Tonkin.
Parti de la baie d'Along le 16 avril 1888 et ayant pris à Tourane, le 18 avril, le 2e zouaves, le Canton resta à Saigon du 20 au 23 avril. Des mesures de précaution, d'isolement, d'assainissement et de désinfection avaient été prises au départ suivant nos recommandations, mais il n'en fut pas de même à Saigon, où le choléra régnait.
Le 24 août il y eut à bord un premier cas de choléra sur un individu employé à la cambuse, qui était descendu à terre avec deux de ses camarades.
(1) Voyez le rapport que j'ai adressé au ministre du commerce sur cette question le 28 novembre 1885 (Recueit des travaux du comité, t. XVI, p. 167).
NOUVELLES ÉPIDÉMIES NAVALES. 131
Le 27 avril, deux autres cas de choléra se montrèrent; deux autres le 28 avril et deux enfin le 3 mai, soit sept cas dont quatre furent mortels, mais, depuis le 5 mai jusqu'au 1" juin, jour de l'arrivée à Alger aucun phénomène suspect ne se produisit plus.
Dès l'apparition du premier cas, le médecin du hord prescrivit l'isolement et la désinfection et il apporta le plus grand zèle à la surveillance des fumigations, lavages et désinfections.
L'épidémie de choléra a été éteinte sur place sur un navire cependant très encombré par des malades, des anémiques rapatriés.
Il est intéressant de comparer à cet égard ce qui s'est passé sur le Canton avec les épidémies formidables de la Corrèze et du Ghâleaii-Yquem.
Je reviens aux épidémies navales et aux conclusions que l'on en peut tirer au point de vue de la prophylaxie sanitaire. L'importation du choléra au loin paraît plus spécialement être due aux navires encombrés. Les navires à pèlerins occupent au point de vue du danger la première place ; mais il faut apporter aussi la plus grande attention aux navires portant des convalescents, exemple :
Transports français : Co?rèze, Château- Y que m, Nive.
Transports anglais : Maraval, Clydesdale, Crocodil.
Les accidents peuvent résulter de ce fait que l'on embarque rapidement à bord des militaires venant d'hôpitaux, de prisons où règne souvent le choléra.
Aussi ces embarquements doivent être surveillés avec soin, comme je l'ai dit, de façon qu'un intervalle d'isolement soit prescrit avant l'embarquement, et que les mesures de désinfection soient scrupuleusement exécutées. Je renvoie à cet égard au règlement dans lequel j'ai indiqué ces mesures.
Tous ces moyens de prophylaxie sont' d'autant plus nécessaires que les régions où règne le choléra dans l'Extrême-Orient se sont considérablement étendues depuis un certain nombre d'années ; et nous devons considérer comme suspectes toutes les provenances des ports de Bombay, de Calcutta, de Moulmein, de Bassein, de Kuratchi, de Saigon, du Tonkin, de la Chine et du Japon (Shanghaï et Yokohama).
Ces épidémies navales nous offrent encore un autre enseignement. On a fait observer qu'un certain nombre de navires, peu considérable il est vrai, avaient conservé à bord des germes de choléra ayant parfois été la cause de l'apparition de cas ultérieurs, après un intervalle indemne de dix jours, de quinze jours et presque d'un mois.
On a cité le Crocodil, qui n'aurait eu de choléra, depuis son départ de Bombay, que dans le canal de Suez. Mais il y a lieu de faire de sévères réserves sur la déclaration du capitaine et du médecin de ce navire.
Dans ce cas le personnel est devenu pour ainsi dire réfractaire, mais si l'on embarque des nouveaux venus, non acclimatés, l'épidémie peut renaître, d'où cette double conclusion : surveiller avec le plus grand soin les embarquements et procéder à l'assainissement et à la désinfection avec décision et vigueur, et au point de départ, et pendant la traversée.
Cependant, la Corrèze eut, en 1877, un dernier cas à Suez, trente-cinq jours après son départ de Saigon et neuf jours après l'avant-dernier cas. Il en serait de même pour la Nive, s'il est exact que ce transport ait eu un dernier cas au lazaret de Djebel-Tor.
Mais c'est ordinairement peu de temps après le départ du navire du port contaminé que le choléra éclate.
NOUVELLES ÉPIDÉMIES NAVALES
L'épidémie navale est habituellement assez restreinte;, elle évolue dans l'espace de quelques jours, de quelques semaines; mais elle est grave, comme nous l'avons dit, au point de vue de ses conséquences et du danger d'importation.